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L'Inconstance d'Hylas


L’Inconstance d’Hylas. Trage-comédie pastorale. Par le sieur Mareschal, Paris, François Targa, 1635. 119 p.

« C’est tout dire en deux mots : VOICY HYLAS. » Dans l’avis au lecteur placé en tête de L’Inconstance d’Hylas lors de sa publication en 1635, André Mareschal ne boude pas son plaisir : il donne enfin à lire au public une pièce dont le succès ne s’est pas démenti pendant cinq ans sur les théâtres parisiens. En effet, cette tragi-comédie irrégulière et légère, dans la vogue des adaptations théâtrales de L’Astrée initiée par Mairet et Rayssiguier dès 1630, a su séduire le public en mettant au premier plan de l’intrigue un personnage fantasque, haut en couleurs, qui attire encore des spectateurs, en province, jusqu’en 1662.

André Mareschal

De la biographie de Mareschal, nous ne connaissons que quelques bribes, recueillies au fil du paratexte de ses ouvrages ou de quelques documents d’archives. D’origine lorraine, il naît au tout début du siècle, et fait des études de droit : en 1630, dans le privilège d’impression de La Généreuse Allemande, sa première pièce, il est désigné comme « avocat au parlement de Paris ». Dans la capitale, il fréquente les milieux littéraires et mondains malherbiens, sous la protection de plusieurs mécènes, notamment Gaston d’Orléans, frère du roi Louis XIII, dont il fut bibliothécaire autour de 1630, soit à l’époque de notre pièce. Après la chute de Gaston d’Orléans, il se rapproche du cercle de Richelieu vers 1633, et s’affirme essentiellement comme un auteur de théâtre. Sa trace croise ensuite le parcours de Molière, à l’occasion de l’acte notarié fondant l’Illustre Théâtre en 1643 : en effet, Mareschal y est cité comme témoin, avocat consultant, voire, comme l’interprète Alan Howe, soutien financier de la jeune troupe. C’est la dernière occurrence de son nom hors de ses pièces publiées (voir la signature de Mareschal sur cet acte : http://www.toutmoliere.net/iconographie/index.php, onglet « Illustre Théâtre ») ; au-delà de 1645, aucun renseignement ne subsiste sur notre auteur, probablement mort aux alentours de cette date.

L’Inconstance d’Hylas : une tragi-comédie au cœur de la production et de la démarche esthétique de Mareschal

L’œuvre d’André Mareschal, de peu d’ampleur, se compose de quelques textes poétiques, un roman et neuf pièces de théâtre. L’Inconstance d’Hylas, écrite probablement à la toute fin des années 1620, s’inscrit au cœur de cette production. Après s’être illustré dans le genre poétique avec les Feux de Joye de la France sur l’heureuse alliance d’Angleterre en 1625, puis avoir tenté d’ouvrir une nouvelle voie pour le roman en 1627 avec sa Chrysolite ou le Secret des romans, l’auteur se tourne vers le théâtre à la fin de la décennie 1620. De ces deux premières pièces, La Généreuse Allemande et La Sœur valeureuse, la postérité a surtout retenu une préface, accompagnant la seconde journée de l’Allemande, qui prend le parti des irréguliers dans la querelle de la tragi-comédie. Il s’agissait ainsi de défendre une liberté absolue dans la conception de la pièce, qui ne respectait donc pas les règles du poème dramatique, pour que triomphe l’imitation du réel et, partant, le plaisir du spectateur. Hylas constitue une inflexion de cette esthétique du côté pastoral, comme l’indique son sous-titre « trage-comedie pastorale » ; Mareschal retrouve, à la fin des années 1630, la même veine, avec l’Arcadie ou la Cour bergère, adaptation d’un roman anglais de Philip Sidney. Ces deux adaptations, au cœur de la carrière dramatique de Mareschal, sont les dernières concessions faites à une esthétique irrégulière : dans toutes les autres pièces suivant Hylas (Le Railleur ou la Satire du temps, une comédie, puis une tragi-comédie, Le Mauzolée, et enfin deux tragédies, Le Jugement équitable de Charles le Hardy, et Papyre ou le Dictateur romain), le dramaturge respecte les règles formulées par Mairet puis Chapelain dès 1630. Hylas, par sa position centrale dans l’œuvre de Mareschal, par sa grande singularité, se pose comme l’aboutissement d’une première esthétique du dramaturge.

L’Inconstance d’Hylas, tragi-comédie rhapsodique

La Conclusion et dernière partie d’Astrée, publiée par Balthazar Baro en 1628, donne une fin aux diverses intrigues du roman pastoral d’Honoré d’Urfé, immense succès de librairie du début du XVIIe siècle. Depuis la première tentative de Jean Mairet, avec Chriséide et Arimand, la mode des adaptations théâtrales du roman était lancée ; l’achèvement de l’œuvre voit fleurir un nouveau type d’adaptations, portant sur l’intégralité du roman. Mareschal suit en cela la même démarche que Rayssiguier, qui avait proposé une Tragicomedie pastorale où les Amours d’Astrée et de Celadon sont meslées à celles de Diane, de Silvandre et de Paris avec les inconstances d’Hilas. Néanmoins, notre dramaturge propose une lecture originale du texte urféen. Loin de sélectionner, comme Rayssiguier, des séquences narratives, élaguant les récits enchâssés, et résumant la trame principale du roman en quelques scènes clés, Mareschal relit le roman et choisit sa matière en fonction d’un seul personnage, Hylas, le berger inconstant qui traversait tout le texte narratif. Il sélectionne ainsi des passages du roman tout à fait hétérogènes : l’histoire d’Hylas, appartenant à la fois à des récits enchâssés et à la narration principale, distribuée dans la bouche de plusieurs narrateurs intra- et extra-diégétiques, ne se trouve liée que par la constance du caractère d’Hylas… l’inconstant. C’est ce paradoxe qui, développé à tous les niveaux de la pièce, fait de cette tragi-comédie une œuvre singulière.

Le premier fil d’intrigue repose sur un carré amoureux, avec deux couples, l’un malheureux, Périandre aimant Dorinde qui le méprise, et l’autre heureux, composé d’Hylas et de Florice. L’inconstance d’Hylas, qui le pousse à trahir l’amitié de Périandre pour séduire Dorinde, vient troubler les relations harmonieuses entre les deux amies ; les trois actes progressent ainsi de péripétie en péripétie, avec la ruse du miroir (directement tirée de L’Astrée), puis les quiproquos autour de lettres volées. La fin de l’acte III fait triompher l’inconstance d’Hylas, qui rend Dorinde à Périandre et abandonne Florice à un mariage indésirable.

Ainsi la tragi-comédie pastorale de Mareschal s’avère extrêmement irrégulière, voire parfois maladroite : en effet, elle ne résout qu’un fil de son intrigue mal unifiée, abandonnant les autres personnages sans régler leur sort. En outre, Mareschal fait preuve de désinvolture dans le traitement des données du roman : certains détails, comme l’attaque de Dorinde par des émissaires du roi Gondebaut (acte IV, scènes 4 à 6), sont ainsi laissés en suspens, compréhensibles pour les seuls lecteurs de L’Astrée. Malgré ces maladresses d’adaptation, Mareschal s’efforce de construire une intrigue reposant tout entière sur les aventures du héros volage, tantôt racontées par lui-même dans des tirades ou des monologues, tantôt montrées lors de scènes galantes à la fois animées et spirituelles. C’est la figure centrale d’Hylas qui, rassemblant sur elle et dans une même thématique les deux trames, donne une unité à la pièce, malgré les nombreux changements de lieux et la grande extension temporelle de l’intrigue. Par la récurrence de son comportement d’inconstant, qui n’est autre qu’une application du principe aristotélicien de la constance du caractère, Mareschal introduit dans la dramaturgie tragi-comique un nouveau principe de construction, la répétition, et découvre, poussé par sa lecture du roman, ce qui fonde la construction de l’intrigue dans les comédies de caractère. Bien plus, en plaçant le change au centre de sa pièce, le dramaturge en fait un thème récurrent, une structure dramatique et dramaturgique : instaurant un rythme soutenu dans une œuvre dynamique, gouvernant les changements de décor à vue, le développement de l’intrigue par accumulation d’aventures, comme l’elocutio des scènes qui proposent tous types de pièces enchâssées (stances, chansons, dialogues en stichomythie), l’inconstance ne caractérise plus seulement l’attitude d’Hylas, elle affirme la liberté créatrice revendiquée dès la préface de La Généreuse Allemande et résume l’esthétique profonde de la démarche scripturale de Mareschal.

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Bibliographie

Le Railleur ou la Satire du temps, éd. Giovanni Dotoli, Bologne, Pátron, 1971.

La Cour bergère ou l’Arcadie de Messire Philippes Sidney, éd. Lucette Desvignes, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1981, deux volumes.

Écrivains de théâtre (1600-1649). Documents du minutier central des notaires de Paris, éd. Alan Howe, Paris, Centre historique des Archives nationales, 2005, notamment « XI. Mareschal », p. 118-123.

Temps de préfaces : le débat théâtral de Hardy à la Querelle du Cid, éd. Giovanni Dotoli, Paris, Klincksieck, 1997.

Dalla Valle, Daniella, « La Généreuse Allemande de Mareschal. Aspects thématiques, dramatiques et théoriques », Esthétique baroque et imagination créatrice. Colloque de Cerisy-la-Salle (juin 1991), éd. Marlies Kronegger, Tübingen, Narr, « Biblio17 », 1998, p. 189-203.

Desvignes, Lucette, « De l’Arcadie de Sidney à La Cour bergère, ou du roman pastoral à la tragi-comédie », Le Genre pastoral en Europe du XVe au XVIIe siècle. Actes du colloque tenu à Saint-Étienne (28 septembre - 1er octobre 1978), Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, « Centre d’Études de la Renaissance et de l’âge classique », 1980, p. 311-318.

Maubon, Catherine, « Libertés et servitudes tragi-comiques dans le théâtre d’André Mareschal », Saggi e ricerche di letteratura francese, XIII, 1974, p. 27-51.

Maubon, Catherine, « Pour une poétique de la tragi-comédie : la préface de La Généreuse Allemande », Rivista di letterature moderne e comparate, XXVI, 1973, p. 245-265.

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Sommaire :




L'INCONSTANCE D'HYLAS


TRAGE-COMEDIE Pastorale.



Par le Sieur MARESCHAL.


A PARIS,


Che[z] FRANCOIS TARGA, au
premier pilier de la grand'Salle du Palais,
devant la Chapelle, au Soleil d'or.



M. DC. XXXV.


Avec Privilege du Roy.


A TRES-HAUT ET PUISSANT PRINCE MONSEIGNEUR HENRY DE LORRAINE, Archevesque et Duc de Rheims, premier Pair de France, Legat né du S. Siege Apostolique, Abbé de S. Denys en France, S. Remy, Fécamp, Occamp, Corbie, Montierander, S. Martin lez Ponthoise, et c.


MONSEIGNEUR,


  Si j'avois à traiter avec un esprit moindre que le vostre, je rechercherois quelques vaines flatteries et ces beaux mots affectez, qui sont le plus souvent tous les ornemensd'une Lettre ; et ne demanderois que les portes de vos oreilles pour entrer en vostre cœur. Mais comme je sçay que c'est un Autel qui ne reçoit point de fumée en sacrifice, et qu'on ne peut gagner vos affections sans parler à vostre jugement, qui est un Juge qu'on ne peut corrompre, je m'addresse à luy sans pompe et sans fard, et ne le veux tenter que par la verité, qui parle mieux que le mensonge le plus eloquent. Je n'yray pas la chercher dans l'Histoire, ni dans le Tombeau venerable de tant de Heros qui ont remply et l'un et l'autre ; puis qu'on vous peut loüer à moins de bruit que d'éveiller les Morts, et de faire sonner les plus claires trompettes de la plus vieïlle et nouvelle Renommée. Je laisse donc à part cette illustre Maison, qui est venuë par tant de triomphes et d'honneur des premiers siecles jusqu'au nostre, qui malgré tous les vents ne doit tomber qu'en la cheute du Monde, et qu'on ne sçauroit ignorer tant qu'il y aura des Aigles à Rome, des Lys en France, et des Croix dans la Palestine. Que d'autres se plaisent à l'ombre ; cette vieïlle Souche en afait une si grande qu'elle a couvert l'Europe et l'Asie : Pour moy je ressemblée [à] ces Œconomes plus ménagers que voluptueux, j'estime l'arbre par le fruict[.] Je regarde vostre merite plustost que cét éclat que vous tirez de vostre naissance ; Vous avez vos vertus [à] part aussi bien que tous vos Ayeulz : ils vous ont moins laissé que vous ne leur avez déja rendu ; et pour vous estimer plus noblement, j'admire vostre Grandeur seulement du côté qu'elle vient de vous. Voila, MONSEIGNEUR, comme je vous traite : Je ne veux point vous donner de loüanges empruntées ; et si je voulois croire vostre modestie, je ne vous en donnerois point du tout. Mais il est impossible, à moins que de se taire ; et parler simplement de vous, c'est loüer, c'est benir, c'est exalter ; puis que vous n'avez point de qualitez ni de perfections de qui l'on puisse discourir en d'autres termes. C'est par où je me treuve dans cette contrainte glorieuse qui fait la plus douce felicité des Esprits celestes ; qui n'ayant pour objet de leurs pensées et de leurs paroles que des vertus et des graces, n'ont de voix aussi que pour adorer, et qui ne soient en effect des loüanges et des hymnes. Toutesfois, MONSEIGNEUR, pour obeïr à la secrette et severe deffense que vostre discretion me fait de passer outre, et de peur de vous donner sur un bon dessein de mauvaises paroles, mon respect les finiroit et me fermeroit la bouche ; n'estoit qu'Hylas dedans son humeur libre se plaint hautement que je l'ay oublié, et semble me faire un juste reproche, de ce qu'en le presentant à vostre Grandeur, il ne m'est pas échapé seulement un mot en sa faveur. C'est contre la coûtume je l'avouë, il faut estimer le present qu'on donne, quand ce ne seroit que pour le faire treuver, et plus digne et plus agreable. Ce dessein est fort juste : Mais outre que l'on en abuse, et qu'en vantant ces dons d'esprit on se regarde plustost que ceux à qui on les offre ; de peur de tomber dans ce vice si commun, je me suis tellement attaché à vous seul, et vos vertus ont si fort remply ma pensée, qu'en vous admirant je n'ay pû la tourner vers un autre. Qu'Hylas s'en offense autant qu'il voudra :Il m'estoit impossible de parler à vous, et de songer à luy ; je ne l'ay point abandonné, mais je vous ay suivy : je n'ay point manqué d'amitié pour luy, mais j'ay plus eu encore de respect pour vous. Ce luy est un tesmoignage asseuré de mon amour de ce que je m'oblige peut estre à rougir pour luy, et que je ne feints point de l'offrir à vostre Grandeur, à qui l'on ne devroit donner que l'Ecarlate, et la Thyâre. Qu'il vienne pare de ses graces naturelles, qui l'ont fait souvent admirer sur le Theatre, et dans les plus beaux Cabinets ; qu'il se serve, afin de vous aborder plus honorablement, des applaudissemens qu'il a receus de tous Paris, et d'une vieïlle reputation continuée de cinq à six ans : mais qu'il n'attende de moy ni de vanité pour le loüer, ni d'ambition et d'effronterie à le produire. C'est assez MONSEIGNEUR, que je luy aye donné connoissance des lumieres et des rares perfections dont vostre esprit est remply, à qui il n'est rien de caché en ce genre d'écrire ; où vous-mesme excellez, et dont vous avez donné depuis peu de nouveaux témoignages, qui sont trop beaux pourdemeurer entierement secrets : Il est suffisamment instruit de ce qu'il doit ou esperer ou craindre de vostre capacité ; il sçait que vous connoissez également le bien et le mal ; qu'il n'est point de defauts si cachez qu'un traict d'œil ne vous decouvre ; et qu'en un lieu où il cherche son Protecteur, il treuvera son Juge. Cela devoit l'avoir intimide, et ne luy a toutefois qu'enflé le courage : Il ne seroit pas cet Hylas, de qui l'humeur et l'esprit ont paru si agreables à toute la Cour, s'il craignoit l'entretien du plus poli et plus parfait des Princes : et sur la foy qu'on peut tirer de tant de douces inclinations qui vous portent à aymer les honestes gens, j'ay bien osé tout discret que je suis, luy faire esperer de vostre bonté un accueil favorable, si sa reputation n'est point fausse, et s'il est de vray aussi honeste homme que je suis parfaitement,


  MONSEIGNEUR,


    De vostre Grandeur,


      Le tres-humble et tres-obeïssant serviteur,
        A. MARESCHAL


AU LECTEUR.



  N'attends point de longue Preface au front de cette Piece, pour la rendre plus recommandable, ou pour me faire loüer hautement par un Amy. Aprës l'appl[a]udissement general et l'honneur qu'elle a receu dessus un Theatre de cinq ans, je m'imagine que son titre luy sert de recommandation ; et je ne suis pas assez vain, pour faire tomber un Amy dans cette lâcheté de me flatter. C'est tout dire en deux mots : VOICY HYLAS. Tous ceux qui l'ont connu l'attendent depuis un long temps avec impatience ; et ceux qui ne l'attendent point ne pouront s'empecher de le connoistre, s'ils se hazardent de le regarder ou de l'écouter un moment. Ce n'est pas qu'il ait l'esprit excellent, il touche de trop prés au mien : mais c'est qu'il est de bonne humeur : espreuve-le, si tu ne m'en veux croire, et ne crains point de t'ennuyer.


ARGUMENT
de l'Inconstance d'Hylas.



