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La Nouvelle Astrée (1712)


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Sommaire :




LA
NOUVELLE
ASTREE,
DEDIEE
A SON
ALTESSE ROYALE
MADAME.



A PARIS,



Chez NICOLAS PEPIE, ruë saint Jacques, au-dessus de la Fontaine S. Severin, au Grand S. Basile.




M. DCC. XII.



Avec Approbation et Privilege.



A
SON ALTESSE
ROYALE
MADAME.


MADAME,

  Le Manuscrit de la nouvelle Astrée m'étant tombé entre les mains, j'ose le mettre sous la protection de votre ALTESSE ROYALE ; elle ne dédaignera pas de jetter les yeux sur un EPISTRE
petit Ouvrage composé par une persone du beau sexe, qui a trouvé le moyen de le purger de tout ce qui pouroit offenser la pudeur la plus scrupuleuse. MADAME y verra partout la bonne morale suivie, le merite réccompensé, et la vertu couronnée. Elle y trouvera même ces exemples, qu'elle donne si souvent de générosité, de bonté, et de grandeur de courage, et je me flate qu'elle agréera le respectueux hommage que lui rend en cette occasion,

  MADAME,

  DE VOTRE ALTESSE ROYALE,

  Le tres-humble, tres-obéïssant,


  et tres-fidele serviteur, Pepié.

AVERTISSEMENT.

  Une Dame que la naissance et les biens de la fortune rendent moins recommandable que les qualitez personelles, m'a donné sans y penser, la premiere idée de ce petit Ouvrage : Elle avoit oüi dire, qu'une jeune persone, qui veut avoir de l'esprit, doit lire et relire le Roman d'Astrée, et cependant, malgré sa prévention et son courage, elle n'avoit jamais pu aller jusqu'à la fin du premier Volume. Les Episodes continuels, l'affectation d'une vaine science, dont elle ne s'imaginoit pas avoir grand besoin, l'étalage de la Doctrine profonde des Anciens Druides, les Poësies frequentes et froides, tout cela l'avoit assez rebutée, pour ne pas continuer une lecture qu'elle trouvoit ennuïeuse : mais en même temps la défiance de soi-même, qui accompagne d'ordinaire les bons esprits, lui faisoit croire que l'aprobation du Public devoit prévaloir à son sentiment particulier, et que l'Ouvrage ne laissoit pas d'être fort bon, quoiqu'il ne l'eut pas divertie. Elle me fit l'honneur de m'en parler en ce sens là, et je ne fus pas de l'avis de sa modestie. Persuadée que tout ce qui lui avoit déplû dans Astrée, devoit lui déplaire, je lui proposé d'en ôter tous les défauts qu'elle avoit sentis par un bon goût naturel, d'en faire un petit Ouvrage de galanterie champêtre, d'en adoucir certains endroits un peu libres, que la pudeur scrupuleuse de nôtre siecle ne sauroit souffrir dans les Livres, de le purger de Theologie, de Politique, de Medecine, de Poësie, d'en éloigner tous les personages inutiles, de n'y jamais perdre de vûë Astrée et Celadon, et d'éviter par-là l'écuëil de tous les longs Romans, où le Héros et l'Héroïne ne paroissent sur la Scene que rarement ; ce qui empêche, qu'on ne s'affectionne à la suite de leurs avantures ; leurs amis, et leurs amies, qu'on n'aime pas tant qu'eux, tenant ordinairement les trois quarts du Livre. Il a fallu de plus changer le stile, quoiqu'il eut beaucoup de force dans l'Original. Cent ans dans une Langue vivante, mettent tout hors de mode. J'ai pourtant conservé certains traits qu'on remarquera assez aux mots antiques, et encore mieux à la beauté des sentimens. Un homme de la condition de Monsieur d'Urfé, ne pouvoit en avoir que de fort nobles et de fort élevez.

  Voilà, mon cher Lecteur, ce qui a fait naître la petite Histoire d'Astrée et de Celadon. L'accüeil favorable que vous avez fait à quelques bagatelles qui me sont échapées, m'a enhardie à vous faire ce petit present. Il ne tiendra qu'à vous, de vous en attirer bien-tôt un autre.


APPROBATION


  J'ay lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, La nouvelle Astrée, et j'ai cru que le Public en verroit l'impression avec plaisir. Fait à Paris ce douziéme Mai mil sept cent douze.

  FONTENELLE.

LA NOUVELLE
ASTREE


LIVRE PREMIER.


  La nature avoit rendu le petit païs de Forêt, le plus délicieux des Gaules : les montagnes, les plaines, les bois et les ruisseaux y formoient une agréable diversité ; et quoique les bords du Lignon ne fussent pas si fameux que ceux du Tibre, les Bergers et les Bergeres, qui pouvoient s'y voir tous les jours, y vivoient contens, sans porter envie au reste de l'Univers : heureuse tranquillité, si l'amour ne l'avoit point troublée.

  Le Soleil n'étoit point encore levé, quand Celadon, le plus beau et le plus amoureux des Bergers, laissant le soin de son troupeau à la fidélité de ses chiens, vint s'assoir sur les bords du Lignon, pour y attendre la Bergere Astrée. Il n'y attendit pas long temps, l'amour et la jalousie l'avoient éveillée. Il vit d'abord Melampe son chien bien-aimé, qui lui vint faire cent carresses. Il vit aussi sa brebis favorite, mais qui ce jour-là n'avoit point de rubans à l'ordinaire ; Astrée avoit bien autre chose à l'esprit. Elle suivoit son troupeau d'un air si triste, et rêvant si profondément, qu'elle passa assez près de Celadon sans le voir. Il se flatta qu'elle l'alloit chercher, où il avoit accoûtumé d'aller presque tous les jours. Il la suivit, sans songer à un malheur qu'il n'avoit point merité, et la trouva appuyée contre un arbre, tellement attentive à ses pensées, qu'il étoit à ses pieds, sans qu'elle s'en fut apperçuë. Hò que si l'amoureux Celadon n'avoit point eu la confiance d'un cœur innocent, il eut bien-tôt connu à la tristesse de sa Bergere, qu'elle le croyoit inconstant. Mais il semble que la fortune pour le perdre, voulut le surprendre[.] Il s'approche avec les transports d'un Amant aimé : helas comment est-il reçû ? L'hyver le plus rude n'eut jamais tant de glaçons. Un accueil si peu ordinaire le déconcerte. Il repasse dans son esprit toutes les actions de sa vie, jusqu'à la moindre pensée : il entre en compte avec lui-même, s'examine à la rigueur, et ne trouve rien à se reprocher. Enfin son innocence lui redonnant la force, que la premiere surprise lui avoit ôtée ; Qu'ay-je donc fait ? lui dit-il, sans oser la regarder. Tu m'as trahie, repartit l'impatiente Bergere, et tu t'oses encore montrer ; va perfide, laisse-moi pleurer mes malheurs. Quel devint alors ce fidele Berger ? Celui qui a aimé le peut seul comprendre, si jamais tel reproche lui a été fait injustement. Celadon lui dit ; Astrée, est-ce pour m'éprouver, ou pour me désesperer ? A ces mots, la jalouse Bergere ne pouvant plus souffrir la vûë de ce qu'elle avoit tant aimé, Quoi malheureux, s'écria-t-elle, tu viens encore me persecuter, vas chercher ailleurs qui t'écoute, et si tu m'as jamais aimée, fais perfide que je ne te voie jamais. Elle le quitta brusquement, en achevant ces terribles paroles. Celadon voulut la retenir par sa robe ; un ruban de sa manche lui demeura à la main. Alors n'écoutant plus que son désespoir ; Hé bien, cruelle, s'écria-t-il, vous serez contente, et vous ne me verrez jamais. A peine eut-il fini ces mots, qu'il se précipita dans le Lignon.

  Cette petite riviere étoit alors un torrent assez profond, les néges s'étoient fonduës dans les montagnes ; et le pauvre Berger, qui vouloit mourir, eut bien-tôt perdu connoissance, et fut emporté par le fil de l'eau, sans qu'il fît le moindre effort pour sauver sa vie. Mais Astrée qui n'étoit pas encore loin, étant accouruë au bruit que fit Celadon en tombant dans la riviere, fut si surprise de son désespoir, qu'elle s'évanoüit, et tomba elle même dans l'eau, dont la fraîcheur lui rendit bien-tôt la connoissance. Des Bergers la secoururent, ses habits l'avoient un peu soûtenuë. Ils la porterent dans la cabane la plus prochaine ; c'étoit celle de Philis sa cousine et sa bonne amie. Licidas frere de Celadon étoit alors avec Philis, qu'il aimoit aussi tendrement, qu'il en étoit aimé. Astrée étoit si abbatuë et si étonnée de tout ce qui lui venoit d'arriver, qu'elle reçut avec indifférence, tous les secours qu'on lui donna. Elle ouvrit enfin les yeux ; sa douleur augmenta en voyant le frere de Celadon. Elle eut pourtant assez de force pour lui dire, que son frere s'étoit noyé en la voulant secourir. Licidas courut aussi-tôt sur le bord du Lignon, pour voir au moins le lieu malheureux ; mais quelque recherche qu'il pût faire, il ne trouva rien. Celadon avoit été jetté de l'autre côté de la riviere, sans connoissance ; lorsque trois Nimphes qui se promenoient sur le bord de l'eau, arriverent heureusement pour lui sauver la vie. Son corps dégoûtoit de tous côtez, et étoit encore à moitié dans l'eau, le ventre enflé, la bouche entr'ouverte ; les Nimphes le prirent pour un homme mort. Leonide la plus charitable, s'approcha de lui, et le retira tout-à-fait de la riviere. Ce mouvement lui fit rejetter l'eau qu'il avoit avalée ; et il la rejetta en si grande abondance, que la Nimphe lui trouvant encore de la chaleur, crut qu'on lui pourroit peut être sauver la vie. Galathée, qui étoit la Nimphe principale, s'empressa aussi pour le secourir, et regardant la troisiéme Nimphe qui demeuroit les bras croisez : Silvie, lui dit-elle, que ne venez-vous nous aider. Ah, Madame, répondit la Nimphe, la surprise ôte la force, je reconnois ce Berger, il merite bien vos soins. Il paroissoit fort soulagé, et commençoit à respirer, sans toutefois ouvrir les yeux, ni revenir entierement. Alors Galathée aidée de ses deux Compagnes, le porta dans son chariot, que le petit Meril gardoit à quelque pas de là, et reprit le chemin du Château d'Issoure, où elle rentra par la porte des Jardins. Il lui vint à l'esprit que ce Berger, dont la beauté, malgré le triste état où il étoit, l'avoit frapée à la premiere vûë, pouvoit bien être celui, qui selon la prédiction d'un savant Druide, devoit faire tout le bonheur de sa vie. La Nimphe avoit eu une passion violente, pour un Chevalier nommé Lindamor. Elle en étoit tendrement aimée ; et pour la meriter encore davantage, il étoit allé acquerir de la gloire dans l'armée du Roi des Francs. Il étoit parti sans craindre les assiduitez de Polemas. C'étoit un Rival assez dangereux, qui avoit beaucoup de crédit auprés d'Amasis mere de Galathée, et Nimphe souveraine du Païs, et qui se flatoit que ses artifices lui tiendroient lieu de merite. Celadon pàle et défiguré, et presque entre les bras de la mort, chassa et Lindamor et Polemas du cœur de Galathée, qui n'eut des yeux que pour lui. Elle oublia dans ce moment, que ces deux vaillans Chevaliers la servoient depuis plusieurs années ; et sans faire la moindre atention au merite des absens, elle se livra toute entiere à son imagination presente.

  Cependant Astrée ayant repris ses esprits, alla comme les autres, chercher des nouvelles de son malheur. Licidas la rencontra ; Pleurons ensemble, lui dit-il, si j'ai perdu mon Frere, vous avez perdu votre Amant. Astrée ne lui répondit point. Malheureux Celadon, s'écria t-il, est-ce ainsi qu'on se souvient de toi. « Quoi Astrée, Celadon ne vous coûte pas une larme, et vous n'êtes non plus émûë, que si vous ne l'aviez point connu. » Sa mort, lui dit-elle, m'afflige beaucoup, il avoit du merite, mais, Licidas, qu'il sçavoit peu comme on aime. « Ingrate Bergere, je ne demande plus la cause de la mort de mon frere ; votre jalousie l'a désesperé et l'a fait mourir. Quoi donc, le courroux d'un Pere, l'inimitié de ses parens, une longue absence, n'ont pû rompre les chaînes qui l'attachoient à vous, et vous avez pû croire… Ouy, Berger, j'ai cru, j'ai vû. « J'ai ouy cet Amant si fidele, conter ses peines à sa chere Aminte. Bergere, ne lui aviez-vous pas ordonné de feindre d'en aimer une autre ? Aimez-moi toûjours en secret, lui disiez-vous ; et pour les soûpirs qui ne viendront point de votre cœur, je les abandonne à la moindre de nos Bergeres, et veux bien pour notre repos, en faire un sacrifice à la haine de nos parens. Astrée, écoutez-moi, mon frere est mort, je ne parle plus pour lui, mais pour la seule verité ; il vous aimoit, et n'aimoit que vous. »

  Astrée ne répondoit point, les paroles de Licidas la mettoient hors d'elle-même. Dans ce moment-là les Bergers qui étoient allé chercher des nouvelles de Celadon, revinrent de tous côtez, et ne rapporterent que son chapeau ; Astrée à la vûë de ce chapeau, se ressouvenant d'une invention, que l'amour leur avoit fait trouver dans le commencement de leur connoissance, fit signe à Philis de le prendre. Ils s'étoient avisez autrefois, ne pouvant se parler librement, de se donner des lettres dans la doublure de ce chapeau, qu'ils se jettoient l'un à l'autre, en jouant à de petits jeux. Tout le monde se mit alors sur les louanges du pauvre Berger ; celle qui en sentoit le plus, en disoit le moins ; mais enfin lasse de cette contrainte, Astrée pria tout bas Philis de ne la point suivre, afin que les autres en fissent de même ; et lui prenant le chapeau de Celadon, elle s'en alla seule rêver à son malheur. La solitude est toûjours le premier appareil de la douleur : tantôt sur le témoignage de Licidas, elle croyoit son Berger innocent ; son cœur, sa beauté, la bonne opinion d'elle-même, qui est si naturelle, lui disoient sans cesse, qu'on ne pouvoit point lui être infidele : et puis se souvenant des discours que Celadon tenoit à la Bergere Aminte, elle ne vouloit plus douter de son inconstance. Ces diverses pensées la conduisirent jusques dans le bois ; où se voyant seule, elle tourna et retourna le chapeau de Celadon, et trouva dans la doublure le billet suivant.


CELADON A ASTREE.


  « Finissez mes peines, ma Bergere, il est temps que vous me permettiez d'être Celadon, ayant si long-temps, et avec tant de peine, representé auprès des autres Bergeres, un personage qui m'est si contraire. »

  Hô, que terribles furent ces paroles qui la firent ressouvenir du commandement qu'elle avoit fait à Celadon, et de la résolution qu'ils avoient prise ensemble, de cacher leur intelligence par cette dissimulation. Mais, ô Dieux ! quels sont les enchantements de l'amour ; elle étoit au désespoir de la mort de son Amant ; et toutefois elle sentoit une secrette joïe, en reconnoissant qu'il lui avoit été fidele. Cette consolation passagere ne dura pas ; l'amour propre l'avoit fait naître ; et dès que tant de preuves eurent dissipé les nuages de sa jalousie, toutes ces considérations se joignirent ensemble, pour avoir plus de force à l'affliger.

  Pendant qu'Astrée pleuroit Celadon, ce Berger étoit dans le Château d'Issoure, entre les bras des trois belles Nimphes, qui n'épargnoient rien pour le soulager. Mais quoi qu'elles pussent faire, il demeura le reste du jour et une partie de la nuit, sans reprendre ses esprits. Enfin le repos et les remedes lui ayant redonné des forces, il ouvrit les yeux, et fut dans le dernier étonnement. Si je vis, « disoit-il en lui-même, comment est-il possible que la cruauté d'Astrée ne m'ait pas fait mourir ; et si je ne suis plus au nombre des vivans, qu'est-ce que tu viens chercher, ô amour, dans les horreurs de la mort ? » Avec mille semblables imaginations, ce Berger se rendormit d'un si profond sommeil, que les Nimphes étant venuës voir comment il se portoit, et le trouvant endormi, ouvrirent les fenêtres de sa chambre, sans qu'il s'éveillât, et s'assirent autour de son lit, pour le contempler à leur aise. Que ce Berger est changé depuis hier, dit Galathée, et qu'en peu de temps la couleur lui est revenuë, notre peine est bien employée, puisque nous lui avons sauvé la vie[.] Madame, répondit Silvie, « ce Berger est des meilleures maisons de la contrée ; il est fils d'Alcippe et d'Amarillis. Je le vis à une Fête qui se celebroit sur les bords du Lignon. Je me souviens même que de tous les Bergers, il n'y eut que lui et Silvandre qui m'osassent approcher, et je crus voir dans leurs discours et dans leurs manieres, quelque chose au dessus de la houlette. » Tant que Silvie parla, Galathée eut toûjours les yeux sur Celadon. Sa beauté qui revenoit à vûë d'œil avec sa vie, lui fit croire fort aisément toutes les loüanges que Silvie lui donnoit. Et d'ailleurs le Druide Climante, lui ayant predit que celui qu'elle trouveroit à l'endroit où elle avoit trouvé Celadon, feroit tout le bonheur de sa vie : elle ne crut pas pouvoir résister à sa destinée, et s'abandonna toute entiere à sa nouvelle passion. Mais voyant qu'il ne s'éveilloit point, elle décendit dans ses jardins avec sa chere Leonide. N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que Climante vit dans l'avenir ? « Il est vrai, Madame, qu'il vous fit voir dans le miroir enchanté, le lieu où vous avez trouvé ce Berger ; mais, Madame, ses paroles étoient si ambiguës, que j'ai peine à croire qu'il s'entendit lui-même. Leonide, je ne l'entens que trop bien : celui que je dois trouver sur le bord du Lignon, doit faire un jour ma felicité ; je dois l'aimer la premiere, puisque je l'ai vû la premiere ; et je l'avouë à ma honte, je sens que j'ai déja commencé. Hà, Madame, ce n'est qu'un Berger. Leonide, tous les hommes n'ont qu'une même origine, et l'on ne devroit les distinguer que par leur vertu. Mais enfin, Madame, vous si grande Nimphe, qui devez après Amasis gouverner ces belles contrées, pouvez-vous jetter les yeux sur un simple Berger. Enone se fit Bergere pour Pâris. Madame, ce Berger étoit fils de Roi. Hé bien, reprit Galathée, si c'est un crime, pourquoi les Dieux me le conseillent-ils par la bouche de leur Druide ? Hé, Madame, que deviendra Lindamor ? Il se consolera, Leonide. Il en mourra, Madame. Leonide, j'en serai fâchée, je me souviens encore de son amour, et de sa fidelité ; mais enfin je ne veux point me sacrifier à son bonheur, et j'aime mieux accomplir l'oracle. »

  Celadon s'étoit éveillé, et se voyant dans une chambre magnifique, il ne pouvoit deviner quelle avanture étoit la sienne. Le Soleil donnoit dans son lit, et ses yeux encore foibles étoient ébloüis de la lumiere. Il se ressouvenoit fort bien de sa chute dans le Lignon ; il avoit vû la mort presente, et se trouvant dans une chambre toute resplendissante d'or et de peintures, il s'imagina que l'Amour l'avoit transporté dans un lieu si brillant, pour récompenser sa fidelité. Il étoit dans cette pensée, lorsque Galathée, accompagnée des deux autres Nimphes rentra dans la chambre. Elles étoient suivies du petit Meril, dont la petite taille, l'enfance et la beauté, lui firent juger que c'étoit l'amour qui accompagnoit les trois Graces. Une si noble compagnie ne l'étonna point ; et quand les Nimphes furent autour de son lit, il leur demanda avec une hardiesse respectueuse, où il étoit, et ce qu'il pouvoit faire pour les servir. Celadon lui dit Galathée, « nous vous avons sauvé la vie, nous voulons vous la conserver ; songez seulement que vous êtes en un lieu où vous avez tout pouvoir[.] Alors Silvie s'avança ; Hé quoi, Celadon, lui dit-elle, vous ne me reconnoissez pas ? « Vous ne vous resouvenez pas que la Nimphe Silvie, et deux de ses Compagnes, assisterent dans vôtre Hameau à la derniere Fête de Venus ; que vous reçûtes de ma main pour le prix de la course, un chapeau de fleurs, que vous mîtes sur la tête de la Bergere Astrée ? » Voyez, Celadon si je ne vous connois pas bien ? Il est vrai, reprit le Berger, « que le jour de Venus les prix furent donnez par les Nimphes de la Princesse Galathée ; mais en verité, belle Nimphe, un Berger est si peu accoûtumé à voir les beautez de la Cour, et cela l'ébloüit si fort, qu'il ne faut pas s'étonner, s'il en perd aisément la memoire. Celadon, interrompit Galathée, vous vous y accoûtumerez, et puisque les destins vous ont emmené parmi nous, je veux vous apprendre qui nous sommes. »

  Sachez donc, gentil Berger, qu'à la naissance du monde, ce Païs qu'on nomme maintenant Forest, étoit couvert de grands abîmes d'eau, et que les habitans demeuroient sur le haut des Montagnes. Les Châteaux de Monverdun, d'Issoure, et de Marsilly en font foi, et l'on y voit encore sur le rocher de gros anneaux de fer, pour y attacher les bateaux, n'y ayant pas apparence qu'ils pussent servir à autre chose : mais il y a plusieurs siecles qu'un Etranger qui conquit les Gaules, fit couper quelques montagnes, par où les eaux s'écoulerent, et l'on vit et l'on peupla nôtre Plaine, la plus fertile qu'il y ait au monde. Ce Conquerant y fit bâtir une Ville, qu'il nomma Forum, c'est presentement Feurs, qui a donné le nom au païs de Forest. Amasis ma Mere en est la Nimphe souveraine, par une suite non interrompuë de Nimphes de la même famille depuis un temps immemorial, sans que les hommes ayent jamais eu part à la souveraineté. Les Nimphes n'ont pas laissé de se marier ; leurs fils ne leur ont jamais succedé, et se sont contentez d'être au nombre des Chevaliers. Mon frere Clidamant, qui a tout le merite des plus grands Princes, ne me disputera rien, et se contentera d'être le premier de ma Cour, aprés que les Dieux auront disposé de la Nimphe Amasis ma Mere. Les Historiens sont assez embarassez à trouver l'origine de notre Empire. Les uns disent que la Déesse Diane après avoir chassé long-temps avec plaisir dans ces contrées, y voulut laisser des marques éternelles de son amour, en y établissant un Gouvernement de femmes, qu'elle a toûjours protegées dans les révolutions des Gaules ; et les autres veulent qu'Amasis ma Mere, soit venuë en droite ligne de la Princesse Galathée, qui épousa Hercule, et qui donna le nom aux Gaules. Quoi qu'il en soit, nous vivons ici en repos, sans nous mêler des guerres de nos voisins, qui nous ont toûjours respectées. Les combats de nos jeunes Chevaliers, ne sont que de galanterie, et notre Cour est assez belle, pour y donner du plaisir aux jeunes Gens, et des honneurs aux Vieillards.

