[retour à un affichage normal]

Accueil > Documents > L'Astrée de M. d'Urfé, pastorale allégorique avec la clé

L'Astrée de M. d'Urfé, pastorale allégorique avec la clé. Nouvelle édition, où, sans toucher ni au fonds ni aux épisodes, on s'est contenté de corriger le langage et d'abréger les conversations (1733)


Dernière des trois réécritures du roman d’Honoré d'Urfé, après les éditions de 1678 et 1712, cette nouvelle version de L’Astrée est attribuée à l’abbé Souchay, membre depuis 1726 de l’Académie des Inscriptions.

Il s’agit là d’une entreprise éditoriale de grande envergure, à plus d’un titre.

Elle se signale d’abord par son ampleur, puisqu’elle est publiée en cinq volumes in-12° (conservés à la BnF sous la cote Y2 7041-7045). Ce choix permet de conserver l’intégralité de la structure de l’œuvre originale : comme l’annonce le long sous-titre, seules les conversations ont été parfois abrégées. Le travail de refonte a porté quasi exclusivement sur la langue et le style du roman, modernisés et mis au goût du jour.

D’autre part, elle assortit l’œuvre d’un appareillage critique innovant : le dernier volume regroupe en effet les principales lectures à clé qui avaient été proposées du roman, et réédite un important échange épistolaire entre Madeleine de Scudéry et Pierre-Daniel Huet, daté de 1699.

Enfin, les deux libraires associés, Witte et Didot, ont fait graver pour l’occasion une nouvelle série de planches, prenant le relais de celles réalisées pour l’édition collective de 1632-1633. À l’instar de cette dernière, chacun des douze livres qui composent les cinq parties de l’œuvre est précédé d’une illustration originale. Les compositions des quatre premiers tomes ont été dessinées par Gravelot, l’un des principaux illustrateurs de livre en France au XVIIIe siècle. Gravelot a lui-même gravé la plupart des planches des deux premiers tomes et quelques-unes du troisième, les autres l’ayant été par Jean-Baptiste Guélard. Quant aux planches du cinquième tome, elles ont été dessinées et gravées par Jacques Rigaud. La comparaison des deux séries de 1633 et 1733 fait apparaître la profonde mutation de l’imaginaire pastoral, à un siècle de distance.

Bibliographie :

Cette numérisation a été réalisée avec le soutien du Consortium CAHIER.

 



Sommaire :




L'ASTRÉE
DE M. D'URFÉ,
PASTORALE ALLEGORIQUE,
AVEC LA CLÉ.
NOUVELLE EDITION,


Où sans toucher ni au fonds ni aux épisodes, on s'est contenté de corriger le langage, & d'abreger les conversations


A PARIS,


Chez PIERRE WITTE, rue S. Jacques proche de S. Yves, à l'Ange Gardien.
Chez DIDOT Quay des Augustins, près du Pont S. Michel, à la Bible d'or.



M. DCC. XXXIII.



Avec Approbation & Privilege du Roy.



TOME PREMIER.



PREMIÈRE PARTIE.



AVERTISSEMENT.



 Voici une nouvelle édition de l'Astrée, qui peut être ne déplaira pas au public. On n'a rien négligé pour lui rendre plus agréable la lecture de ce livre, soit en abrégeant quelques conversations trop longues, & par conséquent ennuyeuses, ou même en retouchant l'expression dans les endroits où l'on a jugé qu'elle en avoit besoin.

 On n'ignore pas que cet ouvrage a eu d'illustres censeurs ; les uns ayant blâmé l'érudition qui y est répandue ; les autres, certains incidens qui sont traités à la maniere grecque. Mais il a eu aussi d'illustres approbateurs. Tels sont M. Camus évêque de Belley, S. François de Sales, M. Huet évêque d'Avranches, comme on peut s'en convaincre par la lettre du même M. Huet, que l'on trouvera à la fin de la cinquiéme partie, avec les éclaircissemens nécessaires pour l'intelligence du roman, que tout le monde sçait être allegorique.

 On se contentera de dire ici, après M. Huet, que M. d'Urfé fut le premier qui tira nos romans de la barbarie, & qui les assujettit aux regles, dans son incomparable Astrée : ouvrage le plus ingenieux, & le plus poli qui ait jamais paru en ce genre, & qui a terni la gloire que la Grece, l'Italie, & l'Espagne s'étoient acquise en ce genre.

 L'illustre M. de Fontenelle qui trouve que les bergers de l'Astrée sont quelquefois des sophistes trop pointilleux, lui rend d'ailleurs justice au même endroit où il le critique ; mais principalement dans ces vers admirables qui sont presque dans la bouche de tout le monde.


Quand je lis d'Amadis les faits inimitables,
Tant de châteaux forcés, de géans pourfendus,
De chevaliers occis, d'enchanteurs confondus :
Je n'ai point de regret que ce soient là des fables.
Mais quand je lis l'Astrée, où dans un doux repos
L'Amour occupe seul de plus charmans héros ;
 Où l'Amour seul de leurs destins décide,
Où la sagesse même a l'air si peu rigide,
Qu'on trouve de l'Amour un zelé partisan
Jusque dans Adamas le souverain druide :
Dieux, que je suis faché que ce soit un roman ?