  HYLAS, le plus gentil esprit de la Province des Romains, et sorti de la meilleure famille de ces anciens Pâtres qui habitoient l'Isle de Camargues, passa les premiers ans de sa jeunesse dans la ville d'Arles ; d'où l'amour la liberté et son inconstance le tirerent, ou plustost une honte d'avoir manqué Styliane, aprés avoir quitté Carlys sa premiere Maistresse. Pour aller à Lyon il se mit sur le Rône dans un Bâteau de convoy, avecque nombre de personnes : où selon son humeur, moins par amour que par divertissement il en conta à Aymée, qu'il treuva plus severe qu'il ne se l'estoit persuadé. Ce convoy branlant prés d'une Isle, on les dechargea sur le Pré, où apres avoir attaint à la course ; Floriante qui l'y avoit attiré par jeu, il la foüetta, et dans la gentillesse de cette folâtre oublia la severité d'Aymée. Celle là ne dura pas plus que celle-cy en son esprit : Il se figura des appas dans la tristesse de Cloris ; dont les regrets qu'elle faisoit sur lemal heur de son Mary, qu'elle croyoit bien plus blessé qu'il n'estoit en effect, furent le fondement d'une autre amour, que la compassion avoit fait naistre, et qui finit aussi tost que le sujet de ses plaintes. Ses plaintes en effect, ni la passion d'Hylas qui sembloyent devoir estre eternelles, n'allerent que jusqu'à Lyon ; où la guerison de son mary commencea sa joye, sa joye termina l'affection d'Hylas[.] Il devint depuis amoureux de la voix de Cyrcéne dans le Temple, où il s'estoit laissé enfermer la nuict avecque les filles, bien que la loy en deffendist l'entrée aux hommes sous punition de mort ; et qu'il eust sans doute encouruë, si Palinice à qui il se découvrit par mégarde ne l'en eust retiré par pitié, en le cachant dessous son voile. Cette discrette charité sembla obliger Hylas à une autre, qui sur de luy donner son cœur, que Cyrcéne ne tenoit qu'à demy, et qu'elle eut tout entier, lors que l'abordant quelque temps aprés pour parler en faveur de Clorian frere de Palinice, Hylas à son visage reconnut que c'estoit celle qu'il avoit oüy chanter dedans le Temple, et luy addressa pour soy mesme les prieres qu'il devoit porter pour son Amy. Une avanture depuis luy ravit Cyrcéne, plustost que son intention : Luy, pour témoigner son amour pour elle, en un tournoy avoit fait peindre pour devise uneSyréne, afin de faire quelque rapport au nom de Cyrcéne, et Ulisse attaché dans son vaisseau. Cette Syréne fut prise pour Parthenope jeune fille de Lyon, sur la rencontre de son nom avecque celuy d'une des Syrénes qui s'appelle ainsi ; et Hylas qui n'y avoit pas songé, ne fut point mary de confirmer la creance qu'on en avoit prise, par les paroles d'amour qu'il luy tint à la premiere veuë. Il les perdit toutes deux par la jalousie de Cyrcéne, qui l'obligea de retourner à Palinice qu'il ne garda pas long-temps, pour se jetter dans l'amour de Florice qui dura quelque peu davantage. Elle fit toutesfois un si grand bruit parmi toutes les compagnies de Lyon, que pour l'ésteindre et appaiser les plaintes de son pere Alcandre, Florice conjura Hylas de feindre d'en aymer une autre. Dorinde fut choisie à cét effect, qui pour lors estoit recherchée d'un Amant appellé Periande, à qui Hylas sous couleur d'amitié qu'ils vont jurer ensemble dessus le Tombeau des deux Amis, ravit cette Maistresse presque avant que d'avoir eu le loisir de l'aymer. Son dessein rëussit par l[']artifice d'un miroir, qu'il avoit fait vendre à Dorinde, et qu'il fait croire à Periandre estre porté par elle en sa faveur, comme un present qu'elle avoit desiré, avecque son portrait qu'il luy avoit envoyé dedans ce miroir. Periandrele casse, voit le portrait d'Hylas, dit adieu à Dorinde, et par desespoir se retire dans un bois, tant pour ne troubler point son Amy dedans la possession des faveurs de Dorinde, que pour füir les lieux et les objets de son mal-heur. Dorinde éclatte contre Hylas : Il l'appaise et la jette dans l'amour ; dont Florice devient jalouse par la connoissance que luy en donne une lettre qu'elle dérobe à Hylas, comme ils s'entretiennent tous trois dedans un cabinet. Elle communique à Dorinde cette lettre, avecque beaucoup d'autres qu'Hylas luy avoit données d'elle au commencement de sa feinte ; et ne pouvant par ce moyen ni le perdre auprés de Dorinde, dont il rabbat la colere, ni le porter à revenir par jalousie, elle est enfin mariée à Theombre, de qui elle avoit feint d'agréer la recherche, afin de reveiller l'amour d'Hylas par l'opposition de ce Rival. Son amour continue dans son mariage : Hylas qui n'apprehendoit que ce seul lyen, apres s'estre vangé revient à elle qui l'appelle, et qui l'oblige comme il[s] sont remis en bonne intelligence, de faire un affront à Dorinde, tant pour assouvir sa haine contre elle, que pour asseurer son amour auprés de luy. C'est ce qu'il fait en la presence de son Amy Periandre, qui n'ayant pû souffrir l'absence de Dorinde estoit déja retourné à Lyon, et avoit receu sa Maistresse de la mesme main qui la luy avoit dérobée. Pour se vanger de cét affront et rendre le mesme à Florice, Dorinde en fait tenir une lettre à Theombre, qui l'allarme à un poinct qu'il emmeine sa femme aux champs. Ainsi Hylas les ayant perdu[es] toutes deux, et depuis Chryseide aussi, qui le laisse au commencement d'une nouvelle amour, il quitte Lyon comme un sejour odieux : et sur le chemin pour aller dans le Forests, fait reconnoistre son inconstance à Laonice et Madonthe qu'il ayme l'une apres l'autre. Berger, il est pris, et commence par Phyllis ; continuë sa façon d'aymer avec Alexis, qui estoit Celadon déguisé en fille, Druide, se picque d'amour pour le mesme dessous les habits d'Astrée ; et finit le cours de ses diverses amours par les vœux qu'il addresse à Stelle la plus inconstante des Bergeres de Forests. Il la reçoit des mains de Corylas, qu'elle avoit autrefois aymé, par consequent trompé, le laissant pour les mesmes Lyzis et Semyre qu'elle avoit quittez pour luy. Ce pair d'Inconstans autorise ses amours sous des conditions les plus estranges que la liberté puisse donner à leur humeur ; qui les joint sans lyen par un Oracle qu'Amour rend, et qu'Adamas explique dans l'esprit d'Hylas ; qui s'accorde à la volonté des Dieux ; pourveu qu'elle ne soit pas contraire à la sienne.


A MONSIEUR
MARESCHAL.
Sur son Inconstance d'Hylas,
Par son intime Amy.


  Qu'Hylas a de raison, tout Inconstant qu'il est !
Que sa façon d'aymer est aymable, et me plaist !
Peut-on voir, MARESCHAL, une plus douce vie ?
Tes vers et son humeur ravissent mes esprits,
  Et me donnent l'envie
De pouvoir l'imiter comme tu la décrits.


                        LES ACTEURS.

HYLAS. Amant de toutes.
PERIANDRE. Amant de Dorinde.
DORINDE.
FLORICE. Compagnes.
ALCANDRE. Pere de Florice.
PAGE.
CORYLAS. Berger.
STELLE. Bergere.
ADAMAS. Druide.
TROUPPE DE BERGERS.


La Scene est à Lyon.


L'INCONSTANCE D'HYLAS.
COMEDIE-PASTORALE.



Acte premier.


Scène premiere.

Periandre, Dorinde

                     Periandre, Il parle à Dorinde qu'il meine par la main et masquée.
Dorinde, avoüez moy que par un vain soucy
La laideur enseigna de se voiler ainsi ;
Quelque lustre emprunté que recherche un visage,
Le Soleil est plus beau quand il est sans nüage.

                     Dorinde
Qu'entendez-vous de là ?

                     Periandre
  Qu'un masque injurieux
Offence vos appas, et fait tort à nos yeux ;
Qu'il se montre indiscrét en trahissant nostre aise,
Il nous cache ce front, et pourtant il le baise :
Quel crime auroient commis nos cœurs et la beauté,
Qu'on la tienne en prison, et nous sans liberté ?
Et quoy ? doit-on traiter en esclave une Reine ?
Qu'on te rende captive, ô Beauté souveraine.

                     Dorinde, levant le masque.
Voyez que pour flatter vos discours et vos sens
Cette Reine obeït ...

                     Periandre
  A mes vœux innocens :
Dans le respect qu'on porte à la plus retenuë
L'on peut en cet endroit voir une Dame nuë ;
C'est assez qu'une loy nous retienne caché
Ce que sans vostre faute on eust vû sans peché ;
Il est vray que l'erreur en est plus grande à l'homme
D'avoir ainsi quitté ce fruict pour une pomme ;
Voila nostre defaite, et suivant ce dessein
Les Dames ont depuis deux pommes dans le sein ;
Nostre douceur a mis leur rigueur en usage,
Aujourd'huy l'on nous cache encore le visage,
Elles auront d'un jour jusques au lendemain
Les cheveux sous la cœffe et les gands sur la main :
La Nature est plus belle et sans art et sans voile ;
Qui la déguise, oppose au Soleil une Estoile,
Jette l'eau dans la mer, et peint un corps vivant,
Ne couvre un beau Palais que de poudre et de vent.

                     Dorinde
Periandre, aujourd'huy m'avez-vous entreprise

                     Periandre
Non, j'accuse une erreur ...

                     Dorinde
  Que je n'ay pas aprise :
De quel art supposé pouvez-vous m'accuser ?

                     Periandre
D'avoir tant de beautez, et si mal en user,
Qu'on cache tant de trais par une humeur fantasque
Les unes sous le fard, et vous dessous le masque :
Pour voir en son éclat un visage si beau
Vos yeux feroient quitter à l'amour son bandeau ;
Et vous, pour le cacher à celuy qui vous ayme
Vous nous voilez l'Amour en vous voilant vous mesme.

                     Dorinde
Si j'en ay le bandeau, je n'en ay pas les trais.

                     Periandre
Et que sont tant d'appas, et que sont tant d'attrais
Qui dans mon cœur atteint font de si douces bréches ?
Vos yeux et vos sourcis font son arc et ses fléches.

                     Dorinde
Seroit-ce eux qui vous font le mal que vous plaignez ?

                     Periandre
Eux mesmes, et ce front ...

                     Dorinde
  Ah ! si vous le craignez,
Vrayment c'est la raison qu'un masque vous le cache.

                     Periandre
Sa voix me rend le cœur, et son œil me l'arrache.

                     Dorinde
C'est doncques sans dessein.

                     Periandre
  Comme sont tous vos coups.

                     Dorinde
Et tous ces faux soûpirs qui se plaignent de nous.

                     Periandre
Dieux ! comme son orgüeil en nous blessant se jouë !
Un captif ...

                     Dorinde
  Ne l'est pas, si tel on ne l'avouë.

                     Periandre
Et donnez cette marque à mon affection.

                     Dorinde
Et donnez à vos vœux plus de discretion.

                     Periandre
Pour vous plaire est-ce assez de mourir sans le dire ?
Vous ne m'entendrez plus parler de mon martire,
Ma perte seulement vous doit montrer un jour
Ma foy dans vos rigueurs, vos traits dans mon amour.
Il s'en va.


Scène II.

Dorinde, Hylas

                     Dorinde, seule
Qu'on engage aisément un Amant qui se donne !
Qu'un peu de resistance et le change et l'étonne ! Hylas arrive.
Que veut Hylas ?

                     Hylas
  Vous mesme.

                     Dorinde
    Et si fort échauffé ?

                     Hylas
D'un feu qu'on ne doit voir à jamais étouffé.

                     Dorinde
C'est peut-estre celuy qui brûlera le monde.

                     Hylas
De vray, vos yeux mettroient en feu la glace et l'onde.

                     Dorinde
Donques vous renvoyez cette force à mes yeux.

                     Hylas
Ouy, depuis qu'ils ont pû m'arrester en ces lieux :
J'ay quité mon pays, pour en chercher un autre.

                     Dorinde
Et treuver ...

                     Hylas
  Un visage aussi beau que le vostre.

                     Dorinde
Arles vous en pouvoit fournir un million.

                     Hylas
L'univers doit ceder cet honneur à Lyon ;
C'est où j'ay rencontré cette beauté parfaite,
Où le nom de Dorinde honore ma défaite :
Sous ce nom je respire, et tiens ensevelis
Les yeux de Stiliane, et le front de Carlis.

                     Dorinde
Pour me flatter, Hylas, vous leur faites injure.

                     Hylas
Qu'en cela leur defaut accuse la nature ;
Et de moy, je pardonne à leurs esprits jaloux,
Puis que leur seul mal-heur m'a fait venir à vous.

                     Dorinde
Le mien me doit bien tost rendre de leurs compagnes.

                     Hylas
Quand on verra le Rône au dessus des montagnes.

                     Dorinde
Sur un si haut serment qui ne vous croiroit pas ?
Mais vous venez de loin, ce n'est pas sans combats ;
Quelque roche, Hylas, menaça de naufrage
Si non vostre ba[t]eau du moins vostre courage,
Dessus le Rône on voit les filles d'Achelois
Mieux que sur l'Ocean faire suivre leurs lois.

                     Hylas
Lors que mes yeux ont eu des rencontres pareilles
Je ne suis pas Ulysse à fermer les oreilles.

                     Dorinde, continuant.
Et puis les prez qu'il baigne, attirent à ce point
Qu'on ne peut les passer et n'y descendre point ;
Là se prend ...

                     Hylas
  Achevez. Que sa bouche est riante !

                     Dorinde
Je vous parle de fleurs.

                     Hylas
  Ou bien de Floriante.
Ah, que vous avez d'art à me faire avoüer
Un juste changement dont on doit me loüer :
Floriante, il est vray, par son affetterie
Cueillit avec les fleurs mon cœur en la prairie ;
Mais qu'elle fut subtile à me le dérober !
Cette fille courut, seulement pour tomber :
Que vy-je ? quel plaisir termina ma poursuite ?
Assez d'autres voudroient l'imiter en sa fuitte :
Elle ne fut pas seule à gagner mes esprits,
Et je la mis de rang entre Aymée, et Cloris ;
Si leur diverse humeur à ma flame resiste,
Ta folâtre adoucit la modeste et la triste :
Enfin je quitte Aymée en sa severité,
Et Floriante aussi pour sa facilité.

                     Dorinde
Et Cloris ?

                     Hylas
  Je diray qu'elle avoit plus de charmes ;
Mais j'estois amoureux seulement de ses larmes :
Comme elle avoit gagne mon cœur par la pitié,
Elle devint plus gaye, et moy sans amitié.

                     Dorinde
Vostre justice égale, à trois fut exemplaire :
Qu[e]lle humeur aprés tout est digne de vous plaire ?
Et que doy-je esperer, si vous traitez ainsi
La Joyeuse, la Triste, et la Severe aussi ?

                     Hylas
Mon amité n'est pas étrange ni commune,
J'ayme ces trois esprits, mais je les veux en une.

                     Dorinde
Vrayment, si la nature eust prevû vos rigueurs,
Elle nous eust donné trois testes, et trois cœurs :
Vous, qui faites enfin si fort le difficile.

                     Hylas
Je vous les donnerois, quand j'en aurois eu mille.

                     Dorinde
Hylas peut aisément, continuant ce jeu,
Faire de grands presens, mais qui luy coûtent peu.

                     Hylas
Trop peu, quand ils seroient enrichis de ma vie,
Que vostre cruauté m'aura bien tost ravie.

                     Dorinde
Epargnez moy ce deüil, et ne me forcez pas
De croire en vostre mort funestes mes appas ;
Elle me causeroit un déplaisir extréme.

                     Hylas
Voila ces trois humeurs, et qui sont en vous mesme ;
Ah ! Dorinde, à ce coup voyez que je vous tiens.

                     Dorinde
Des mains.

                     Hylas
  Et de l'esprit.

                     Dorinde
    Je crains peu ces lyens ...

                     Hylas
Mocqueuse, vous riez avecque tant d'addresse
Que j'ayme cette humeur moins elle me caresse :
Vos yeux me font mourir, puis plaignent en effet
Et la mort que j'endure, et le mal qu'ils ont fait,
Dans ces diversitez ma flame persevere
Qui vous treuve à la fois triste, gaye, et severe :
Ce mélange subtil rend mes esprits contens ;
Toute humeur me déplaist qui dure trop longtemps ;
Le Soleil à mes yeux auroit perdu sa grace
S'il nous montroit toûjours ce que la nuict efface,
Elle donne à la terre et l'ombre et la fraischeur ;
Le noir a ses appas, ainsi que la blancheur :
J'ayme qu'une maistresse entretienne mon ame
Tantost dedans la glace, et tantost dans la flame,
Qu'elle me soit cruelle, a[f]in de l'appaiser,
Et qu'elle me soit douce, afin de la baiser ;
Sa cruauté me plaist, combien que j'en soûpire,
Et sa douceur accroist ma flame et son empire :
Vivant je hay la vie, et l'ayme quand je meurs.

                     Dorinde
Quel avantage, Hylas, de sçavoir vos humeurs !
Je les conserveray toûjours en la memoire.

                     Hylas
Ainsi vous m'arrestez, et gagnez une gloire.

                     Dorinde
Que Cyrcene a perduë, et que regrette en vain
Celle qui vous tendit et son voile, et sa main.

                     Hylas
Que vous m'allez de loin rechercher cet exemple !

                     Dorinde
Sa seule charité vous delivra du Temple.

                     Hylas
Rien que la mienne aussi ne luy donna mon cœur
Qui soûpiroit déja sous un autre vainqueur :
Cyrcene l'eut dedans, Palynice à la porte ;
L'une d'un temps le charme, et l'autre me l'emporte :
Mais il revint depuis à son premier objet,
Et Clorian trop simple en fournit le sujet ;
En ce lieu la raison ne veut pas que je mente.

                     Dorinde
Vous trahïtes l'Amy, pour perdre aprés l'Amante.

                     Hylas
Cyrcene eut cette force.