  Alors Celadon s'humiliant devant Galathée ; Je ne puis assez m'étonner, lui dit-il, de me voir entre tant de grandes Nimphes ; moi qui ne suis qu'un Berger. Nous aimons la vertu, reprit Galathée, « où nous la trouvons, et si vous êtes presentement parmi nous sachez, Celadon, que ce n'est pas sans un grand mystere de nos Dieux, soit qu'ils ne veuillent plus que vous erriez dans nos Forêts ; ou que leur intention soit, en vous faisant plus grand que vous n'êtes, de rendre heureuse une Nimphe qui vous aime. » Madame, lui répondit le Berger, qui ne comprit pas alors le sens de ces paroles ; « Je ne souhaite la santé, que pour être en état de vous rendre quelque petit service, et pour retourner dans nos bois, que nous avons fait serment de n'abandonner qu'avec la vie. Celadon, reprit la Nimphe, je veux que vous nous apreniez ce que c'est que ce serment que font vos Bergers ; et puisque vous nous connoissez, il est juste que nous vous connoissions à notre tour ; mais ce sera pour une autre fois ; vous avez besoin de repos, et je vous laisse le petit Meril, qui ne vous quittera pas ; il a de l'esprit au-dessus de son âge, vous pouvez lui demander tout ce qui vous sera nécessaire, il ne manquera à rien. »

  Le lendemain les Nimphes revinrent voir Celadon, qu'elles trouverent en assez bonne santé, les forces lui revenoient de moment à autre Il comprit à la premiere parole l'impatience qu'elles avoient de le connoître, et pour les satisfaire, il dit, « il y a bien long-temps que plusieurs familles des Gaules, lasses du monde et de la Cour, résolurent d'un commun accord de se défaire de l'ambition, qu'ils regardoient comme la source de leurs peines, et de vivre dans les bois, sous le simple habit de Berger. » Ils s'assemblerent dans la Plaine de Montverdun, établirent la forme de leur gouvernement, et jurerent aux Dieux de garder leurs troupeaux dans l'innocence du premier âge ; et comme ce n'étoit ni la misere, ni l'envie de mortifier leurs sens, qui leur avoit fait embrasser ce genre de vie, ils ne song[e]oient qu'à la vie douce, et ne se refusoient point les plaisirs innocens. Leurs habits dans leur simplicité étoient fort propres, les Bergeres ne négligeoient point les ajustemens convenables, la garde de leurs troupeaux n'étoit qu'un amusement, et l'amour ne laissoit pas de trouver de l'occupation parmi elles. Alcippe, mon pere, quoi qu'élevé dans la modestie de son état, ne pouvoit soufrir la vie champêtre. Jeune enfant, il montroit déja où son inclination le portoit : il faisoit des assemblées des autres enfans, leur donnoit des arcs et des frondes, et méprisoit les avis des plus sages de nos Bergers, qui jugeoient par ses actions, qu'il pourroit bien un jour troubler la tranquillité du Païs. A quinze ans il devint amoureux de la Bergere Amarillis ; et comme il étoit assez persuadé de son propre merite, il ne fut pas long-temps sans lui declarer sa passion. Il étoit bien fait, Amarillis étoit belle, ils étoient jeunes et se voïoient tous les jours. Mais le pere d'Amarillis craignant l'humeur d'Alcippe, écoutoit plus favorablement les propositions d'Alcée, riche Berger, qui lui demandoit sa fille en mariage. Toutefois voïant Amarillis plus portée pour Alcippe, il ne voulut pas la contraindre, et se contenta de l'envoïer chez une de ses parentes nommée Artemis ; croïant que l'absence éteindroit bien-tôt l'ardeur de ces jeunes Amans. Le contraire arriva, Alcippe et Amarillis se virent en secret ; les cœurs haïssent la contrainte ; ils se promirent une éternelle fidelité. En ce temps-là la Nimphe mere d'Amasis, étant allée prendre place parmi les Dieux, Amasis faisoit preparer toutes choses pour son couronnement dans la ville de Marsilly. Mon pere jeune et curieux obtint la permission d'y aller. Il étoit alors dans sa seiziéme année, la taille belle, les cheveux blonds, tel enfin qu'il faut être pour inspirer une passion. Il étoit venu à Marsilly sous la conduite de Cleante vieux Berger ami de son pere. Il s'amusa au commencement à voir les fêtes publiques, les tournois, les combats à la barriere ; mais enfin, las de n'être que spectateur, il fit voir à Cleante une telle aversion pour la vie champêtre, et une si noble impatience de se distinguer parmi les Chevaliers, que ce Berger lui acheta des habits, des armes et des chevaux : il se fit bien-tôt connoître, et dans toutes les fêtes, ou ne parla plus que de sa bonne mine, de son adresse et de son courage.

  Un jour qu'Alcippe assistoit dans le Temple aux Sacrifices qui se faisoient pour Amasis, une Vieille se vint mettre auprès de lui, et l'aïant appellé par son nom, sans tourner les yeux de son côté, Alcippe, lui dit-elle, si vous voulez etre heureux, trouvez-vous à l'entrée de la nuit dans le carrefour de Pallas. Mon Pere étant allé au rendez-vous, y trouva la Vieille : Que vous étes heureux, lui dit-elle, la plus belle Dame de la Cour vous aime plus qu'elle-méme ; elle vous attend dans son Palais, et je vais vous y mener, pourvû que vous ne me demandiez point son nom, et que je vous bande les yeux. Je serai discret, dit Alcippe, mais je ne veux point aller à l'aveugle dans des lieux que je ne connois pas. Jeune homme, lui dit la Vieille, il ne faut pas étre si prudent à ton âge, abandonne-toi à l'amour, si tu veux qu'il t'accorde ses faveurs. Et voïant que ses raisons ne le persuadoient pas : Que maudite soit la mere, s'écria la Vieille, qui te fit si beau et si timide, et qu'il est bien vrai que tu ressemble à une femme par le cœur aussi-bien que par le visage. Alcippe se mit à rire au discours de la Vieille, et comme il ne se sentoit point d'ennemis, et qu'il mou[r]oit d'envie de voir à quoi aboutiroit cette avanture, il se laissa bander les yeux, et suivit la Vieille où elle voulut le mener. Je serois trop long, Madame, si je vous racontois tout ce qui lui arriva cette nuit. Il se trouva après bien des détours dans un lieu où l'on lui débanda les yeux ; il ne vit aucune lumiere, et dans une obscurité bien heureuse, il fit connoissance avec la Dame, eût avec elle une assez longue conversation, et sans entendre le son de sa voix, il ne laissa pas de juger qu'elle étoit jeune et belle. On le reconduisit avant le jour avec les mêmes précautions

  Alcipe mena quelque temps dans le silence une avanture si extraordinaire ; mais enfin à force de chercher, il découvrit son inconnuë. Le même soir il la pressa de se faire connoître, et la trouvant inflexible, il lui dit qu'il la connoissoit. La Dame s'emporta fort, et depuis ce jour-là ne voulut plus le voir en particulier. Il en fut bien-tôt consolé, par les plaisirs de l'ambition et de la guerre. Il alla servir dans l'armée de Gondiok Roi des Bourguignons. Il passa dans la grande Bretagne, chez le grand Roi Artus, et par-tout sa réputation le fit bien-tôt reconnoître. Enfin il se donna à l'Empereur Grec, qui le fit General de ses Galeres. Tous ces honneurs, toute la gloire des armes, n'avoient pû lui faire oublier son Païs ; il songeoit à toutes les heures du jour, aux charmes de son Amarillis ; il se la figuroit plus belle et plus fidelle que jamais. Il mouroit d'envie de retourner dans son hameau ; la fortune lui en fournit une belle occasion.

  Le grand Artus avoit institué depuis quelques années, les Chevaliers de la Table-Ronde, jeunes hommes qui devoient aller par le monde chercher les grandes avantures. Les Visigots d'Espagne à leur imitation firent des Chevaliers Errans, qui remplissoient toute l'Europe du bruit de leur force et de leur adresse. Un de ces Visigots étant venu à la Cour d'Amasis, ba[t]tit plusieurs Chevaliers ausquels il coupoit la tête, pour en faire, disoit-il, un sacrifice à sa maîtresse. Un oncle d'Amarillis, qui avoit quitté la houlette aussi-bien que mon pere, perdit la vie par les mains de ce Barbare. Amarillis qui l'aimoit fort, en fut extrêmement affligée. Elle avoit toûjours conservé un commerce secret avec Alcippe. Il fut bien-tôt instruit du malheur qui étoit arrivé ; et dans le moment il partit de Constantinople, resolu de mourir ou de vanger son Païs et sa Bergere. Les Dieux l'assisterent dans son entreprise. Il retrouva le Visigot, qui étoit revenu une seconde fois à Marsilly, après avoir parcouru toutes les Provinces voisines. Leur combat se fit en presence d'Amasis, et le Visigot fut vaincu. Une action si glorieuse, fit rentrer mon pere dans les bonnes graces de la Nimphe, qui l'éleva aux plus grandes Charges de son Etat. Mais admirez l'inconstance des hommes ; son ambition contentée, lui redonna le goût de la solitude. Il quitta ses Charges, il reprit la houlette avec plaisir, il retrouvoit Amarillis. Le Berger Alcé lui avoit rendu de grands devoirs, elle l'avoit méprisé. Alcippe par ses services gagna enfin les parens de sa Bergere, et ils furent unis pour toute la vie. Alcé tâcha de se consoler en épousant Hippolite dont il eut Astrée. Mais ses premieres Amours l'empêcherent d'aimer mon Pere, et nos deux familles ont toûjours été ennemies. Celadon aïant achevé son récit, les Nimphes le quitterent, et Galathée rentra dans son apartement, fort contente d'avoir apris la noblesse de son Berger.

  Dès que les Nimphes se furent retirées, Celadon s'abandonna à ses pensées. Tantôt il se figuroit Astrée les yeux étincelans de colere, le condamnant avec empire à un éternel bannissement, et pour lors il souhaittoit la mort, comme le seul moïen de lui obéir. Tantôt il se la figuroit belle, passionnée, le préférant à tous ses Rivaux, méprisant pour l'amour de lui les ordres et la haine de ses parens. Son bonheur passé redoubloit ses peines présentes ; mais s'étant souvenu que quand il s'étoit jetté dans l'eau, il avoit sur lui des Lettres de sa Bergere ; il apella le petit Meril, que Galathée laissoit toûjours auprès de lui, et lui demanda avec empressement, s'il n'avoit rien trouvé dans ses habits. Meril lui aïant dit que non ; , dit le pauvre Berger, il faut mourir ; et s'étant tourné de l'autre côté du lit, il se mit à se plaindre d'une maniere si douloureuse, que le petit Meril attendri, lui dit de se consoler ; que si ce n'étoit que des lettres dont il regretoit la perte, la Nimphe Galathée les avoit en sa possession. O Dieux s'écria le Berger, la Nimphe les a vûës, que deviendrai-je ?

  Galathée avoit effectivement pris les lettres qu'on avoit trouvées dans les poches de Celadon, et s'étoit enfermée avec Silvie, pour les lire à loisir. Voïons, disoit-elle, si ce Berger n'est point amoureux, peut-être que ces lettres nous en apprendront quelque chose. La premiere Lettre étoit telle.


ASTREE A CELADON.


  Qu'est-ce que vous entreprenez, Celadon, vous voulez m'aimer, et vous avez bien la mine de vouloir que je vous aime ? Croïez-moi, c'est tenter l'impossible. Je suis fiere, il faudra servir, soufrir, et n'avoir des yeux que pour moi. Je suis jalouse, difficile à gagner, facile à perdre, on m'offense aisément, je ne pardonne jamais, le moindre doute est pour moi une assurance. Je prétendrai que mes volontez fassent vos destinées, mes opinions vos raisons, mes commandemens vos loix les plus inviolables. Voilà, Berger, quelle je suis, et quelle je serai toûjours ; reglez vous là-dessus, et puisque vous me connoissez presentement, ne vous plaignez jamais de moi.

  Hé bien, dit Galathée, Celadon n'est-il pas amoureux ? « Madame, reprit Silvie, il est trop honnête homme pour ne pas aimer. J'ai oüi dire à ma mere, que l'Amant qui veut être aimé, doit songer à se rendre aimable, et c'est cela même qui rend honnête homme. » Galathée qui ne l'écoutoit pas, lui donna une lettre un peu moüillée pour la secher, et cependant elle en prit une autre, et y lut ces paroles.

ASTREE A CELADON


  Vous ne voulez pas croire que je vous aime, et vous voulez que je croïe que vous m'aimez ; si je ne vous aime point, Celadon, que vous importe que je croïe que vous m'aimez ? afin peut-être que cette pensée m'oblige à vous aimer à mon tour. A peine (mon Berger) le pourra cette foible consideration, si votre merite et vos services ne l'ont pû encore. Or, voïez en quel état sont vos affaires. Je ne veux pas seulement que vous sachiez que je croi que vous m'aimez ; mais je veux de plus que vous soïez assuré que je vous aime. Pour cela, Celadon, je méprise les volontez de ceux à qui je dois toutes choses ; jugez par-là de mon amitié, et ne soïez plus incredule.

  Helas ! Silvie, dit Galathée, il aime et il est aimé. Mais voïons la lettre que tu viens de secher.


ASTREE A CELADON.


  Licidas a dit à Philis, que vous étiez aujourd'hui de mauvaise humeur. En suis-je cause, ou vous ? Si c'est moi, vous avez tort, Celadon, je vous aime, et je veux que vous m'aimiez. Ne m'avez-vous pas juré mille fois qu'il ne vous faloit que cela pour être content ? Et si c'est vous qui causez vous-même votre chagrin ; avez-vous oublié, mon Berger, qu'en me donnant votre cœur, vous m'avez tout donné. Pourquoi donc osez-vous disposer sans moi, d'une chose qui ne vous appartient plus. Que je sache au plûtôt le sujet de votre mauvaise humeur, je verrai si je dois vous donner la permission de vous affliger, et en attendant je vous le défens.

  Avec quel empire, dit Galathée, cette Bergere traite son Berger. Madame, répondit Silvie, « cette Astrée est la plus belle et la plus vertueuse de nos Bergeres, la fierté lui sied bien. » Pendant que la Nimphe lisoit avec chagrin les lettres d'Astrée à Celadon ; ce Berger sans songer au petit Meril qui ne l'abandonnoit jamais, s'écria avec transport : Helas ! belle Astrée, « le banissement devoit-il être la récompense de mes services ? Si vous ne m'aimiez plus, falloit-il m'accuser de perfidie, pour excuser votre inconstance ; et si je vous ai véritablement offensée, que ne m'aprenez-vous mon crime ? »

  Le petit Meril, qui avoit bien de l'esprit, raporta fidelement toutes ces paroles à l'amoureuse Galathée, et lui dit, qu'aïant vû le Berger au désespoir de la perte de ses papiers, il lui avoit avoüé pour le consoler, qu'elle les avoit trouvez dans ses habits. Il lui conta les regrets de Celadon. La Nimphe reprit un peu d'esperance au discours du petit Meril. La cruauté et les mépris d'Astrée sembloient lui ouvrir le chemin à ce qu'elle desiroit : Ecoliere d'Amour, qui ne savoit pas qu'Amour ne meurt jamais en un cœur genereux, que la racine n'en soit entierement arrachée. Dans cette pensée elle écrivit un billet, et le mit avec les lettres d'Astrée. Tiens, dit-elle, Meril, rends toutes ces lettres à Celadon, et lui dis, qu'il ne tiendra pas à moi qu'il ne soit bien-tôt consolé. Et puis s'étant enfermée avec Leonide, qu'elle croïoit plus discrete que Silvie, parce qu'elle étoit un peu plus âgée ; elle lui raconta tout ce qu'elle savoit des amours d'Astrée et de Celadon : Cependant, s'écria-t-elle, je l'aime, ce Berger, et j'en veux être aimée. Madame, lui dit Leonide, « que ne ferois-je point pour que vous fussiez contente, mais puis qu'il a donné son cœur, que lui demandez-vous ? Il le reprendra, ce cœur qu'Astrée méprise, et que je lui demande. Hà, Madame, que vous seriez heureuse, si vous les abandonniez à leurs amours rustiques ; songez qui vous êtes, et ne regardez un Berger que pour... Taisez-vous Nimphe, reprit l'impatiente Galathée ; ne me tenez jamais de pareils discours, j'aime un Berger, ainsi le veut ma destinée. Leonide connut à ces paroles qu'elle en avoit trop dit : Aussi, dit M. d'Urfé, n'y a-t-il rien qui touche plus vivement, qu'opposer l'honneur à l'amour : car toutes les raisons d'amour peuvent bien être vaincuës, et l'amour toutefois demeure toûjours en la volonté le plus fort. Je ne vous en parlerai plus Madame, dit Leonide ; mais que prêtendez-vous faire ? le garder dans ce Château, jusqu'à ce qu'il m'aime ; la Fortune et l'Amour auront soin du reste.

  Le petit Meril remit les Lettres d'Astrée entre les mains de Celadon, il les baisa avec transport, et les compta pour voir si tout y étoit ; il en savoit bien le nombre, mais il trouva ce billet d'une main inconnuë.

  « Celadon, une Princesse vous aime, Astrée vous méprise ; le Ciel ne veut pas qu'une Bergere possede ce qu'une Nimphe desire ; reconnoissez votre bonheur, et ne le refusez pas. »

  Quoique ce billet ne fut point signé, le Berger vit bien qu'il venoit de Galathée, et dès lors il s'attendit aux persécutions d'un amour qu'il ne vouloit pas écouter.

  Celadon commençoit à reprendre ses forces, et à se promener dans les jardins du Château. Il étoit obsedé de Galathée, et n'avoit de consolation que lors qu'il entretenoit en particulier, ou Leonide, ou Silvie. Ces deux Nimphes lui témoignoient beaucoup d'amitié, mais d'une maniere fort differente. Leonide n'avoit pû resister aux charmes du Berger ; elle l'aimoit, et eut bien voulu en être aimée : les empressemens de Galathée lui faisoient de la peine, et comme elle s'étoit aperçûë qu'ils n'étoient pas bien reçûs, elle se laissoit aller à quelque legere esperance. Silvie au contraire ne mettoit point de passion dans son amitié, et ne vouloit faire qu'un ami. Ainsi ces trois Nimphes étoient en garde l'une contre l'autre, et quoi qu'elles parussent dans une intelligence parfaite, elles ne se disoient jamais ce qu'elles pensoient véritablement. Celadon avoit prié Leonide plus d'une fois, de demander son congé, et n'avoit pû l'obtenir. Il vit clairement qu'il étoit dans une honnête prison. Cette pensée lui donna tant de chagrin, qu'il tomba malade, et fut plus en danger qu'auparavant. Il s'étoit flatté qu'il reverroit bien-tôt la divine Astrée, quoique l'Arrêt de son bannissement lui parût un grand obstacle. Il pensoit quelquesfois qu'elle avoit pardonné à son ombre, et s'imaginoit que sa mort lui avoit peut-être coûté quelques larmes. Son mal augmentoit, il étoit dans la derniere foiblesse ; il s'étoit évanouï plusieurs fois, et les trois Nimphes étoient fort embarrassées à lui donner du secours. Galathée résolut enfin d'envoïer chercher le Druide Adamas, qui étoit fort savant dans la conoissance des simples, et de se confier en lui. Il étoit oncle de Leonide, qui partit sur le champ pour l'aller chercher à Marsilly ; mais comme Celadon se trouva beaucoup mieux dès le même soir, Galathée fit partir en diligence la Nimphe Silvie, pour contremander le Druide, dont la présence eut été incommode, dès qu'elle n'étoit pas nécessaire.


LA NOUVELLE
ASTREE




LIVRE SECOND.


  Pandant que les choses se passoient ainsi dans le Château d'Issoure, tout étoit en pleurs dans la Cabane d'Astrée ; son pere Alcé et sa mere Hippolite étoient morts en quatre jours : mais quoique la Bergere fut de bon naturel, elle fut moins touchée qu'elle ne l'auroit été dans un autre temps. La douleur qu'elle avoit de la mort de Celadon, ne lui permettoit pas d'être sensible à autre chose. Philis et Diane ne la quittoient point. Ces deux Bergeres ses bonnes amies, ignoroient une partie de ses avantures ; Astrée n'avoit jamais dit son secret qu'au cœur de Celadon. Elles la presserent extrêmement de leur aprendre jusqu'aux moindres particularitez de sa vie ; persuadées qu'en leur parlant souvent de ce qu'elle avoit tant aimé, elle soulageroit sa douleur ; elle s'y resolut enfin, et le fit en ces termes.