J'irois vous habiter, agréable contrée,
 Où je croirois que les esprits,
 Et de Celadon & d'Astrée
Iroient encore errans, des mêmes feux épris ;
Où le charme secret produit par leur présence
 Feroit sentir à tous les cœurs
 Le mépris des vaines grandeurs,
 Et les plaisirs de l'innocence.


O rives de Lignon ! O plaines de Forest !
 Lieux consacrés aux amours les plus tendres,
Montbrison, Marcilli, noms toujours pleins d'attraits,
Que n'êtes-vous peuplés d'Hylas, & de Silvandres ;
Mais pour nous consoler de ne les trouver pas
 Ces Silvandres, & ces Hylas,
Remplissons notre esprit de ces douces chiméres,
Faisons-nous des bergers propres à nous charmer ;
Et puisque dans ces champs nous voudrions aimer,
 Faisons-nous aussi des bergeres.


Souvent en s'attachant à des fantômes vains,
Notre raison séduite avec plaisir s'égare.
Elle-même jouit des objets qu'elle a feints,
Et cette illusion pour quelque temps répare
Le défaut des vrais biens que la nature avare
 N'a pas accordés aux humains.

 


On croit devoir encore avertir, qu'avant que de se mettre à la lecture de ce roman, il faut lire la lettre de M. Huet & les éclaircissemens, que l'on a renvoyés à la fin de la derniere partie ; ce volume n'étant déja que trop gros.


L'ASTRÉE
DE
M. D'URFÉ.
PASTORALE ALLEGORIQUE.



PREMIÈRE PARTIE.




LIVRE PREMIER.



 De toutes les contrées que renferment les Gaules, il n'en est point de plus délicieuse que le Forest. L'air que l'on y respire est temperé ; & le climat y est si fertile, qu'il produit, au gré de ses habitans, toute sorte de fruits. Au milieu est une plaine enchantée, qu'arrose le fleuve de Loire, & que differens ruisseaux viennent baigner. Le plus agréable de tous est le Lignon, qui va serpentant depuis les hautes montagnes de Cervieres & de Chalmasel, jusqu'à Feurs, où la Loire le reçoit, & l'emporte dans l'Ocean.

 Sur les bords de ces admirables rivieres, on a vu de tout temps grand nombre de bergers, qui par leur douceur naturelle, & la bonté du climat, vivoient d'autant plus heureux, qu'ils connoissoient moins la fortune. En cet état, ils n'auroient point envié la felicité du premier âge, si l'amour leur avoit permis de conserver la felicité dont ils jouissoient. Mais séduits par une fausse douceur, ils se soumirent à lui, & bien tôt, pour prix de leur soumission, ils sentirent tout le poids de sa tyrannie. Celadon fut un de ceux qui souffrirent davantage sous son empire : vivement épris des charmes d'Astrée, rien ne put le distraire de la passion qu'il avoit conçue pour elle ; il s'y livra tout entier. Son bonheur fut tel, à la verité, qu'il n'eut point à se plaindre de l'ingratitude d'Astrée, puisqu'elle paya sa flamme d'une tendresse reciproque. Mais, comme il n'est point de felicité durable, après trois années entiéres d'une intelligence parfaite, ils éprouverent, par la trahison de Semyre, lorsqu'ils s'y attendoient le moins, tout ce qu'en amour on peut éprouver de plus cruel. Leurs parens animés par des haines inveterées, usoient de tous les artifices imaginables pour traverser leurs desseins amoureux ; & Celadon de son côté dissimuloit, autant qu'il lui étoit possible, toute sa passion. Ce procedé n'auroit pas manqué de réussir, si le perfide Semyre ne s'en étoit prévalu pour tromper la simplicité de la trop credule Astrée.

 Un jour que le tendre Celadon s'étoit levé avant l'aurore, il laissa paître à l'avanture ses troupeaux, & vint s'asseoir sur les bords du Lignon, où il attendoit sa bergere. Il ne l'attendit pas long-temps ; les cruels soupçons qui l'avoient agitée durant la nuit, ne lui avoient pas permis de goûter les douceurs du repos. A peine le soleil doroit la cime des montagnes d'Isoure & de Marcilly, que le berger apperçut de loin un troupeau, qu'il reconnut bien-tôt pour celui d'Astrée. Outre que Melampe son chien favori accourut pour le flater, il remarqua sa brebis la plus cherie, quoique, ce jour-là, elle n'eût point, comme à l'ordinaire, la tête ornée de rubans en forme de guirlande. Les soucis qui dévoroient Astrée lui faisoient tout négliger. Elle suivoit lentement. On pouvoit juger à son air & à sa démarche qu'elle avoit quelque violent déplaisir. Elle en étoit tellement occupée, que, soit hazard, soit dessein, elle passa près du berger, sans tourner les yeux de son côté, & s'assit assez loin sur la même rive. Celadon s'imaginant qu'elle ne l'avoit point apperçu, rassemble ses brebis qui paissoient l'herbe moins foulée, & le pousse avec sa houlette vers ce même lieu. Il trouva la bergere assise près d'un vieux arbre, & plongée dans une profonde réverie. S'il n'avoit été entierement aveugle, il eût aisément compris qu'une si grande tristesse ne pouvoit avoir d'autre cause que l'idée de son inconstance.