                     Dorinde
  Hylas cette douceur,
Qu'il offença le frere, et delaissa la sœur.

                     Hylas
Vous sçavez mieux que moy tout l'estat de ma vie,
Vostre memoire m'ayde et previent mon envie :
Dites ...

                     Dorinde
  Que Parthenope ...

                     Hylas
  A la fin les vengea,
Quand une erreur de nom sous ses loix me rangea.

                     Dorinde
Qu'elle mesme depuis ne fut pas mieux traitée,
Et qu'à toutes Florice a la place emportée.

                     Hylas
Ou que tout son dessein fut de vous la garder
Le mien, de vous servir et de vous posseder.

                     Dorinde
Et moy, je n'en ay point, mesme de me deffendre
D'un hom[m]e qui contraint tous les cœurs à se rendre.
Je suis par trop timide et foible contre vous,
Pour attendre en ce lieu ma perte ni vos coups ;
Je serviray pourtant d'objet à vostre gloire,
Ma fuite vous sera la dixiéme victoire.
Dorinde s'en va.


Scène III.

Hylas, Florice

                     Hylas, demeuré seul sur le Theatre.
Bien que j'eusse au discours un tout contraire vœu,
Sa franchise me plaist, elle me touche un peu ;
Il est vray que je n'[e]û pour elle aucune attainte,
Que tout cet entretien ne servoit que de feinte ;
Florice, qui me tient en de plus beaux lyens,
M'a presenté ceux-cy pour mieux cacher les siens :
Mais de donner ce voile à nostre amour visible ;
Dorinde est agreable, et moy je suis sensible ;
Le feu que nous cherchons nous brûle quelque fois
Et j'ay toûjours apris d'en faire de tout bois.
Florice me surprend : commençons à nous plaindre.

                     Florice, survenant.
Lequel vous revient mieux ou d'aymer, ou de feindre ?
Dorinde [a]-t'elle pris l'amorce du discours ?
Pour[r]a-t'elle couvrir le jeu de nos amours ?
Hylas peut-il m'aymer jusques à cette peine ?

                     Hylas
Et vous, recompenser une attente incertaine ?
Ah ! Florice, voyez où l'amour m'a reduit,
Qu'il me falle chercher le jour dedans la nuict,
Perdre tous mes plaisirs, pour en feindre auprés d'elle,
Pour preuve de ma foy que je sois infidelle.

                     Florice
Mon cœur, tous ces effects qui suivent vostre foy
Sont rendus à Dorinde, et s'addressent à moy,
Hylas doit cet office à mon amour extréme,
Et je l'aimeray plus, moins on croira qu'il m'aime.
Aprés cette contrainte et ces trais ennuyeux
Vous pouvez délasser vôtre esprit dans mes yeux ;
N'ont-ils plus ces appas destinez à vous plaire ?
Prenez là vostre peine, icy vostre salaire.

                     Hylas, l'ayant baisée.
O Dieux ! si tel plaisir couronne nos travaux,
Gardez le bien pour vous, et nous laissez nos maux :
J'ay senty, belle bouche, une pointe divine,
Icy j'ayme la rose, à cause de l'épine.
Allant au bout du Theatre.
Hors de mon cœur, Dorinde, et tant d'autres portrais,
Vous ne me tenez plus dedans vos faux attrais,
En toute liberté revoyez vos Compagnes,
Retournez sur les eaux, reprenez les campagnes ;
Mon cœur fermant la porte à tous vos vains desirs
Y reçoit seulement Florice, et mes plaisirs ;
Sçavez-vous pas qu'enfin je suis à la plus belle ?
Vieux objets effacez, qu'estes-vous au prés d'elle ?
Apprenez, petis feux, à craindre le Soleil
Que mon cœur et son teint ignorent leur pareil.

                     Florice
Que je connoy d'amour dedans vôtre colere !
Et que vous me rendez riche de leur misere !
Quand vous les banissez ainsi de vos esprits
Vous chassez mes soupçons qui suivent leur mépris :
Mais pour tromper les yeux qui troublent nostre joye,
Permettez qu'à Dorinde enfin je vous renvoye.

                     Hylas
Dittes à mon suplice, à mes tourments offers
Apres l'avoir baisée.
Peut-on si doucement aller dans les Enfers.

                     Florice
Cependant je vivray de douleur et de flame ;
Puis que dans ce baiser il emporte mon ame.


Scène IIII.

Alcandre, Florice

                     Alcandre, Pere de Florice.
Seule icy ? sans compagne ? où revez-vous si fort ?
Vous attendez Hylas, ou peut-estre il en sort :
Voulez-vous que sans fin l'amour qui vous surmonte
Me cause de la peine autant qu'à vous de honte ?
Osez-vous bien troubler l'âge que j'ay franchy ?
Et voir rougir ce front que nature a blanchy ?
Faut-il que vostre honte ait ma gloire bornée ?
Que vous ostiez la vie à qui vous l'a donnée ?
Quoy ? ne sçauriez-vous suivre un chemin si battu,
Que la raison prescrit, que montre la vertu ?
Etouffez tous ces bruits, de qui la violence
Tient vostre honneur encore et ma vie en balance ;
Vous rendrez ce ruisseau dans sa course tary,
Pour chasser un Amant cho[i]sissez un Mary.

                     Florice
Ce que vous desirez est tout ce que j'espere ;
L'un je le recevray de la main de mon Pere ;
Et pour l'autre, Monsieur, son cœur ingenieux
Ouvre à toutes l'oreille, et m'a fermé les yeux ;
Hylas ayme Dorinde, et m'entretient par feinte,
Son abord me déplaist qui cause vostre plainte ;
Ce bruit m'a réveillée, et depuis quelques jours
J'ay connu que je sers de planche à leurs amours,
J'ay rendu la lumiere à ma veuë égarée,
Et croyez que j'en suis tout à faict retirée.

                     Alcandre
En ce cas vos devoirs conjoints à la raison
Conserveront l'honneur acquis à ma Maison,
Si vous continuez au dessein de me plaire
J'oubli[e]ray vostre faute ainsi que ma colere,
Ma Fille, vous verrez mes feux se r'alumer,
Que je ne me suis plaint que pour vous trop aymer.


Scène V.

Periandre, Hylas

                     Periandre, seul.
Continuez, Mauvaise, et soyez moy plus dure ;
Je ne me plaindray plus des tourments que j'endure ;
Le Ciel enfin m'épargne et me blesse à demy,
Car s'il m'ôte une Amante, il me donne un Amy :
Hylas, de qui l'esprit releve la naissance,
M'a donné dans son cœur une entiere puissance,
Son agreable humeur adoucit mes ennuis,
Ensemble nous passons et les jours et les nuits,
Nostre amitié fait honte à la plus ancienne,
Il voit dedans mon ame, et je ly dans la sienne,
Et pour rendre plus forts nos amoureux serments
Nous les allons jurer au Tombeau des Amants :
Dorinde, ne croy pas que cela diminuë ...

                     Hylas, l'appellant de loin.
A gauche, Amy ; prenons cette route inconnuë.

                     Periandre
Mon cœur vous attendoit, et sur ce doux penser
Deffendoit à mes pieds en marchant d'avancer.

                     Hylas
Et le mien, cher Amy, couroit aprés le vôtre,

                     Periandre
C'est assez qu'en ces lieux ils se joigennt l'un l'autre :
Icy se découvre le Tombeau des deux Amants dans une Grotte toute en dueil et remplie de lampes ardantes.
Lieux sacrez à la nuict, qui donnent sans terreur
La lumiere à nos sens par une saincte horreur,
Diroit on pas, Hylas, que cet espace enserre
La clarté dedans l'ombre, et le Ciel en la Terre ?
Si la mort eut porté son dard jusques aux Cieux,
On eut icy choisy le sepulchre des Dieux ;
Et je l'estime tel encore sans blasphémes,
Il enclôt deux Amants qui sont des Dieux eux mesmes ;
Le Ciel en rougiroit s'il n'avoit pas compris
Au nombre des heureux ces fidelles Esprits.
Il se met à genoux.
Venerable Tombeau, Tutelaires Genies,
Qui conservez la foy de deux Ames unies,
Qui n'eûtes et n'avez, par un si doux accord,
Qu'un esprit pour la vie, un Tombeau pour la mort.
Il prend la main d'Hylas qui est à genoux aussi.
Donnez à deux Amis dont la foy vous reclame
Et son ame à mon cœur, et mon cœur à son ame ;
Faites nous sur monter tous les efforts humains,
Joignez nos deux esprits, comme le sont nos mains,
Qu'à jamais ce lyen nous tienne inseparables.

                     Hylas
Vous fideles Amis, que j'estime adorables,
Oyez la voix d'Hylas qui confirme ces veux,
Rendez son amitié memorable aux Neveux.
Puis se relevant.
Allons, veux tu coucher dedans un cymetiere ?
Parler avec les Morts, et toucher une biere,
C'est un froid entretien, je n'ayme pas ce lieu,
Voy, si tu dois me suivre, ou moy, te dire adieu.

                     Periandre
Un mot sera la fin de ce sacré mistere :
Oyez, divins Esprits ...

                     Hylas
  Il vaut autant nous taire,
Et quoy ? ne sçais-tu pas qu'ils lisent dedans nous ?

                     Periandre, continuant.
E[c]outez deux Amis prosternez à genoux,
Qui demandent au Ciel, de mesme qu'à la terre
Et le feu de là bas, et celuy du tonnerre,
Pour punir ...

                     Hylas
  Arrestez ...

                     Periandre, continuant.
    L'infracteur de la foy.

                     Hylas, se relevant.
Vous donnez à nos veux une severe loy :
Le mistere accomply quittons cette menace,
N'appellons point l'orage, et goûtons la bonace ;
Attaché par le cœur je hay d'autres lyens,
Je connoy vos desirs, et vous sçavez les miens ;
A tous nos ennemis envoyons cette foudre,
Qu'elle me touche, ou vous ? je ne m'y puis resoudre ;
Quoy ? sommes nous des Dieux pour sçavoir l'avenir ?

                     Periandre
Ce que j'ay pris d'Hylas il me le faut tenir.

                     Hylas
J'ayme ainsi que traité, de traiter en franchise ;
La moitié de mon cœur, Amy, vous est acquise,
Y pouriez-vous enfin pretendre plus que moy ?
Voulez-vous y graver en Tyran vostre loy ?
L'autre moitié doit estre entiere à ma maîtresse ;
Souvent je donne moins lors que plus on me presse.
Mais pour vous faire voir mon ame à découvert,
Qu'il n'est rien là dedans qui ne vous soit ouvert,
Je vous la veux nommer cette Reine des Belles,
Cét objét tout divin de mes flames nouvelles,
Dorinde ...

                     Periandre
  O Dieux !

                     Hylas
    Et quoy ? cher Amy, tu pâlis ;
Que ferois-tu, voyant ses roses et ses lys ?

                     Periandre
De quel effort se voit mon amitié suivie ?
Ce mot est le couteau qui tranchera ma vie.

                     Hylas
Ton sort comme le mien seroit trop glorieux,
Toy mourant pour son nom, et moy pour ses beaux yeux :
Mais si tu t'es rendu sensible à ma fortune.
Que je sçache la tienne.

                     Periandre
  Ah ! demande importune !
Acheve, et tu sçauras par le tien mon soucy.

                     Hylas
Dorinde est ma Maîtresse.

                     Periandre
  Et c'est la mienne aussi.
Dieux ! que vous avez mis d'épines sous la rose !
L'amitié veut mon cœur, et l'amour en dispose ;
Je leur ôte, et le rends : Ah ! je confons mes veux !
C'est n'avoir point de cœur que d'en avoir pour deux.

                     Hylas
Erreur ; apprends cecy : l'amitié nous dispense,
Et permet que l'amour cherche sa recompense :
Aymons nous, et Dorinde ; et cedant au vainqueur,
Voyons à qui premier se donnera son cœur ;
En Amy, quelle grace [a] suivy tes services ?

                     Periandre
De mourir en l'aymant, et d'aymer mes supplices.

                     Hylas
Je me puis prevaloir d'un tout semblable bien,
Mon tourment te doit peu, s'il ne passe le tien.
Or puis qu'elle nous est également contraire,
Et qu'aucune raison ne nous en peut distraire,
Voyons à qui le sort destine ses faveurs ;
L'amitié doit permettre à l'amour ces ferveurs.

                     Periandre
La justice l'ordonne, et ce poinct me contente.

                     Hylas
La premiere faveur decide nostre attente ;
Le vaincu cedera la place au plus heureux.

                     Periandre, s'en allant.
Allons donc avancer nos desseins amoureux.

                     Hylas, seul.
Marche, dépéche, cours ; ma victoire certaine
M'en garde le plaisir et t'en laisse la peine ;
Previens moy vers Dorinde, et tente ses appas ;
Je sçay l'art d'avancer et faire peu de pas :
Entre dans son esprit ; la ruse que je trace
T'en chasse, mal-heureux, et me met en sa grace,
Le moyen m'est aisé, comme je l'ay conceu.
Mais puis-je sans regret voir un Amy deceu ?
Pourquoy ? s'il me dispute un bien que je demande :
Le demandé-je aussi ? la doute est assez grande.
Ouy, Dorinde ; un soupir qui vient m'entretenir
Me dit bas que je t'ayme et qu'il faut t'obtenir ;
L'amour de Periandre augmente mon envie,
Ma flame, de ses feux tient la force et la vie,
Montrons luy qu'en amour tout effort est permis,
Qu'Hylas, pour estre Amant, ne connoist point d'Amy.


Acte deuxiesme.


Scène premiere.

Periandre, Hylas

                     Periandre
La suite des amours que vous m'avez contée
Tient ma creance en doute et presque surmontée ;
Je vous accuse, Amy, d'estre si peu constant,
Et je me plains aussi que vous le soyez tant ;
Dorinde, à mon mal-heur, a de trop fortes armes
Pour vous laisser jamais aller à d'autres charmes,
Et l'on dira qu'Hylas ne pouvant plus courir
Fut constant seulement pour me faire mourir :
J'apreuve vôtre choix, quelque mal que j'en tire
Et vous blâme par tout horsmis en mon martire,
J'accuse et loüe ensemble un aveugle destin
Qui donne à vos erreurs une si belle fin,
Qui purge ainsi vos feux, et m'en fait la victime.

                     Hylas
Appellez-vous erreur un dessein legitime,
Qui fournit cette course à mon affection
Pour chercher la beauté dans sa perfection ?
J'ayme le beau par tout, et faut-il qu'on m'en blâme ?
Mille ont ravy mes yeux, une seule mon Ame,
Plusieurs ont sur mon cœur épreuvé leur Eymant,
Mais je faisois chemin et passois seulement ;
Jamais vaisseau n'a pris tant de vent que le nôtre,
Je pensois aymer l'une, et j'en suivois une autre :
Mais le destin d'ac[c]ord avec mon jugement
Me porte où je venois par tant de changement,
Dorinde enfin m'arreste, et fait que je respire
Sous les divines loix de son aymable empire :
Confessez que j'ay fait un legitime effort,
Et n'estois inconstant que pour aller au port.

                     Periandre
J'estime le succez, j'en blâme le voyage,
Et j'admire ce cœur que tout objet engage ;
Avoüez, aprés tout, qu'un dessein bien conduit
S'il donne plus de peine, apporte plus de fruict.

                     Hylas
Les fruicts sont si tardifs, que la constance apporte,
Qu'en sa vie un Amant ne les a qu'il n'en sorte ;
Voyez ces languissans, qui dans mille transports
Ne vivent déja plus avant que d'estre morts,
Ils attendent un bien, qui rarement arrive,
Un temps le leur promet, un autre les en prive ;
Et la Meurtriere croit obliger un Amant
De dire sur sa fosse (Il est mort en m'aymant :)
C'est trop que leur faveur hors de temps nous réponde
Elles font des heureux, mais c'est pour l'autre monde :
Vieillir prés d'un objet qui vous tient au collet
Attendre qu'un visage enfin devienne laid,
Donner tous vos plaisirs pour une repentance ;
Voila dans vostre erreur ce qu'on nomme constance.

                     Periandre
Prendre pour un vray corps, son ombre, ou son tableau,
Courir aprés le vent, et peindre dessus l'eau,
Bâtir dedans la nuë, et fonder sur le sable,
Pour la felicité prendre un bien perissable,
Méconnoistre soy mesme, en tout se transformer ;
Voila tout ce que fait l'Inconstant pour aymer

                     Hylas
Il n'a qu'un seul objet, que la raison appreuve,
Il cherche son plaisir, et par tout il le treuve.

                     Periandre
Jamais il n'est parfait que dedans la vertu.

                     Hylas
Le plaisir me déplaist s'il est trop debatu.

                     Periandre
La resistance fait la victoire plus belle.

                     Hylas
Pour la suivre je veux qu'elle s'offre ou m'appelle.

                     Periandre
La gloire est au combat, le plaisir dans les soins.

                     Hylas
Souvent le bien se donne à qui travaille moins.

                     Periandre
Le travail est si doux qu'il sert de récompense.

                     Hylas, parlant bas
Il touche son mal-heur, et dit mieux qu'il ne pense ;
Courage donc, Hylas, il est temps d'éventer
La mine qui le pert, et te peut contenter ;
Sortez respects, devoirs, amitié, deference,
Vous tâchez d'affoiblir en vain mon asseurance.
Relevant sa voix.
En effet, cher Amy, je crains que les travaux,
Vous demeurent enfin pour le fruit de vos maux,
Qu'aprés beaucoup de soins que vôtre amour vous donne
Vous cultiviez un champ, et que je le moissonne :
Dorinde répond-elle à vôtre intention ?
Qu[e]lle marque avez-vous de son affection ?
Qu'est-elle a vos desirs ? ingratte, ou favorable ?

                     Periandre
Plus cruelle toûjours, et moy plus miserable.

                     Hylas
Ah ! je ne sçaurois plus vous tenir en suspens :
Mais ne puis-je estre heureux, Amy, qu'a vos dépens ?
Dieux ! pour dire trois mots je sents trop de foiblesse.
Je possede Dorinde.