HISTOIRE D'ASTREE


  Celadon m'aimoit, helas ! je l'avoüerai sans rougir, j'aimois Celadon ; la haine de nos parens avoit fait naître nôtre amitié ; nous nous aimions presque avant que de nous connoître, et parce qu'il nous étoit defendu de nous voir, nous mourrions d'envie d'être ensemble. A notre premiere entrevûë Celadon avoit quinze ans, j'en avois douze. Ce fut à une danse, où ce jeune Berger s'étant approché de moi, je sentis des mouvemens qui m'étoient inconnus. Il me dit tout bas avec la confiance d'un enfant, qu'il vouloit m'aimer ; je le crus pourtant, et depuis ce jour-là, quoiqu'il ait été assez long-temps sans connoître son bonheur, il ne laissoit pas d'être heureux.

  Quelque temps après on celebra dans nos hameaux la fête de la Déesse Venus : Elle se fit avec plus de solemnité qu'à l'ordinaire ; et si l'on n'y vit pas la magnificence des grandes Villes, au moins dût-on être content de la propreté et de la galanterie de nos Bergers La Fête dura trois jours ; il y eut plusieurs divertissemens entre les jeunes gens. Celadon y remporta le prix de la course ; c'étoit une guirlande de fleurs, dont il fut couronné aux yeux de toute l'assemblée : mais il ne l'eut pas plûtôt, qu'il [l]a vint mettre sur ma tête, en me disant tout bas ; Voyez si je vous aime. S'il fut assez hardi pour l'oser faire aux yeux de sa famille ennemie de la mienne, que direz-vous de ce qu'il fit ensuite. Vous savez, belles Bergeres, que le troisiéme jour de la Fête, on a acoûtumé de representer le Jugement de Pâris. Le grand Druide jette entre les filles une pomme d'or, sur laquelle sont écrits ces mots : soit donnée à la plus belle ; on tire ensuite au sort le nom de la Bergere, qui doit faire le personage de Pâris ; et celle sur qui le sort tombe, entre dans le Temple de la beauté dedié à Venus, suivie des trois plus belles Bergeres de la contrée qu'on a choisies la veille. Elle fait d'abord fermer les portes du Temple, examine les trois Bergeres l'une après l'autre en particulier, et juge souverainement de leur beauté. Mais parce qu'il est arrivé autrefois, que quelques jeunes Bergers se sont déguisez pour être de la Fête, on a fait un Edit public, qui porte que, celui qui commettroit à l'avenir une pareille insolence, seroit lapidé à la porte du Temple. Cette punition horrible n'épouventa point Celadon. Il se confia à la vieille Bergere Darinde, qui lui donna tous les secours dont il avoit besoin. Il s'habilla en fille ; son âge, sa beauté, et l'air de modestie qu'il avoit sur le visage, le firent passer aisément parmi le beau sexe.

  Quand nous fûmes toutes assemblées, j'apperçus une jeune Bergere d'une beauté ébloüissante ; sa taille, quoique bien formée, me parut un peu grande. Elle étoit dans la fleur de la premiere jeunesse. Je demandai à Philis si elle la connoissoit, elle me dit que non, mais qu'elle croïoit l'avoir vûë quelque part. J'étois de même, les traits de son visage ne me paroissoient pas nouveaux. Diane aussi curieuse que nous, avoit été plus hardie, et avoit sçû d'elle-même qu'elle s'appelloit Orithie. Nous ne doutâmes pas qu'elle ne fut parente de quelqu'une de nos anciennes Bergeres, qui nous feroit bien-tôt faire conoissance avec une aussi aimable persone.

  L'amour de Celadon lui avoit persuadé, que je ne pouvois pas manquer d'être choisie pour disputer le prix de la beauté ; et effectivement on me nomma avec Stelle et Malthée. Ensuite on tira au sort le nom de celle qui devoit faire le personage de Pâris, nous oüimes nommer Orithie. Admirez avec moi, cheres Compagnes, la bizarerie de la fortune. Orithie étoit le nom que Celadon avoit pris. Persone ne le conoissoit ; mais chaque Bergere en particulier croïoit qu'elle étoit conuë des autres. On ne peut exprimer la joïe qu'eut Celadon, de voir son dessein si bien réüssir ; son bonheur passoit de bien loin ses esperances. On nous conduisit solemnellement dans le Temple de la beauté. La porte en fut fermée, et Orithie se mit sur un siege qu'on lui avoit preparé. Stelle eut audiance la premiere, et Malthée la seconde. Je reculois toujours à me montrer à Orithie, sans en savoir bien la raison ; cela me faisoit beaucoup de peine, et quand je me souviens des petites libertez que sa qualité de Juge lui donna lieu de prendre, j'en rougis encore, vous le voiez bien. Mes cheveux alloient jusqu'à terre, et je n'avois pour tout ornement que la guirlande de fleurs que Celadon m'avoit donnée. Dès qu'il se vit seul avec moi, il changea deux ou trois fois de couleur, je n'en eusse jamais soupçonné la raison ; il me regardoit sans me rien dire, j'en faisois de même de mon côté ; ce que la honte faisoit en moi, l'amour le faisoit en lui ; car il m'a juré depuis qu'il ne m'a jamais vûë si belle. Enfin l'envie de profiter de l'occasion pour me découvrir ses sentimens, l'obligea à me dire : Quoi, Astrée, croïez-vous que vous n'avez qu'à vous montrer pour avoir la pomme ? Je sai bien, Orithie, lui répondis-je ; « qu'en toutes choses je dois ceder à mes Compagnes, et si la coûtume ne m'y obligeoit, vous ne me verriez point aujourd'hui disputer le prix. » Et si vous le remportez, me dit-il, qu'est-ce que vous ferez pour moi ? Je vous en aurai, lui dis-je, d'autant plus d'obligation que je le merite moin[s]. Jurez-moi, me dit-il, que vous me donnerez ce que je vous demanderai. Je lui promis tout. Il me demanda d'abord de mes cheveux pour lui faire un bracelet. Astrée, me dit-il, je prens ces cheveux « pour gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez, je puisse les porter aux pieds de la Déesse Venus, pour lui demander vangeance. » Cela est inutile, lui dis-je, je suis bien resoluë de n'y pas manquer. Alors la fausse Orithie levant les yeux au Ciel avec un visage riant : Je benis les Dieux, dit-elle, sachez Astrée que ce que vous m'avez promis, c'est de m'aimer de tout votre cœur. « Je suis Celadon, regardez-moi bien, et jugez de la grandeur de mon amour, par le peril où je m'expose pour l'amour de vous. » Mais vous, sages Bergeres, jugez de l'état où je me trouvai. La pudeur et la honte m'animoient à la vangeance ; l'amour me le défendoit, je n'eus pas la force de consentir à son suplice, je ne lui répondis que par un silence colere, qu'il entendit fort bien, et j'allai retrouver mes Compagnes. Dès que nous fûmes en état de nous montrer au Public, la dissimulée Orithie s'avança sur la porte du Temple, et nous aïant fait aprocher toutes trois ; C'est Astrée, s'écria-t-elle d'une voix éclatante, qui a remporté le prix de la beauté. Aussi-tôt elle me donna la pomme d'or, que je reçûs toute troublée ; et plus encore lors qu'il me dit tout bas ; Recevez cette pomme pour prix de mon affection. Je ne la reçois, lui dis-je, que pour te sauver la vie. Il n'osa me répondre ; et parce que la coûtume vouloit que celle qui avoit eu la pomme, baisât le Juge pour le remercier, je fus encore obligée de le baiser ; mais je vous assure que quand je ne l'aurois pas connu jusqu'alors, j'eusse bien senti que ce n'étoit pas une Bergere. La foule et les aplaudissemens nous separerent. En même temps le grand Druide m'aïant couronnée, me fit porter dans une chaise dorée, avec de si grands honneurs, que tout le monde s'étonnoit du peu de joïe qui paroissoit sur mon visage. J'étois tellement interdite, et si fort combattuë d'amour et de dépit, qu'à peine sçavois-je ce que je faisois. Quant à Celadon, dès que la cérémonie fut achevée, il se perdit dans la foule des Bergeres, et peu à peu se retirant de la troupe, il alla reprendre ses habits ordinaires. Il nous vint retrouver un moment après avec un visage si assuré, que persone ne se fut jamais douté de son déguisement. Pour moi lorsque je le vis, je n'osois presque lever les yeux ; il s'en apperçût, et ne laissa pas de s'approcher de moi ; (les jeunes gens sont étrangement hardis) et me dit tout bas ; l'amour a fait mon crime, ne fera-t-il point mon excuse ? La hardiesse de Celadon, qui m'osoit encore parler, après m'avoir si cruellement outragée, me mit dans une si grande colere, que je lui défendis de me parler jamais ; quoiqu'à dire la verité je ne le fisse que par gloire et contre mon inclination. Celadon m'aimoit véritablement, il crut m'avoir offensée, et en fut si fâché, qu'il changea tout d'un coup sa maniere de vivre. Ce n'étoit plus ce Celadon qui faisoit la joie et le plaisir de tous les lieux où il se trouvoit : son visage changé, ses yeux éteints faisoient assez connoître ce qui se passoit dans son ame. On ne le voioit plus dans les assemblées des jeunes Bergers, et son chagrin ne lui faisoit aimer que la solitude.

  J'avouë que cela me troubla, son respect fortifia mon inclination ; je l'avois aimé à la premiere vûë, nos cœurs étoient faits l'un pour l'autre ; il falut obéïr à ma destinée, et je résolus de lui témoigner qu'il ne m'étoit point indifferent. Il dépérissoit à vûë d'œil, j'en étois la cause, un mot lui pouvoit rendre la vie, quel moïen de le refuser ? Je mené plusieurs fois mon Troupeau où il avoit acoûtumé de mener le sien, et un jour que je crus entendre sa voix, je m'approchai à la faveur d'un buisson qui le couvroit. Je le vis couché sur l'herbe d'un air si triste, les yeux si pleins de larmes, que je m'accusai de cruauté, et fus quasi prête de me montrer à lui. J'eus pourtant la force de me contraindre, et de m'aller asseoir sous des arbres, qui n'étoient pas loin de-là, je me mis aussi-tôt à chanter. Il m'entendit, et m'écouta avec l'attention d'un Amant. Un moment après je fis semblant de dormir ; pour lui donner la hardiesse d'aprocher ; il n'y manqua pas, et se vint mettre à genoux devant moi Que vous dirai-je, aimables Bergeres ? il demeura quelque temps dans cette posture : plus je le sentois près de moi, plus je faisois semblant de dormir. Enfin le respect fit place à l'amour ; il soûpira et s'approcha, il me baisa la main. Je crus alors qu'il avoit assez bien repris courage ; j'ouvris les yeux, et m'éveillai comme en sursaut. C'est trop, Berger, lui dis-je en colere, c'est trop me persecuter. Helas, dit Celadon, si je vous ai offensée, c'est un crime dont je ne saurois me repentir, et je vous offenserai toute ma vie. Là-dessus il me dit tant de choses, et me les dit avec un air de verité, d'une maniere si touchante, qu'il me persuada.

  Nous vêcûmes ainsi quelque temps dans une fort grande innocence. Nous étions encore si jeunes, que sans songer à la haine de nos parens, nous nous donnions souvent de petites marques d'amitié. Mais bien-tôt Alcippe pere de Celadon, s'en apperçût avec chagrin, et resolut de l'envoïer voïager, pour le guerir de la passion qu'il avoit pour moi. Que la premiere absence est cruelle quand on s'aime bien, et qu'on est accoûtumé à se voir tous les jours ! Celadon me dit adieu en particulier. « Astrée, me dit-il, en m'embrassant les genoux, il faut donc que je vous quite ; que de jours je vais passer sans vous voir ! je vous aimerai toûjours ; mais quand vous ne me verrez plus, songerez-vous quelquefois à moi ? Je vous laisse mon frere Licidas, il sait tout ce qui se passe dans mon cœur ; promettez-moi de lui parler quelquefois du pauvre Celadon. » Helas ! j'étois aussi affligée que lui. Je lui promis tout ce qu'il voulut. Il partit, visita toutes les villes d'Italie, et fut trois ans à son voïage. Alcippe croïant que l'âge et la raison l'auroient gueri d'un amour d'enfant, le fit revenir dans nos hameaux. O Dieux ! avec quelle joie me vint-il retrouver ? Il me fit demander une entrevûë particuliere par son frere Licidas ; qui pendant son absence m'avoit rendu bien de petits services, et m'écrivit une lettre, qui me fit connoître que les beautez d'Italie n'avoient pas changé son cœur. Je crois l'avoir sur moi, il faut que je vous la montre. Helas ! j'ai eu plus de soin de ce qui venoit de lui, que de lui-même. Alors Astrée aiant tiré un petit porte-lettres où elle mettoit toutes les lettres de Celadon, et aiant trouvé celle qu'elle cherchoit, elle y lût ces paroles.


CELADON A ASTREE.


  Belle Astrée vous m'aimiez avant mon exil, fasse le Ciel que vous m'aimiez encore à mon retour. Je partis avec tant de chagrin, et je suis revenu avec tant de plaisir, que vous voiez bien que n'étant point mort ni en allant ni en revenant, on ne meurt ni de joie ni de douleur. Permettez donc que je vous voie, donnez-m'en le moyen, et qu'au moins après une si longue absence, je puisse vous consulter sur l'état present de ma fortune.

  Je fus ravie d'aprendre par la lecture de cette lettre, que Celadon m'étoit fidele. Je le vis, il me jura qu'il m'aimeroit toujours ; je n'épargnai pas les sermens de mon côté, mais comme il avoit dix-huit ans, et que j'en avois quinze, nous commençâmes à prendre des mesures pour cacher notre intelligence. Je lui recommandai sur-tout de rendre des devoirs à toutes les belles persones ; afin que ne faisant rien de particulier pour moi, ses parens ni les miens ne pussent pas soupçonner ce qui se passoit entre nous.

  Nous nous voyïons souvent en particulier ou chez Philis, notre amie comune, ou dans les bois, lorsque la grande chaleur nous obligeoit d'y mener nos troupeaux. Nos conversations qui étoient souvent fort longues, nous paroissoient toujours fort courtes ; les petits secrets naissent sous les pas des Amans ; ils ont toujours quelque confidence à se faire, et se croient obligez à se rendre un compte exacte de tout ce qu'ils pensent. Celadon m'aimoit véritablement, il songeoit à me corriger de mes defauts. Il avoit remarqué que j'aimois assez à parler de mes Compagnes ; et quoique je ne fusse pas capable de rien inventer qui pût leur faire tort, il eût bien voulu que j'eusse encore eu la force de cacher les veritez, quand elles ne leur étoient pas avantageuses. Il m'en parla d'une maniere qui me persuada que son cœur étoit sur ses lèvres. « Astrée, me disoit-il, il n'y a que les Dieux qui soient sans defauts ; j'avoûë qu'il est bien difficile de s'empêcher de conter de petites avantures qu'on ne croit pas fort criminelles ; sur-tout quand on les conte aussi agréablement que vous le faites ; on vous écoute, on est charmé, on avale à longs traits le doux poison que vous distribuez ; mais enfin, c'est toûjours du poison. Aminte ne savoit point hier au soir ce qui est arrivé à Diane ; vous avez diminué dans son esprit, l'estime qu'elle avoit pour son amie, et peut être l'amitié. Je ne vous parle point de la calomnie vice grossier, qui n'a point de prise sur les ames un peu bien nées. On a quelque peine à inventer contre son prochain, mais on se laisse aller aisément à raconter des veritez, quelque desavantageuses qu'elles soient à nos meilleurs amis. C'est pourtant un mal qu'on ne peut jamais reparer. » Je l'écoutois avec attention, resoluë de profiter de ses avis ; et lorsque je me sentois prête à suivre mon panchant, je songeois à Celadon, il n'en faloit pas davantage pour m'arrêter sur le bord du précipice. « Je serois bien-aise, disois-je en moi-même, s'il voïoit presentement le pouvoir qu'il a sur moi. Je ne serois pas fâchée de réjoüir la compagnie, en leur aprenant quelque chose de fort plaisant, mais Celadon ne le veut pas, quelle joïe de lui faire ce petit sacrifice. » Ainsi peu à peu je me corrig[e]ai d'un defaut qui est plus grand qu'on ne pense. Celadon s'en aperçût, et en fut ravi. Il eut voulu me voir toute parfaite, et d'ailleurs il voïoit par-là qu'il ne m'étoit pas indifferent. Mais helas ! depuis que je l'ai perdu, je me sens à tout moment en danger de tomber ; il me semble que si je manque, je n'ai plus à craindre de vangeur, j'ai honte de ma foiblesse ; la memoire de Celadon devroit me soûtenir ; il ne perdoit point d'occasion de me donner de bons conseils, et il savoit les assaisonner d'une maniere si persuasive, qu'il me persuadoit toujours. Il est vrai que j'étois assez bien disposée à l'écouter. Les voïages font extrêmement les jeunes gens. Le commerce des Italiens, qui ont plus d'esprit que les autres Nations, lui avoit donné une grande connoissance du monde. Voïez, me disoit-il un jour, « la Bergere Malthée, elle est fort sage, mais elle se fie un peu trop à sa sagesse, et ne songe pas assez aux bien-seances ; il faut respecter le Public, qui juge toujours sur les apparences, car quand la chose est douteuse, il la prend ordinairement du mauvais côté. » Je le voyois venir de loin avec sa morale, mais je ne laissois pas d'en faire mon profit.

  Il est vrai, interrompit Philis ; qu'Astrée, Celadon, Licidas et moi, joüâmes assez bien notre personage pendant quelque temps. Tous les autres Bergers nous étoient indifferens, et nous nous en réjoüissions. Il nous importoit peu que Silvandre avec tout son esprit, fit gloire de n'aimer rien ; et qu'Hilas ne fut point honteux d'être inconstant : la science de l'un et la gayeté de l'autre, soûtenoient la conversation, quand elle étoit generale ; mais nous aimions bien mieux le tête à tête. Je parlois à Celadon bien plus souvent qu'à Licidas. Astrée de son côté cherchoit le frere de son Amant, pour avoir le plaisir de parler de lui sans qu'on y trouvât à redire. Enfin nous menâmes nos amours avec tant de discretion, que tout le monde s'y seroit trompé. Il y eut même beaucoup de gens qui crurent que j'aimois Celadon, et que Licidas aimoit Astrée. En verité nous n'étions pas fâchez qu'on le crût ; car dans ces sortes d'affaires, il n'y a jamais que la verité qui fasse de la peine. Mais il arriva une assez plaisante chose ; nous devînmes jaloux tout d'un coup les uns des autres, et nous nous le dîmes. Il est vrai, reprit Astrée, qu'il falut un veritable éclaircissement entre nous quatre pour nous détromper. Cependant, quelques précautions que nous prissions pour cacher notre amitié, Alcippe, qui épioit toutes les actions de son fils, remarqua qu'il alloit tous les jours à la même heure du côté d'un vieux saul à l'entrée de la forêt. Il eut envie de savoir ce qu'il y alloit faire ; et s'y étant rendu de fort bon matin, il chercha tant, qu'il y trouva une lettre que j'y avois mise le soir, et y lût ces paroles.

  « Nous allâmes hier au Temple, rendre les honeurs divins à Pan et à Sirinx ; mais, Berger, pour que je trouve une fête belle, il faut que vous y soyez. Adieu, ne serons-nous jamais en liberté, je commence à me lasser de tant de contrainte ; je suis chagrine, et vous n'auriez pas eu aujourd'hui de mes nouvelles, si je ne vous avois promis de vous écrire tous les jours. »

  Quand Alcippe eut lû cette lettre, où il n'y avoit ni suscription, ni signature, il la remit au même endroit, et se cacha pour voir le Berger qui la viendroit prendre. Un moment après il vit son fils, et ne douta plus de notre intelligence. Il connut que malgré toutes ses précautions, nous nous aimions plus que jamais. Il fit faire un second voyage à Celadon, et l'envoya chez le Berger Fertelle, dans l'esperance qu'il deviendroit amoureux de sa fille Malthée, ou qu'au moins il ne me verroit plus. Quelque tems après Alcippe ayant apris qu'on parloit de me marier au Berger Corebe, il fit contrefaire mon écriture, et fit écrire à Celadon en mon nom, la lettre que voici.


ASTREE A CELADON.


  Mon pere me donne à Corebe, j'obéïs avec peine, mais j'obéïs. Oubliez Astrée, qui vous veut oublier, parce que son devoir l'y oblige.

  Qui pourroit exprimer que devint Celadon, quand il crut lire ma lettre. Il quitta Forelle sans dire adieu à Malthée ; le plus affreux desert lui parut le plus propre à son désespoir, et il se retira dans une forêt à la source du Lignon. Là tous les jours il ne songeoit qu'à sa chere Astrée ; et quoi qu'il se la figurât entre les bras d'un autre, il ne laissoit pas de l'aimer encore, toute infidelle qu'elle étoit dans son imagination.

  Six mois étoient déjà passez depuis la perte de Celadon ; Alcippe au désespoir le faisoit chercher par-tout, resolu de ne plus s'opposer à une passion si violente ; quand un jour me promenant sur le bord du Lignon avec Licidas et Philis; (nous pleurions souvent ensemble) nous vîmes sur l'eau une petite boule que le courant emportoit. Philis eut envie de voir ce que c'étoit ; aussi-tôt Licidas s'avança dans la Riviere, le plus avant qu'il pût, et avec une longue perche, il attira la petite boule, qu'il vit être de cire. De dépit de s'être moüillé pour si peu de chose, il jetta la boulle sur des cailloux, la cire se mit en morceaux, et il parut un papier où nous lûmes ces paroles.