 Ignorant donc le malheur qui l'attendoit, après avoir choisi pour ses brebis le lieu le plus commode près de celles de la bergere, il vient la trouver, & lui témoigne sa joye de l'avoir heureusement rencontrée. Quel fut son étonnement, quand, au lieu de ces petits mots flateurs, dont les amans seuls connoissent le prix, il n'entendit que des réponses qui le glacerent. Si la bergere eût daigné le regarder alors, ou, si moins prévenue, elle avoit pû voir l'effet qu'avoient produit ces marques de son indifference, elle auroit condamné dans le moment ses injustes soupçons. Mais il ne falloit pas que Celadon fût plus heureux que le reste des mortels, qui ne goûterent jamais de bonheur sans mélange. Il garda long-temps un morne silence ; enfin revenu à lui-même, & jettant sur Astrée des yeux mal assurés, il surprit un de ses regards, mais un regard si triste, qu'il pensa l'accabler de douleur. Qui pourroit exprimer les differentes pensées dont son cœur fut agité ! Le Lignon qui grossi par les neiges, & fier des dépoüilles de ses bords, descendoit impetueusement dans la Loire, rouloit ses flots avec moins de violence. Point d'action de sa vie, point de pensée que Celadon ne se rappelle ; il entre en compte avec lui-même, il s'examine severement : mais, après un examen rigoureux, ne trouvant rien qu'il dût se reprocher, il rompt enfin le silence, & demande à sa bergere comment il a pû meriter son indignation.

 «Perfide, lui dit-elle, étoit-ce trop peu pour vous de me manquer de foi, sans chercher encore à me tromper si lâchement ! Osez-vous bien soutenir mes regards, après l'injure que vous m'avez faite ? Et ne rougissez-vous point d'une si noire dissimulation ? Va, perfide, va, traître, en imposer, si tu peux, à quelqu'autre bergere, & ne pense plus m'en imposer à moi qui ne suis que trop instruite de tes perfidies.» Quel devint alors ce berger fidele ? Pour le comprendre, il faut avoir essuyé les mêmes reproches, & les avoir aussi peu merités. Il tombe aux genoux d'Astrée ; & plus pâle que la mort : «Quel est votre dessein, lui dit-il ? Voulez-vous m'éprouver, ou me jetter dans le desespoir ? Il n'est point question d'épreuve, répondit-elle. Ton infidelité m'est connuë ; je n'en puis douter. Que ce jour malheureux n'a-t-il été retranché de ma vie, dit alors le berger ! Que plus tôt, reprend la bergere, tous les jours que je t'ai vû, n'ont-ils été retranchés de de ta vie & de la mienne ! Si ma tendresse passée, dont périsse le souvenir, me laisse encore quelque pouvoir sur toi, va loin d'ici, ô le plus ingrat des hommes, & garde-toi de paroître désormais en presence d'Astrée !» Envain Celadon veut repliquer, Astrée ferme l'oreille à ses discours. Envain il l'arrête par sa robe, en lui disant : «Je ne vous retiens point pour me défendre d'un crime que j'ignore, je vous retiens seulement pour vous rendre témoin de ma mort, puisqu'aussi-bien vous m'avez en horreur.» Discours superflus. Efforts inutiles. Astrée lui échape, & lui laisse, en fuyant, un ruban d'où pendoit un anneau que son pere lui avoit donné. Celadon demeura quelque temps comme immobile, ignorant presque ce qu'il avoit vû, & ce qu'il tenoit dans ses mains. Reconnoissant enfin le ruban : «Sois témoin, dit-il, en poussant un profond soupir, que plus tôt que de rompre les nœuds qui me lioient à ma bergere, j'ai mieux aimé perdre la vie. Quand je serai mort, le hazard t'offrira peut-être aux yeux de l'inhumaine ; & lorsqu'elle te verra dans mes bras, tu lui attesteras tout ensemble & la force de mon amour, & l'excès de son ingratitude. Et toi, continuë-t-il, symbole d'une parfaite union, prétieux anneau, ne m'abandonne point après mon trépas, afin que je conserve au moins ce gage d'une personne si chere, & qui tant de fois m'avoit juré une tendresse éternelle.» A ces mots, tournant les yeux vers Astrée, il se précipite dans le Lignon.