                     Periandre
  Et la Parque me laisse ?
Et je ne mourray pas ? et j'ay si peu de cœur ?
Et mon ame s'entend avecque ma langueur ?
Sorts enfin de mon sein, esprit lâche et rebelle :
Attends, vy pour la voir et mourir auprés d'elle,
C'est le lieu seulement où tu dois expirer.

                     Hylas
Et vous croyez, Amy, que je puis l'endurer ?
O la rare constance ! et je la pour[r]ois suivre ?
Il en a pour aymer, et n'en a point pour vivre :
Vous m'enviez un bien, ô Dieux ! qu[e]lle amitié !
Où, s'il se divisoit, vous auriez la moitié ;
Et bien, prenez le tout, si cela vous afflige.

                     Periandre
Estimé-je une perte où tel Amy m'oblige ?
Vous meritez Dorinde, en pouvant la ceder ;
Rien que vostre amitié ne la doit posseder,
Je quitte à vos vertus cette faveur insigne.

                     Hylas
Qui suit le plus heureux, et laisse le plus digne.
N'avez-vous point pris garde, (oyez, Dieux, si je ments,)
A ce riche miroir couvert de diamans,
Qu'en ma faveur Dorinde a toûjours avec elle ;
Où souvent elle voit sa grace naturelle ;
Mais plûtost mon portrait, qu'elle cache au dedans
Qui sous la glace tient ses feux les plus ardens ?
C'est où sa passion à la mienne s'assemble,
Où j'attache son cœur et ses yeux tout ensemble :
Ce present qu'elle a pris m'asseure de sa foy,
Elle ne le cherit que pour l'amour de moy :
Allez prendre auprés d'elle et mon heure et ma place,
Faignez de vous joüer, et rompez cette glace ;
Vous verrez son amour, vôtre perte, et mon bien ;
Mais gardez le respect, et ne parlez de rien.

                     Periandre
Quelque forte douleur qui sur l'heure me touche,
Mon cœur à ce sujet me fermera la bouche ;
Permettez que mes yeux sans remise aillent voir
L'objet de vôtre gloire, et de mon desespoir,
Que j'offre à ma raison la verité connuë.

                     Hylas
Si ne la verras-tu qu'à travers une nuë ;
Mon jugement a [s]ceu si bien la déguiser,
Qu'un plus rusé que toy s'y pouroit abuser :
Ce Miroir à Dorinde est vendu par addresse,
J'ay tiré de l'argent pour prendre une maîtresse,
Et ma subtilité qui les trompe tous deux
Vend à l'une la glace, oste à l'autre ses feux ;
Je gaigne une victoire aujourd'huy sans seconde
Mesme par un appuy le plus foible du monde.


Scène II.

Dorinde, Periandre

                     Dorinde, seule.
Quelque sage conseil qu'on oppose à l'Amour,
C'est un rayon qui passe en nous montrant le jour,
Que la raison est lâche en cette resistance !
Contre cet ennemy qu'elle a peu de constance !
Dans un si doux combat qu'un cœur a de vertu
Qui soûtient ses assaux et n'est point abbatu !
Mille attaquent le mien, et quoy que je le veille
L'un entre par les yeux, et l'autre par l'oreille :
Mais sur tous Periandre a des traits si puissans
Qu'il s'est acquis de droit l'empire de mes sens ;
Hylas est quelque fois entré dans la balance ;
Mais il ne se peut taire, et j'ayme le silence ;
L'autre a plus de conduite et de discretion
Le voicy, tout réveur et dans sa passion.
A quoy songez-vous tant ?

                     Periandre
  A vous seule, à ma perte.

                     Dorinde
L'une doit estre loin, l'autre vous est offerte ;
Penseriez-vous treuver vostre perte où je suis ?
J'estime trop vos feux pour causer vos ennuis.

                     Periandre
Pour m'offencer au vray l'on m'oblige par feinte :
Voyez dans ce miroir le sujet de ma plainte.
O Dieux ! je parle trop ; l'ingratte qui m'entend
Pour me punir y jette un œil assez content ;
Elle soûrit ; Hylas luy répond ; et je tremble ;
Ils parlent de mon mal, et s'en mocquent ensemble :
Et je souffre à mes yeux leur entretien secret ?
Je suis si malheureux, et puis estre discret ?
Qu'y voyez-vous, Dorinde ?

                     Dorinde
  Un Dieu sur mon visage,
Qui blâmant vos douleurs vous en deffend l'usage.

                     Periandre
C'est luy qui les nourit sans dire quel il est ;
On ne voit là d'objet ...

                     Dorinde,
Luy passant le Miroir devant les yeux pour se voir.
  Que celuy qui me plaist.

                     Periandre
Doncque sçachant combien l'autre m'est preferable,
N'obligez pas mes yeux d'y voir un miserable.

                     Dorinde
Vous y verrez celuy qui me touche les sens.

                     Periandre, prenant le Miroir.
Ah ! les miens malgré moy vous sont obeissans :
Parlant bas au bout du Theatre.
Mon cœur vient dans mes yeux, il perce cette glace ;
Hylas est là dessous, il faut que je l'en chasse :
Que me sert un effort dont la raison se rit ?
Le chasser du Miroir, s'il est dans son esprit ?

                     Dorinde
Qu'il se flatte aisément d'une faveur legere !
Mais laissons l'en joüir puis qu'il la tient si chere.

                     Periandre
Cassons le toutefois ; Non c'est trop de rigueur ;
Contre un si foible écueil que j'ay peu de vigueur.
Mon respect, qui soûtient une cruelle guerre,
Treuve mille ennemis à combatre en un verre ;
Je cherche et n'ose voir mon suplice fatal,
Je fay naufrage en terre et contre du cristal :
Dorinde eut ce present d'un amy si fidelle ;
Faut-il par son débris que je me vange d'elle ?
Hylas me le permet, c'est son commandement.
Helas ! mon cœur le veut, et puis il se dément ;
Pour le faire sans bruit ne sçaurois-tu, mon ame,
Fondre ce peu de glace avecque tant de flame ?
Ayant veu ce portrait, s'il ne faut que de l'eau,
Mes pleurs le couvriront d'un glaçon tout nouveau.
Foibles yeux, foible cœur, en vain je vous approche ;
Il resiste à vos feux, ce cristal est de roche :
Ce rampart transparent, que je n'ose forcer,
Si je ne le puis fondre, il le faut renverser ;
Que ma timidité me serve icy d'adresse,
Ma victoire consiste à montrer ma foiblesse.

                     Dorinde
Que de transports ! il tremble.

                     Periandre, ayant cassé le miroir
  O destins inhumains !
Qu'ay-je fait ? ce miroir m'est échappé des mains :
Pardon.

                     Dorinde
  Le voudriez-vous ? et de si peu de chose ?

                     Periandre

[bas.]
Ces épines en fin nous monstreront la rose ;
Reliques d'un tresor...

                     Dorinde
  Ne les ramassez pas.

                     Periandre [bas.]
O Dieux ! qu'elle est subti[le] !

                     Dorinde
  En faire tant de cas ?
C'est où mon amitié d'un vain respect s'offence.

                     Periandre

[bas.]
Que son dessein paroist dedans cette deffense !
Inuti[l]e pourtant. Mais quel poison ? ô Dieux !
Avant qu'il m'entre au cœur je le porte à vos yeux.
Repren[s] courage. Adieu : je diray sans me plaindre,
Si je sceus bien aymer, que vous sçavez mieux faindre.

                     Dorinde
Quel monstre, quel objet le fait ainsi fuïr ?
Puis regardant le portrait d'Hylas en sa main.
Que voy-je donc ? helas ! et que viens je d'oüir ?
Voicy le Basilic qui luy blesse la veuë,
Je tiens entre mes mains le serpent qui le tuë ;
Tygre, rends moy ce cœur qu'on me vient d'emporter :
On diroit qu'il en rit et qu'il veut m'accoster,
Il parle, il se deffend, ah ! le traître, il s'excuse :
Arrachons luy les yeux. Mais helas ! je m'abuse,
Je tourne mon couroux contre une ombre, et du vent,
J'attaque la peinture et laisse le vivant :
Donne tréve à tes cris, suspens un peu ta rage,
Sçachons si c'est Hylas qui cause cet orage ;
Celle qui pour le vendre apporta ce miroir
Par sa creance peut regler mon desespoir ;
Doncque sur un chemin si noir et difficile,
Avant que d'y passer, consultons ma Sybille.


Scène III.

Hylas, Page, Dorinde

                     Hylas, seul.
Retirez-vous, pensers ; osez-vous revenir
Encore malgre moy dedans mon souvenir ?
Ne me reprochez plus que je suis un perfide,
Portez ces vains soupçons à quelque esprit timide ;
Perdre son interest pour celuy d'un Amy
C'est estre dans le monde un peu trop endormy,
Tous les serments passez ne nous sçauroient contraindre
De füir un bon-heur où nous pouvons attaindre,
Ces reproches ont lieu contre qui les craindroit :
Periandre est plus simple, et je suis plus adroit,
Si j'ay choisi le mieux, s'il a treuvé le pire,
Doit-on ? Voicy son Page ; oyons ce qu['i]l veut dire.

                     Page
Prest de quitter la vie, aussi bien que ce lieu,
Un Amy vous écrit et vous fait cét adieu.

                     Hylas
Cét Amant transporté fera quelque saillie ;
Mon humeur m'affranchit de semblable folie,
Que n'a-t'il aujourd'huy mon cœur et mon esprit !
Mais laissons le moins sage, et lisons cét écrit.


Lettre de Periande à Hylas.


  Vous seriez le plus heureux homme du monde aujourd'huy, Hylas, si je n'y estois point ; pource que l'amitié vous fera partager ma peine, et que la joye qui vous doit revenir de vostre victoire, sera troublée par la perte de celuy sur qui vous l'avez emportée. Je ne puis hayr mon malheur, puis qu'il cause vostre felicité : mais bien les lieux qui en sont les témoins, et ces yeux ingrats qui en furent les complices. De mesme que je ne veux point toucher à vostre gloire, je vous conjurede me laisser tout seul porter ma disgrace, et de connoistre combien je desire que tous vos contentements soient purs, puis qu'en perdant les miens je ne vous ay pas voulu donner le regret de me voir triste. Croiriez-vous que j'ay peine encore de vous envoyer l'adieu dans ce papier, de peur que cela vous afflige. Si vous me continuez vostre affection, je n'ay pas tout perdu, et il y a encore quelque chose au monde qui peut consoler le miserable. Periandre

                     Hylas
Il s'en est donc allé ?

                     Page
  Seul, et depuis une heure.

                     Hylas
Non, ne crains point, Amy, pour cela que j'en meure,
Je n'aurois fait jamais ce que tu me deffends :
Ce beau coup a rendu tous mes veux triomphans,
Dans la felicité dont ma gloire est suivie
Un Dieu me feroit plus de pitié que d'envie.
Il fuit donc ? Et voicy Dorinde qui me suit.
Page, retirez-vous ; mon ombre icy me nuit :
Le Page s'en va.
Ses regards en fureur me vont reduire en poudre ;
J'en ay souffert l'éclat, soûtenons en la foudre.

                     Dorinde
L'asseurance du traître ! il rit aprés ce trait :
Connoîtrez-vous, Hylas, de qui fut ce portrait ?

                     Hylas
Du plus fidel Amant et plus parfait qui vive,
Qui tient dessous vos loix sa liberté captive.

                     Dorinde
Abuser de ces noms, déloyal, imposteur ?

                     Hylas
Condamnez l'action, mais loüez en l'auteur.

                     Dorinde, déchirant le portrait
Plûtost, pour me vanger d'une si grande injure,
Je le mettrois en piece, ainsi que sa peinture.

                     Hylas
C'est un leger effect qui suit vostre rigueur,
D'offencer mon portrait m'ayant brûlé le cœur :
Connoissez mon travail, et qu'un si bon office
Vous oste un importun, vous offrant mon service ;
Que perdez-vous en luy, que vous n'ayez en moy ?
Ce coup vous monstre assez mon amour et ma foy ;
Doutez-vous d'elle encore ? ah ! regardez ma peine,
Et par cette action vous en serez certaine.

                     Dorinde
Traître, par jure, ingrat, taisez vous seulement.

                     Hylas
Aprés tout, ajoûtez aussi parfait Amant.
La raison est bien foible où sans replique on passe
Des paroles aux cris, des cris à la menasse.

                     Dorinde
C'est peu de m'offencer, et l'un de vos amis ?

                     Hylas
Pour chasser un Rival que n'est-il pas permis ?
Pour vous j'aurois perdu ma patrie, et moy mesme ;
Jugez de là combien mon amour est extréme :
L'artifice aux Amants n'est pas un jeu nouveau,
Pour ne voir point leur fourbe Amour porte un bandeau.

                     Dorinde
Mais trahir un Amy ?

                     Hylas
  Pour vous estre fidelle.

                     Dorinde
Perdre...

                     Hylas
  Tout, pour gagner une gloire si belle.
L'excuse de ma faute est dedans son sujet,
Peut-on faillir, ô Dieux ! pour un si bel objet ?
Dorinde connoistroit, lisant dans mon courage,
Qu'on ne peut faire moins, ny l'aymer davantage :
Et bien, j'auray failly par excez en l'aymant ;
Ce Criminel au moins demande son tourment :
Quel supplice plus grand qu'une amoureuse peine,
Où l'on souffre les feux, et les fers, et la geine ?
Ordonnez-le à ce cœur, de qui l'ambition
Est d'honorer son crime en sa punition.

                     Dorinde
Icy le châtiment tourneroit en salaire :
Je ne puis pardonner ni tenir ma colere ;
Qu[']estes-vous devenus transport, hayne, dedain ?
Ils ne m'écoutent plus, je les appelle en vain,
Mes propres sentimens à ce coup me trahissent.

                     Hylas
Qu'ils pardonnent ma faute, ou bien qu'ils la punissent.

                     Dorinde
L'un ou l'autre à l'égal vous est avantageux.
Donnez meilleure fin à de si mauvais jeux :
Le temps et la raison dessous qui tout se range...

                     Hylas
Tourneront mes effets en sujet de loüange.

                     Dorinde
Montreront quel dessein vous auriez pû former.

                     Hylas
Que je ne vous trompay que pour vous mieux aymer.


Scène IIII.

                     Periandre, dans un bois.


Stances


  Triste retraite du silence,
Où le seul desespoir [à] la fin m'a conduit,
Dont la profonde paix ne connoist d'autre bruit
  Que celuy des cris que j'élance :
Grands chénes qui cachez à mes yeux le Soleil,
Et découvrez là haut ce qu'on fait dans les nuës,
  Luy rendant mes peines connuës
Demandez luy s'il vit jamais rien de pareil.


  Dans ce bois solitaire et sombre
J'aurois déja dressé mon tombeau de mes mains,
N'estoit qu'en cette nuit tous les objets sont vains,
  Et qu'il n'en faut point pour un[e] Ombre :
J'érre comme un fantôme et sans yeux et sans choix,
Mes soûpirs font sçavoir ma vie en cet ombrage ;
  Et les Oyseaux sous ce feüillage
Ne se connoissent plus, comme moy, qu'à la voix.


  Sur les bors de cette fontaine,
Où je contrains Amour d'étaindre son flambeau,
Je luy fay raconter aux Nymphes de cette eau
  Le cruel sujet de ma peine :
Devant elles ce Dieu se plaint à l'amitié
Des maux que le respect me livre en cette absence ;
  Toutes plaignent mon innocence,
Et leurs pleurs font grossir ce ruisseau de moitié :


  Echo mesme s'en treuve attainte ;
O Dieux ! qu'elle voudroit pouvoir me consoler !
Elle me suit par tout, et je ne puis parler
  Qu'elle ne réponde à ma plainte :
Quelque pitié pourtant que je treuve en ces lieux,
Mon esprit me fait voir Dorinde à mon dommage
  Aussi cruelle en son image,
Que je fus mal-heureux quand je quittay ses yeux.


  Depuis ce mal-heur sans exemple
Je pense à tous moments luy parler, et la voir ;
De ce lieu solitaire, et si triste, et si noir
  Mon desespoir luy fait un Temple ;
Ma douleur, mes soûpirs, mes larmes, et mon sort
Demandent vainement à la Parque des armes
  Pour me delivrer de ses charmes,
Je ne la puis fuïr, ni rencontrer la mort.


Scène V.

Florice, Dorinde

                     Florice, dans un cabinet avec Dorinde.
Ne me déguisez rien ; que vous estes secrette !
Souvenez vous enfin que Florice est discrette.

                     Dorinde
Vous me persecutez un peu trop aujourd'huy ;
Hylas vit sans Dorinde, et Dorinde sans luy.

                     Florice
Ah ! ma sœur, il n'est pas dans cette indifference ;
Que vous affectez mal une feinte ignorance !
Chacun connoist sa flame, elle a mille témoins,
Et l'on en croira plus, quand vous en direz moins :
Hylas a de l'esprit, et merite ...

                     Dorinde
  Florice.
J'ay bien son entretien, mais elle a son service ;
Je ne voudrois pas faire un larcin soupçonné
De ce qu'un bruit commun déja vous a donné.

                     Florice
Les discours qu'il vous tient, sa visite ordinaire
Démentent bien pour moy ce faux bruit du vulgaire ;
Un rayon de vos yeux suffit pour l'arrester.

                     Dorinde
Ma Sœur, épargnez moy, vous m'en voulez prenter ;
Un seul de vos cheveux, qui peut lier une ame,
Est plus puissant sur luy que mes yeux ny leur flame.

                     Florice
Il a montré combien sont foibles ces lyens
Quand pour courir à vous il est sorty des miens.

                     Dorinde
La voix n'est que du vent, il parle, et ce langage
Ne sçauroit estre pris pour un nœud qui l'engage.

                     Florice
Les pieds suivent le cœur où l'on va chaque jour,
On ne s'entretient pas si souvent sans amour.