  « Va-t-en papier, plus heureux que celui qui t'envoye ; va-t-en voir les bords bien-aimez où ma Bergere demeure, et si tu baises jamais le sable où ses pas sont imprimez, ne passe pas plus avant, et ne sort point de ces beaux lieux d'où je suis bani. Si elle te demande ce que je fais, dis lui, ô fidele papier, que nuit et jour je pleure son infidelité. Si elle te moüille de quelques larmes, dis lui qu'il est bien tard pour se repentir, et qu'elle est toûjours aimée par un Berger, qui trouvera bien-tôt sa consolation dans les horreurs de la mort. »

  Dès que nous eûmes jetté les yeux sur ce papier, nous reconnûmes tous trois l'écriture de Celadon ; nous nous embrassâmes sans savoir ce que nous faisions ; la joye de le retrouver, nous faisoit rire et pleurer en même temps. Licidas partit aussi-tôt pour l'aller chercher vers la source du Lignon, où nous voyions bien qu'il s'étoit retiré, et lui porta une lettre de ma part. il revint plus amoureux que jamais ; mais avant son retour, son pere Alcippe et sa mere Amarillis moururent tous deux, de sorte que nous commençions à esperer une meilleure fortune, quand mon pere Alcé commença à me presser d'épouser Corebe. Helas ! comment pourrai-je achever cette malheureuse Histoire, et vous conter la perte de Celadon ? C'est moi qui lui ai mis le poignard dans le sein. Je n'ai pas assez de larmes pour... Astrée n'en put pas dire davantage, les sanglots l'étouffoient, elle tomba presque évanoüie. Ses deux amies pleurerent avec elle ; c'est la meilleure et la seule maniere de consoler les affligez ; car plus on veut secher les larmes, plus on en va augmentant la source. Elles la prierent ensuite de recommencer sa narration, ce qu'elle fit en ces termes.

  Puis qu'il faut donc que j'acheve un recit si douloureux, je vous dirai que Corebe avoit un ami nommé Semire, qui l'accompagnoit toûjours lors qu'il venoit chez nous. Corebe paroissoit assez froid, parce qu'il vit bien-tôt qu'il ne me plaisoit pas ; je le traitois pourtant fort honnêtement, mais avec tant d'égard, tant de civilitez, qu'il ne lui étoit pas difficile de voir que mon cœur n'y avoit aucun[e] part. Semire au contraire, sous les apparences d'un ami, avoit tous les empressemens d'un Amant. Il m'aimoit aussi, et s'aperçût que j'avois un commerce caché avec Celadon. La jalousie le rendit attentif à mes actions, et un jour que je courois après un loup qui emportoit une de mes brebis, je laissai tomber une lettre que j'avois écrite à Celadon, il la ramassa, et y lût ces mots.


ASTREE A CELADON.


  Que j'ai de plaisir à vous écrire, et que je suis aise, quand je reçois de vos lettres ; mais pourquoi me remerciez-vous tant, aimez-moi seulement, l'amour haït les complimens.

  Quand Semire eut vû cette lettre, il songea à me broüiller avec Celadon, avant que de rien tenter pour lui-même. Il s'attacha à me faire mille petits plaisirs, et affecta de me dire toûjours du bien de mon Amant. Je le crus véritablement de mes amis. Alors le traître prit son temps pour me trahir. Astrée, me dit-il un jour, on vous trompe, j'y ai été trompé moi-même, je croyois que Celadon vous aimoit, et il aime Aminte. Il ne tiendra qu'à vous de vous en convaincre par vos yeux, il ne s'en contraint pas trop. Il m'offrit de me faire cacher dans un cabinet de verdure, rendez-vous ordinaire d'Aminte et de Celadon. Je le pris au mot. Helas ! je vis Celadon et Aminthe qui parloient avec beaucoup de vivacité. Je n'entendis pas ce qu'ils se disoient, mais je vis qu'Aminte, dont le visage étoit tourné de mon côté, lui faisoit de temps en temps des mines fort gracieuses. Celadon se mit une fois à genoux, comme pour la remercier. La jalousie m'aveugla dans ce moment ; j'oubliai qu'en parlant d'amour à toutes les Bergeres, Celadon m'obéïssoit. Je quittai Semire sans lui dire une parole, et mon malheur m'aïant fait rencontrer mon Berger, dans le temps que je n'avois plus de raison, au lieu de l'entendre avant que de le condamner, je lui parlai avec tant de colere et tant de mépris, que désespéré, il se précipita dans le Lignon, et me donna le coup de la mort.

  Astrée ne put achever son recit sans verser bien des larmes. Les deux Bergeres attendiries pleurerent avec elle, et soulagerent sa douleur en la partageant.


LA NOUVELLE
ASTREE



LIVRE TROISIEME.


  Leonide poursuivoit son chemin, pour aller chez le Druide Adamas, et n'étoit plus qu'à une lieuë de Marsilly, lors qu'en se retournant elle vit venir sur le chemin d'Issoure une Nimphe qui marchoit fort vîte. Elle reconnut bien-tôt Silvie, et trembla pour la vie de Celadon. Ha ma chere, lui cria-t-elle d'assez loin, ce pauvre Berger est-il mort ? Non lui dit Silvie, il se porte beaucoup mieux, il n'a plus de fiévre, et Galathée m'a fait partir en diligence pour vous dire, de ne point faire venir à Issoure le Druide votre oncle, puisque sa presence n'y est plus nécessaire. Elle ne veut point augmenter le nombre des témoins de sa foiblesse. Les deux Nimphes s'embrasserent tendrement, et voïant qu'il étoit presque nuit, qu'il y avoit encore loin à Marsilly, et que les portes de la Ville seroient fermées avant qu'elles y pussent arriver, elles prirent le parti de s'enfoncer dans le bois des Vestales, qui étoit fort proche, et d'y passer la nuit. C'étoit dans la plus belle saison de l'année, et dans un païs où les Nimphes ne craignoient ni les Chevaliers errans, qui ne songeoient qu'à rendre service aux Dames, ni les loups qui avoient accoûtumé de fuïr devant elles. Elles se couchereont sur l'herbe dans un endroit du bois fort épais, et se mirent à raisonner sur leur voyage. L'entêtement de Galathée me fait de la peine, dit Silvie, elle se deshonorera et nous aussi. « Il faudroit tâcher de la guerir malgré elle, en faisant échaper le Berger, et votre oncle Adamas qui est si sage, et qui a tant d'autorité, l'eut bien servie en cette occasion ; je suis presque fâchée de vous avoir rencontrée. Je suis de votre avis, ma sœur, reprit Leonide, ce Berger fera tort à la Nimphe notre Maîtresse, et peut-être ferions-nous bien de laisser faire le voyage à mon oncle. Croyez moi, après y avoir bien songé, retournez-vous en, et dites que vous ne m'avez point rencontrée ; j'irai chercher mon oncle, et le menerai dans deux jours à Issoure. » Leonide parloit alors selon ses véritables sentimens, elle avoit fait bien des réflexions pendant son voïage. Elle n'osoit plus se flater d'être jamais aimée, et craignoit plus que la mort, que le Berger ne se rendit enfin aux sollicitations d'une grande Nimphe ; la jalousie devint en elle plus forte que l'amour. L'idée de voir Celadon aimer à ses yeux Galathée, lui parut plus affreuse que son éloignement. Elle partit à la pointe du jour pour aller à Marsilly, et Silvie retourna au Château d'Issoure.

  Adamas qui regardoit Galathée comme devant être un jour la Nimphe souveraine de la contrée, partit de Marsilli à la premiere parole de sa niece. Elle lui conta en chemin faisant, tout ce qui s'étoit passé depuis trois semaines. « Galathée aime Celadon, lui dit Leonide, elle ne sauroit résister à un panchant qui l'emporte ; mais en verité, mon cher oncle, quand vous aurez vû ce Berger, ses graces, sa beauté, son esprit, vous excuserez un peu la Nimphe. Nous avons fait Silvie et moi tout ce que nous avons pû, pour la guerir d'une passion honteuse et inutile ; car entre nous, Celadon ne la peut pas souffrir, et sous prétexte de respect, il se défend fort bien de ses importunitez. C'est à votre prudence à gouverner une affaire si delicate. La Nimphe est imperieuse, et comme elle se sent destinée à commander, qu'elle se voit belle et adorée de tout le monde ; elle souffre impatiemment la moindre résistance. Elle nous a fait taire, quand nous avons voulu prendre la liberté de lui parler. Mais puis qu'elle vous a fait venir ici, et qu'elle a besoin de vous, peut-être qu'elle écoutera vos remontrançes. Je doute qu'elle en profite. Reposez vous en sur moi, reprit Adamas, une longue expérience et le commerce de la Cour, m'ont appris à me gouverner avec les Princes ; il ne faut jamais choquer de front leurs inclinations, quelque ridicules qu'elles soient ; ils sont nouris de flaterie, et ce n'est que par la complaisance qu'on s'insinue dans leur esprit ; mais quand une fois on a acquis la liberté de leur parler, il n'est pas impossible de leur faire entrevoir la raison, comme leur étant avantageuse dans les choses essentielles et durables, au lieu que leur passion presente ne leur promet que quelques plaisirs passagers : Alors l'amour propre qui regle presque toûjours les actions des hommes, leur faisant comparer l'un avec l'autre, il n'est pas, dis-je, impossible qu'ils ne prennent le bon parti. Ne croyez pas, ma chere niece, que je condamne l'amour de Galathée, je commencerai par voir le Berger, et j'en dirai du bien ; je n'y aurai pas de peine, de la maniere dont vous m'en avez parlé ; les loüanges d'un Vieillard comme moi, d'un Druide, feront grand plaisir à la Nimphe, elle croira que j'approuverai tout, nous verrons ensuite à nous gouverner selon l'occasion. »

  En causant ainsi, Leonide aperçût les tours du Château d'Issoure. Adamas y fut reçû comme sa dignité et son merite le demandoient. Il mit un genou en terre en abordant Galathée, et baisa le bas de sa robe ; Leonide en fit autant, mais la Nimphe les releva, et les embrassa avec amitié. Elle mena ensuite le Druide dans son cabinet, et lui avoüa tout ce qu'elle avoit dans le cœur pour Celadon. Elle lui conta la prédiction du Druide Climante, et rejetta sa foiblesse sur le destin qui l'avoit ainsi ordonné. Les Druides n'en savent pas tant, lui dit Adamas, et d'ailleurs je connois Climante, sa probité est équivoque. Il n'en voulut pas dire davantage sur ce point là. Ils allerent ensuite voir Celadon, qu'ils trouverent sans fiévre, et seulement un peu foible. Le lendemain Adamas s'alla promener dans les jardins avec Silvie. Un vieux Druide pouvoit être seul avec une jeune Nimphe, sans qu'on y trouvât à redire ; il étoit bien-aise de savoir par elle la verité de toutes choses ; ce n'est pas qu'il se défiât de Leonide, mais enfin deux témoins valoient mieux qu'un. Il reconnut dans la conversation qu'il avoit eu grande raison. Silvie lui dit pour le bien de la chose, ce que Leonide lui avoit caché avec soin. Elle lui découvrit que sa niéce aimoit le Berger, l'assurant en même temps qu'elle avoit triomphé de sa passion, et qu'elle consentiroit de bon cœur à le faire sauver, si Galathée ne rentroit pas en elle-même. « Vous ne me surprenez point, lui dit Adamas, ma niéce m'a parlé avec tant de chaleur, et m'a si fort exageré ses bonnes qualitez, qu'à present que je suis instruit, je vois fort bien que son cœur la trahissoit en me parlant ; je ne l'en aime et ne l'en estime pas moins, puis qu'elle a sçû se vaincre. »

  Au retour de la promenade, le Druide alla voir Celadon, et sous prétexte de lui parler de son mal, il l'entretint long-temps en particulier ; il voulut voir si tout ce que sa niéce lui avoit dit étoit véritable. Berger, lui dit-il, « conoissez-vous tout votre bonheur, une grande Nimphe vous aime, et vous, simple Berger, vous résistez à sa volonté ; est-il possible que vous ne vouliez pas profiter d'une aussi grande fortune. Mon Pere, lui répondit Celadon, « si c'est une fortune, j'ai donc le goût bien dépravé. Je suis né Berger, l'ambition ne peut rien sur moi. Mais, Celadon, la Nimphe est si belle. J'en conviens, mais sa beauté n'est pas à ma portée, je ne la vois qu'avec respect. Le merite et la vertu, ajoûta le Druide, font la véritable grandeur, et peuvent arriver à tout. Celui, repliqua le Berger, qui veut s'élever plus haut qu'il ne lui convient, retombe et périt ; on ne change point de nature, un rubis ne sauroit devenir diamant. » Adamas étoné du bon esprit de Celadon, loüa les Dieux, et lui promit de lui donner le moïen de sortir de sa prison sans scandale ; songez seulement, lui dit-il, « à vous guerir, et vous conduisez avec les Nimphes à votre ordinaire. Vous pouvez vous fier entierement à Silvie, elle ne songe qu'à votre bien, et est véritablement de vos amies. »

  Ces paroles donnerent tant de joye à Celadon, qu'en deux jours ses forces revinrent, et il fut en état de s'aller promener dans les jardins. Galathée étoit transportée de joïe ; mais la présence du Druide commençoit à l'importuner. Il faloit un peu se contraindre, et ne pas voir son Berger aussi souvent qu'elle eut voulu. Leonide s'en appercût, et en parla au Druide. Mon oncle, lui dit-elle, « si vous ne trouvez moïen de faire sauver Celadon, tout est à craindre. J'ai conté à Galathée ce que j'ai apris à Marsilly, de la tromperie que le Druide Climante lui fit en faveur de Polemas, qui devoit se trouver au même lieu où le hazard fit trouver Celadon, elle s'est moquée de moi, et m'a dit, qu'une autre fois je serois plus fine. Elle ne croit, elle ne voit que par les yeux de son amour. »

  Pandant que Leonide parloit, Adamas loüoit en lui-même la vertu de sa niéce, qui lui faisoit maîtriser ses passions : pauvre Druide, qui ne voyoit pas que la jalousie y avoit pour le moins autant de part que la vertu et la raison. Il lui dit qu'elle parloit bien, mais qu'il n'imaginoit pas encore, comment on pourroit tromper la vigilance de Galathée. Il n'y a rien de si aisé , reprit-elle, « il n'y a qu'à habiller Celadon en fille, il est jeune, il n'a point de barbe, il est beau comme le jour, il passera aisément les portes du Château, sans qu'on le reconoisse, et nous lui porterons dans quelque bois ses habits de Berger ; il n'a qu'à passer le Lignon, il est sauvé. » Ils en parlerent à Silvie, qui aprouva le déguisement ; et ils convinrent dans leur petit Conseil, que le Druide, sous prétexte d'aller ramasser des simples pour l'entiere guérison du Berger, iroit à Marsilly chercher un habit de Nimphe ; qu'il reviendroit aussi-tôt à Issoure, et qu'on prendroit le temps propre pour le mettre en liberté.

  Dés le même soir Adamas demande audiance à Galathée, Madame, lui dit-il, « j'espere que tout réüssira à votre contentement ; Celadon a l'esprit doux, et a la complexion aussi délicate que son visage le témoigne ; il faut achever de le guerir, la santé inspire la joie, et propose le plaisir. Je vous demande congé pour deux ou trois jours, j'irai ramasser les simples qui me sont necessaires pour la composition d'un remede qui le guérira. » La Nimphe fut fort aise que le Druide lui proposât de lui-même de s'en aller, et dès qu'il fut parti, elle courut à la chambre de son Berger, et le trouva en assez bonne santé ; la tranquilité de l'esprit, les promesses d'Adamas, l'esperance de revoir bientôt Astrée, avoient produit en lui un effet surprenant. Es[cu]lape n'en eut jamais tant fait. La Nimphe le trouva aussi moins serieux. Il crut lui devoir quelques paroles, pour les services qu'elle lui avoit rendus, et sur le point de la quitter pour jamais, il lui répondit avec plus de politesse, et même avec quelque enjoüement. Ils n'étoient jamais seuls. Les trois Nimphes qui s'observoient mutuellement par des sentimens differens, étoient ordinairement toutes trois auprès de lui, et il arrivoit rarement, qu'il y en eut quelqu'une assez heureuse, pour lui pouvoir parler sans témoins. Leonide ayant saisi le bon moment, en profita. Celadon, lui dit elle, quand nous vous aurons mis en liberté, vous ne songerez plus à nous, l'amour des Nimphes ne vous touchera gueres. Belle Leonide, repliqua-t-il, que penseriez-vous de moi si j'oubliois Astrée ? Vous avez raison, reprit-elle, et se mit à pleurer en le quittant. Elle revint un moment après, et lui dit que le Druide Adamas venoit d'arriver de Marsilly, et qu'il lui avoit dit tout bas, qu'il avoit aporté les habits nécessaires au déguisement du Berger. Adamas les lui aporta lui-même, et le laissa avec Leonide, qui sans perdre de temps commença à l'habiller. Il n'en fut jamais venu à bout tout seul. Le Berger n'étoit pas encore tout-à-fait devenu Nimphe, lors qu'on entendit dans la cour du Château un grand bruit de chars et de chevaux. C'étoit Amasis qui arrivoit de Marsilly avec toute sa Cour. Dans le même moment, Galathée entra dans la chambre de Celadon pour le faire cacher quelque part ; mais quelle fut sa surprise, lors qu'elle le vit habillé en fille. Il fut aussi embarrassé qu'elle ; mais Leonide qui eut l'esprit present, lui dit, sans hesiter, Madame, quand nous avons vû venir de loin une si grosse troupe, nous nous sommes avisées d'habiller Celadon en fille ; il en a la beauté et la douceur, c'est le meilleur moyen de le cacher. Galathée loüa leur invention, et les remercia fort. Elle admira la nouvelle Nimphe, et ne put s'empêcher de la baiser, se croyant assez autorisée par son habillement nouveau. Elles convinrent qu'elle s'apelleroit Lucinde, et se diroit cousine d'Adamas et de Leonide, qui se chargea de la mener le soir salüer Amasis. Adamas bien-tôt après vint dans la chambre de Celadon, qu'il trouva tout-à-fait habillé et paré de tous les ajustemens des Nimphes. La belle persone, s'cria le bon Druide, on ne le reconnaîtra jamais. Mais, ma niéce, dit-il à Leonide, qu'il ressemble à ma fille Alexie ; voilà ses yeux, sa bouche, tous ses traits. En disant ces paroles, il l'examinoit de plus près, le faisoit retourner : Mon enfant, lui dit-il, en le baisant au front ; vous ressemblez si fort à ma fille, que j'en suis surpris, je vous en aimerai davantage. Galathée étoit allée recevoir sa mere, et lui faire les honneurs de son Château. Elles descendirent dans les jardins, et s'y promenerent assez long-temps, et en revenant, elles virent sur la porte du Château Leonide et la fausse Lucinde, dont la beauté et les graces avoient éblouï tous les Chevaliers et toutes les Nimphes d'Amasis. On voyoit seulement qu'elle avoit été malade ; ses yeux bleux et bien fendus, n'avoient pas ce brillant que son âge sembloit demander ; et quoique son tein fut d'une blancheur ébloüissante, il n'étoit pas animé de ces couleurs vives et naturelles que la jeunesse porte toujours. Heureusement pour Celadon, l'habillement des Nimphes étoit fort modeste, elles ne montroient jamais leur gorge, et ce n'étoit que par-là qu'il pouvoit être reconnu. Qui est cette Nimphe, dit Amasis ; Je ne la connois pas ? Madame, répondit Galathée, c'est une parente d'Adamas cousine de Leonide, si belle et si remplie de vertu, que je l'ai retenuë avec moi depuis quelques jours. Elle paroît fort modeste, dit Amasis, et je veux qu'elle vienne avec nous à Marsilly. Ces paroles remplirent de joie le cœur de Galathée. Elle s'imagina dans le moment, que sous un habit qui lui étoit si avantageux, elle pourroit mener partout sa chere Lucinde, et lui donner publiquement des marques de sa tendresse, sans craindre la médisance. Lucinde avoit bien d'autres pensées. Elle s'aprocha d'Amasis, et baisa le bas de sa robe et sa main d'une maniere si aimable, que toute la Compagnie en fut charmée. La Nimphe l'embrassa et la baisa, en disant : J'aime Adamas, et tout ce qui lui apartient. Le Druide prit la parole, et fit les remercimens convenables, dans la crainte que le son de la voix de Celadon ne le fit reconnoître, mais il n'y avoit rien à craindre. Sa voix étoit aussi douce que son visage. On entra dans le Château, les tables furent servies magnifiquement: Et comme le grand nombre de persones qui alloient et venoient, faisoit de la confusion, Leonide et Lucinde au lieu de s'amuser à manger, sortirent du Château en se tenant par la main. Elles avoient de grandes mantes, qui leur servirent à cacher les habits du Berger. Elles s'enfoncerent dans le bois voisin, et dans un lieu écarté Celadon reprit son habit ordinaire, et dit adieu à Leonide, à qui il promit une éternelle amitié. Leonide eut assez de courage pour lui dire qu'il ne devoit jamais adandonner Astrée. Adieu Celadon, lui dit-elle, en poussant un grand soupir, et jettant quelques larmes : Aimez toujours Astrée, souvenez-vous qu'Amour veut l'extrêmité en son sacrifice, et n'oubliez pas Leonide votre bonne amie.