 En ce lieu étoit un abîme, & l'eau repoussée par des rochers, y formoit une espece de tourbillon qui envelopa tout-à-coup l'infortuné berger, & l'emporta bien loin sous les flots. Déja la bergere qui n'étoit pas encore loin, étoit accourue au bruit que Celadon fit en tombant, & frapée de voir en un peril si pressant ce qu'elle avoit aimé, & ne pouvoit encore haïr, elle chancele, elle perd l'usage de ses sens, & ne le recouvre que pour tomber, au premier mouvement, dans le même gouffre. Tout ce que purent faire les bergers qui se trouverent là heureusement, fut de la sauver, à l'aide de sa robe qui la soutint quelque temps sur l'eau, mais si hors d'elle-même, que, sans qu'elle le sentît, ils la porterent dans la cabane prochaine. C'étoit celle de Phylis qui pour lors étoit absente. Pendant que les compagnes de Phylis lui donnerent d'autres habits, elle ne put proferer une seule parole, dans le trouble où l'avoient jettée la perte de Celadon, & ses propres dangers.

 Au bruit d'une si funeste nouvelle, Phylis accourut, & rien ne pouvoit retarder sa course, que la rencontre de Lycidas, à qui elle raconta brusquement la triste avanture de sa compagne, sans lui parler de Celadon, dont elle ignoroit l'infortune. Lycidas étoit frere de Celadon, & l'amitié serroit encore les nœuds qui l'unissoient à lui ; de même Astrée & Phylis, quoique cousines germaines, étoient plus unies par les liens d'une affection reciproque, que par les liens du sang. Si Celadon eut de la sympathie pour Astrée, Lycidas n'en eut pas moins pour Phylis, ni Phylis pour Lycidas.

 Dans le temps qu'ils arriverent, Astrée commença d'ouvrir les yeux à la lumiere ; mais qu'ils étoient differens de ce qu'ils avoient été, quand l'amour y triomphoit de tous les cœurs. Ces beaux yeux n'agueres si vifs & si doux tout ensemble, abbatus maintenant, versent des larmes, dont tous les spectateurs sont attendris. La présence de Phylis, & plus encore celle de Lycidas augmenterent sa tristesse ; & bien qu'elle voulût en cacher le principal sujet, elle fut contrainte de dire à Lycidas que son frere s'étoit noyé, en voulant la secourir.

 A l'instant, Lycidas vole sur le rivage avec les autres bergers, & laisse Astrée & Phylis seules, qui, peu de temps après, se mirent à les suivre, mais si penetrées de douleur, que malgré tout ce qu'elles avoient à dire, elles ne purent proferer un seul mot. Cependant les bergers arrivent sur le rivage ; & jettant les yeux de tous côtés, ils n'apperçoivent aucun vestige de ce qu'ils cherchent. Seulement, ceux qui coururent plus bas, trouverent le chapeau du berger, qui par hazard s'étoit arrêté entre des arbres, que la violence des vagues avoit abbatus. Pour Celadon, il avoit été emporté bien loin à l'autre rive, où les arbres le cachoient tellement, qu'il n'étoit pas possible de le voir.

 Là, pendant qu'il étoit entre la vie & la mort, parurent trois nymphes d'une beauté admirable. Leurs cheveux où brilloit une guirlande de perles, flotoient au gré des vents. Elles avoient la gorge découverte ; les manches de leur robe étoient retroussées sur le coude, d'où sortoit une gaze deliée, que deux bracelets de perles sembloient attacher. Elles avoient sur leurs épaules un carquois rempli de fléches, & tenoient un arc d'yvoire à la main. Le bas de leur robe relevé sur la hanche, laissoit voir jusqu'à mi-jambe leurs brodequins dorés. On jugeoit à leurs discours que quelque dessein les amenoit en ce lieu. «Voici bien l'endroit de la riviere qui nous a été désigné, disoit l'une d'elles, voyez comme elle remonte avec impetuosité vers sa source : ces arbres ne sont-ce pas ceux-là mêmes qui nous ont été montrés dans le miroir enchanté ? Malgré tout cela, répondoit la premiere, il n'y a gueres d'apparence en tout le reste ; mais j'apperçois un lieu écarté, où nous trouverons, si je ne me trompe, ce que nous cherchons. Cependant, dit la troisiéme, ce lieu nous offre tout ce qui nous a été annoncé, & rien ne ressemble davantage à ce que nous avons vû dans le miroir.