                     Dorinde
Il parle sans dessein, et vient par habitude.

                     Florice
Sans dessein ? qui vous suit et n'a plus d'autre estude.


Scène VI.

Hylas, Florice, Dorinde

                     Hylas, survenant.
Que cette heure mal prise est contraire à mes vœux !
Puis-je mesme à leurs yeux les tromper toutes deux ?

                     Florice, l'ayant apperceu.
Voudriez-vous de plus prés en avoir une preuve ?

                     Hylas
Reculer ? un Hylas ? quand l'ennemy se treuve ?
Mais quoy ?

                     Florice, sortant du cabinet.
  Voicy Dorinde ; en vain vous reculez,
On connoist bien, Hylas, à qui vous en voulez.

                     Hylas, parlant bas à Florice.
Dissimulons, Florice ; Ah ! qu'il faut nous contraindre !
Vous d'entendre mentir, et moy bien plus de feindre.

                     Florice,
Elle parle bas.
Entrez. Elle rougit pourtant à son aspect.

                     Hylas
Leur entretien commence à m'estre fort suspect.

                     Dorinde
Laissez-vous à la porte, et seule, ma Compagne ?

                     Hylas
J'y perdois les moments qu'auprés de vous je gagne.

                     Florice
Ma vie est achevée, et mon mal-heur parfait,
Si cette feinte enfin passe jusqu'à l'effet.

                     Dorinde
Me quittez-vous ? Florice.

                     Hylas
  O contrainte fâcheuse !
De souffrir l'entretien d'une telle Réveuse !
Ah ! Dorinde, mon mal ne demande que vous.

                     Dorinde
Hylas se plaint toûjours ...

                     Hylas
  Mauvaise, de vos coups :
Il faudroit emprunter, affin que je guerisse,
O[u] la main.

                     Florice
  De Dorinde.

                     Hylas
    Ou celle ...

                     Dorinde
      De Florice.

                     Hylas
Mon salut est remis en de cruelles mains,
Pour en sortir heureux mes efforts seroient vains ;
Dorinde, il me faudroit celles des destinées
Pour combatre et domter vos rigueurs obstinées.

                     Dorinde
Le destin ne peut rien dessus ma volonté ;
En ce combat douteux je l'aurois surmonté,
Où mon esprit se plaist à garder ma franchise.

                     Hylas
Autant qu'à méspriser ma liberté soûmise.

                     Dorinde
Je n'ay, quelque present qu'on me pûst destiner,
Point de cœur pour en prendre, et moins pour en donner,
Ainsi vostre franchise est toûjours à vous mesme.

                     Florice,
Ayant pris la lettre de la poche d'Hylas, et parlant bas.
Sa trahison paroist : Ah ! ma Sœur.

                     Dorinde
  Qu[e]lle est blesme !
Voyez, Hylas.

                     Florice
  J'en tiens un témoignage clair : puis relevant sa voix.
Demeurez, ma Compagne, il me faut prendre l'air ;
Permettez qu'un moment seule icy je vous laisse.

                     Dorinde
Jusques à ce retour vostre peine me blesse.

                     Florice, hors du cabinet.
Voicy de mes soupçons un effect apparent,
Un traistre me la cache, et le sort me la rend ;
Cette lettre me donne assez d'intelligence
Pour y treuver leur feu, mon mal, et sa vangeance.
Hylas, voila ta feinte, ainsi tu la poursuis ?
Dorinde fut trompée, aujourd'huy je la suis ;
L'Inconstant m'en montroit tous les jours quelque lettre ;
Il ne m'en donne plus, quoy qu'il m'ait pû promettre.
Que ferons nous, mon Ame, en ces extremitez ?

                     Hylas
Le sexe a quelque fois de ces infirmitez ;
Qu'un peu de temps leur donne, et que le moindre emporte ;
Florice peut avoir un mal de cette sorte.

                     Florice, bas.
Vangeons nous, et sortons afin d'y penser mieux.
Elle sort.

                     Hylas
Ou la honte de voir qu'elle cede à vos yeux ;
Comme auprés du Soleil tous autres feux palissent,
Elle perd devant vous les traits qui l'embelissent.

                     Dorinde
Je hay toute loüange où son mépris est joint ;
Ah ! vous luy faites tort, et ne m'obligez point,
Je ne puis vous souffrir sans offence mortelle
La blâmer devant moy, ny m'aymer devant elle ;
Quittez vos passions, ou reglez vos discours.
Florice ! Elle est sortie : allons à son secours.

                     Hylas
N'est-ce pas pour Hylas un accident funeste
De ces deux entretiens que pas un ne luy reste ?


Acte troisiesme.


Scène premiere.

Florice, Dorinde, dans un cabinet.

                     Florice
Que vostre esprit n'en soit ni fâché ni jaloux,
Apprenez que je suis plus sçavante que vous.

                     Dorinde
Montrez vostre science, et de quoy l'on m'accuse.

                     Florice
Que vous aymez Hylas, et que luy vous abuse.

                     Dorinde
Vous me feriez rougir.

                     Florice
  Il est certain pourtant ;
Ces témoins asseurez vous en diront autant ;
elle luy donne les lettres qu'elle avoit euës d'Hylas, et celle qu'elle luy avoit prise.
Je ne les produy point contre vous par reproche,
Mais pour vous faire voir vostre rüine proche.

                     Dorinde
Mes yeux, vous les voyez, et le Ciel a permis
Que les traits de ma main fussent mes ennemis ;
Laisse languir ton foudre, et vivre les perfides,
Ou qu'il vienne brûler ces lettres homicides.
Qu'Hylas vous ait donné ces fleurs de nos amours ?

                     Florice
Et qu'il m'ait raconté jusques à vos discours.

                     Dorinde
O terre, ouvre ton sein, preste moy quelque abyme,
Pour y cacher ma teste, et ma honte, et mon crime.

                     Florice
Le crime est à luy seul, à vous un peu d'erreur
Qui ne merite pas une telle fureur ;
Croyez qu'en cas pareil son inconstance extréme
Ne traiteroit pas mieux une autre ni moy mesme,
Et loüez le destin, qui pour vôtre bon-heur
A remis en mes mains son crime, et vostre honneur ;
Ce coup plûtost merite un mépris que des larmes,
Et pour vous en vanger je vous laisse ces armes.

                     Dorinde
Je ne les retiendray, qu'[à] cette intention.

                     Florice
Répondez de courage à ma discretion. puis en s'en allant.
C'est assez, tout va bien, ma victoire est certaine,
J'ay couvert mon amour du voile de la haine ;
Il se repentira, je le voy revenir,
L'ingrat, que mes appas n'avoient pû retenir ;
Il me semble qu'Amour à mon desir les range,
Que l'un deja me cherche, et que l'autre me vange.

                     Dorinde, seule ayant ces Lettres.
Toutes contre mes sens exercent leur rigueur :
Mais, ô Dieux ! celle-cy me donne dans le cœur,
Elle fut la plus douce, elle est la plus mortelle ;
Tu ne sçaurois mo[n] front, rougir assez pour elle ;
La derniere faveur que tu receus de moy
Tu l'exposes ainsi, perfide ? Ah ! je le voy.


Hylas entre.

Scène II.

Dorinde, Hylas

                     Dorinde
Horreur de tous les yeux, et des ames la peste,
De ta deloyauté viens voir ce qui me reste,
Voy comme tu changeas ma douceur en poison,
Que ma facilité reproche à ma raison ;
Et tu ne rougis point ? et je puis vivre encore ?

                     Hylas
Et vous pouvez traiter ainsi qui vous adore ?

                     Dorinde
M'adorer ? et le dire encore d'un accent...

                     Hylas
Que la seule pitié suggere à l'innocent.

                     Dorinde
Tromper, assassiner, ô Dieux ! qu[e]lle licence !
Sous des noms de pitié, d'amour, et d'innocence ?
Le méchant a trahy depuis peu son Rival,
Aujourd'huy sa Maistresse ; et ne fait point de mal.

                     Hylas
Plustost à mon esprit Dorinde est obligée
Par la mesme raison qui la rend affligée.

                     Dorinde
Il parle ? je l'entends ? ô Dieux ! vous le souffrez ?

                     Hylas
Que vous m'ôtez de gloire, et que vous m'en offrez !
Vos soupçons...

                     Dorinde
  Dy plustost la verité palpable.

                     Hylas
Ni mesme la raison ne me fait point coupable :
Il faut qu'Hylas enfin vous parle à cœur ouvert
Et que rien desormais ne vous soit plus couvert.
Il est vray, je l'aimay, cette ingratte Florice,
Qui me rend prés de vous un si mauvais office ;
Je vous vy pour luy plaire, elle en tira ce fruict
Que vostre amour amis la sienne hors du bruit ;
Folle, qui ne crut pas qu'en me donnant ce voile
Je prendrois le Soleil, et quitterois l'Estoile.
Dans les premiers efforts de mes vœux incertains
Vos lettres luy tomboient toutes entr[e] les mains,
Vous n'aviez que mes yeux, elle tenoit mon ame,
Qui depuis s'est renduë à la plus digne flame ;
Florice, apprens d'Hylas, qui t'oblige à l'oüir,
Que le Soleil échauffe, et qu'il peut éblouïr :
Ainsi je fus à vous, et par une autre feinte
Je tins mes feux cachez, et les siens en contrainte.
O Dieux ! qui punissez les parjures esprits ...

                     Dorinde
N'attends point d'autre foudre, il est dans ces écrits.

                     Hylas
De vos lettres ? Florice ? elle n'en a pas une
Dépuis ...

                     Dorinde
  Hier seulement ; regarde.

                     Hylas
    Ah ? l'importune !

                     Dorinde
Traistre, que diras-tu ?

                     Hylas
  Qu'elle me la vola,
Lors que je vous parlois, et qu'elle s'en alla.

                     Dorinde
C'est toy qui l'as volée à mon ame surprise,
Méchant, de qui l['es]prit suborna ma franchise.

                     Hylas
Souvenez-vous, Dorinde, un peu de son transport ;
Elle sembloit malade, et me donnoit la mort ;
Considerez son mal, sa fin et sa naissance,
Et vous reconnoistrez mon entiere innocence.

                     Dorinde
Ah ! le perfide ; il pense encore me tenter.

                     Hylas
Je pense à m'excuser, moins qu'à vous contenter :
J'appelle à mes raisons, afin qu'il me confonde,
Vôtre esprit le meilleur et le plus beau du monde,
Que je sois condanné par vostre jugement,
Si mon cœur est en faute, et si ma bouche ment :
Si l'effect eust rendu veritables vos doutes ;
Florice eut une Lettre, elle les auroit toutes ;
Puis qu'à les luy cacher j'employay mon soucy,
Qui ne croit qu'un hazard luy donna celle-cy ?
Les autres, que ma foy tient en reserve encore,
Meritent d'obtenir la grace que j'implore ;
Et sans plus rejetter cette faute sur moy
Punissez le destin, et caressez ma foy.

                     Dorinde
Florice et vos effects m'enseignent à moy-mesme ...

                     Hylas
Qu'autre fois je l'aymay, qu'aujourd'huy je vous ayme.

                     Dorinde
Ce qu'on doit esperer d'Hylas, et de ses coups.

                     Hylas
Un service eternel qu'il vous offre à genoux.

                     Dorinde
Mais le mesme pourtant qu'à Florice il reserve.

                     Hylas
Se peut-il aprés-vous que jamais je la serve ?

                     Dorinde
Ni qu'aprés elle aussi je me vüeille charger
D'un cœur ...

                     Hylas
  Qui la punit afin de vous vanger ;
Sans moy tout vostre effort legerement la blesse,
Souffrez que mon amour aide à vostre foiblesse,
Ma passion pour vous tient son supplice prest,
Qui s'offre à ma faveur moins qu'à vôtre interest ;
Conservez moy, Dorinde, afin de la détruire,
Et plûtost ne m'aymez qu'à dessein de luy nuire.

                     Dorinde
En recherchant son mal je treuverois le mien.

                     Hylas
Appellez-vous ainsi ma flame, et vostre bien ?
Ce qu'une autre voudroit, Dorinde le méprise ;
Hylas vaut-il si peu, qu'on dédaigne sa prise ?

                     Dorinde
Trop, s'il estoit fidelle.

                     Hylas
  Et bien, je vous promets ...

                     Dorinde
Quoy ? ce que chacun prend, et qu'on ne tient jamais ?
Ce cœur ? ...

                     Hylas
  Qui de son jour vous estime l'Aurore.

                     Dorinde
Que tant d'autres ont eu ...

                     Hylas
  Qui seule vous adore.

                     Dorinde
Je tâche de vous croire, et vous me tromperez.

                     Hylas
Ouy, mais en vous aymant plus que vous n'esperez.

                     Dorinde
Or sus, nous le verrons ; heureusement trompée...

                     Hylas
Vous benirez un jour les coups de cette épée.

                     Dorinde
Je les épreuveray pour la troisiéme fois.

                     Hylas
Moy toûjours vos desirs, mon amour et vos loix.
Puis estant seul.
Ma bouche, dis-tu vray ? sans parler à mon ame
Ose-tu bien promettre une constante flame ?
Ouy, Dorinde est passable, et merite un serment,
Ses appas me feront agréer mon tourment :
Mais que dira Florice aprés ce juste change ?
Tout ce qu'elle voudra, pourveu que je me vange ;
Quand je n'aymerois pas, je le faindrois pourtant,
Damour ou de dépit l'on me verra constant.


Scène III.

Florice, Alcandre

                     Florice
Que ferons-nous ? Amour ; quel conseil doy-je suivre ?
Je ne sçaurois mourir, et je n'oserois vivre ;
Hylas, je t'ay perdu pour trop te desirer,
J'ay cherché les moyens qui me font expirer,
Je voy, quoy qu'ait produit ma jalouse furie,
Que tu ne reviens point, et que l'on me marie :
O Dieux ! je fremy toute à ce mot seulement.
Et cet objet encore augmente mon tourment.

                     Alcandre, arrive.
On diroit, à vous voir si réveuse et si triste,
Que vostre esprit, ma Fille, à vostre bien resiste,
Il semble refuser un doux fruict accordé,
N'avez-vous pas enfin ce qu'il a demandé ?

                     Florice
Ouy, si vous ajoûtez un peu de temps encore,
Pour me resoudre au joug d'un lyen que j'abhorre.

                     Alcandre
Abhorrer un lyen, qu'elle-mesme a cherché ?
Je connoy sous ces mots quelque dessein caché :
Vous demandez du temps sur une attente vaine,
Pour avoir plus de honte et donner plus de peine ?
Je n'en ay que trop pris de vos déreglements,
Et ne voy que trop clair en vos aveuglements ;
Que je donne du temps à l'ingrate Vipere,
Pour mettre en un tombeau son honneur, et son Pere ?
Je sçauray prevenir ce courage inhumain :
Theombre m'en fera la raison dans demain ;
Ce terme le rendra vostre Epoux legitime.
Il s'en va.

                     Florice
Vous serez mon boureau, je seray sa victime.
Ainsi pensant remettre Hylas à la raison,
J'ay choisy ce fâcheux, et bâty ma prison ;
Mais puis qu'en son endroit la jalousie est vaine,
Un mot luy montrera son devoir, et ma peine.


Scène IV.

Periandre, Hylas, Florice

                     Periandre (seul.)
Abbattu de douleur, et pressé de l'amour,
J'ay repris lâchement les soins de mon retour,
D'un si grand desespoir mon ame poursuivie
Malgré moy dans les maux a conservé ma vie,
Et je viens, cher Amy, te l'apporter icy,
Pour punir ma foiblesse et te crier mercy ;
La force de l'amour excuse cét outrage,
Dorinde a trop d'appas, moy trop peu de courage,
Et toy trop de pitié pour ne pardonner pas ...
Hylas paroist tenant une Lettre.
Les Dieux qui m'ont oüy le jettent sur mes pas :
La honte à son abord tient mon ame en contrainte,
Je luy parle d'envie, et je me tay de crainte.

                     Hylas,
Lisant une Lettre de Florice.
Florice, on te marie ? et moy je t'ayme ainsi ;
Cét importun lyen m'ôte autant de soucy,
Mes plaisirs asseurez auront meilleure yssuë ...

                     Periandre, se presentant.
Si je ne les troublois aujourd'huy par la veuë
De ce desesperé ...

                     Hylas
  Dieux ! quel contentement !

                     Periandre
Je n'ose dire Amy, je ne puis dire Amant.

                     Hylas
Periandre, est-ce vous ?

                     Periandre
  O demande sensible !
C'est un Ingrat, qui rend sa trahison visible ;
Je ne suis plus moy-mesme estant hors du devoir,
Et pour me méconnoistre il ne faut que me voir :
Dorinde et mes desirs ont forcé l'innocence ;
Excusez ma foiblesse, accusez sa puissance ;
Vous la ravir n'est pas le dessein que je prends.

                     Hylas
Ni moy, de plus garder un bien que je vous rends :
C'est peu pour mes plaisirs, que vostre veuë augmente,
D'achepter un Amy par le prix d'une Amante ;
Possedez, jouïssez mes dons sont absolus,
Et pour l'amour de vous je ne la verray plus,

                     Periandre
Puis-je la recevoir, ou l'ôter à vous-mesme ?

                     Hylas
Je n'en auray jamais le visage plus blesme :
Et je doute, à vous faire un si mal-heureux don,
Si j'en puis meriter ou l[o]üange, ou pardon.

                     Periandre
Amy, cette bonté ...

                     Hylas
  Moins que moy vous oblige,
Et m'épargne des pas pour qui je les neglige ;
Vous dechargez d'autant mon cœur et mes esprits,
Je vous quitte des pleurs, des souspirs, et des cris.

                     Periandre
Vous meritez sans doute une gloire immortelle

                     Hylas
Allez tous employer ces beaux mots auprés d'elle

                     Periandre, s'en allant.
Je m'en vay publier l'honneur et la vertu ...