  Dès que Celadon eut quitté Leonide, il sortit du bois, et gagna les bords du Lignon. Il commença à remonter vers sa source ; mais se trouvant bientôt vis-à-vis du Hameau, où il avoit passé de si beaux jours avec Astrée ; il s'arrêta sous quelques arbres, et regardant tristement ce lieu qu'il avoit tant aimé : C'est donc là que vous êtes divine Astrée, et ce troupeau que je vois errer dans la Campagne est peut-être le votre, Cette pensée le fit lever promptement, resolu d'aller passer la riviere à un pont qui étoit encore assez loin. Il y arriva pourtant un peu avant la nuit, et après avoir passé l'eau, il reprit tout court sur la gauche, comme s'il eut voulu aller à son Hameau. Il faloit traverser une forêt, il marcha quelque temps, et se sentant fatigué du chemin, il se coucha au pied d'un arbre ; mais à peine y eut-il été un moment, qu'il entendit la voix d'une persone qui se plaignoit ; le silence du lieu et de la nuit, lui en firent distinguer toutes les paroles : Malheureux Berger, disoit l'inconnu, où trouveras-tu jamais assez de larmes pour pleurer ce que tu as perdu ? fut-il jamais une infortune pareille à la mienne ? Celadon s'approcha, Berger, lui dit-il, vous n'êtes pas le seul malheureux, et je le suis cent fois plus que vous. Ils disputerent quelque temps, et ne se persuaderent pas. Celadon qui ne connoissoit pas le son de sa voix, lui demanda s'il étoit de la contrée. Il n'y a pas long-temps que j'en suis, lui répondit-il, « j'y arrivai le jour qu'un Berger nommé Celadon s'étoit noyé ; tout étoit en confusion dans les Hameaux ; ce Berger y étoit fort aimé. Y avez-vous vû Astrée, reprit Celadon, Philis, Licidas ? » « Je les vis encore hier, et j'admirai la beauté d'Astrée ; on dit pourtant qu'elle est changée à ne la pas reconoître depuis la mort de Celadon, qu'elle aimoit fort. Et vous a-t-on conté comment ce Berger se noya. On dit qu'il s'étoit endormi sur les bords du Lignon, sur un petit tertre escarpé, et qu'il tomba dans la riviere, qui étoit alors grossie par les neiges fonduës. » Celadon connut à ce discours, qu'on avoit déguisé son avanture, de peur qu'elle ne fit tort à Astrée. Il aprit en même temps qu'elle étoit vivante ; il en ressentit beaucoup de joie, mais en même temps il se la figura terrible, les yeux enflâmez, et le condamnant à un banissement éternel. Cette pensée l'arrêta tout court ; il crut qu'un Amant fidele, devoit obéïr exactement à la persone aimée, et résolut de se confiner dans quelque solitude, jusqu'à ce qu'elle voulût bien le rapeller. Il prit congé du Berger qui se croyoit si malheureux, et malgré une obscurité affreuse, il s'enfonça dans la forêt. Le hazard le conduisit à l'entrée d'une caverne où il s'arrêta. Le jour lui en fit reconoître les commoditez ; une fontaine d'une eau fort vive et fort claire, et plusieurs arbres chargez de fruits, le déterminerent à y établir sa demeure. Il obéïssoit à sa Bergere, jusqu'à ce que la fortune lui voulût être plus favorable, et se sentoit neanmoins assez près d'elle, pour ne pas desesperer de la voir sans en être vû. Il se fit un lit de mousse dans un coin de la caverne, et mettant à bas sa pannetiere, il s'aperçût que la prévoyante Leonide y avoit mis de quoi le nourrir pendant plusieurs jours. Il les passoit dans les regrets et dans les larmes, sans être seulement tenté d'aller trouver Astrée, dont les ordres absolus lui étoient sacrez.

  Pandant que Celadon s'échapoit du Château d'Issoure, dans la confusion d'une grosse Cour, Leonide et Silvie craignoient avec raison que Galathée ne s'en aperçût, et ne les accusât d'avoir favorisé son évasion. Elle n'en eut pas le temps ; Amasis s'appuyoit toujours sur le bras de sa fille qu'elle aimoit fort, et la fit monter dans son chariot avec elle pour aller à Marsilly. La Nimphe avoit eu nouvelle que le Roi des Francs avoit gagné une bataille contre les Neustriens, et que le brave Lindamor y avoit fait des merveilles. Elle en vouloit faire des réjoüissances publiques, et souhaittoit que sa fille y assistât. Elle n'étoit venuë à Issoure, que pour la mener à Marsilly. Galathée en montant dans le chariot, n'eut que le temps de dire tout haut à Leonide : Vous viendrez avec Silvie et Lucinde. Leonide et Silvie furent bien-aises d'en être quittes à si bon marché, et d'avoir au moins le temps de respirer. Mais à peine furent-elles arrivées à Marsilly, que Galathée ne voyant point Lucinde parmi les autres Nimphes, fit apeller Leonide dans son cabinet : Et où est Lucinde , lui dit-elle avec empressement. Madame , lui répondit Leonide, nous l'avons cherchée inutilement dans tout le Château : il faut qu'elle se soit échapée dans le temps que tout le monde songeoit à partir. « Je ne sai pas comment elle a fait, mais il faut bien que quelqu'un lui ait prêté la main, et si j'osois, j'en soupçonnerois mon oncle le Druide, je l'ai vû tantôt lui parler en particulier. C'est vous ou lui, repartit la Nimphe en colere, allez, partez sur l'heure, allez à la maison de votre oncle, et me ramenez Lucinde, ou ne me revoyez jamais.

  Leonide obéït à ce commandement imperieux, et alla trouver Adamas à une maison de campagne, qu'il avoit vers la source du Lignon. Elle lui conta tout ; mais il lui dit sans en être embarrassé, qu'il prenoit la chose sur lui, et que la Nimphe lui en sauroit un jour bon gré. Elle se consola de sa disgrace, dans l'esperance qu'étant si près de Celadon, qu'elle suposoit retourné à son Hameau, elle auroit encore le plaisir de le voir. Mais quand elle y alla, et qu'elle aprit des Bergeres qu'elle connoissoit toutes, que Celadon étoit mort ; sa surprise fut extrême, ne pouvant imaginer pourquoi il n'y étoit pas revenu. Elle crut qu'il avoit ses raisons et ne dit rien. Quinze jours se passerent, sans qu'elle en aprît des nouvelles. Elle vit Astrée, et la trouva aussi affligée qu'elle devoit l'être. Enfin un jour en se promenant seule dans la forêt, elle vit un Berger endormi au pied d'un arbre, et reconnut le triste Celadon. Elle se cacha derriere des hayes, et attendit qu'il se réveillât, pour voir ce qu'il deviendroit. Il se leva, et s'enfonça dans le bois. La Nimphe le suivit jusqu'à sa caverne ; elle demeura à l'entrée, et l'entendit se plaindre si douloureusement, qu'elle en fut attendrie ; l'amitié, pour ne pas dire l'amour qu'elle avoit pour Celadon, lui faisoit partager son affliction. Elle connut bien-tôt à ses paroles qu'il avoit toujours Astrée dans le cœur, et qu'il n'avoit osé retourner à son Hameau, de peur de lui desobéïr. Cette pensée eût pû lui faire quelque peine ; mais ne pouvant resister à la joie de revoir ce qu'elle aimoit, elle entra brusquement dans la caverne, et courut au Berger les bras ouverts. Celadon, lui dit-elle en l'embrassant, c'est assez se plaindre. On ne peut exprimer la surprise du Berger. Il reprit ses esprits. Vous voyez, dit-il, belle Leonide, en quel estat l'amour m'a reduit. Elle voulut lui representer qu'Astrée n'avoit garde de le rapeller auprès d'elle, puis qu'elle le croyoit parmi les ombres ; mais il rejeta ses raisons, et dans la verité elle n'insista pas. Le Berger étoit seul dans un desert, dont elle savoit le chemin ; un raïon d'esperance, malgré toute sa vertu, brilla à son imagination. Elle tâcha de le consoler, et lui promit de le venir voir de tems en tems, et pour s'insinuer davantage dans son esprit, elle lui parla de ce qu'il aimoit, et l'assura qu'Astrée le regretoit tous les jours, et que quoique son affliction l'eut fort changée, elle étoit encore la plus belle des Bergeres. Elle lui conta ensuite de quelle maniere injurieuse, Galathée en avoit usé avec elle, en la chassant de sa maison, parce qu'elle la soupçonnoit d'avoit fait sauver Lucinde. Je souffre pour l'amour de vous, ajoûta la Nimphe, et cela me fait grand plaisir. Celadon la remercia avec beaucoup de civilité ; c'étoit tout ce qu'elle pouvoit esperer de lui. Elle revint dès le lendemain avec Adamas, qui aimoit Celadon comme son enfant. Le Berger le reçût avec respect et amitié, il lui avoit obligation de sa liberté. Ils eurent plusieurs jours de suite de longues conversations, sans que le Druide, qui y alloit à la bonne foi, lui pût persuader de retourner à son Hameau. Il l'obligea seulement à se nourrir des vivres que Leonide lui apportoit ; ce qui l'empêcha de retomber dans la derniere foiblesse ; et pour l'amuser, il lui conseilla d'élever dans le bois un petit Temple de feüillage et de gazon, en l'honeur de la Déesse Astrée ; en lui aprenant toutefois, suivant la doctrine des Druides, que le grand Dieu Thautate[s], premier et souverain Etre, meritoit seul d'être adoré, et qu'on ne rendoit aux petites Divinitez, que des respects plûtôt que des adorations. L'amour eut bien-tôt élevé le petit Temple. Celadon avoit un portrait en petit d'Astrée. Adamas en fit faire un en grand pour le mettre sur l'autel de la nouvelle Déesse.

  C'est ainsi que Celadon passoit les journées ; il ne manquoit jamais d'aller dès le matin visiter le Temple d'Astrée. Il s'enfonçoit ensuite dans le plus épais de la forêt, et s'y entretenoit dans ses pensées ordinaires. Il s'avisa d'écrire à sa Bergere, (Les Bergers avoient toujours dans leur panetiere une écritoire et du papier.) Il retourna le soir dans sa caverne avec la lettre qu'il avoit écrite. Il la porta huit jours durant, sans songer seulement à l'envoyer à Astrée ; il eut cru l'offenser, et manquer à l'Arrêt de son bannissement. Mais un jour qu'il faisoit sa promenade ordinaire, il aperçût sous des arbres un Berger qui dormoit profondément. Il le reconut pour Silvandre, distingué entre tous les Bergers du Lignon pour son esprit, et encore plus pour son insensibilité. Celadon ne le conoissoit que sur ce pied-là ; mais depuis son absence, Silvandre avoit payé le tribut au fils de Venus. La Bergere Diane l'avoit mis à la raison, et il n'étoit venu dans le fond de ce bois, que pour parler aux arbres et aux rochers de la cruauté de sa Bergere. Il avoit bien chanté et pleuré, (l'amour fait faire toutes sortes de personages,) et s'étoit endormi. Celadon mit sa lettre sur le bras de Silvandre, dans l'esperance qu'elle parviendroit peut-être jusqu'à sa Bergere. Il ne se trompa pas. Silvandre éveillé fut surpris de se trouver entre les mains, une lettre adressée à la plus belle et à la plus aimée Bergere de l'Univers. Il retourna au Hameau, et conta aux Bergeres ce qui lui étoit arrivé. Astrée, Philis, Diane, voulurent voir la lettre, qui étoit telle.

  A la plus aimée et la plus belle Bergere de l'Univers, le plus infortuné et le plus fidele de ses serviteurs.

  Mon amour ne consentira jamais à donner le nom de suplice à ce que votre commandement me fait souffrir, et ma bouche qui n'est destinée qu'à vos loüanges, ne s'ouvrira jamais à la plainte. L'état où je suis, qui seroit peut-être insuportable à tout autre, me fait plaisir, parce que vous voulez que je souffre. Ne faites donc point de difficulté de perseverer dans vos rigueurs, je persevererai dans mon obéïssance ; afin que si durant ma vie je n'ai pû vous convaincre de ma fidelité, les champs Elisées et les ames bienheureuses qui y sont, reconoissent au moins que je suis le plus fidele, aussi-bien que le plus infortuné des Amans.

  Ce fut Philis qui lut tout haut cette lettre ; Astrée qui depuis la perte de Celadon, n'avoit plus attention à rien, y vit quelques paroles, qui avoient raport à ses malheurs, et demanda à la lire. Mais helas ! que devint-elle, quand elle crut reconoître l'écriture de son Berger ? Elle changea de couleur, et se laissa aller sur l'herbe. Philis la prit entre ses bras ; Qu'avez-vous, ma Sœur, lui dit-elle ; Diane n'étoit pas moins empressée. Astrée ne répondoit point, ouvroit de grands yeux, et poussoit des soupirs. Les Bergeres firent signe à Silvandre de s'éloigner un peu. Alors Astrée leur dit en versant un torrent de larmes : Voyez, c'est l'écriture de mon pauvre Celadon. Philis qui n'y avoit pas pris garde, en témoigna bien de la joye. S'il a écrit cette lettre , dit-elle, il n'est pas mort, car l'écriture est nouvelle. Les Bergeres après l'avoir bien considerée, en tomberent d'accord, et prierent Diane de savoir adroitement de Silvandre, qui lui avoit donné cette lettre. Elle avoit cru d'abord qu'il leur avoit fait un conte à plaisir. Elle l'alla trouver aussi-tôt : Silvandre, lui dit-elle, dites-moi la verité, qui vous a donné la lettre que vous nous avez montrée. « Je croi, ma Bergere, que c'est mon bon genie qui m'a voulu épargner la peine de l'écrire, et c'est à vous qu'elle s'adresse, à la plus belle, quelle autre beauté sur la terre ose se montrer devant la votre ? Et à la plus aimée, qui osera se vanter d'aimer comme moi ? Le plus infortuné et le plus fidele des Bergers ; Voilà mon portrait. » Diane n'en put tirer autre chose ; et les trois Bergeres après avoir tenu un petit conseil avec Licidas, convinrent d'aller avec Silvandre, visiter exactement l'endroit de la forêt, où il avoit trouvé cette lettre, pour voir si elles ne trouveroient point celui qui l'avoit écrite.

  Le lendemain elles partirent de bonne heure, après avoir laissé à quelques Bergers le soin de leurs troupeaux ; Astrée, Philis, Diane, Licidas et Silvandre qui marchoit le premier, et servoit de guide dans un chemin qu'il ne conoissoit pas trop bien lui-même. Leonide voulut aussi en être, Hilas, Tircis, et quelques autres Bergers. Silvandre les mena d'abord par un petit sentier fort étroit et fort difficile ; on n'y pouvoit passer que l'un après l'autre. Ils trouverent des prez, des bocages, et des petits ruisseaux qui s'alloient jetter dans le Lignon, et bientôt après ils rentrerent dans le fort du bois. Silvandre leur disoit de temps en temps qu'il n'y avoit pas encore loin au lieu où il les vouloit mener ; lors que, tout d'un coup, Bergeres, leur dit-il en riant, je vous ai égarées, mais nous sommes ici bonne compagnie, et nous ne craignons point les loups. Il les fit apercevoir qu'ils étoient à l'entrée d'une espece de berceau d'arbres verts assez bas, formé par des branches courbées et liées ensemble. L'allée étoit si étroite, qu'on n'y pouvoit passer qu'un à un. Silvandre marcha le premier, et tenta l'avanture, les Bergers le suivirent. Ils trouverent un petit preau entouré de grands arbres, et dans le fonds ils virent deux chênes en pillastres, que des feüillages joignoient par en haut, avec l'inscription suivante, gravée sur une table de bois.

  Loin, bien loin, profanes esprits,
  Qui n'est d'un saint amour épris,
  En ce lieu saint ne fasse entrée.
  Voici le bois où chaque jour,
  Un cœur qui ne vit que d'amour,
  Adore la Déesse Astrée.

  La troupe alla plus avant, et vit un petit Autel, sur lequel étoit un portrait avec ces mots au bas : C'est la Deesse Astrée. En verité, dit Philis, c'est le veritable portrait d'Astrée. Voilà ses doubles C C, ses doubles A A, entrelassez, voilà jusqu'à sa houlette et à son chien Melampe.

  Astrée à tous ces discours demeuroit muette, et remarquoit par-tout l'écriture de Celadon. Elle n'en disoit rien ; mais Philis et Licidas qui la conoissoient aussi-bien qu'elle, s'en réjoüissoient. Ma Sœur, lui disoit Philis, Si Celadon vous a bâti ce potit Temple, s'il a [é]crit tous ces vers, il ne s'est pas noyé, comme nous l'avons cru. « Hà, ma Sœur, reprit Astrée. Celadon est mort, et par ma faute, et je vois bien que les Dieux ne sont pas encore contens des larmes que j'ai versées pour lui, puis qu'ils m'ont conduite ici pour m'en donner un nouveau sujet. Mais puis qu'ils le veulent, j'en verserai tant, que si je ne puis laver mon crime, je m'éforcerai au moins de le faire, jusqu'à ce que j'aie perdu ou les yeux, ou la vie. » Pour moi, repliqua Philis, je veux être dans l'esperance. « Hé ne vous souvient-il pas, lui dit Astrée, d'avoir oüi dire à nos Druides, que nous avons une ame qui ne meurt point avec notre corps, et que si l'on n'a pas donné la sepulture à ce miserable corps, l'ame erre cent ans durant dans les mêmes lieux, où la mort a causé la separation ? Helas ! peut-être que l'ame du pauvre Celadon se plaît encore dans les lieux qu'il a tant aimez. Du moins, reprit Philis, ce vous doit être une consolation de voir, que la mort n'a pû éfacer son amour. J'ai aussi oüi dire à nos Druides ; que comme nos yeux voient nos corps, de même nos ames separées se voient et se reconoissent. L'ame de Celadon aura vû clairement et sans nuages, la pureté de votre affection, et que la jalousie qui causoit votre colere, ne venoit que d'amour. Helas ! reprit Astrée, en jettant un grand soûpir ; ce seroit pour moi un grand sujet de consolation, s'il voioit ce qui se passe dans mon cœur. Car si je ne l'ai pas plus aimé que toutes les choses du monde, et si je ne continuë encore en cette même affection, que jamais les Dieux ne m'aiment. »

  Après que les Bergers et les Bergeres, eurent visité tout le bois, ils reprirent le chemin de leurs Hameaux, la nuit les surprit, et ils furent obligez de s'arrêter dans un petit pré, où les Bergers vuiderent leurs panetieres, resolus de peur de s'égarer, d'y atendre le point du jour. Après un leger repas, Astrée, Leonide, et Philis se coucherent ensemble sur l'herbe, les Bergers s'éloignerent un peu, et en firent autant. On causa d'abord, et puis on s'endormit. La journée avoit été fatigante, ils avoient tous besoin de repos.

  Le Soleil étoit prêt à se lever, lorsque Celadon étant sorti de sa caverne à la pointe du jour, selon sa coûtume, entra par hazaard dans le petit pré où les Bergeres étoient encore endormies. Il vit, il reconnut Astrée ; un mouchoir qu'elle avoit sur sa coëffure, lui cachoit une partie du visage, un bras sous la tête, et l'autre étendu le long de la cuisse, le pied et la jambe à l'air, la gorge un peu découverte. Il demeura presque sans respiration, en contemplant le chef-d'œuvre de la nature ; mais par malheur Philis, qui en dormant embrassoit Astrée, aiant tourné la tête, sans ouvrir les yeux, le pauvre Berger eut si grand peur d'être surpris, qu'il se retira avec précipitation, et retourna dans sa caverne. Elle m'a défendu , disoit-il en lui-même, de me montrer à ses yeux ; mais pourtant elle ne m'a pas défendu de la voir. Il pensa aussi qu'elle étoit venuë là avec ces Bergers, sur la lettre qu'il avoit laissée auprès de Silvandre endormi, et peut-être pour le chercher. Cette pensée lui donna le courage de lui écrire une seconde lettre, et de la lui mettre lui-même entre les mains, si elle n'étoit pas encore éveillée. Il l'écrivit dans le moment, et courut au même lieu, qu'il trouva dans le même silence. Il s'approcha en tremblant de son aimable Bergere, mit devant elle un genou en terre, et se voiant si prés de tant de beautez, il les considere, il les admire, il n'est plus maître de ses transports, il s'aproche encore, il se baisse, et dérobe à sa Bergere une legere faveur, qu'elle eut pourtant refusée à tous les Rois de la terre. Elle s'éveille dans ce moment, ouvre les yeux, et voit Celadon ; mais par bonheur pour lui, le Soleil qui venoit de se lever, donne dans les yeux d'Astrée, et lui darde un raïon qui l'ébloüit. Elle voit Celadon, mais elle le voit au milieu d'une nuée éclatante, et ne le voit plus. Il s'étoit sauvé tout éperdu, ne sachant ce qu'il faisoit. Il avoit laissé sur la gorge d'Astrée la lettre qu'il venoit d'écrire. Elle fit un grand cri, qui éveilla Philis et Diane. Helas ! leur dit-elle, je viens de voir l'ombre de Celadon toute resplendissante de lumiere, et qui s'envoloit vers le Ciel. Elle voulut se lever, et laissa tomber une lettre ; elle reconnut aussi-tôt l'écriture de Celadon, et y lut ces paroles.

  « Si vous êtes venuë en ce lieu, où les restes de Celadon sont encore, pour voir s'il vous aime, vous n'en pouvez pas douter, en voiant avec quelle fidelité il vous obéït. Si la pitié vous y attire, quoique ce soit un peu tard, la pitié est la consolation des miserables : et si c'est le hazard, je veux bien encore vous en être obligé. Adieu, et si vous êtes la plus belle et la plus aimée Bergere de l'Univers, je suis le plus infortuné et le plus fidele des Amans. »

  Ce fut bien alors que ces Bergers crurent que Celadon étoit mort. Tout le monde s'éveilla ; on conta la vision qu'avoit eu Astrée, et l'on demeura d'accord, que pour mettre en repos une ombre si cherie, il faloit lui élever un tombeau. Toute la troupe y voulut contribuer ; les Bergers coupoient des branches d'arbres et des gasons, et les élevoient en piramide. Les Bergeres cüeilloient des fleurs. Enfin les filles Druides d'un Temple de la bonne Déesse, qui n'étoit pas loin, arriverent avec le Vacie ou Sacrificateur. On offrit à Cerés une Truïe, et quelques jeunes Taureaux noirs. On répandit le lait et le vin sacré, on appella trois fois l'ame de Celadon ; les filles Druides les cheveux épars l'apelloient avec de grands cris. Enfin le Vacie en jettant des fleurs sur le tombeau, lui dit : Adieu, Celadon, adieu, et pour jamais adieu, en quelque terre que tu sois, qu'elle te puisse être legere. La Nimphe Leonide qui étoit presente à la ceremonie, en rioit dans le fond de son cœur, et ne laissoit pas de jetter des fleurs comme les autres.