 En discourant ainsi, elles s'approcherent du lieu où étoit Celadon ; & parce que ce même lieu leur parut être celui qu'on leur avoit désigné, elles s'y assirent, en attendant que le reste se verifiât. A peine furent-elles assises, que la premiere des nymphes apperçut Celadon, & le croyant endormi, elle le montra du doigt à ses compagnes ; ensuite elle se leva doucement, de peur de l'éveiller : mais quand elle l'eut examiné de près, elle ne douta point qu'il ne fût mort. Il avoit encore une partie du corps dans l'eau ; sa bouche étoit entr'ouverte, son visage livide, & ses yeux presque fermés. Les nymphes furent touchées de le voir en cet état ; & celle qui avoit parlé avant les autres, fut la premiere à le tirer sur le rivage. Au même temps l'eau qu'il avoit avalée sortit en abondance, & la nymphe, lui trouvant un reste de chaleur, espera de lui sauver la vie. Alors Galatée qui étoit la principale des nymphes, se tournant vers la derniere qui les regardoit tranquillement : «Et vous, Silvie, lui dit-elle, comment pouvez-vous demeurer ainsi dans l'inaction ? Que n'imitez-vous votre compagne, si ce n'est pour la soulager, du moins par pitié pour ce malheureux berger ? Je l'examinois attentivement, dit-elle, &, tout changé qu'il est, je pense le reconnoître. Alors se baissant, & le regardant de plus près : Non, madame, continua-t-elle, je ne me trompe point, c'est bien le berger que j'ai en vue ; par ses vertus autant que par sa naissance il merite votre secours.» Déja le berger commencoit à donner des signes de vie, & Galatée s'étant imaginé que c'étoit de lui que le druyde avoit parlé, elle persuada à ses compagnes de le porter dans son palais d'Isoure, où elle pourroit mieux le secourir. Elles le porterent donc, mais avec des peines extrêmes, jusqu'au lieu où elles avoient laissé leur char que gardoit le petit Meril. Leonide prit les rênes, & pour n'être point apperçues des gardes du palais, elles y entrerent par une porte secrete.

 Cependant Lycidas ne doutant plus que son frere n'eût péri, revenoit pour déplorer avec Astrée la perte qu'ils avoient faite. Astrée ne faisoit que d'arriver sur le rivage, où son accablement l'avoit forcée de s'asseoir. Elle étoit seule, car Phylis impatiente, étoit allée audevant de Lycidas, pour apprendre des nouvelles. Lycidas excedé de fatigues, s'assit près d'Astrée, & lui prenant la main : «Bergere, dit-il, quel malheur est le nôtre ! Je perds le plus aimable des freres, & vous le plus tendre, & le plus fidele des amans.» Astrée, soit distraction, soit ennui, ne répondant rien, Lycidas continua en ces termes «Se peut-il qu'au moins vous ne lui donniez pas quelques larmes ! Encore s'il ne vous avoit point aimée, ou que vous pussiez douter de son amour... Je regrete votre frere, lui répondit enfin la bergere en le regardant tristement, non qu'il m'aimât, mais parce que ses vertus le meritent. Pour l'amour dont vous me parlez, mes compagnes qui le partagerent, doivent aussi partager mes regrets. Ingrate, s'écrie Lycidas, quelle injustice est comparable à la vôtre ! & ne redoutez-vous point les vengeances celestes ? Vous avez pû croire inconstant un berger, qui, malgré vos rigueurs, malgré le couroux de son pere, malgré tant d'autres obstacles, vous a toujours constamment aimée ! O excès d'ingratitude ! Ses services n'ont-ils pû vous prouver un amour, dont personne ne doute que vous ? Aussi, Lycidas, personne n'y avoit un plus grand interêt que moi... Mais laissons ces discours, la gloire de votre frere en souffriroit trop : s'il m'a trompée, s'il m'a laissé le déplaisir d'avoir connu trop tard ses perfidies, il en emporte des marques au tombeau. Celadon, perfide, ma surprise est extrême, replique Lycidas ! Si vous l'ignorez, poursuit Astrée, vous êtes le seul en ces lieux qui n'en soyez pas instruit. Hier encore, hier, j'entendis les discours flateurs qu'il tenoit à son Amynte, car il l'appelloit de la sorte, & j'en rougis pour lui. Alors Lycidas s'écria : je ne demande plus ce qui a causé la mort de mon malheureux frere ; c'est votre jalousie, Astrée, oüi, c'est votre injuste jalousie ! Ainsi s'accomplit ce que tu craignois, cher Celadon, tu disois, dans ton amour extrême, qu'il t'en coûteroit la vie pour feindre de n'aimer pas ; mais aurois-tu pensé que ce malheur dût t'arriver par ta bergere !

 Puis s'adressant à elle : «Est-il possible, Astrée, que vos soupçons jaloux vous aient fait oublier ce que vous lui avez si souvent prescrit vous-même ! Combien de fois, les larmes aux yeux, ne vous a-t-il point conjurée, en ma présence, de révoquer une si dure loi ! Combien de fois ne vous a-t-il point dit dans ce rocher, où nous étions presque toujours ensemble, qu'il consentiroit plus tôt à mourir, qu'à feindre d'en aimer une autre que vous ! Chere Astrée, vous disoit-il, révoquez une loi que je ne pourrai jamais observer. Je vous le demande par vous-même ; & si vous voulez éprouver jusqu'où va votre empire sur moi, ordonnez-moi plus tôt de mourir. Vous lui répondites (je m'en souviendrai toute ma vie) votre mort entraîneroit la mienne, Celadon ; épargnez-moi des idées si affreuses ; mais j'exige de vous cette preuve d'amitié ; outre qu'elle ne peut avoir d'inconvenient pour nous, elle fera taire la médisance & l'envie. Rendez gloire à la verité ; n'essaya-t-il pas de vous fléchir par ses prieres & par ses larmes, & ne futes-vous pas toujours inexorable ? Mais quoique vous puissiez croire de sa fidelité, puisqu'il n'est plus, que me serviroit de vous en imposer ? Helas ! il n'y a que deux jours qu'il gravoit encore des vers sur l'écorce des peupliers qui bordent la Loire. Vous y reconnoîtrez sa main, si vous n'avez oublié son caractere, comme vous avez oublié ses services, & son amour.» Voici les vers :


Bien que mon amour soit extrême,
Je puis dissimuler que j'aime.
Mais pour feindre d'autres ardeurs...
S'il le faut, ou mourir. Je meurs.