                     Hylas, seul.
D'un, qui lassé d'un bien demande (le veux-tu ?)
Dieux ! comme l'insensé déja court à sa peine ;
Que par luy ma décharge est heureuse et soudaine !
Dorinde à cét instant pesoit à mon esprit,
J'eusse donné beaucoup afin qu'il la reprist :
Florice l'a voulu, qui libre me partage
Les desirs qu'un mary n'a que par heritage ;
Comme je ne craignois en elle que ce poinct,
Il passe, elle m'apelle, et je me suis rejoint :
Il n'est point de beauté qui ne cede à la sienne,
Ni de prison non plus si douce que la mienne,
Je suis dans les appas, Theombre dans les fers,
Je n'ay d'autres lyens ...
Florice entre.
  Que ses beaux yeux offerts.
Aprés mes feux étains n'en craignez plus la cendre,
Florice, j'ay rendu Dorinde à Periandre ;
Le voila de retour, et ce change si doux
Le montre moins heureux que je ne suis à vous.

                     Florice
Ajoûtez moins content encore que Florice ;
Quelque soin d'autre part que mon ame nour[r]isse,
Sur l'étrange accident de ma captivité,
Qui me punit ...

                     Hylas
  Autant que ma fidelité.

                     Florice
Elle vient un peu tard...

                     Hylas
  En vostre connoissance,
Non pas dedans ce cœur ouvert à l'innocence.

                     Florice
Pour me la faire croire, et vous purger du tout,
Il faut que vous tiriez la trâme jusqu'au bout ;
Vous ne serez jamais libre dans ma pensée
Qu'un affront signalé n'ait Dorinde offencée,
Vostre haine pour elle asseure mon amour.

                     Hylas
Je vous témoigneray l'une et l'autre à ce jour ;
Ne faut-il que cela ? j'yray jusqu'à l'outrage.

                     Florice
Vous joüirez du calme aprés un tel orage.

                     Hylas
Que c'est peu de matiere à mon desir ardent !

                     Florice
Souvenez-vous qu'Hylas me gagne en la perdant.


Scène V.

Dorinde, Periandre

                     Dorinde
Je vous ay découvert au long son artifice ;
Hylas est un Amy d'importance et d'office ;
Le Portrait, que vos yeux virent dans ce miroir,
Couvoit sa perfidie, et vostre desespoir.

                     Periandre
O Dieux ! qu'ay-je entendu ? ses ruses nompareilles
Qui tromperent mes yeux, étonnent mes oreilles.

                     Dorinde
Il nous blessa tous deux par un si mauvais tour.

                     Periandre
Luy-mesme nous guerit aussi dans mon retour ;
Sa franchise me donne, outre la foy promise,
La part en vos faveurs qu'elle s'estoit acquise,
Il m'a rendu le bien comme il me l'a ravy,
Et c'est par ce moyen seulement que je vy.

                     Dorinde
Il vous donne Dorinde ? est-elle en sa puissance ?
Il abuse de moy, trompant vostre innocence.

                     Periandre
J'appelle un bien rendu, l'honneur de vous servir,
Qu'il me permet enfin comme il l'a sceu ravir.

                     Dorinde
D'un ennemy couvert, aprés l'experience,
Les dons devroient du moins vous mettre en défiance ;
Il veut par quelque effort de sa subtilité
Encore decevoir vostre credulité ;
Il m'ayme, et je le dy de crainte qu'il vous trompe
Il n'est point d'amitié pour cela qu'il ne rompe :
Mais le voicy qui vient ; vous retirant un peu
Vous pourez découvrir et sa mine, et son jeu.


Scène VI.

Hylas, Dorinde, Periandre

                     Hylas, Parlant bas à Periandre qui s'estoit avancé.
Vous m'allez voir, Amy, d'une constance rare
Un peu plus que cruel, un peu moins que barbare :
Pour vous mieux asseurer Dorinde, et vostre bien,
Un effort troublera son repos, et le mien ;
Ne vous étonnez point de ce que je vay faire,
Mais admirez un coup étrange et necessaire.
Puis regardant Dorinde,
Dorinde, vous craignez, vous combattez de loin ;
Venez, et r'appellez vostre force au besoin.

                     Dorinde
La gloire du combat n'en vaudroit pas la peine.

                     Hylas
Un peu plus de beauté vous rendroit bien plus vaine ;
Dittes qu'Hylas pour vous endure le trépas,
Et vous vantez des coups que je ne ressens pas ;
Vous faites la cruelle ? et Dorinde est si bonne,
Qu'en souffrant tout le mal elle croit qu'elle en donne :
Vous pouvez retrancher vos soins de la moitié,
Vos charmes causent moins d'amour que de pitié ;
Vous tenez dans les pleurs mon ame consumée,
Comme d'un feu fâcheux l'on pleure à la fumée :
Apprenez que mon cœur, qui rit à vos dépends,
Ne vous a point aymée, ou que je m'en repents ?
Et que pour vous porter à ce nom de cruelle,
Hylas n'est pas si sot, ni Dorinde assez belle.
Ces mots doivent suffire à vostre vanité,
Pour connoistre ma force, et vostre infirmité.

                     Periandre
Qu'avez-vous fait ?

                     Hylas
  Beaucoup, et cette medecine
Rongera son amour jusques à la racine ;
Ou si c'est un poison, il vous doit estre doux ;
Tirez le bien, du mal que j'ay commis pour vous.
Il sort.

                     Periandre
Il s'en va ; j'en rougi[s] ; ma maistresse en soûpire :
O Dieux ! que pûis-je faire ? et que doit-elle dire ?

                     Dorinde
Rien, Periandre, rien ; sinon qu'en mon tourment
Vous connoissiez le vostre, et l'Amy par l'Amant ;
Un orage pareil vous pend dessus la teste,
Vous pouvez me vanger et füir la tempeste.

                     Periandre
J'entre dans vos tourments, je souffre vos ennuis,
Et plus foible que vous j'offre ce que je puis.

                     Dorinde
Il croit vous aveugler par un tel artifice
Que vous prendrez pour vous ce qu'il donne à Florice ;
C'est ainsi qu'il me traitte afin de l'obliger ;
Et c'est d'elle et de luy que je me veux vanger :
Elle l'ayme, elle écrit ; et vous en pouvez mettre
assez facilement en mes mains une Lettre.

                     Periandre
Hylas de son humeur n'en a pas trop de soin ;
Cet office ...

                     Dorinde
  M'oblige, et portera plus loin.

                     Periandre (sortant)
Peu de temps nous rendra moy joyeux, vous contente.

                     Dorinde
Nous recompenserons l'une par l'autre attente.
Je la tiens autant vaut, et je la pense voir
Cette Lettre, qui peut vanger mon desespoir,
Je vay perdre Florice en l'esprit de Theombre,
Qui croit tenir un corps, et n'embrasse qu'une ombre.


Acte quatriesme.


Scène premiere.

Stelle, Corylas.
Icy la Scene change de face, et represente les boccages du Forests.


Dialogue

                     Stelle
Rejettez-vous ainsi mes vœux les plus constans ?

                     Corylas
Vous m'offensez, Bergere, et perdez vostre temps.

                     Stelle
On vous offense, Ingrat, alors qu'on vous adore ?

                     Corylas
Le Crocodile ainsi pleure quand il devore.

                     Stelle
Stelle, qu'on voit pour vous d'amour se consommer ...

                     Corylas
N'ayme plus dans le temps qu'elle jure d'aymer.

                     Stelle
N'aymer plus ? Corylas ; et que pouvez-vous dire ?

                     Corylas
Ce que diroit Lyzis, ce que diroit Semyre.

                     Stelle
Que diroient-ils ? sinon que pour vous j'ay laissé ...

                     Corylas
Ceux pour qui Corylas autresfois fut chassé.

                     Stelle
Ah ! que ne peut vostre ame entrer en ma pensée !

                     Corylas
O Dieux ! qu'elle seroit en crainte, et mal placée !

                     Stelle
Vous sçauriez le pouvoir qu'elle a sur mes esprits.

                     Corylas
Stelle ne donne rien qu'elle n'ait tost repris.

                     Stelle
Exceptez en mon cœur, que je ne puis reprendre.

                     Corylas
Je ne seray jamais en peine de le rendre.

                     Stelle
Je le refuserois s'il osoit revenir.

                     Corylas
Tout aisément promet qui ne veut rien tenir.

                     Stelle
Vous le tenez à vous, et ma foy l'accompagne.

                     Corylas
Ce don est dangereux, qui le perd plus il gagne.

                     Stelle
Mille courent aprés, et vous le refusez ?

                     Corylas
Pour ce que je suis sage, et qu'ils sont abusez.

                     Stelle
Comme eux, vous avez eu des sentimens semblables.

                     Corylas
Ouy, je fus mal-heureux, comme ils sont miserables.

                     Stelle
Me füir ? Corylas ? alors qu'il est aymé ?

                     Corylas
Je sorts d'un mauvais pas que vous m'avez fermé.

                     Stelle
Vous recherchiez mon cœur ; je vous l'offre à cette heure.

                     Corylas
Je recherchois la foy qui jamais n'y demeure.

                     Stelle
Mes yeux sur vos esprits paroissoient absolus.

                     Corylas
J'estois lors aveuglé, mais je ne le suis plus.

                     Stelle
Vous juriez de m'aymer, sans jamais me déplaire.

                     Corylas
Et je jure aujourd'huy de faire le contraire.

                     Stelle
Aprés tant d'amitié vous pour[r]iez me haïr ?

                     Corylas
Aprés tant de serments vous m'avez pû trahir ?

                     Stelle
Vangez vous sur mon cœur, tenez je vous l'apporte.

                     Corylas
Je serois plus puny, me vangeant de la sorte.

                     Stelle
Voyez qu'il est à craindre, et qu'il vous fait de tort !

                     Corylas
Je le crains par raison, c'est un Serpent qui mord.

                     Stelle
Vous tenez à grand mal une douce blessure.

                     Corylas
Je tiens à vous fuïr ma victoire plus seure.

                     Stelle
Fuyez qui vous suivra parmy tous ces guerets.

                     Corylas
Je vous feray bien-tost arpenter le Forests.


Scène II.

                     Hylas (en berger.)
Ne ris-tu point, Amour, de voir cét équipage ?
Mon ombre qui me suit me sert icy de Page ;
Hylas est devenu, tant il ayme à changer,
De Pâtre Courtisan, de Courtisan berger.
J'ay du tout oublié dans ce doux exercice
La haine de Dorinde, et l'amour de Florice ;
L'une par un Amy, qui devint suborneur,
Se vangea sur Florice, et trahit mon bon-heur,
Une lettre surprise à Theombre renduë,
Me ravit à son poinct la faveur attenduë :
Elles ne m'ont laissé d'amour, ny de regrets,
Leur perte ne m'a point jetté dans le Forests ;
En donne qui voudra la gloire à Chryseïde,
Un Demon plus puissant me gouverne et me guide ;
Non, je n'y suis porté que d'un juste desir
De goûter en tout lieu l'amour et le plaisir,
De promener mes sens, parler à la Nature
Dans ces bois qu'à Lyon l'on ne voit qu'en peinture,
Connaistre si l'Amour moins avare et plus net
Est plus doux sur des fleurs que dans un cabinet,
S'il n'est pas, en rendant toute chose fertile,
Le Soleil de ces champs, comme il l'est de la ville :
Aussi champestre icy que le sont mes habits,
Je conduy mes plaisirs et non pas des brebis ;
Je cherche, apres le fard, la beauté naturelle,
Je n'ay plus de soûpirs ny de cœur que pour elle ;
J'ay treuve le plaisir dans la simplicité,
Sous le nom d'Alexis une divinité ;
Des Bergeres sans nombre ont mon ame surprise
Cette seule Drüyde aujourd'huy la maistrise ;
Dans le dessein d'aymer de toutes les façons
J'en ay pris auprés d'elle et donné des leçons,
Et mon amour, qui suit tout objet qui recrée,
Monte de la prophane à la beauté sacrée :
Mais mon esprit en fin craint sa severité,
Et s'en lasse bien fort, s'il n'en est irrité ;
Elle est pour mon humeur trop superbe et sçavante,
Son visage me plaist, son esprit m'épouvante,
Je ne recherche pas ces beautez de renom,
Dont l'orgueil entend tout, et ne respond que (non ;)
J'ayme bien mieux languir d'une flame legere
Sans refus sur le sein d'une simple Bergere,
Qui dans le mesme vœu que j'auray pû former
Ne sçaura de tout art que celuy de m'aymer.


Scène III.

Corylas, Hylas, Stelle

                     Corylas (parlant à Stelle)
Me suivrez-vous toûjours sans esperance aucune ?

                     Hylas
Mais je voy Corylas ...

                     Corylas
  Qui fuit une Importune.

                     Stelle
Cruel, on me verra jusques à mon trépas
Toûjours inseparable à vos yeux, à vos pas ;
Vostre grace ou la mort terminent ma poursuitte.

                     Hylas
Quoy ? vous tenez ainsi ? ...

                     Corylas
  L'inconstance reduite :
Stelle, comme vos pas ces mots sont superflus,
Attendez à demain, vous n'y penserez plus.

                     Hylas
Qu'est-ce cy ? Corylas.

                     Corylas
  Une humeur incertaine,
Et constante aujourdhuy seulement pour ma peine.

                     Hylas
Vous fuyez un doux mal, qui pouroit obliger ...

                     Corylas
Vous et moy, si vos soins vouloient m'en décharger.

                     Hylas
Décharger ?

                     Corylas
  D'un fardeau qui me nuit et me pese.

                     Hylas
Voila comme on se plaint quelque fois de trop d'aise ;
Vous appellez fardeau ...

                     Corylas
  Ce qui peut tourmenter :

                     Hylas (regardant Stelle.)
Hylas y treuveroit de quoy se contenter :
En effect, quel defaut remarquez-vous en Stelle ?

                     Corylas
Qu'elle est trop inconstante.

                     Hylas
  Et qu'importe ? elle est belle :
Avec que tant d'appas ...

                     Corylas
  Elle n'a point de foy.

                     Hylas
Ayme, simple Berger, ce qu'en elle je voy ;
Quelle foy voudrois-tu demander d'une femme ?
Si les yeux sont contents, que cherches-tu dans l'ame ?

                     Corylas
La constance ; en un mot ce que l'on doit aymer.

                     Hylas
Parle en amy, n'as-tu que ce point à blâmer ?

                     Corylas
Hylas prest de montrer un amour qui le touche,
A le feu dans les yeux, et le cœur en la bouche ;
Il s'échappe déja.

                     Hylas
  Dy qu'il est échapé :
(puis se presentant à Stelle)
Parmy tous ses mépris, vos beaux yeux m'ont frapé ;
Une pareille humeur que reprend ce Novice
Vous doit faire agréer Hylas, et son service.

                     Corylas
Quelque destin caché, sans doute icy vous joint ;
Ne le refusez pas, il est à vostre poinct.

                     Stelle
Ouy, bien mieux qu'un Ingrat.

                     Corylas
  Ajoustez un Parjure ;
Plustost que vostre amour je souffre toute injure.

                     Hylas
La plus grande aprés tout, sera de l'oublier,
Et par un nœud plus doux ensemble nous lier.

                     Corylas
Stelle, croyez Hylas ; voicy l'heure propice ...

                     Hylas
Où naissent mes plaisirs.

                     Stelle (se rendant,)
  Où finit mon supplice.

                     Hylas
Où l'Amour veut montrer sa gloire et son pouvoir ...

                     Stelle
Dans le bien qu'il presente ...

                     Hylas
  Et qu'il fait recevoir.

                     Corylas
Qu'amour en ces esprits visiblement se joüe !
Un moment lie un cœur, un autre le denouë :
En cét heureux accord vivez tous deux contents.

                     Hylas
Et toy, vy mal-heureux avecque les Constants :
Ces fous refuseroient les plus douces delices,
S'ils ne les achetoient avecque des supplices,
Et méprisant l'appas d'un bon-heur asseuré
N'aymeroient pas un bien s'ils ne l'avoient pleuré ;
Ils pensent que l'amour n'est pas de bonne marque
Si ce n'est sous des mots de soûpirs, et de parque :
Nostre effort n'en sera ni plus ni moins ardent ;
Laissons les tous mourir, et vivons cependant.

                     Stelle
Vivons donc, et rendons exemte nostre vie
D'une severe loy qui la tient asservie ;
La constance est un port effroyable aux nochers,
Où les plus fortunez rencontrent des rochers.

                     Hylas
Ils estiment vertu de pecher par coûtume,
De tous les fruicts d'amour ils n'ont que l'amertume ;
Tandis qu'en nos desirs ou legers, ou constans,
Nous goûtons ces douceurs qu'ils attendent du temps ;
Quel bien peut m'obliger à la perseverance ;
Pour en garder l'envie, et perdre l'esperance ?

                     Stelle
Qu'Hylas ne craigne point d'estre si mal traité.

                     Hylas
L'espoir luy peut manquer, jamais sa liberté.

                     Stelle
Pour la rendre entre nous et facile et commune,
Et n'avoir en nos vœux rien qui les importune,
Arrestons nostre amour sous des conditions
Qui levent toute geine à nos affections.

                     Hylas
Ainsi nous servirons de merveille et d'exemple.

                     Corylas
A tous les Inconstans qui vous feront un Temple.
(Les conditions sous lesquelles Hylas et Stelle promettent de s'aymer.)

                     Stelle
Que chaque cœur en nous soit l'Amant et l'Aymé.

                     Hylas
Qu'aucun ne soit sur l'autre un Tyran estimé.

                     Stelle
Que l'on ne parle point de soûpirs ni de larmes.

                     Hylas
Que nos esprits n'auront de lyens que les charmes.

                     Stelle
Qu'ils se puissent quitter sans infidelité.

                     Hylas
S'aymer beaucoup ou peu, sans terme limité.

                     Stelle
Qu'ils banniront ces noms de servage et de peine.

                     Hylas
Tiendront indifferens, ou l'amour, ou la haine.

                     Stelle
Sans rompre ils aymeront qui bon leur semblera.