  Le lendemain Adamas et Leonide allerent voir Celadon, et le trouverent à l'entrée de sa caverne, beaucoup plus gay qu'à l'ordinaire. La joie avoit ranimé son visage, il avoit vû Astrée, et quoi qu'il ne l'eût vûë qu'endormie, elle lui avoit donné des plaisirs qu'il n'eût jamais esperé dans sa plus heureuse fortune. Nous vous pleurâmes bien hier au soir, lui dit Leonide, elle lui conta ensuite comme Astrée avoit crû voir son ombre ; et que pour appaiser ses manes errans, elle lui avoit élevé un tombeau avec toutes les ceremonies usitées parmi les Druides. Il ne le pouvoit croire, on le mena sur le lieu qui n'étoit pas loin. Après cela, lui dit Adamas, ne voulez-vous pas vous montrer à votre Bergere ? Pouvez-vous douter qu'elle ne vous aime ? Elle me regrette, dit-il en soûpirant, et peut-être que si elle me voyoit vivant et desobéissant à ses ordres, elle m'accableroit de sa haine et de sa colere, je ne lui desobêirai jamais.

  Le Druide qui le voioit si ferme dans sa resolution, et qui vouloit absolument le tirer de son desert, lui parla ainsi : « Mon Enfant, puisque vous voulez atendre qu'Astrée vous rapelle, j'imagine un moïen de vous la faire voir en attendant, sans qu'elle le puisse trouver mauvais ; vous la verrez, vous lui parlerez, il ne vous sera pas difficiie de connoître, si elle vous aime encore J'ai ma fille que j'aime tendrement, je croi vous l'avoir déja dit ; elle est nourie depuis huit ans chez les Filles Druides, dans les antres des Carnutes ; la rigueur de nos Loix m'oblige de me priver de sa presence ; Vous lui ressemblez, Celadon, plus que si vous étiez son frere. Je m'en vais faire courre le bruit que ma fille Alexie a été fort malade, et qu'elle revient prendre l'air dans le Païs natal. Nous vous habillerons en Nimphe, et dans quatre jours vous arriverez chez moi[.] Il y a huit ans que ma fille est éloignée, tout le monde vous prendra pour elle. Leonide vous menera voir les Bergeres de la contrée ; vous verrez Astrée, on vous croit mort, vous ne hazardez rien. Que si après cette épreuve, vous n'apaisez pas votre Bergere, mourez, mon Enfant, il vaut mieux mourir que languir, comme vous faites ; votre état ne peut finir que par la mort, ou par la possession d'Astrée. »

  Vous avez raison, mon Pere, répondit Celadon, ordonnez de ma destinée, je suis prét à vous obéïr.

  Adamas avoit bien quelque scrupule de garder dans sa maison un homme habillé en fille, et de le tenir auprès de sa niece, dont il connoissoit la sensibilité ; et s'il étoit rassuré par l'amour que Celadon avoit pour Astrée, il pouvoit craindre que Leonide Nimphe jeune, belle et passionée, n'ébranlât la fidelité du Berger. Mais il avoit depuis peu consulté l'Oracle de la bonne Déesse, sur la destinée de ces deux Amans ; il lui avoit été répondu, que s'il pouvoit contribuer à les rendre heureux, il assureroit le bonheur et la tranquillité de sa vieillesse. L'Oracle lui avoit levé tous ses scrupules : ainsi ravi d'avoir persuadé Celadon, il lui aprit de quelle maniere les filles Druides étoient élevées dans les antres des Carnutes ; leurs Loix, leurs Coûtumes, leurs Sacrifices ; afin qu'il pût répondre aux questions qu'on lui feroit ; lui recommandant sur-tout de parler peu, sous prétexte de modestie. Il revint quatre jours après avec Leonide, qui mit à Celadon un habit de Nimphe. Il ne lui fut pas nouveau ; la beauté du Berger l'avoit engagé plus d'une fois à s'habiller en fille ; ce déguisement lui plaisoit assez, et il étoit fait à toutes les petites manieres que les jeunes persones mettent en œuvre pour plaire. Leonide présida à son ajustemeent ; ses cheveux blonds et frisez naturellement, étoient devenus si grands depuis ses malheurs, qu'il fut fort aisé de le coëffer avec des rubans et des fleurs. La tendre et officieuse Nimphe en le voiant si beau, en contribuant à augmenter ses charmes, se faisoit elle-même de nouvelles blessures, ausquelles sa sagesse et son amitié mettoient aussi tôt l'appareil.

  Celadon dès qu'il fut nuit, se rendit à la maison du grand Druide, qui le reçût comme sa chere fille, et l'embrassa tendrement. Leonide ne s'épargna pas à caresser sa cousine. On lui trouva un peu mauvais visage, mais on savoit qu'elle avoit été malade. On la mit au lit, et pandant deux jours elle garda la chambre, et reçût les visites de tout le voisinage. Elle n'étoit point embarassée, et paroissoit dans son lit belle comme un Ange. La coëffure de nuit des Nimphes étoit fort simple. C'étoit une espece de petit bonnet blanc garni de dentelles, et dont les deux côtez accompagnoient le visage, et se joignoient sous le menton avec un ruban qui les noüoit. Dès qu'on sçût dans les Hameaux, que la Nimphe Alexie, fille d'Adamas, étoit revenuë des antres des Carnutes, les Bergers et les Bergeres crurent être obligez d'en aller faire leurs complimens au grand Druide. Ils deputerent Phocion, oncle d'Astrée ; Licidas, frere de Celadon ; Silvandre, Hilas, et Tircis, ce Berger malheureux que Celadon avoit rencontré la nuit dans le bois. Adamas les reçût avec honeur, et se plaignit avec amitié de leurs Bergeres, qui n'étoient pas encore venuës voir sa fille Alexie. Les Bergers l'assurerent qu'elles se preparoient à avoir cet honeur-là. Leonide presenta les Bergers à la belle Alexie, qui reçût leurs complimens avec tant de grace, qu'ils en furent charmez. Elle avoit une robe de satin violet, brodé d'or avec des fleurs d'argent. Sa taille étoit bien marquée, et l'on avoit eu soin, par la prévoyance de Leonide, de rembourer sa robe aux endroits necessaires. Des rubans violet et blanc, (les filles Druides ne portoient point d'autres couleurs,) ses cheveux étoient cordonnez par derriere avec un ruban garni de perles, un colier et des pandans d'oreilles de diamans, et le tout accompagnoit un visage riant, à qui l'esperance prochaine de voir Astrée, avoit rendu tout son éclat. Licidas la regardoit avec transport. Helas ! disoit-il en lui-même, qu'elle ressemble à mon pauvre frere, le visage, la parole, toutes les manieres ; il est vrai qu'elle est encore plus belle. Plus il la consideroit, plus il s'étonnoit que deux persones pussent se ressembler si fort. La mort de Celadon qu'il croioit certaine ; l'autorité du grand Druide, qui traitoit Alexie comme sa fille ; l'habit de Nimphe qui l'embellissoit, lui faisoient démentir ses yeux. Il s'aprocha d'elle. Madame, lui dit-il, oserois-je vous dire à quel point vous ressemblez à la personne du monde que j'ai le plus aimée. Berger, répondit Alexie en rougissant, cette ressemblance me fait plaisir, puis qu'elle vous en fait, car je sai que mon pere vous aime et vous estime. Leonide qui avoit peur qu'Alexie ne parlât pas encore bien en fille, interrompit leur conversation, et demanda des nouvelles des Bergeres ses bonnes amies, et de leurs amours. « Silvandre, dit Licidas, se croioit insensible, il récompense le temps perdu, il aime la belle Diane, et l'aime plus en un jour qu'un autre ne feroit en une année. Hilas, l'inconstant Hilas, depuis quelques jours semble attaché à Philis. Astrée aime toûjours la memoire de Celadon, et ne peut soufrir le Berger Calidon, que Phocion son oncle et son tuteur voudroit bien lui faire épouser, parce qu'il est fort riche. » A ces paroles Alexie changea de couleur, et fut obligée de s'asséoir. Hilas qui l'avoit toûjours regardé sans ouvrir la bouche, comme un homme ravi en admiration, se mit à ses genoux, et lui jetta des regards fort significatifs. Alexie revint bien-tôt de la petite foiblesse qu'elle avoit euë, et pour mieux cacher son déguisement, elle fit tout ce qu'elle put pour donner de l'amour à Hilas, paroles, soûris, air tendre, regards languissans, tout fut emploïé, et ne fut pas inutile. Hilas garda quelque temps le silence, mais il donna bien-tôt l'essor à sa nouvelle passion. Adieu, Philis, s'écria l'inconstant, je vous dis adieu, cette belle Nimphe prend votre place dans mon cœur. Quoi Berger, lui dit Silvandre qui l'avoit entendu, vous donnez ainsi congé à la belle Philis. C'est sa faute, répondit Hilas, Pourquoi n'est-elle pas aussi belle qu'Alexie. Une Bergere peut être aimable, reprit Silvandre, sans être aussi adorable que cette belle Nimphe. Berger, jusqu'ici vous avez été inconstant, vous devenez temeraire. Alexie que ces discours réjoüissoient extrêmement, prit la parole. Ce Berger n'est point temeraire, et si je pouvois meriter son amitié, je me croirois bien-heureuse. Et vous, dit-elle, en se tournant vers Hilas avec un visage riant, prenez garde que les paroles de ce Berger ne vous fassent changer la bonne volonté que vous avez pour moi ; ce seroit une marque de mon peu de merite. Ils disent que vous étes inconstant, j'ai de la vanité, Berger, je veux fixer vôtre inconstance. Après une conversation qui fut assez longue, Adamas pria la Compagnie de visiter les raretez de sa maison. Ils furent charmez d'une galerie, où l'on voyoit les portraits de plusieurs grands Princes, et de plusieurs belles Princesses. On s'y promena long-temps. Le Druide se vouloit réjoüir. Berger, dit-il, à Hilas, qu'avez-vous trouvé dans ma maison le plus à votre gré ? Alexie, répondit-il sans hesiter Je n'ai vû qu'Alexie. On alla ensuite souper, et les Bergers fort satisfaits de la reception qu'on leur avoit faite, retournerent chez eux, et raconterent aux Bergeres curieuses toutes les merveilles qu'ils avoient vûës. Elles parloient toutes ensemble, et vouloient qu'on leur répondît de même. Nous avons vû, dit Hilas, la plus belle persone du monde, Alexie fille d'Adamas. Que dites-vous-là, mon serviteur, dit Philis ; il n'y a plus de serviteur pour vous, reprit Hilas, demandez plûtôt à Philis, qui est de vos bonnes amies, elle vous dira que je la quitte pour Alexie. Mais, reprit Philis, Alexie est parmi les Vierges Druides, elle ne sauroit se marier. Tant mieux, dit Hilas, dès que l'Himen paroît, et meme de loin, je n'aime plus ce que j'aimois. D'ailleurs j'en ai aimé de toutes les façons, mais jamais une Druide : c'est un ragoût nouveau pour moi. Astrée de son côté causoit avec Licidas. Est-il vrai, lui disoit-elle, « que cette Alexie soit si belle qu'on le dit ? Jugez-en, Bergere ; representez-vous le visage de mon pauvre frere, dans sa plus grande beauté ; elle est encore plus belle. » O Dieux, dit Astrée, que j'ai envie de la voir. Ces Bergeres resolurent d'aller deux jours après, rendre visite à Adamas, et à la belle Alexie, qui de son côté s'ennuyoit d'être Alexie, et de n'avoir point encore vû Astrée.

  Le jour venu que les Bergeres devoient aller chez Adamas, Astrée, Philis et Diane se leverent à la pointe du jour, et sans qu'Astrée y fit reflexion, elle s'ajusta le plus proprement qu'elle pût. Elle mit une robe blanche dont son oncle Phocion venoit de lui faire present, et force rubans noirs, parce qu'elle étoit encore en deüil. Alexie de son côté, eût envie d'être plus belle qu'à l'ordinaire : Les Nimphes portoient des habits d'or et d'argent ; on voyoit éclater les perles et les diamans sur toute leur persone. Leonide avoit prêté toutes ses [p]ierreries à sa chere cousine, qu'elle paroit tous les matins avec le même plaisir. Ce n'étoit pas sans lui dérober de temps en temps de petites faveurs, que l'indifferente Alexie n'osoit lui refuser. Son cœur n'y prenoit aucune part, et sa fidelité pour Astrée n'en recevoit aucune atteinte. Elle eut bien voulu ne voir persone, mais il falloit se livrer au Public. Tous les Chevaliers du Païs, toutes les Nimphes, toutes les Dames vouloient rendre leurs devoirs à la fille de leur grand Druide. Leonide les introduisoit le matin à sa toilette, et ils avoient le plaisir de la voir habiller dans un silence qui marquoit l'admiration publique. Ce silence n'étoit interrompu que par quelque parole obligeante, qu'Alexie disoit aux Dames, et quelquefois aux Chevaliers, à qui elle ne laissoit pas de vouloir plaire. L'habit de Nimphe servoit de prétexte à l'amour propre qui en veut à tous les cœurs. Alexie s'étoit éveillée de bon matin : elle se mit à une fenêtre du Château, qui avoit la vûë sur ces prez et sur ces forêts que le Lignon arrose, et se laissa aller aux tristes pensées qui l'avoient tant tourmentée dans sa caverne. Quoi donc, je vais me montrer à Astrée, je vais lui desobéïr, et j'ai oublié ces paroles menaçantes ; Va, malheureux, ne te montre jamais devant moi. Le Druide arriva heureusement pour lui remettre l'esprit. Mon Enfant, lui dit-il en l'embrassant ; « j'espere que cette journée sera heureuse pour vous ; Vous allez voir ce que vous aimez, profitez des momens, vous connoîtrez bien-tôt si elle vous aime. J'espere tout en vous voyant si bon visage ; vôtre beauté revient à vûë d'œil, et nous en avons besoin ; soûtenez la reputation de ma fille. » Ils parloient ainsi, lorsque Leonide qui étoit à la fenêtre, leur dit qu'elle voyoit une grosse troupe de Bergers et de Bergeres, qui montoient la coline, et s'avançoient vers le Château. Silvandre, Hilas, Tircis, Licidas, et plusieurs autres Bergers acompagnoient les Bergeres. Mais quand Astrée se vit si près de voir cette Alexie, qui ressembloit si fort à Celadon, à ce que disoit Licidas, le cœur lui battit d'une si grande force, qu'elle pria ses Compagnes de lui laisser un peu reprendre haleine, comme si le chemin l'eut fatiguée. Je m'en vais devant, s'écria l'impatient Hilas, avertir de votre venue ; ou plûtôt, lui dit Silvandre, voir la belle Alexie. Il ne répondit point et courut toûjours. Adamas étoit dans la sale, et lors qu'il vit Hilas tout seul, et si ésoufflé qu'à peine pouvoit-il respirer : D'où vient, lui dit-il, que vous étes venu avant les autres. Ne vous en étonnez pas, mon Pere, interrompit Alexie, les Amans sont toûjours pressez. Un moment après les Bergeres parurent. Le grand Druide alla au devant d'elles. Vous méprisez un peu vos voisins, leur dit-il en riant, parce que vous étes belles : je me suis toûjours flatté que vous viendriez voir ma fille. Mon Pere répondit Astrée, voyant qu'il la regardoit en parlant, nous sommes si grand nombre, qu'il a falu du temps pour nous rassembler. Astrée s'avança aussi-tôt pour salüer Leonide qu'elle connoissoit, mais quand elle vit auprès d'elle la fausse Alexie, qu'il faloit aussi salüer, elle crut voir Celadon, le feu lui monta au visage : Alexie ne fut pas moins interdite ; il n'y avoit pas moyen de reculer, elles se baiserent, mais si tendrement, qu'Hilas commença à en être jaloux. Les autres Bergeres saluerent les Nimphes avec le respect qui leur étoit dû. La Compagnie se répandit dans les appartemens, et chacun pour causer, s'aprocha de la persone qui lui plaisoit davantage.

  Astrée ne pouvoit quitter Alexie ; elles étoient l'une auprès de l'autre, se regardoient, soûpiroient, et ne disoient mot. Astrée rompit la premiere le silence. Madame, dit-elle à Alexie, « quand je considere la beauté de votre visage, et les graces de toute votre persone ; je ne saurois m'empêcher de blâmer les ordres souverains, qui vous ont cachée si long-temps parmi les Vierges Druides ; mais quand je songe qu'il n'y a rien dans le monde qui soit digne du grand Thautates, j'avouë que pour le servir, on a bien fait de choisir ce qu'il y a de plus parfait sur la terre. » Je voudrois bien, répondit Alexie, « meriter les loüanges que vous me donnez ; j'aurois quelque esperance d'obtenir ce que je souhaite ardemment ; c'est votre amitié, belle Bergere, c'est à votre cœur que j'en veux ; votre nom a passé jusqu'aux Carnutes, et j'ai quitté avec joie mes plus cheres Compagnes, quand j'ai pensé que je verrois, que j'embrasserois la belle Astrée. Mais aprenez-moi la vie heureuse et tranquille qu'on dit que vous menez dans vos forêts, et sur les bords de votre Lignon. Helas, dit Astrée, j'ai tout perdu, et si votre vûë belle Nimphe, n'avoit pour moi un charme que je n'ose vous expliquer, vous me verriez répandre des larmes au souvenir de mes malheurs. J'ai oüi dire, dit Alexie, que vous avez perdu depuis peu ceux qui vous ont donné la vie. Et ce qui est encore plus cruel, reprit Astrée, c'est que j'en suis cause. Je me laissai tomber dans le Lignon, en voulant donner quelque secours à un Berger. On alla dire à ma mere que je m'allois noyer ; elle en fut si touchée, qu'elle en tomba malade et en mourut. Mon Pere suivit de près sa chere Epouse. » J'ai oüi conter cette triste avanture, reprit Alexie, mais je ne me souviens point du nom du Berger qui l'a causée. Il s'appelloit Celadon, reprit Astrée, « il se noya, et depuis ce jour mal-heureux, il semble que notre païs soit en deüil, et que les plaisirs ne soient plus faits pour nous. Mais, Madame, je vous ennuye. Vous me charmez, belle Bergere, je sens que je vous aime en un moment, plus que toutes mes Compagnes des Carnutes. Et moi je n'oserois vous dire ce que je sens pour vous ; vous êtes une grande Nimphe, et je ne suis qu'une petite Bergere. » Elles en eussent dit davantage, si l'impatient Hilas ne fut venu les interrompre. Il n'avoit pas acoûtumé de se contraindre pour ses Maîtresses. Il se mit à genoux devant Alexie, et lui prenant une main la baisa. Berger, lui dit Alexie, « vos Bergeres vous permettent-elles ces sortes de libertez. Je vous conseille de vous en desaccoûtumer ; on n'en use pas si familierement avec les Vierges Druides. Comment donc, dit Hilas, il ne faut que les regarder, cela est bien sec. L'Amour est un enfant qui fait beaucoup d'exercice, il faut un peu le nourir. »

  Ils en étoient là, lors qu'on vint les avertir que la colation étoit servie. Adamas faisoit fort bien les honneurs de sa maison. Il convia ensuite la Compagnie à s'aller promener dans les jardins jusqu'au souper, qui fut magnifique ; après quoi il y eut quelque dispute spirituelle entre Silvandre et Hilas. La belle Alexie, à qui la vûë d'Astrée avoit rendu tout son esprit, aussi bien que toute sa beauté, ne fut jamais de l'avis d'Hilas, et le poussa si souvent, qu'il s'écria ; J'ai toujours craint ces Clergesses des Carnutes. On rit beaucoup, puis on s'alla coucher. Alexie conduisit Astrée, Philis et Diane dans leur chambre ; elles avoient demandé qu'on les mit ensemble. Il étoit minuit, elles étoient lasses, vouloient dormir, et ne se pouvoient quitter. On s'embrassoit en se donnant le bon soir, et puis on avoit encore quelque chose à se dire : on fermoit la porte, on la r'ouvroit, et sans Leonide qui vint chercher Alexie, elles eussent passé à ce badinage une partie de la nuit.