 «Dernierement que je fus obligé de me rendre pour quelque temps sur les rives de la Loire, il m'écrivit en réponse une lettre, qui vous prouvera mieux encore son innocence. Après cela si vous en doutez toujours, il faut que, sur ce qui le regarde, vous ayez perdu toute espéce de jugement. Elle étoit conçue en ces termes.


CELADON A LYCIDAS.



 Ne t'informe plus de ce que je fais ; mais apprens que mon déplaisir est toujours le même. Aimer, & n'oser faire éclater son amour, n'aimer point & jurer que l'on aime, voilà quel est le supplice de Celadon. Ainsi la vraie & la feinte amitié paroissent dans toutes mes actions, n'en sois point surpris ; je suis contraint à l'un par la beauté d'Astrée, & à l'autre par ses ordres. Si cette vie te semble étrange, souvien-toi QUE LES MIRACLES SONT LES ACTIONS JOURNALIERES DES DIEUX ; Et que veux-tu que ma déesse produise en moi QUE DES MIRACLES.

 Les discours de Lycidas transportoient Astrée hors d'elle-même ; cependant la jalousie qui regnoit encore dans son ame, lui fit prendre la lettre, comme si elle avoit douté que Celadon l'eût écrite. Et bien qu'elle reconnût sa main, elle disputoit en elle-même, & refusoit d'en croire à ses yeux.

 Presqu'au même temps arrivérent les bergers, ne rapportant d'autres dépouilles de Celadon que son chapeau, dont la vue ne fit qu'accroître la douleur d'Astrée. La bergere se souvenant d'une ruse que l'amour leur avoit suggerée ; elle fit signe à Phylis de prendre le chapeau. Alors on n'entendit que plaintes sur la mort du berger, & chacun celébrant à l'envi ses loüanges, il n'y eut personne qui n'en racontât quelque action vertueuse. Astrée seule demeuroit dans le silence, bien qu'elle ressentît plus vivement que les autres la perte du berger. Elle n'ignoroit pas qu'en amour la souveraine prudence est de dissimuler sa tendresse, ou du moins de ne la montrer jamais inutilement. Mais ne pouvant plus supporter la violence qu'elle se faisoit à elle-même, elle s'approcha de Phylis, & la priant de de ne la point suivre, de peur d'être suivie des autres, elle prit le chapeau, & marcha à l'avanture dans le sentier où ses pas la guiderent. Il n'y avoit point là de berger qui ne connût l'amour de Celadon pour Astrée. L'inimitié de leurs parens avoit plus contribué à le faire connoître, que les actions de Celadon. Pour Astrée, elle s'étoit conduite avec tant de réserve, que Semyre, Lycidas, & Phylis étoient seuls instruits de ses vrais sentimens ; & l'idée avantageuse qu'elle avoit donnée d'elle foisoit attribuer à la bonté de son cœur, la tristesse, qui, malgré elle, éclatoit sur son visage.

 Cependant Astrée poursuivoit sa route, en proye à mille déplaisirs ; & tantôt doutant, tantôt assurée de l'amour de Celadon, elle ignoroit si elle devoit le plaindre, ou se plaindre de lui. Si elle se rapelloit ce que Lycidas venoit de lui dire, elle le jugeoit innocent ; si les discours qu'il avoit tenus à la bergere Amynte lui revenoient dans l'esprit, elle le condamnoit comme coupable. En cette agitation cruelle, elle erra long-tems dans un bois, où ses pas l'avoient guidée, &, soit hazard, soit pas l'avoient guidée, &, soit hazard, soit volonté du ciel qui vouloit mettre l'innocence de Celadon dans tout son jour, elle se trouva près des arbres où étoient gravez les vers dont Lycidas lui avoit parlé. Le desir de sçavoir s'il ne l'avoit point trompée, les lui auroit fait chercher avec empressement, s'ils avoient été cachés ; mais comme ils venoient d'être gravés ; ils s'offrirent d'eux-mêmes à ses yeux. Reconnoissant d'abord la main du berger, dieux, comme elle courut pour lire les vers ! & combien vivement elle en fut touchée ! Elle s'assit en ce lieu, & mettant sur ses genoux la lettre & le chapeau de Celadon, elle demeura quelque temps attachée sur ces prétieux restes de son berger. Puis s'appercevant que le chapeau grossissoit à l'endroit où il avoit accoutumé de mettre ses lettres, quand il vouloit les lui donner secretement, elle y porta curieusement la main, & en tira un papier que Celadon y avoit mis ce jour-là même. L'inimitié de leurs parens leur avoit fait imaginer cette ruse : ils feignoient de jetter par jeu le chapeau, & de la sorte ils pouvoient aisément recevoir & donner leurs lettres. Astrée tira celle-ci, elle l'ouvrit en tremblant ; mais ses sens étoient tellement égarés, qu'elle demeura long-temps sans la pouvoir lire : elle étoit conçue en ces termes.