                     Hylas
Pour[r]ont faire et penser tout ce qui leur plaira.

                     Stelle
Chacun d'eux relâcher ou tenir son courage.

                     Hylas
Ni flaté ni picqué de faveur, ou d'outrage.

                     Corylas
Est-ce tout ? ajoûtez cét Article commun,
De les oublier tous, et n'en tenir pas un.

                     Hylas
En effect, cet advis merite qu'on l'entende.

                     Stelle
Nous feriez-vous, Hylas, une injure si grande ?
Qu'il parle à ses pareils de pleurs et de tourmens,
Et ne se méle point parmy nos sentimens ;
Nos articles par tout portent ce qu'il veut dire.
Mais, pour les publier, il nous les faut écrire :
Allons mettre la main au dessein entrepris.

                     Hylas
Qui détruira l'erreur de tous ces faux Esprits.

                     Corylas
Dieux ! qu'ils sont échauffez ! leur Demon les inspire,
Et nous prepare à tous mille sujets de rire.


Scène IV.

Periandre, Dorinde (en bergere)

                     Periandre
Non, ne le plaignez plus ; Bellymarthe est heureux,
Il nous laisse en mourant un sort plus rigoureux,
Il est mort à vos pieds, d'amour et de courage,
Pour conserver Dorinde, et l'oster du naufrage,
Où Merindor et moy, sans espoir de secours,
Echappez de la mort l'endurons tous les jours ;
Ainsi de trois Amants armez pour vous defendre
La Parque en a pris un, vous n'en voulez point prendre.

                     Dorinde
Vous donnez au reproche, et perdez en vos cris
D'une belle action le merite et le prix,
Je connoy que sans vous je serois enlevée ;
Mais c'est à Sigismond que vous m'avez sauvée ;
La grandeur de celuy que l'on oblige en moy
Me dégage envers vous de tout ce que je doy.

                     Periandre
Non pas de la pitié qu'un pauvre Amant reclame.

                     Dorinde
Au lieu de la guerir elle accroist vostre flame ;
Mon cœur seroit cruel, s'il vous estoit plus doux,
N'estant point à moy-mesme il ne peut estre à vous.

                     Periandre
C'est en quoy le destin veut qu'en fin je perisse.

                     Dorinde
Consolez vous ; et moy je vay chercher Florice.

                     Periandre (seul.)
Periandre tandis cherchera le trépas,
Qui s'offre sous des noms de douceur et d'appas ;
O parole, d'un temps pitoyable, et mortelle !
En me donnant la mort, (consolez vous) dit-elle.
Il le faut, et mourir, son destin et mon cœur
N'ont remis qu'en ma fin celle de sa rigueur,
Les Dieux à ce malheur n'ont point fait de remede,
Et veulent qu'à mes yeux Sygismond la possede :
O Dieux ! que sa grandeur est contraire à mes vœux !
Ne voy-je pas Hylas ? quel rencontre à tous deux !


Scène [V].

Hylas, Stelle, Periandre, Dorinde, Florice, Corylas. Troupe de Bergers.

                     Hylas (Tenant en main les conditions.)
Elles me plaisent fort, écrites de la sorte.

                     Stelle
Nostre amour n'en sera moins libre ni plus forte,
Puis que la liberté les dicta par sa voix,
Et n'a pour les siner employé que nos doigts.

                     Hylas
Afin que nos Neveux puissent mieux les apprendre
Dans le Temple d'Amour il nous les faut appendre ;
A genoux on lira ce que nous ordonnons,
Et la posterité gardera nos deux noms.

                     Periandre (se presentant.)
Tout de mesme qu'Hylas a conservé la gloire
Et le nom d'un Amy mort dedans sa memoire.

                     Hylas
Est-ce vous ? Periandre.

                     Periandre
  Encore me nommer ?
Vous avez en Berger appris à mieux aymer.

                     Hylas
De Corylas, peut-estre, ou du moins de Sylvandre ?
Leur debite est mauvaise, ils ne m'ont pû rien vendre.

                     Periandre
Pource qu'Hylas trop foible et pauvre en leurs esprits
N'a point assez de fonds pour aller à ce prix.

                     Hylas
Si le prix est d'amour, j'en ay toûjours de reste ;
Par tout j'en ay rendu la preuve manifeste ;
Tout seul j'ay plus aymé que tous ces bergerots,
Qui des lyens d'Amour font de rudes garots,
S'ils le tiennent à terre, et luy coupent les aisles,
Je luy donne l'essor, et des plumes nouvelles :
Voyez dans ce papier comme nous le traittons,
Et les plaisirs aussi que par luy nous goûtons.
Periandre prenant les conditions que luy presente Hylas les lit tout haut ainsi.


Les 12. conditions sous lesquelles nous Hylas et Stelle, promettons de nous aymer à l'avenir, par accord fait entre nous.

1. Que châque cœur en nous soit l'Amant et l'Aymé.

2. Qu'aucun ne soit sur l'autre un Tyran estimé.

3. Que l'on ne parle point de soûpirs ni de larmes.

4 Que nos esprits n'auront de lyens que les charmes.

5 Qu'ils se puissent quitter, sans infidelité.

6 S'aymer beaucoup ou peu, sans terme limité.

7 Qu'ils banniront ces noms de servage et de peine,

8 Tiendront indifferens ou l'amour, ou la haine.

9 Sans rompre ils aymeront qui bon leur semblera.

10 Pouront faire et penser tout ce qui leur plaira.

11 Chacun deux relâcher ou tenir son courage.

12 Ni flatté, ni piqué de faveur ou d'outrage.


Article XIII. Ajouté par avis et conseil aux conditions, sous lesquelles nous Hylas et Stelle, promettons de nous aymer à l'avenir, et duquel nous sommes tombez d'accord, comme des autres.

Ajoûtant par avis cét Article commun,

De les oublier tous, et n'en tenir pas un.

Si[g]né Hylas, Stelle.


                     Hylas (montrant sa Bergere à Periandre.)
La voila, cette aymable et divine Bergère,
Qui tire toute à soy ma flame passagere.

                     Periandre
Stelle, que vos attraits doivent estre puissans !
Cette grande victoire est digne de l'encens.

                     Hylas
Et j'offre à son humeur, qui la rend adorable,
Des cœurs que j'ay brûlez la fumée honorable.

                     Stelle
J'en donne pour victime autant à son amour.

                     Periandre
Contez bien, vous devrez la moitié de retour ;
Hylas a pris des cœurs à toute heure, et sans nombre.

                     Hylas
Tu juges du Soleil, toy qui n'es que dans l'ombre ?
Tu pourrois [a]joûter, ô Greffier ignorant,
Sur ton registre encore un nombre bien plus grand ;
Mon depart de Lyon en a grossi le conte :
J'acquis sur le chemin Laonice, et Madonthe ;
Le Forests, partageant mes amoureux soucis,
M'offrit, aprés Phyllis, la Drüide Alexis,
N'ayant pas épargné mesme une fausse Astrée ;
Stelle pour la plus digne en fin s'est rencontrée.

                     Stelle
Ou pour la plus heureuse, et qui reconnoist mieux
La faveur qu'elle tient et de vous et des Cieux.

                     Periandre
Qu'ainsi vostre desir sans peine s'accomplisse.
Mais que dira Dorinde ?

                     Hylas
  Et qu'en a dit Florice ?
Dorinde ? ...

                     Periandre
  Elle est icy ; quoy ? vous ne sçavez-pas
Tous les sanglans effects qu'ont causé ses appas,
Que du Pere et du Fils à l'égal adorée
Elle s'est en Bergere en ces champs retirée ?
D'un mouvement divers Gondebaut la poursuit ;
Sygismond la soûtient ; et je l'ayme sans fruit :
On ne voit que soldats que Gondebaut envoye,
Et depuis peu sans nous elle en estoit la proye :
De trois Amants qu'elle eut, qui soûtindrent l'effort,
Nous restons deux vivans, Bellymarthe en est mort ;
Sans pouvoir, quelque fin qui suive ma souffrance,
Ni perdre mon amour ni treuver d'esperance.

                     Hylas
Que tes desseins, Amy, sont injustes et faux !
Un peu de mon humeur adouciroit tes maux ;
On diroit que les Dieux t'ôtent leur assistance,
Qu'ils ont, pour te punir, établi la Constance,
Comme par son contraire ils nous ont preparé
Un remede à ce mal le plus desesperé ;
Languir pour une Ingrate, et qui rit de ta peine ?
Mais Dieux ! je l'apperçoy ; la voicy l'Inhumaine.


Scène VI.

Hylas, Stelle, Dorinde, Florice, Periandre

                     Hylas
Qu[e]lle Bergere trouble en ces champs innocens
La paix de nos troupeaux, et celle de nos sens ?
Qui cause nos frayeurs ? et remplit cette terre
Des flames de l'Amour, et des feux de la guerre ?
Et quel Demon de sang l'a conduite en ces lieux ?

                     Dorinde
Ou quel Astre fatal montre Hylas à mes yeux ?

                     Hylas
C'est un soleil divin, d'influence immortelle,
Que j'ayme sous le nom de la Bergere Stelle ;
Estes-vous tant aveugle, ou profane à ce poinct,
De la voir devant vous, et ne l'adorer point ?

                     Stelle
Excusez son ardeur, et jugez par vous-mesme
Qu'il estime à son prix tous les objets qu'il ayme.

                     Dorinde
Il est dans son humeur toûjours aussi constant.

                     Florice
Autrefois pour Dorinde il en disoit autant.

                     Hylas
Mais quelle est cette voix qui vient à mon oreille ?
De mesme, j'en ouïs autrefois la pareille.

                     Dorinde
Méconnoistre Florice ? ô quel aveuglement !

                     Hylas
Florice ? a-t'elle esté ? c'est un nom de Romant,
Toutefois il m'en vient, me l'estant retracée,
Quelque idée en l'esprit, mais beaucoup effacée.

                     Dorinde
C'est elle mesme Hylas, qui vous a tant chery.

                     Hylas
C'est donc elle qui cherche en Forests un mary ?

                     Dorinde
Mais qui l'ayant acquis, à son gré s'en retourne.

                     Florice
Sinon que pour vous plaire encore j'y sejourne.

                     Hylas
Florice, telle ou non, puis qu'on vous nomme ainsi,
Vous pouvez en partir, et me laisser icy.

                     Florice (s'en allant)
Que je vous dise donc un Adieu qui m'afflige.

                     Hylas
C'est ce que j'ayme en vous, et tout ce qui m'oblige.
Pour avoir deux marys par un droict tout nouveau
L'on vient donc en forests ? le privilege est beau !
Qu'est devenu Theombre ?

                     Periandre
  Il est mort.

                     Hylas
  Qu'on responde
Qu'il n'est plus aujourd'huy de jalousie au monde.

                     Periandre
Et voila comme Hylas pleure un Amy perdu ?

                     Hylas
Je pleurerois plustost s'il nous estoit rendu.

                     Dorinde
La lettre de Florice, où j'inventay sa peine,
Qui me vengea si bien vous cause cette haine.

                     Hylas
J'eus par vous ce travail ; mais j'en ay bien donné ;
Il ne m'en souvient plus, je vous l'ay pardonné.
(Corylas et sa troupe entre)
Mais que veut Corylas, et sa troupe animée,
D'épieux, de javelots, et de fourches armée ?
Voudroit-il vous r'avoir les armes à la main ?
Bergere, montrons luy que son effort est vain.

                     Stelle
Hylas n'est asseuré de moy ni de sa force.


Scène VII.

Corylas, Dorinde, Periandre, Hylas, Stelle

                     Corylas (à Dorinde)
Les combats arrivez nous ont servy d'amorce,
Inspirant le courage au cœur de ces Bergers
Pour vous servir, Madame, au milieu des dangers.

                     Dorinde
Vous m'obligez. Amys, à la reconn[oi]ssance.

                     Corylas
On vous cherche par tout, et craignant la puissance,
Qui menace un hameau pour vous seule assailly,
Nous venons vous offrir retraitte à Marcelly.

                     Periandre
Madame, ce dessein est du tout necessaire
Et vous tire des mains d'un si grand aversaire ;
Le Roy les étendant par tout pour vous r'avoir,
Opposons Marcilly d'obstacle à son pouvoir,
Là se peut seulement terminer sa poursuitte.

                     Hylas
Hylas avecque tous s'offre à vôtre conduitte.

                     Dorinde
Il ne faut plus rien craindre ayant un tel appuy.

                     Hylas
Stelle, estes-vous du nombre, et de ville aujourd'huy ?

                     Stelle
Je vous suy.

                     Periandre
  Nous tenons la victoire certaine.

                     Corylas
Puis qu'Hylas est soldat.

                     Hylas
  Corylas Capitaine.


Acte cinquiesme.


Scène premiere.

                     Hylas


Chanson


  Quel sujet prolonge la nuict ?
Que sa course déplaist à mon ame enflamée !
Qui retient la clarté tant de fois reclamée ?
  Je la demande, elle me fuit.
  O Dieux ! quelle merveille.
Dans le sein du repos chacun dort ; et je veille.


  Alidor sur un beau teton
Prend l'aise du sommeil, aprés d'autres delices :
L'Aurore, qui tenoit le lict pour ses supplices,
  S'oublie, et dort prés de Tython.
  O Dieux ! quelle merveille !
Dans le sein du repos chacun dort, et je veille.


  L'ombre passe, et tout change en fin ;
Les Astres vont dormir, et tombent de paresse ;
L'Aurore pleure moins à faute de caresse
  Que de se lever si matin :
  O Dieux ! quelle merveille !
Dans le sein du repos chacun dort, et je veille.


  L'oyseau s'éveille dans les bois
Sur un lict naturel ou de fueïlle ou de plume,
Et regarde en chantant tout le Ciel qui s'allume
  Et se réjouït à sa voix.
  O Dieux ! quelle merveille !
Je pleure cependant, je soûpire, et je veille.

Je soûpire ? et pourquoy ? quel si puissant objet
A mes feux violens peut servir de sujet ?
Ne suis-je plus Hylas ? et ne sçaurois-je apprendre
Si je serois passé de moy-mesme en Sylvandre ?
Cét envieux Demon de constance et d'ennuy
Voudroit il me punir et me changer en luy ?
Non, c'en est un d'amour, qui me figure Stelle
Avecque tous les traits qui la rendent si belle.
Qu'il la peigne Divine, et par de faux appas
Luy donne des beautez que mesme elle n'a pas ;
Qu'elle ait sur mes esprits un souverain Empire :
Faut-il qu'elle soit vaine, et qu'Hylas en souspire ?
Orgueilleuse Bergere, où prens-tu ce pouvoir
De luy donner des soins plus qu'il n'en veut avoir ?
Ta beauté me poursuit, et m'attache en forfaire,
Elle devient cruelle à force de me plaire,
Et jusques dans mon lict oze mal à propos
M'apporter de la peine et m'ôter le repos ;
La plus grande beauté, combien que j'en jouysse,
Je ne l'aymerois pas avecque ce supplice :
Réver, ne point dormir, se plaindre, et souspirer,
Fust-ce dedans le Ciel, je n'y pourois durer :
Si mon cœur s'est ouvert à ton feu qui le touche,
Ne doy-je plus fermer ni mes yeux, ni ma bouche ?
Il faut que mon humeur icy regne à son tour,
Tu m'as blessé la nuict, je m'en riray le jour,
Et ton cœur insolent au poinct qu'il me surmonte
Sçaura dans un congé mon courage, et ta honte ;
Comme si pour t'aymer je devois endurer
Tout ce que m'auroit pû ta haine procurer ?


Scène II.

Periandre, Hylas

                     Periandre
Si matin ? qui vous mét dedans la solitude ?

                     Hylas (continuant sans l'ouyr)
Nous sçaurons bien sortir de cette inquietude !

                     Periandre
Qui vous a cette nuict le repos diverty ?

                     Hylas
A deux de jeu, chacun fasse nouveau party.

                     Periandre
Vos discours sont venus jusques à mes oreilles.

                     Hylas
Bergere, donnez-vous beaucoup de nuicts pareilles.

                     Periandre (le poussant.)
Ne répondrez-vous point ? je croy que vous songez.

                     Hylas (l'entendant)
Ouy ; comme je rendray tous mes desirs vangez
Periandre, tu vois ...

                     Periandre
  Beaucoup de réverie :
Quelle humeur vous a mis cette nuit en furie ?

                     Hylas
Stelle, cette importune.

                     Periandre
  Où croire ce qu'il dit ?

                     Hylas
Qui m'est venu treuver jusques dedans mon lict.

                     Periandre
Stelle ? ...

                     Hylas
  Dedans mon lict.

                     Periandre
    Et j'en estois si proche ?

                     Hylas
Tu pouvois donc oüir injure sur reproche.

                     Periandre
Quoy ? vous l'avez ...

                     Hylas
  Chassée.

                     Periandre
    O Dieux !

                     Hylas
      En me levant.

                     Periandre
Comment ? ne jouyr pas ?

                     Hylas
  D'un fantosme, et du vent :
Joüit-on d'un objet qu'on ne tient qu'en pensée ?

                     Periandre
C'est son image aussi que vous avez chassée.

                     Hylas
Elle mesme pour moy luy porte son congé.

                     Periandre
Son cœur est innocent, doit-il estre affligé ?

                     Hylas
Le mien souffrira-t'il tant de soins le confondre ?

                     Periandre
Son portrait a failly.

                     Hylas
  Mais Stelle en doit répondre ;
Quoy ? ne charge-t'on pas le maistre comme auteur
D'un dom[m]age important que cause un serviteur ?
N'osant pas y venir, dans mon lict elle envoye
Tout ce qui peut troubler mon repos et ma joye,
Un portrait qui me blesse en montrant sa beauté.

                     Periandre
En effect, contre Hylas c'est trop de cruauté ;
Mais la voicy qui vient.

                     Hylas
  Je luy veux faire entendre
D'une noire action, ce qu'elle en doit attendre.

                     Periandre
L'action fut bien noire, estant faite la nuict.


Scène III.