  Dès que les deux Nimphes furent sorties, les trois Bergeres se coucherent dans le même lit. Elles étoient bonnes amies, et ne se cachoient rien. Astrée ne songeoit qu'à sa chere Alexie, et ne pouvoit parler d'autre chose. Je ne croyois pas Licidas, disoit-elle à ses Compagnes, « lorsqu'il m'assuroit qu'Alexie avoit le visage de Celadon. Il n'en disoit pas encore assez ; il en a le visage, la voix, les gestes, le souris, et quand je m'approche d'elle, je m'imagine quelquefois que c'est le pauvre Celadon. Que je vous plains, ma Sœur, lui dit Philis, car enfin nous nous en allons demain, et Alexie retournera bien-tôt à ses Carnutes. Je l'y suivrai, reprit brusquement Astrée, et puisque j'ai perdu tout ce que j'aimois, je me veux donner au grand Thautatés, on dit que son service console de tout. Vous ne seriez pas si devote, lui dit Diane en riant, si Alexie n'étoit pas du voiage : mais croyez-moi, ne prévoyons point les malheurs de si loin, et songeons seulement à faire ensorte, que cette belle Nimphe vienne dans notre Hameau. Le grand Druide a promis d'y venir offrir un sacrifice, pour remercier les Dieux de nous avoir honorez cette année du Gui-de-l'an-neuf. » J'avoüe mon ignorance, reprit Diane, j'ai souvent oüi parler du Guy-de-l'an-neuf, mais je ne sai pas trop bien ce que c'est, et pourquoi l'on celebre cette fête avec tant de solemnité. Il n'y a persone, lui dit Leonide, qui vous en puisse mieux instruire que la niece du grand Druide. Sachez donc, belle Bergere, qu'il se tient regulierement au commencement de chaque année, une assemblée generale des Druides, dans le Païs des Carnutes, auprès du Château de Dangellum. On cherche avec grand soin dans les bois voisins, une plante qu'on nomme du Guy, qui croît sur toutes sortes d'arbres, mais tres-rarement sur le chêne ; et lors qu'on en trouve sur cet arbre, les Druides la coupent avec une serpette d'or, et la regardent comme une marque de la protection du grand Thautatés. On celebre la fête durant plusieurs jours ; on se fait des presens les uns aux autres en l'honeurs du Guy-de-l'an-neuf : et comme les Dieux vous en ont fait trouver cette année dans vos Hameaux, il faut engager mon oncle à les en aller remercier au plûtôt. J'ai acoûtumé d'assister à ces sortes de sacrifices, et il ne manquera pas d'y mener sa fille, encore plûtôt que sa niéce. » Les Bergeres remercierent fort Leonide, et la prierent de faire réüssir le conseil qu'elle leur donnoit. Dans le temps qu'elles causoient ensemble avant que de s'endormir, Adamas, qui avoit envie plus que persone de raccommoder Astrée et Celadon, étoit allé à la chambre d'Alexie : Hé bien, lui dit-il en riant, comment se porte Celadon ? Fort bien, mon Pere, depuis qu'il est devenu votre fille. Il faut soûtenir votre personage, ajoûta le Druide, et venir demain avec nous au Hameau d'Astrée. Hà, mon Pere, reprit Celadon, c'est m'exposer furieusement, et si Astrée vient à me reconnoître, je suis perdu. Ne çraignez rien, lui dit Leonide, Astrée vous aime, et ne fait tant d'amitiez à Alexie, que parce qu'elle la fait souvenir de Celadon. Le lendemain les trois Bergeres s'habillerent de bonne heure, et vinrent à la chambre d'Alexie qui étoit encore au lit. Elle se cacha un peu avec le drap, de peur qu'on ne vît la place où devoit être sa gorge, et s'excusa de sa paresse, sur ce que son Pere l'avoit entretenuë jusques bien avant dans la nuit. Elle demanda ensuite aux Bergeres si elles avoient bien dormi. Je vous répons, dit Leonide, qu'Astrée a passé la nuit auprès de vous. Auprès de moi, reprit Alexie : Auprès de vous, continua Leonide, et si ce n'est du corps, ç'a estê du moins de la pensée. De cette sorte, répondit Alexie, cela pourroit bien étre ; et je vous puis assurer, belle Bergere, dit-elle en prenant Astrée par la main, et la faisant assoir sur son lit, que j'ai fait la moitié du chemin, et n'ai pû m'endormir qu'au jour. Elles se mirent à causer, tandis que Leonide amusoit Diane et Philis, en leur faisant remarquer les beautez de la Campagne. Est-il vrai, belle Astrée, « que votre oncle Phocion vous veut marier avec le Berger Calidon ? Cela n'est que trop vrai, Madame ; mais je puis vous assurer, que je ne me marierai jamais, puisque le Ciel l'a ainsi ordonné. » en disant ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeux, et ses larmes furent entenduës. Alexie en alloit peut-être verser à son tour, lors qu'Adamas entra dans sa chambre. Quoi, ma fille, dit-il, vous êtes encore au lit, et ces belles Bergeres sont levées ? Il faut que nous nous levions de bon matin, dit Astrée, pour aller garder nos troupeaux ; au lieu que la belle Alexie n'a que faire de se donner tant de peine, et doit songer à la conservation de ses attraits. Je crois pour moi, dit le bon Druide, que si elle veut étre belle, elle n'a qu'à faire comme vous, la recepte est bonne. Toute la Compagnie sortit de la chambre un moment aprés pour laisser habiller Alexie. On passa le reste de la journée à visiter les beautez de la maison et les promenades du Parc. Le grand Druide fit partir les sacrificateurs et les victimes pour se rendre au hameau des Bergeres, et donna tous les ordres pour préparer le sacrifice. Il manda au vieux berger Phocion, oncle d'Astrée, qu'il iroit coucher chez lui avec sa fille Alexie et sa niéce Leonide.

  Le lendemain toute la Troupe prit le chemin du Hameau. Astrée tenoit Alexie par la main et lui disoit le nom de tous les lieux par où elles passoient. Elles s'arrêterent assez long tems dans le bois à considerer le temple de la Déesse Astrée, et en voïant son portrait qui étoit sur l'autel, à qui jugez-vous, Madame, dit Astrée que ce Portrait ressemble ? à la plus belle persone du monde. Vous n'étes donc pas de l'avis des autres, elles disent que c'est mon Portrait. C'est aussi ce que je veux dire. Ha, Madame, reprit Astrée, que ne pensez-vous veritablement ce que vous me dites seulement pour me faire plaisir, j'en serois plus digne de vous. On arriva enfin à la maison de Phocion. Adamas prit une petite chambre pour lui et laissa la plus grande aux Nymphes et aux Bergeres. Il y avoit un fort grand lit et un plus petit, il faut, dit-il, que ma fille et ma niéce couchent dans un lit, Astrèe et Diane coucheront dans l'autre. Leonide aussi-tôt prit la parole. Elle vit bien que son oncle ne songeoit pas à ce qu'il disoit, il faut, dit elle, laisser coucher Alexie toute seule ; elle est delicate et n'est pas acoûtumèe à marcher, nous coucherons bien nous trois dans le grand lit. Tout comme il vous plaira, dit le Druide. Phocion étoit present, il étoit maître de la maison, et ne contredisoit à rien. Le souper fut bon, plus propre que magnifique. Chacun se retira dans sa chambre et songea à se reposer. Les deux Nymphes et les deux Bergeres s'enfermerent, et commencerent à se deshabiller. Alexie qui avoit ses raisons, se deshabilla dans la ruelle de son petit lit et se mit dedans après avoir rataché sa chemise sous son cou avec une grosse toufe de rubans. Elle pria ensuite ses compagnes de se venir deshabiller auprés d'elle. Astrée s'assit sur le pied du lit, et la bonne Leonide qui n'avoit plus sur le corps qu'une robe de chambre fort legere, mit bien-tôt Astrée au même état, en portant officieusement ses habits sur une table. La Bergere faisoit bien des façons et la laissoit faire, parce que quand elle vouloit se lever, Alexie qui s'étoit mise à son séant, la retenoit, en lui faisant mille amitiez. Elles ne s'ennuïoient pas à badiner ; mais Leonide et Diane vouloient dormir, il falut qu'Astrée et Alexie se quittassent, mais ce ne fut pas sans s'être embrassées bien tendrement.

  La nuit il arriva un homme envoyé par la Nimphe Galathée, qui mandoit à Adamas, qu'elle vouloit assister au sacrifice du Guy-de-l'an neuf, et que dans deux jours elle se rendroit sur les lieux. La Nimphe savoit qu'Astrée y étoit ; elle se croyoit plus belle qu'une Bergere ; sa naissance, sa dignité, ses richesses, lui répondoient de la prééminence ; elle vouloit voir par ses yeux, si cette beauté champêtre, pouvoit lui disputer le cœur de Celadon. Le Druide fut assez embarrassé : il ne douta pas que Galathée ne demelât Celadon sous les habits d'Alexie, (elle l'avoit vû habillé en fille) et il crut qu'elle ne manqueroit pas de se souvenir de sa chere Lucinde. Il prit son parti sans hesiter et dit à l'envoïé de la Nymphe, que tout étoit prêt pour le sacrifice, les sacrificateurs arrivez, les victimes couronnées, le peuple des environs assemblé, et qu'il n'y avoit pas moyen de remettre la ceremonie. Il espera trouver dans la suite quelque invention pour empêcher Galathée de voir Alexie. En effet, dès le lendemain le Druide alla offrir le sacrifice, pour ôter tout prétexte à la Nimphe, de faire un voyage qui eût découvert infailliblement ce qu'il avoit tant d'interêt à cacher. On fit tout avec la décence convenable : on versa le vin, on jetta les fleurs, on égorgea les victimes, on se fit de petits presens les uns aux autres. La suite des siecles a aboli cette Fête du Guy-de-l'an-neuf, et il n'en reste qu'une memoire fort legere dans le Jaïs Chartrain, autour du Château de Dangellum, où l'on appelle encore aujourd'huy, Guy-de-l'an neuf, ce qu'on appelle les Estrennes dans les autres Provinces du Royaume.

  A peine le sacrifice eût-il été achevé, que le grand Druide reçût une lettre d'Amasis, qui le prioit de l'aller trouver à Marsilly pour une affaire importante. Elle avoit eu des avis secrets, que Polemas enragé de se voir méprisé par Galathée, songeoit à se rendre maître du Païs, et que le Roi des Bourguignons lui prêtoit des troupes. La Nimphe se voyoit presque seule ; la plûpart de ses Chevaliers étoient allez servir le Roi des Francs, sous la conduite de Lindamor. Elle avoit confiance en la capacité du Druide. Il partit sur le champ plein des affaires d'Etat, et n'ayant pas le temps de raisonner sur les affaires de Celadon. Il lui dit seulement de continuer à bien faire le personage d'Alexie, et de feindre de grands maux de tête, pour avoir un prétexte de demeurer avec les Bergeres. Elles lui promirent d'avoir grand soin de sa chere fille, et il voulut bien s'en fier à la parole d'Astrée.

  Quand Celadon se vit seul sans Adamas et sans Leonide, qui étoit aussi retournée à Marsilly avec son oncle, il sentit toute la difficulté de son entreprise. Il étoit au milieu de ses parens et de ses amis, comment pouvoir se cacher à eux ? Il est vrai que son habillement ne l'embarassoit pas, il n'avoit besoin de persone pour se coïffer, son adresse naturelle, et le plaisir qu'il y prenoit, lui avoient épargné l'apprentissage. Et d'ailleurs il acceptoit de bonne grace tous les petits services qu'Astrée, Philis, et les autres Bergeres vouloient lui rendre, quand il n'avoit point à craindre d'être découvert pour ce qu'il étoit. On ne pouvoit jamais rien soupçonner ; l'autorité du grand Druide qui l'avoüoit pour sa fille, étoit une bonne sauve-garde ; mais il faloit se contraindre à tous momens, et ignorer ce qu'il savoit mieux que les autres. La vûë et les caresses de sa Bergere le soûtenoient. Il la voyoit quelquefois si passionnée, qu'il croyoit pouvoir se découvrir, sans crainte ; mais quand il faisoit reflexion qu'en se découvrant il l'offenseroit peut-être, et perdroit sûrement toutes les petites faveurs qu'elle lui prodiguoit, il préferoit l'état present d'Alexie, aux esperances d'un bonheur plus solide, que pouvoit avoir Celadon. Diane étoit retournée chez elle, mais Philis ne quittoit point Astrée, et couchoit aussi dans la même chambre. Elles causoient souvent une partie de la nuït, et ordinairement sur le lit d'Alexie, qui étoit presque toûjours couchée pour mieux faire la malade. Quelquefois Philis mourant d'envie de dormir, s'alloit coucher, et aussi pour faire plaisir à ses deux amies, qui n'étoient pas fâchées d'être seules. Elles redoubloient alors les protestations d'une amitié à toute épreuve, et finissoient toujours par les caresses innocentes, que deux cœurs qui s'aiment bien, ne se refusent pas.

  Un jour Alexie s'étant éveillée la premiere, se leva promptement, et se mit l'habit d'Astrée ; Ma chere, lui dit-elle, dès qu'elle lui vit ouvrir les yeux, je serai Bergere aujourd'hui, et vous Nimphe, tout doit être commun entre deux bonnes amies. Astrée par respect fit d'abord quelque difficulté, et puis se rendit[.] Elle parut aux yeux de tout le Hameau, aussi belle Nimphe qu'aimable Bergere ; et ce changement plaisant à toutes deux, elles continuerent les jours suivans, à prendre un divertissement qui ne faisoit mal à persone. Alexie voulut même, pour mieux contrefaire la Bergere, conduire le troupeau d'Astrée ; mais elle faisoit semblant de n'entendre pas le mêtier. Elle tenoit sa houlette tout de travers, et ne prenoit aucun empire sur ses chiens. Astrée lui faisoit des leçons, et les Bergeres rioient. Je n'ai rien appris de tout cela, disoit agreablement Alexie, dans les antres des Carnutes. Elles entroient dans le bois pendant la grande chaleur, et se confioient quelque petit secret, que des persones qui s'aiment, regardent toujours comme des choses de consequence. Plus on se voit, plus on se veut voir ; plus on se parle, plus on a de choses à se dire. Astrée songeoit nuit et jour à suivre Alexie, lors qu'elle retourneroit parmi les Vierges Druides. Madame, lui lui dit-elle un jour, promettez-moi donc de m'emmener avec vous, j'aimerois mieux mourir que de vous quitter jamais. Il faut pour cela, lui répondit la belle Druide, que vous fassiez deux choses ; l'une que vous m'aimiez autant que je vous aime. Je vous dirai l'autre quand il en sera temps. Hà ! Madame, lui dit Astrée en baisant sa main, la premiere chose est déja faite, dites-moi vîte la seconde. Je le ferai le plûtôt que je pourrai, reprit Alexie, « mais en attendant banissons entre nous toutes les ceremonies ; ne m'appellez point Madame, l'amitié met tout au même niveau ; aimons-nous tendrement, et nous en donnons des marques quand nous serons seules, il faut un peu se contraindre devant le monde. » Astrée ne répondit qu'en se jettant au cou d'Alexie, qui dans ce moment résolut de se découvrir. Elle voyoit Astrée dans ces transports vifs et naturels que l'amour inspire, et que l'amitié ne sauroit copier. Ma chere, lui dit-elle, en lui rendant ses caresses avec usure : Est-il bien vrai que vous m'aimiez. Astrée à ces paroles se sentit le cœur si gros, qu'elle ne pût répondre que par des larmes, Mais, reprit Alexie, vous avez aimé Celadon encore plus que vous ne m'aimez. Il est vrai, dit Astrée, je l'ai bien aimé, et je l'aime bien encore ; je ne sai comment tout cela se fait ; Alexie et Celadon s'embrassent dans mon cœur ; et quand j'aime Alexie, je ne croï pas étre infidelle à Celadon. Celadon n'y pouvoit plus tenir, lorsque Philis entra dans le bois, et s'aprocha dans le temps qu'il alloit parler, peut-être mal-à-propos. Son amour ne lui suffisoit pas, pour une pareille declaration, et il avoit besoin de l'autorité du grand Druide.


LA NOUVELLE
ASTREE




LIVRE QUATRIEME.


  Tout étoit en allarmes dans la ville de Marsilly. La révolte de Polemas étoit averée ; il levoit des Troupes, et n'atendoit que l'arrivée des Bourguignons, pour venir assieger la Nimphe dans sa Ville capitale. Elle avoit envoyé ses ordres par tout le païs, pour faire assembler les milices, et déja plus de cinq cent Chevaliers étoient entrez dans la Ville pour la défendre. Adamas qui avoit fait la guerre dans sa jeunesse, faisoit travailler aux fortifications ; on racommodoit les brêches, on creusoit les fossez, on rassembloit les vivres de la campagne pour n'en point manquer, et pour les ôter aux Ennemis. Ces précautions ne rassuroient point la Nimphe, qui connoissoit la grande puissance du Roi des Bourguignons, et qui craignoit de plus que Polemas n'eut des intelligences secretes. En effet, il s'avança avec toute son armée, et entoura la Ville de tous côtez. Un Bourgeois lui avoit promis de lui ouvrir une porte dans le plus fort de l'attaque. Ce traître heureusement fut découvert et écartelé. Polemas ne laissa pas d'attaquer la Ville, et de faire avancer ses machines de guerre. Il fut repoussé par-tout, et perdit plus de deux mille hommes.

  Il étoit dans une colere extrême contre le grand Druide, qu'il accusoit de cette resistance ; et pour s'en vanger, il envoya trente Cavaliers dans le Hameau d'Astrée, pour y enlever la Nimphe Alexie fille d'Adamas : on lui avoit donné avis qu'elle y étoit avec les Bergeres du Lignon[.] Ces Cavaliers se cacherent la nuit dans un bois voisin, et s'étant approchez des maisons à la pointe du jour, ils virent Alexie qui s'alloit promener dès le matin ; mais comme elle étoit habillée en Bergere, ils la prirent pour Astrée, et la laisserent passer sans lui rien dire. Un quart-d'heure après Astrée sortit habillée en fille Druide ; c'étoit ce qu'ils cherchoient, ou ce qu'ils croyoient chercher. Ils l'entourerent, la saisirent malgré ses cris, et l'aiant mise sur un cheval, la conduisirent en diligence au Camp de Polemas. Vous voilà donc, lui dit-il, fille du plus mechant des hommes : vous serez exposée demain aux flêches de mes ennemis, et vous mettrez vous-même le feu à la porte de cette Ville rebelle. Seigneur, lui répondit Astrée, si j'ai failli, que les Dieux m'abandonnent ; si je suis innocente, ils me défendront. Elle ne put retenir ses larmes. Si ton Pere lui dit Polemas, est attendri, en te voyant préte à mourir, il me rendra la Ville, et je te sauverai la vie. Astrée alloit lui dire qu'il se trompoit, lorsqu'on vint avertir Polemas, qu'une Bergere demandoit à lui parler. C'étoit Alexie, Seigneur, lui dit-elle, Je suis la fille d'Adamas votre ennemi ; cette Bergere est Astrée, nous avons changé d'habit ce matin pour nous réjoüir, et vos Cavaliers nous ont prise l'une pour l'autre, renvoyez-la à son troupeau, et faites de moi ce qu'il vous plaira. Astrée qui reconnut que sa chere Alexie vouloit mourir pour elle, prit la même resolution : Ne la croyez pas, s'écria-t-elle, et croyez en l'habit de Nimphe qu'elle porte. Polemas étoit assez embarrassé. Qu'on les lie toutes deux ensemble, dit-il en fureur, elles sont toutes deux mes ennemies, et demain nous verrons jusqu'où ira leur constance. On les mit dans une tente, et toute la nuit, dit Monsieur d'Urfé, elles ne cesserent de se donner de nouvelles assurances de l'amitié qu'elles se portoient ; et quoique le sujet en fut funebre, si est-ce que l'amour tiroit méme de leurs plus ameres larmes, des consolations nompareilles.

  A la pointe du jour toute l'Armée prit les armes, et entoura la Ville comme le jour precedent. L'impitoyable Polemas fit lier ensemble Astrée, Alexie, et la Nimphe Silvie, qui avoit été prise en revenant du Château d'Issoure, où Galathée l'avoit envoyée. Astrée étoit habillée en fille Druide, Silvie en Nimphe, et Alexie en Bergere, et toutes trois d'une beauté si éclatante, qu'elle attiroit la compassion de tous ceux qui les voyoient. Silvie la plus jeune, étoit la plus affligée. Astrée paroissoit presqu'insensible à son état ; mais Alexie la contenance fiere et le regard assuré sembloit mépriser la mort. Une troupe de soldats les armes hautes, les faisoient avancer vers sa Ville, chacune un flambeau à la main, pour mettre le feu à la porte. Les remparts étoient couverts de soldats, mais pas un ne voulut tirer des flêches à la vûë d'un spectacle si pitoyable. Polemas avoit chargé de la conduite de ces trois belles prisonieres, un Officier Bourguignon en qui il avoit beaucoup de confiance, et lui avoit donné cent hommes pour les conduire. Ces Officier les fit avancer jusqu'à trente pas de la porte de la Ville, et puis ordonna à sa troupe de faire alte, jusqu'à ce qu'il eut visité les cordes qui les lioient ensemble, pour voir, disoit-il, si elles ne s'étoient point relâchées. Il les fit avancer sept ou huit pas, et s'étant fait suivre seulement par quatre de ses hommes dont il étoit assuré, il coupa d'abord les cordes. Jettez-vous dans le fossé, dit-il à Astrée et à Silvie, et vous Celadon, lui dit-il tout bas, (car il l'avoit reconnu malgré son déguisement,) prenez cette épée et cette rondache, et vous montrez digne fils du vai[ll]ant Alcippe. Dans le même temps on vit deux Chevaliers se laisser glisser dans le fossé du haut des remparts. Ils avoient reconnu la Nimphe Silvie, et vouloient mourir ou la sauver. Ils tomberent heureusement dans de la fange, et ne furent qu'un peu étourdis. Ils allerent aussi-tôt joindre le furieux Celadon, qui sous l'habit de Bergere, faisoit des actions de Heros : il coupoit les bras et les têtes, et renversoit tout ce qui se presentoit devant lui. Les Soldats qui l'avoient mené jusques sur le bord du fossé étoient demeurez quelque temps interdits, en voyant que celui qui les commandoit, avoit délivré les prisonieres. Ils s'étoient réveillez aux cris et aux menaces de Polemas. Ils entouroient Celadon, qu'ils regardoient comme une Déesse, dont la beauté les ébloüissoit, ou du moins comme une Amazone dont la valeur étoit redoutable[.] Le vaillant homme qui en le délivrant lui avoit donné une épée, combatoit à ses côtez, et ses quatre compagnons montroient assez par les grands coups qu'ils donnoient, que leur valeur ne gardoit plus de mesures. Les deux Chevaliers qui étoient venus à leur secours par un chemin si nouveau, signaloient aussi leur désespoir. On vit pandant ce petit combat qui étoit fort inégal, décendre dans le fossé de grands paniers atachez aux creneaux de la Ville avec des cordes : Astrée et Silvie se mirent dedans, et on les enleva sur les remparts à la vûë de l'armée ennemie, et aux acclamations de la Ville. Celadon et ses vaillans Compagnons se défendoient avec un courage incroïable, mais tous leurs efforts alloient devenir inutiles, et ils étoient près de succomber au grand nombre de ceux qui les ataquoient, lors qu'un Bourgeois avertit le grand Druide, qu'il y avoit dans le fossé une porte secrete, qu'on appelloit la porte du secours. Il y courut, l'ouvrit lui même, et fit entrer dans la Ville Celadon et ses Compagnons couverts de gloire et de blessures. Il fit aussi-tôt emporter Celadon chez lui. Il avoit encore la robe blanche que les Bergeres portoient ordinairement, mais que dans le combat il avoit teinte de son sang et de celui de ses ennemis. On le pansa ; les Chirurgiens trouverent ses blessures plus grandes que dangereuses. Pour Semire, (c'étoit le nom du vaillant homme, qui avoit délivré Astrée et ses Compagnes,) il étoit si blessé, qu'on ne daigna presque lui mettre le premier appareil. Il sentoit bien qu'il alloit mourir, et demanda instamment à voir Astrée : Madame, lui dit-il, je suis le Berger Semire, qui meurt content, puisque son sang a lavé sa trahison. C'étoit lui qui avoit causé par des raports la jalousie d'Astrée, et le banissement de Celadon, et depuis il s'étoit mis dans les troupes du Roi des Bourguignons, pour y trouver la mort qu'il croyoit avoir bien meritée. Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. La Bergere lui donna des larmes, qui en lui faisant conoître qu'elle lui pardonnoit, le consolerent dans l'horreur du dernier passage.