CELADON A ASTRÉE.



 Mon Astre, si en me contraignant à dissimuler mon amour, vous voulez me faire mourir, vous le pouvez plus facilement d'une seule parole. Si c'est pour me punir de quelque crime, pourquoi m'ordonner un moindre supplice que la mort même ? SI C'EST POUR ÉPROUVER JUSQU'OÙ VA VOTRE EMPIRE SUR MOI, que NE CHOISISSEZ-VOUS UNE VOYE MOINS LONGUE, ET MOINS ENNUYEUSE ? Non, je ne puis penser que vous n'ayiez en vue, comme vous le dites, que de cacher notre dessein, puisque la mort que cette contrainte me donnera infailliblement, ne le fera que trop éclater. N'ai-je point assés souffert ? Et n'est-il pas temps que vous me permettiez de faire le personnage de Celadon, après en avoir si long-temps fait un autre si contraire à mes sentimens ?

 Quel fut son desespoir, quand cette lettre lui eut rappellé le dessein qu'ils avoient pris, & l'ordre qu'elle lui avoit donné de cacher leur amitié sous le masque de la dissimulation ! Mais tels sont les enchantemens de l'amour, en même temps qu'elle ressentoit un déplaisir extrême de la mort de Celadon, elle goûtoit une secrete joye, en pensant qu'il ne lui avoit point été infidele. Et dès qu'elle en fut convaincue, & que ses soupçons furent entierement dissipés, elle se rappella toute la vivacité de son amour, les preuves qu'il lui en avoit si constamment données, les plaisirs innocens dont ils avoient joui, & sur tout le desespoir où ses injustes soupçons l'avoient réduit. Alors se livrant à sa douleur, elle versa un torrent de larmes, elle prononça mille fois le nom du berger, & mille fois elle fut interrompue par ses sanglots & ses soûpirs.

 D'un autre côté, Lycidas que la dureté d'Astrée avoit indigné craignant qu'il ne lui échapât quelque mot qui déplût à Phylis, s'étoit levé d'auprès d'elle, le visage baigné de larmes, & dans un état si pitoyable, que la bergere le suivit sans penser à ce que l'on en pourroit dire. Les bergers dont il étoit aimé, & qui partageoient ses ennuis, suivoient aussi, déplorans son infortune ; mais ce qu'ils faisoient pour lui dans cette triste occasion, ne faisoit que l'affliger davantage. Car l'extrême douleur demande la solitude ; c'est là qu'elle peut s'exhaler en liberté, & jusques-là elle n'est susceptible d'aucune consolation.

 En marchant de la sorte, ils rencontrerent par hazard un jeune berger étendu sur l'herbe, & deux bergeres près de lui. Sa tête étoit appuyée sur les genoux de l'une d'elles, & l'autre jouoit de la guitarre, pendant qu'il soûpiroit ces vers, en levant au ciel ses yeux baignés de larmes :


La nymphe qui n'est plus ; la nymphe qu'en ce jour
Je redemande aux dieux par mes cris & mes larmes,
Passa comme une fleur ; & toutefois ses charmes
Avoient assujetti mille cœurs à l'amour.
C'en est fait ; pour jamais ma Cleon m'est ravie ;
Ses beaux yeux sont couverts d'une éternelle nuit ;
Et, dans l'affreux état où le ciel m'a réduit,
Je ne crains point la mort, je ne crains que la vie.

 Si Lycidas & Phylis avoient été moins accablés de leurs propres ennuis, ils auroient eu sans doute la curiosité de sçavoir ce qui causoit les ennuis du berger ; mais voyant qu'il avoit besoin de consolation lui-même, ils ne voulurent point ajoûter le mal d'autrui au leur propre, & ils poursuivirent leur route, laissant les autres bergers attentifs à l'écouter.