Periandre, Corilas, Stelle, H[y]las

                     Periandre
Corylas ne sçait pas ce que sa main conduit.

                     Corilas
J'eusse dit mon Soleil, avant son inconstance
Mais si je me trompay, j'en ay fait penitence ;
Aujourd'huy bien gueri de ce fâcheux tourment
Je meine l'Inconstante à son pareil Amant,
Afin que d'un accord, comme ils se le promirent,
On aille à la Fontaine où les Amans se mirent ;
Dorinde par plaisir veut aller avec eux,
Et si vous le voulez nous les suivrons tous deux.

                     Periandre
Si vous croyez qu'Hylas y treuve vostre image,
Bergere, vous allez chercher vostre dommage.

                     Stelle
Que craindrois-je ? l'aymant, je sçay qu'il la verra.

                     Periandre
Et je sçay, la voyant, qu'il vous en punira

                     Stelle
Mon portrait à ses yeux ...

                     Periandre
  Comme un objet funeste.

                     Stelle
Avecque mille appas ...

                     Periandre
  Et c'est contre eux qu'il peste.

                     Stelle
Charmera ses regards ainsi que ses esprits.

                     Hylas, la querellant.
Si je ne les tenois déja dans le mépris ;
Quoy ? penseriez-vous mettre Hylas à la torture ?
Et le troubler autant qu'a fait vostre peinture ?
Qu'est-il, ce beau portrait, qu'il le falle adorer,
Et souffrir dedans moy ses coups sans murmurer ?
Est-ce un Dieu ? mais plustost un Tyran de mon ame ?
Qu'il entre malgré moy, la tourmente, et l'enflame ?
Sans respect violer tous nos sermens escrits,
C'est chercher un congé qu'on devroit avoir pris,
En matiere d'amour jamais je ne pardonne ;
Stelle, retirez-vous, c'est Hylas qui l'ordonne.

                     Stelle
O Dieux !

                     Corilas
  Laissez le Ciel sans plus loin recourir
Vos humeurs ont dequoy se blesser et guerir.

                     Stelle
Guerir ? qui le pourroit ? cette playe est mortelle.

                     Corilas
Et la seroit bien plus à toute autre que Stelle.

                     Stelle
Toute autre ne sçait pas ce que vaut un Amant.

                     Periandre
Tel qu'Hylas, dont l'humeur change dans un moment.
Sans aller plus avant consulter la Fontaine,
Vous voyez de son cœur une image certaine.

                     Corilas
Nous verrons qu'il rendra ce qu'il a refusé,
Et qu'il ne s'est fâché que pour estre appaisé :
Que faites-vous ? Hylas.

                     Hylas (Hylas allant d'un bout du Theatre à l'autre.)
  Tu vois, je me promeine.

                     Corilas
Quelque chose de plus ; vous souffrez ...

                     Hylas
  Peu de peine.

                     Stelle
Encore quel sujet m'attire son couroux ?

                     Periandre
D'avoir veillé la nuict, et souspiré pour vous.

                     Corilas
Vous révez.

                     Hylas
  Sur un poinct que tu pouras apprendre ;
Je songe à qui donner ce que je viens de prendre.

                     Corilas
Où treuveroit son cœur enfin de lieux certains,
S'il ne peut demeurer un moment dans ses mains ?

                     Hylas
Il me péze déja, je cherche à m'en défaire ;
Je ne puis si long-temps consulter une affaire.

                     Corilas
Et de soy mesme encore aisée à terminer :
Sans le porter plus loin, vous le pouvez donner ...

                     Hylas
A qui donc ?

                     Corilas
  A l'objet le plus proche et plus digne,
Et qui doit esperer cette faveur insigne,
A Stelle, dont l'amour apres un bien perdu
Le conservera mieux se le voyant rendu.

                     Hylas
En effect.

                     Corilas
  Il le faut : cét accord sans contrainte
Vous tire de reproche, et luy ravit la plainte.

                     Hylas
Allons. Mais doy je croire et suivre ton conseil ?
C'est Amour qui m'inspire un mouvement pareil.
Il se jette à genoux devant Stelle.
Nostre feu sortira plus beau de ces fumées,
Par cette épreuve Amour a nos loix confirmées,
Le plus beau prix, Bergere, est celuy qu'on debat,
Et pour vostre victoire il falloit un combat ;
La mesme liberté, que ce coup rend plus forte,
Qui vous ôta mon cœur maintenant le r'apporte.

                     Stelle
Le mien à sa venuë offre un lieu reservé.

                     Hylas
J'en cherchois de plus digne, et n'en ay point treuvé :
Pour n'en sortir jamais le Ciel vous le r'envoye.

                     Stelle
Et moy je le reçoy sur des larmes de joye.

                     Periandre
Dans leur legereté je me treuve deceu,
Un cœur donné si viste est plus viste deceu.

                     Hylas
Nos loix n'admettent point de plus longues querelles,
Sous nous la liberté reprend toutes ses aisles.

                     Corilas
Et ne vous laisse pas d'aucun moment joüir,
Ou le temps de vous plaindre, ou de vous réjoüir.
Tandis qu'un tel accord a vos ames unies,
Et pour voir à jamais vos querelles finies,
La Fontaine d'Amour qui déja nous attend
Vous peut rendre aujourd'huy l'un par l'autre content.

                     Hylas
Nos feux ne cherchent pas cette vaine asseurance.

                     Stelle
Elle seule pourtant nour[r]it mon esperance.

                     Hylas
Soit : au moins ce miroir, que je tiens impuissant,
Vous montrera mes vœux en vous obeyssant.


Scène IIII.

                     Adamas
Depuis ce jour fatal si rempli de miracles,
Et qui fit travailler les Dieux et les oracles,
Ce jour, où les destins par un arrest prefix
Pour le sacrifier me donnerent un fils,
Où l'autel me fit voir, en immolant Sylvandre,
Ne l'avoir demandé qu'afin de me le rendre :
Depuis cette merveille, et cét heureux moment
Qui causa tant de joye aprés tant de tourment,
Je visite ces champs aussi tost que l'Aurore,
Où mon bien par l'objet se renouvelle encore ;
Avecque le Soleil je paroy dans ces lieux,
Pour augmenter ma joye et rendre grace aux Dieux,
Qui tirant du destin toute chose prospere
Du malheur de mon fils me firent heureux Pere :
Je pense encore voir le bucher et l'Autel ;
Amour icy rendit un Oracle mortel,
Là Sylvandre parut prest de choir en victime,
Criminel du destin sans connoistre son crime ;
La teste couronnée, et tendant son bras nu
Il s'est offert icy, là je l'ay reconnu
Les Dieux apres nos maux faisant suivre leur grace
M'ont veu mourir icy, revivre en cette place !
Enfin tout le Forests dans ces lieux assemblé
Fut témoin du bon-heur dont le Ciel m'a comblé.


Scène V.

Dorinde, Adamas, Hylas, Corylas, Stelle, Periandre

                     Dorinde
Que contemple Adamas ?

                     Adamas
  La paix aprés la guerre ;
Et le Soleil du Ciel, et celuy de la terre :
Les rayons du premier embellissent ces lieux,
Mais ils les touchent moins que l'éclat de vos yeux.

                     Dorinde
Vous estes l'un et l'autre en ce siecle où nous sommes,
Vostre esprit vint du Ciel pour éclairer les hommes.
Mais remettant à part l'esprit, la qualité,
Sans méler nos plaisirs à vostre dignité,
Rirez-vous pas d'Hylas, que cette trouppe ameine
Le dernier des Amants consulter la Fontaine ?

                     Hylas
Ouy, le dernier en nombre, et premier en effect,
Si l'on doit r'envoyer l'honneur au plus parfaict.

                     Corylas
Hylas auroit mis fin sans doute à tant de charmes
Par l'effort de ses feux.

                     Hylas
  Comme toy par tes larmes :
Je tiens dedans l'erreur tous ces enchantemens.

                     Stelle
Moy, qu'ils sont terminez pour nos contentements.

                     Hylas
D'o[ù] viendra ce portrait ? ô beauté sans seconde !
Puis-je l'avoir au cœur, et le voir en cette onde.

                     Stelle
Ne vous en troublez point ; par un change plus doux
Je sortiray de moy pour estre auprés de vous,

                     Hylas
Ah ! vous me jetterez dans une peine extreme ;
Laquelle doy-je aymer ? où l'Image, où vous mesme ?

                     Stelle
Toutes les deux en une, et l'une en toutes deux ;
Nous sçaurons diviser et conjoindre vos feux.

                     Hylas
Tenant conte à mon cœur de ce que j'en dépense,
Il faut pour deux objets doubler la recompense.

                     Stelle
L'une répond de l'autre.

                     Hylas
  Et chacune pour soy.

                     Stelle
Hylas ne se plaindra ni d'elle ni de moy.

                     Hylas
Sous ces conditions, et sur vostre parole
Je vay dans la Fontaine adorer une Idole :
Retirez vous Bergere, et ne m'approchez pas.

                     Dorinde
Mon Pere, avanceons nous, et marchons sur ses pas.
Et vous, gentil Berger, voulez vous pas de mesme
Y regarder aussi la Beauté qui vous aime ?

                     Corilas
M'aymer ? le sort n'est pas si contraire à mon bien ;
Et qui pour[r]ois-je voir, puisque je n'ayme rien ?

                     Adamas
Vous prenez en ce poinct un peu trop de licence ;
Mon fils, craignez l'Amour, respectez sa puissance,
Ne rendez pas ce Dieu contre vous animé :
Pour y voir quelque objet c'est assez d'estre aymé.

                     Corylas
Et c'est encore plus que mon cœur ne demande.

                     Hylas
Venez, Amy, par moy l'Amour vous le commande ;
Accompagnez Hylas, imitez son dessein.

                     Periandre
Je n'y verrois jamais ce que j'ay dans le sein ;
Dorinde et ma raison m'ôtent bien cette envie ;
Je suis trop asseuré du mal-heur de ma vie :

                     Hylas
Doncque tout seul Hylas merite cet honneur.

                     Adamas
Faut-il se deffier ainsi de son bon heur ?

                     Corilas
Je remets toute amour dedans l'indifference.

                     Periandre
Moy j'aymeray toûjours sans aucune esperance.

                     Hylas
Que[l] contraire Demon à leur esprit charmé ?
Moy, j'aymeray par tout, comme par tout aymé

                     Adamas
Avecque ce desir vous cherchez la Fontaine ?

                     Hylas
C'est par obeissance, et je plains cette peine ;
Je cherche un cœur en l'eau, que je porte en ma main,
On m'oblige à sçavoir ce dont je suis certain.

                     Stelle
Me voulez-vous laisser long temps en cette place ;
Voyez si je suis là, mais avec quelle grace ?

                     Hylas
Je vay vous obeïr, attendez un moment ;
Au moins si je suis fol, c'est par commandement.

                     Adamas
A genoux ; respectez ...

                     Hylas
  Qui donc ; une Bergere ?

                     Adamas,
Luy montrant Amour sur une Colomne de marbre au milieu de la Fontaine.
Craignez-vous pas ce Dieu ?

                     Hylas
  Ma peur seroit legere.

                     Adamas
Ses armes ...

                     Hylas
  Vallent peu dans la main d'un Enfant,
Foible.

                     Adamas
  Puissant.

                     Hylas
    Tout nu.

                     Adamas
      Mais par tout triomphant.

                     Hylas
Ses Myrthes les plus verts il les doit à ma gloire

                     Dorinde
Ce Narcisse nouveau s'en fera bien à croire :

                     Periandre
Aymé de tout le monde, et qui n'ayme que soy.

                     Hylas
Stelle, vous paroissez ? ô Dieux ! je l'apperçoy
Douce, pleine d'appas, divine, incomparable,
Toute belle et parfaite ; en un mot, adorable.
Les Graces et l'Amour font rire ce tableau ;
On diroit que Venus sort encore de l'eau ;
De honte ou de respect les Najades se cachent ;
Les arbres ont des yeux qui sur elles s'attachent :
Elle semble parler, et reprocher aux Cieux
Qu'ils n'ont qu'un seul Soleil, elle deux dans ses yeux ;
Ses cheveux épandus et cette tresse blonde
Semblent de filets d'or qui nagent dessus l'onde.
Ou des rayons de feu dessus les flots mouvants,
Le joüet des Amours, non pas celuy des vents ;
Elle me tend la main, des yeux elle m'appelle,
De l'autre elle contraint les flots amoureux d'elle,
Qui se poussent l'un l'autre et d'envie et d'amour,
Et pour baiser son front se coulent à lentour :
O merveille ! je voy trembler cette Colonne,
Que le Marbre s'anime, et la terre s'étonne.


Oracle


Que rend l'Amour au dessus d'une Colonne elevée au milieu de la Fontaine.

Que la fin de tes feux soit leur commencement ;
Stelle t'ayme, Berger, rien ne t'en doit distraire :
  Pour le punir, ou pour salaire,
Je veux qu'Hylas ayme eternellement.

                     Stelle
Obeïssons, Hylas, à la voix de l'Oracle ;
Si l'Amour nous conjoint ; qu'opposez-vous d'obstacle ?

                     Hylas
Ma liberté, qui fuit les chaines et les fers ;
L'esprit n'en doit avoir que dedans les Enfers :
Que je tr[a]ine en forçat mon lyen, et ma peine ?
Tu l'esperes en vain, petit Dieu de Fontaine ;
Crois-tu qu'Hylas jamais ayme sans liberté ?
Ni quitte son humeur qu'avec que la clarté ?

                     Adamas
Gardez la, vostre humeur, aussi bien que la vie ;
Il semble que l'Oracle à cela vous convie ;
Ses mots les plus aisez ont vos sens confondus,
Et vous font peur, Hylas, faute d'estre entendus ;
La voix des Dieux est haute, et non pas mensongere :
Dittes, n'aymez-vous pas cette jeune Bergere ?

                     Hylas
Je l'ayme, à mon humeur, et tant qu'il me plaira ;
Mais prest de me donner à qui plus m'agréra.

                     Adamas
Justement, et voila ce que l'Oracle ordonne,
Et qu'on peut voir encore écrit sur la Colonne.
Que la fin de tes feux soit leur commencement.

Prestez icy l'esprit avec le jugement ?
Finir, pour commencer une flame nouvelle,
N'est ce pas vous remettre aux choix de la plus belle ?
De tant d'objets qu'Amour vous fit suivre autre fois,
Retournez-y par ordre, et r'entrez sous leurs loix ;
Styliane, Cloris, et Dorinde sans honte
Viendront aprés Phyllis, Laonice, et Madonthe ;
Et pour Stelle ...

                     Hylas
  Arrestez, jusques-là tout va bien,
Je luy promets leur cœur, en leur donnant le mien ;
Je la veux pour compagne en ces diverses routes,
Je l'aymeray toûjours, et les aymeray toutes.

                     Stelle
En tant de belles mains si mon bien se départ,
Je n'en sçaurois avoir qu'une petite part.

                     Dorinde
Bergere, il ne faut pas que cela vous étonne :
Nous aymant de la sorte, il n'aymera personne.

                     Periandre
Vous aurez en chemin de quoy vous divertir :
Si vous le voulez suivre, il faut bien tost partir.

                     Corylas
Cette Bergere instruite à ce plaisant office
Luy peut donner autant que prendre d'exercice :
Il sera bien leger, s'il la passe à courir.

                     Hylas
Et plus sage que toy, qui pensas en mourir.

                     Periandre
Hylas se peut nommer, aprés tant de voyages,
Un Pelerin d'Amour ...

                     Dorinde
  Qui cherche des visages.
De tout lieu, de tout âge, et de toute saison.

                     Hylas
Le Soleil ne voit-il qu'une seule Maison ?
Sa cour se fait vieillir et rajeunir le Monde ;
Et la mienne toûjours en plaisirs est feconde.
Mais au sortir deja mon esprit arresté
Treuve sur ce voyage autre difficulté :
Où chercher Alexis, et cette fausse Astrée ?
Chryseide non plus dans une autre contrée ?

                     Adamas
N'ayant eu vos amours, qui changoient si souvent,
Que dans la fantasie, ou cherché que du vent,
Vous pourez en aymer encore les fantômes.

                     Corylas
Et devenir enfin amoureux des atômes.

                     Hylas
C'est, Berger ignorant, ce que tu n'entends pas :
Que vostre esprit m'oblige, et m'epargne de pas !
Je tiendray vos avis pour un second Oracle.

                     Periandre
Inconstant de nature.

                     Dorinde
  Et constant par miracle.

                     Hylas
Les Dieux et mon humeur me l'ordonnent ainsi ;
Amour en est content.

                     Stelle
  Et j'y consens aussi.

                     Hylas
Dittes, voyant mon cœur entre les mains d'une autre,
Que c'est un bien presté qui sera toûjours vostre ?

                     Stelle
Stelle meurt et revit dans un si doux transport.

                     Hylas
Ainsi les Dieux et moy sommes tombez d'accord.


                  FIN



Extraict du Privilege du Roy.


  Par Privilege du Roy donné à Paris le 28. jour de Mars 1635. signé FARDOIL, et scellé du grand sceau, il est permis à François Targa marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer, et mettre en vente un livre intitulé, L'Inconstance d'Hylas, Comedie-Pastorale, fait par Maistre Anthoine Mareschal, Advocat en nostre Cour de Parlement de Paris. Faisant defenses à tous Imprimeurs et Libraires, d'imprimer ou faire imprimer, vendre ny debiter ledit livre, sans le consentement dudit Targa, durant le temps de cinq ans, sur peine aux contrevenans de cinq cens livres d'amende, de tous despens, dommages et interests, et de confiscation desdits exemplaires, comme il est plus amplement contenu en l'original dudit Privilege.


Achevé d'imprimer le troisiesme jour de Juillet 1635.


Er[r]ata


Page 3. vers 12. lisez que. Pag. 4. v.9. lisez seroit-ce eux Pag. 5. v. 3. lisez orgüeïl. Pag. 10. v.5. lisez amitié. Pag. 112 v.7. lisez Marcilly.