  Dès qu'on seut dans les Hameaux du Lignon, que la Bergere Astrée avoit été enlevée, et qu'on l'avoit conduite au Camp de Polemas, les Bergers et les Bergeres s'assemblerent chez le bon homme Phocion, oncle d'Astrée, et lui offrirent leurs services, pour contribuer à la délivrance de sa niéce. Phocion avoit été dans les Troupes, il accepta leurs offres ; aussi-bien, leur dit-il, mes enfans, vous voyez que nous ne sommes plus en sureté dans nos bois ; et d'ailleurs les Rebelles assiegent la Nimphe notre Souveraine dans sa Ville Capitale, il faut aller à son secours, et mourir avec honneur. Ceux qui voudront me suivre n'ont qu'à se preparer à partir, je les ferai entrer par un chemin détourné et seur dans la Ville de Marsilly. Il se presenta aussi-tôt cent cinquante Bergers, résolus de changer leur houlette contre une épée, entr'autres Licidas frere de Celadon, Silvandre, Hilas et Tircis. Les Bergeres Diane, Stelle et Philis voulurent être aussi de la partie, dans l'esperance de retrouver Astrée et Alexie qui n'étoit point revenuë dans le Hameau, et qu'on jugeoit avoir été prise aussi-bien que sa chere Compagne. Cette Troupe marcha toute la nuit par des chemins connus au seul Phocion, et entra heureusement dans la Ville de Marsilly, sans être aperçûë par les gens de Polemas, qui ne craignant point de secours, ne faisoient pas la garde fort exactement. Adamas, qui en fut averti, les alla recevoir à la porte de la Ville, fit loger les Bergers chez des Bourgeois, qui leur donnerent des armes, et conduisit lui-même dans sa maison les Bergeres Diane et Philis, qu'il remit entre les mains de Leonide leur bonne amie. Celadon étoit dans la même maison, et passoit toujours pour Alexie. Ses blessures étoient aux bras et aux jambes, en sorte qu'elles n'avoient pas fait reconnoître son sexe. Leonide étoit toujours presente quand on le pansoit, et y avoit une attention continuelle. Il voyoit à toutes les heures du jour sa chere Astrée, qui avoit redoublé d'amitié et de tendresse pour la fausse Alexie, depuis qu'elle l'avoit vûë vouloir mourir pour elle dans la t[e]nte de Polemas, et faire ensuite sur le bord des fossez de Marsilly, tant d'actions d'une valeur heroïque, qui n'étant pas naturelles à une Nimphe, ne pouvoient s'attribuer qu'à la force de la passion.

  Si-tôt que la Nimphe Amasis s'étoit doutée de la revolte de Polemas, elle avoit dépêché Couriers sur Couriers à Lindamor, qui commandoit les Troupes auxiliaires, qu'elle avoit envoyées au Roi des Francs, pour lui ordonner de les ramener au plûtôt. Clidamant frere de Galathée avoit été tué dans une bataille. Lindamor étoit parti sur le champ, mille raisons le pressoient, son devoir, sa gloire, le desir de défendre sa Patrie, et plus que tout l'amour qu'il avoit pour Galathée. Il se douta bien que la Nimphe étoit la cause principale de la guerre. Polemas étoit son Rival de cœur et d'ambition. Lindamor ignoroit la petite infidelité passagere, que sa Nimphe lui avoit faite, en jettant les yeux sur Celadon ; et dans la verité elle lui avoit rendu toute son affection, soit que l'absence du Berger et la raison l'eussent guerie, soit que ce fut la crainte de Polemas et le besoin qu'elle avoit de Lindamor. Il fit une si grande diligence, qu'après quinze jours de marche, il arriva à dix lieuës de Marsilly avec quatre ou cinq mille hommes. Il y aprit que Polemas assiegeoit la Ville avec dix mille hommes, et qu'il lui arrivoit le lendemain un secours de vingt mille Bourguignons. Il ne savoit quel parti prendre, lorsque le Prince Sigismond, fils aîné du Roi des Bourguignons, le joignit seulement avec trois cens Chevaux ; Lindamor, lui dit-il, après s'être fait connoître à lui, je viens au secours de votre Princesse, je vous en dirai les raisons. Vous me voyez peu accompagné, mais je me flate que quand les Soldats du Roi mon Pere sauront que je suis ici, ils viendront en foule recevoir mes ordres. En effet, quatre jours après il en étoit déja venu plus de dix mille.

  Ils s'avancerent aussi-tôt du côté de Marsilly, sans craindre Polemas, qui n'étoit guéres plus fort qu'eux. Les deux armées étoient campées à une lieuë l'une de l'autre, lorsque Lindamor, pour épargner le sang de tant de persones innocentes, envoya proposer à Polemas, de vuider leur différent par un combat singulier à outrance, en faisant jurer à leurs principaux Officiers, qu'ils obéïroient au Vainqueur. Polemas dont les mauvaises qualitez n'empêchoient pas qu'il n'eût du courage, accepta le déffi. Le jour marqué, l'heure prise, les armes égales, le Soleil partagé, ils se battirent dans une plaine entre les deux armées ; et après un combat assez opiniâtre, Lindamor tua Polemas. Tous les Bourguignons vinrent aussi-tôt trouver Sigismond, et la Nimphe Amasis n'eut plus d'ennemis. Elle reçût Sigismond comme un grand Prince à qui elle devoit son repos. Il lui avoit de son côté des obligations encore plus sensibles. Elle avoit donné retraite dans Marsilly il y avoit deux ou trois mois à la belle Dorinde, qu'il aimoit passionnément, et qui s'y étoit refugiée, pour éviter les persécutions du Roi des Bourguignons. Le Prince eut le plaisir de la retrouver plus belle que jamais et plus fidelle. Lindamor fut reçû comme un Heros qui avoit sauvé l'Etat, en donnant la mort à Polemas. Galathée le trouva beaucoup plus aimable, depuis que la victoire l'avoit couronné.

  Cepandant le grand Druide n'étoit pas si occupé des affaires d'Etat, qu'il ne songeât aux Bergers et aux Bergeres du Lignon, qui au moins avoient témoigné leur bonne volonté. Il les avoit presentez à la Nimphe souveraine, qui leur fit des présens, et les renvoya à leurs Hameaux. Il demanda ensuite à la Nimphe, la permission de s'aller reposer à sa maison de Campagne, et y mena Astrée, Diane, Philis et sa chere Alexie, qui étoit guerie de ses blessures. La recette du baume dont on se servoit en ce temps là pour guérir promptement les plus grandes blessures, a été perduë. Il songea alors tout de bon au bonheur du Berger. Mon Enfant, lui dit-il, Astrée aime Alexie, elle aimera encore mieux Celadon ; il faut enfin lui découvrir tout le mystere. « Helas ! mon Pere, vous ne connoissez pas Astrée, elle m'a défendu de me montrer jamais devant elle, et peut-être même qu'elle regardera le déguisement d'Alexie comme une nouvelle offense. » Le Druide trouva qu'il avoit raison, et consulta Leonide. Elle crut avoir trouvé une invention admirable, pour achever le bonheur de ces Amans. Ma chere, dit-elle à Astrée en l'embrassant, Voilà la Paix faite, Alexie va retourner aux antres des Carnutes ; vous dites que vous voulez y aller avec elle, mais ne seriez vous pas bien-aise de revoir encore une fois le pauvre Celadon. Helas ! Madame, reprit Astrée, « dequoi me parlez-vous-là ? Je n'aime Alexie que parce qu'elle ressemble à Celadon ; mais il est mort, et vous ne sauriez... J'ai plus de pouvoir que vous ne croïez, interrompit Leonide, et si vous voulez venir avec moi dans la forêt, si vous ne tremblez point à la vûë des spectres qui vous apparoîtront, je vous ferai voir votre Berger. Moi, trembler, je l'aimois trop pour le craindre. Ne faites point tant la valeureuse, ajoûta la Nimphe, prenez avec vous, j'y consens, ou Philis, ou Diane ; non, Madame, si vous me permettez d'avoir une Compagne, je n'en veux point d'autre qu'Alexie. Je le veux bien, dit Leonide, qui ne souhaittoit autre chose, mais il faut savoir d'elle, si elle aura le courage d'y venir. Vous lui faites tort, Alexie a le cœur de Mars avec le visage de Venus. »

  Leonide demanda tout le jour suivant pour preparer ses mysteres. Elle marcha la premiere, et s'enfonça dans la forêt. Astrée et la fausse Alexie la suivirent pas à pas, et quand elles furent arrivées dans un endroit fort épais et fort obscur, Leonide leur dit de l'atendre, et alla un peu plus loin. Ce lieu-ci est bien affreux, dit Alexie, la Nimphe aura de la peine à vous y faire voir quelque objet agreable. Elle m'a promis, reprit Astrée, « de m'y faire voir Celadon, et si elle me tient parole, toute l'horreur de cette solitude disparoîtra aux premiers regards de mon Berger. En vérité, reprit Alexie, je suis jalouse de Celadon, et je vois bien, ma chere, que vous ne m'aimez point, vous ne pensez qu'à lui. Helas ! je vous aime plus que moi-même, ne soyez point jalouse d'une ombre, elle eut les premiers sentimens de mon cœur, je lui serai fidelle jusques dans le tombeau, et cepandant par un mouvement plus fort que moi, je me sens brûler pour Alexie... » Ils en étoient là, lorsque Leonide parut plus grande que de coûtume, les cheveux épars, tenant une baguette d'or à la main. Astrée, lui dit-elle, voici le lieu fatal où les Dieux ont résolu de vous rendre Celadon, observez tout, gardez le silence. A ces mots, elle ouvrit un livre plein de caracteres inconnus, mit à terre le genou gauche, se tourna du côté de l'Orient, coupa une branche d'olivier, et prononça entre ses dents quelques paroles mal articulées. Elle fit ensuite aprocher Astrée et Alexie : Grands Dieux, s'écria t-elle d'un ton de voix éclatant, « vous qui faites les destinées : Esprits bien-heureux, qui joüissez des plaisirs d'une amitié inviolable, amour, puissante Divinité, je vous conjure de redonner à la Bergere Astrée l'image, ou plutôt la persone même de Celadon. » Elle s'approcha ensuite d'Astrée, et lui dit ; Bergere, « Celadon n'ose se montrer à vous, jusqu'à ce que vous lui en fassiez le commandement. » Helas ! dit Astrée, que faut-il que je fasse ? « Hé bien, reprit la Nimphe, dites après moi, Celadon mon fils. Celadon mon fils, dit Astrée. Je vous commande, ajoûta la Nimphe, de vous presenter devant moi. » Astrée repeta ces paroles de tout son cœur ; mais en se retournant, elle vit qu'Alexie palissoit, et tomboit presqu'en foiblesse. Qu'avez-vous, ma chere, lui dit Astrée, est-ce que vous voyez l'ame de Celadon. Helas ! répondit Alexie, je le voi, je le touche ; vous le voyez devant vous, ce miserable Celadon, qui a été assez malheureux pour vous déplaire, et en même temps il embrassa les genoux d'Astrée. Elle ne voyoit encore qu'Alexie, mais quand Celadon lui eut montré son portrait, son bracelet, le ruban qu'il lui avoit arraché en se jettant dans le Lignon, et d'autres marques de leur ancienne amitié, elle demeura dans un état qu'il est difficile d'exprimer. La joie, l'amour, le dépit, la colere s'emparerent tour à tour de toutes les puissances de son ame, et la tinrent quelques momens dans l'incertitude ; mais enfin la pudeur, la modestie, la honte l'emporterent ; elle se remit devant les yeux, toutes les faveurs que Celadon lui avoit dérobées sous le nom d'Alexie, en présence même de ses Compagnes ; et quoi qu'elle l'aimât plus qu'elle-même ; Va malheureux, lui dit-elle, va mourir, puisque tu m'as deshonorée. Dès qu'elle eut prononcé ces terribles paroles, elle quitta brusquement le pauvre Berger, et s'enfonça dans le bois, sans savoir ce qu'elle faisoit. La violence qu'elle s'étoit faite, pour traiter ainsi ce qu'elle aimoit, ne lui permit pas d'aller bien loin, les jambes lui manquerent tout d'un coup, et sa foiblesse l'obligea à se laisser aller sur l'herbe presque sans conoissance. D'autre côté Celadon ne dit pas une parole pour s'excuser, et se leva, dans la résolution d'aller chercher la mort la plus prompte qu'il imaginoit la plus douce. Leonide qui les aimoit tous deux, craignoit également leur désespoir, et ne savoit auquel aller. Elle suivit d'abord Celadon ; son cœur la tourna de ce côté-là. Elle l'appella à haute voix, et lui jetta ses habits de Berger qu'elle avoit apportez pour mieux faire la réconciliation. Il s'arrêta, prit ses habits, lui rendit mille graces, et sans vouloir l'écouter davantage, reprit sa course dans la forêt. Leonide le suivit encore, jusqu'à ce que le voyant s'éloigner toujours, et la nuit prête à tomber, elle retourna sur ses pas, et pour au moins consoler Astrée, dont l'état lui faisoit pitié. Elle condamnoit son procedé, et ne laissoit pas de la plaindre ; mais elle ne la retrouva plus.

  Au milieu de la forêt étoit la fontaine de la Verité d'amour : le fameux Enchanteur Merlin y avoit employé tout son art. Les Amans y voyoient à nud, et sans aucun déguisement, tout ce qui se passoit dans le cœur des persones qu'ils aimoient ; les sermens étoient inutiles, il n'y avoit qu'à voir ; mais il faloit se sentir bien net pour oser en approcher. Des lions rugissans et des licornes furieuses dévoroient impitoyablement les téméraires, qui se fiant à quelques protestations, à quelques services, vouloient passer pour ce qu'ils n'étoient pas. Celadon n'avoit rien à craindre, sa fidelité pour Astrée, lui pouvoit faire affronter les monstres les plus horribles, mais il ne songeoit qu'à mourir. Astrée qui se repentoit de sa cruauté, voulut aussi s'en punir sans aller plus loin, et prit le chemin de la fontaine. Celadon y arriva le premier, et sans être éfrayé des monstres qui s'offrirent à ses yeux, il s'avança fierement, et leur présenta son estomach, prêt à recevoir le coup de la mort. Ils le laisserent passer, et ne lui firent aucun mal. Astrée arriva presqu'en même temps, et tomba à terre à la vûë des lions, qui s'humilierent devant elle, et lui lécherent les mains. Ces deux Amans se virent alors l'un et l'autre à la merci de ces animaux furieux. Astrée trembla pour Celadon, et Celadon pour Astrée ; mais ce qui pouvoit les consoler, ils virent dans la fontaine ce qui se passoit dans leurs cœurs, et sentirent dans ce moment la douceur inexprimable d'aimer et d'être aimez, sans pouvoir douter de leur fidelité mutuelle. Ils vouloient aller l'un à l'autre, mais par la force de l'enchantement, ils s'endormirent d'un profond sommeil.

  La triste Leonide en les suivant l'un après l'autre, les avoit perdus tous deux. Elle arriva en pleurs à la maison d'Adamas, et conta ce qu'elle avoit vû. Tout le monde se mit aussi-tôt en quête, et parcourut toute la forêt. Enfin à la pointe du jour, le grand Druide suivi de plusieurs Bergers, arriva aux environs de la fontaine d'Amour. Les lions et les licornes ne faisoient aucun mal à ceux qui ne s'approchoient pas de la fontaine. Adamas et sa suite s'étant avancez, virent un triste spectacle, Celadon étendu comme mort ; Astrée d'un autre côté dans le même état, les lions et les licornes rodant autour d'eux, et sentant de près leurs corps, comme pour les dévorer. Le Druide rempli de crainte, d'admiration et de pitié, n'osoit presque lever les yeux, et se soumettoit à la providence du grand Thautatés, lorsque tout d'un coup le Ciel se troubla, le tonnerre se fit entendre d'une maniere effroyable, le jour devint nuit, et n'eut de lumiere que par des éclairs redoublez, qui augmentoient l'horreur des ténébres. Les Bergers, les Bergeres, les Nimphes, le grand Druide lui-même, tout se prosterna, comme pour atendre la dissolution de l'Univers. On entendoit seulement le combat éfroyable des lions contre les licornes. Enfin le bruit cessa, et le jour revint. Le Druide s'étant relevé le premier, vit bien du changement ; les lions et les licornes petrifiées, servoient d'ornement à la fontaine, les corps d'Astrée et de Celadon étoient couverts de fleurs, et l'un auprès de l'autre. Il s'en approcha, et les voyant d'une beauté extraordinaire, il espera qu'ils ne seroient point morts. Il les toucha et trouva encore de la chaleur. Courage, mes enfans, leur cria-t-il, les Dieux font des miracles pour vous conserver. Il leur fit avaler aussi-tôt d'une liqueur souveraine, qui les rappella à la vie. Il les fit ensuite porter à sa maison, et leur voyant la conoissance tout-à-fait revenuë : Mes enfans, leur dit-il, avec l'autorité d'un grand Druide, votre fidelité vient de mettre fin à un enchantement de plusieurs siecles. Il ne devoit finir que lorsque deux Amans fideles viendroient à la Fontaine de la Verité d'Amour, dans la résolution d'y mourir l'un pour l'autre. Vous l'avez fait mes enfans, les Dieux vous ont assez éprouvez, votre constance merite d'être couronnée. Ils s'étoient jettez tous deux à genoux devant lui, pour écouter avec respect l'Arrêt qu'il alloit prononcer. Il les fit embrasser, et sans vouloir d'autre éclaircissement, il les maria. La Nimphe Galathée avoit déja couronné l'amour de Lindamor. Le Druide maria aussi dans la suite Licidas frere de Celadon avec Philis, et Diane avec Silvandre. Il n'y eut que l'inconstant Hilas, qui ne voulut jamais se fixer.

  

FIN




PRIVILEGE DU ROY.


  LOUIS PAR LA GRACE DE DIEU, Roi de France et de Navarre, à nos amez et feaux Conseillers, les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requêtes ordinaires de nôtre Hôtel, Grand Conseil, Prevôt de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils, et autres nos Justiciers qu'il appartiendra : Salut. Nicolas PEPIE, Libraire à Paris, Nous a fait tres-humblement remontrer qu'il desireroit faire imprimer un Livre intitulé, La nouvelle Astrée, s'il nous plaisoit de lui accorder nos Lettres de Privilege sur ce necessaires : A CES CAUSES, desirant traitter favorablement l'Exposant ; Nous lui avons permis et accordé, permettons et accordons par ces presentes, de faire imprimer, vendre et debiter dans tous les lieux de nôtre obéïssance, par tel Imprimeur qu'il voudra choisir, ledit Livre intitulé La nouvelle Astrée, en tant de Volumes, de telle marge, caractere, et autant de fois que bon lui semblera, l'espace de quatre années consecutives, à compter du jour et datte desdites Presentes ; défendons à tous Imprimeurs, Libraires, et autres personnes, de quelque qualité et condition qu'elles soient, d'imprimer, faire imprimer, ou contrefaire, vendre, ni debiter ledit Livre, et d'en faire aucuns extraits, sous quelque prétexte que ce puisse être, même d'impression étrangere, sans le consentement par écrit de l'Exposant, ou de ses ayant cause ; sous peine de quinze cens livres d'amende contre chacun des contrevenans, applicable un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris, et l'autre tiers à l'Exposant, de confiscation des Exemplaires contrefaits, et de tous dépens, dommages et interêts, à condition de faire enregistrer ces Presentes dans trois mois du jour de leur datte, sur le Registre de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Paris, que l'impression dudit Livre sera faite en beaux caracteres, sur du beau et bon papier, dans nôtre Royaume et non ailleurs, conformement aux Reglemens de la Librairie ; et qu'avant que de l'exposer en vente, il en sera mis deux exemplaires dans nôtre Bibliotheque publique, un dans celle de nôtre Cabinet du Louvre, et un dans celle de nôtre tres-cher et feal Chevalier, Chancelier, et Garde des Sceaux de France, le sieur Phelypeaux Comte de Pontchartrain, Commandeur de nos Ordres ; le tout à peine de nullité des presentes, du contenu desquelles vous mandons et enjoignons de faire joüir l'Exposant, ou ses ayant cause, pleinement et paisiblement, sans souffrir qu'il lui soit fait aucun trouble ou empêchement. Voulons que la copie desdites Presentes, qui sera imprimée au commencement ou à la fin dudit Livre, soit tenuë pour dûëment signifiée, et qu'aux copies collationnées par l'un de nos amez et feaux Conseillers et Secretaires, foy soit ajoûtée comme à l'Original. Commandons au premier nôtre Huissier ou Sergent, de faire pour l'execution d'icelles, tous actes requis et necessaires, sans demander autre permission, et nonobstant Clameur de Haro, Charte Normande, et Lettres à ce contraires : Car tel est nôtre plaisir. Donné à Versailles le deuxiéme jour d'Octobre, l'an de grace mil sept cent douze, et de nôtre regne le soixante-dixiéme. Par le Roy en son Conseil, LAUTHIER.

  Registré sur le Registre N° 3. de la Communauté des Imprimeurs et Libraires de Paris page 522. N° 571. conformément aux Reglements, et notamment à l'Arrêt du 3. Août 1703. à Paris ce dixiéme jour du mois d'Octobre 1712.

  LOUIS JOSSE, Syndic.