 A peine Lycidas étoit parti, qu'ils entendirent une autre voix qui sembloit s'approcher. Ils préterent l'oreille, mais les reproches de la bergere qui tenoit sur ses genoux la tête du berger, les empêcherent d'entendre. «Eh bien cruel ! disoit-elle, jusqu'à quand seras-tu inexorable ? jusqu'à quand serai-je dédaignée pour une bergere qui n'est plus ? Idolâtre des morts, fier ennemi des vivans, considere quelle est la force de mon amour : appren enfin, Tircis, à ne pas troubler par des larmes inutiles des cendres bienheureuses, & crain d'attirer sur toi l'horrible vengeance que meritent tes dédains. Plût à dieu, lui répondit froidement le berger, sans tourner les yeux vers elle, plût à dieu que ma mort vous fût agréable ! Si par là je pouvois termiminer nos peines, je la cherirois plus que ma vie ; mais s'il est vrai, comme vous me l'avez dit tant de fois, que mon trépas ne feroit que redoubler vos déplaisirs, rentrez en vous-même, belle Laonice, & considerez combien vous êtes injuste en voulant faire mourir une seconde fois ma chere Cleon. Puisque les destins l'avoient ainsi arrêté, pour me rendre le plus malheureux des hommes, ne suffit-il pas qu'elle ait une fois payé le tribut à la nature ? Et, si elle revit en moi par la force de mon amour, pourquoi voulez-vous, cruelle, qu'elle y meure par l'oubli ? Non, non, bergere, vos reproches sont superflus. Je ne suivrai point vos injustes conseils. Ce que vous nommez cruauté, je le nomme, moi, fidelité ; & ce qui vous semble devoir attirer les vengeances celestes, me semble, à moi, mériter les derniers éloges. Quand je ne serai plus que cendre, je veux encore m'occuper de Cléon ; j'en emporterai le souvenir dans le tombeau. Je vous l'ai dit, je l'ai mille fois promis aux dieux immortels, je l'ai mille fois juré à ma bergere qui jouit maintenant de leur felicité. Laisseroient-ils, ces justes dieux, mon crime impuni, si je pouvois à la fois devenir infidele & parjure ? Que plus tôt la foudre celeste tombe sur moi, que de trahir ni ma foi, ni mes sermens !» Laonice vouloit repliquer, lorsque le berger, qui alloit chantant, arriva près d'eux, & les interrompit par la chanson suivante.


 Souvent ces discretes bergeres,
Dont l'orgueil rebute nos feux,
Forment elles-mêmes des vœux,
Ou pour d'autres sont moins sevéres.
Quelle erreur de se consumer
Pour qui ne veut pas nous aimer !


 Les bergers tendres & fideles
N'ont d'autre partage en aimant
Que de soupirer seulement.
Pour moi j'évite les cruelles,
Sage par l'exemple d'autrui,
Et vis exemt de tout ennui.


 Si mon bonheur vous semble extrême,
Bergers, écoutez mes avis,
Et que par vous ils soient suivis.
N'aimez jamais que qui vous aime.
Et si vous cessez d'enflammer,
Cessez au même instant d'aimer.

 Hylas (c'est le nom du Berger) étoit si près de Tyrcis, quand il chanta les derniers vers, qu'il put voir couler les pleurs de Laonice. Et, comme il n'ignoroit pas, bien qu'il fût étranger, leurs déplaisirs, il s'adressa d'abord à Tyrcis, & lui parla en ces termes : «O berger desolé !» (c'est le surnom que lui avoient attiré ses plaintes éternelles,) «que mon sort me paroîtroit digne de compassion, si je vous ressemblois !» A ces mots, Tyrcis se levant pour lui répondre ;» & moi, dit-il, «Hylas, si je pensois comme vous, que je m'estimerois malheureux ! S'il falloit m'affliger autant que vous, pour toutes les maîtresses que j'ai perdues, ma vie ne pourroit suffire à tant de regrets. Si vous faisiez comme moi, repartit Tyrcis, vous n'en regreteriez qu'une. Et vous point du tout, reprit Hylas, si vous imitiez mon exemple. C'est en cela, dit le berger affligé, que vous me semblez malheureux ; car si rien ne sçauroit être le prix de l'amour que l'amour même, vous ne fûtes jamais aimé, puisque vous n'aimâtes jamais. Comment connoissez-vous, dit Hylas, que je n'aime point ? Je le connois à vos changemens éternels. Il faut que vous sçachiez, Hylas, que telles sont les blessures de l'amour, qu'elles ne guerissent jamais. Vous ne les connoissez point, ces blessures ; mais aussi vous ignorez les douceurs inexprimables dont elles sont suivies. Ah ! si vous pouviez les gouter, vous cesseriez bien-tôt d'être volage. En verité, ajoute Hylas en souriant, vous avez bien raison de vous compter au nombre de ceux à qui l'amour communique ses douceurs. Je ne vous les envie point ; jouissez-en seul, j'y consens. Depuis plus d'un mois que nous sommes ensemble, marquez-moi, si vous le pouvez, un jour, une heure, un moment où vous n'ayez point versé de larmes, tandis que vous n'avez pû me surprendre poussant un seul soupir. Y auroit-il quelqu'un assez insensé pour préferer votre condition à la mienne ? Et vous, continue-t-il en se tournant vers la bergere, n'aurez-vous jamais assez de courage pour briser vos fers ? Voulez-vous par votre obstination participer à la faute de ce berger dénaturé ? Ne voyez-vous pas qu'il se réjouit de vos larmes, & que vos supplications ne font que redoubler sa fierté. Helas, répondit la bergere ! qu'il est aisé de conseiller un malade, à qui jouit de la santé ! Si tu étois à ma place, tu concevrois l'inutilité de tes leçons. Je sens que la douleur peut bien m'ôter la vie, mais que ma raison ne prévaudra jamais à tant d'amour. Si cet aimable berger me fait trop sentir ses rigueurs, il peut y en ajouter de nouvelles, quand il le voudra ; je ne mets point de bornes à son empire sur moi : Laisse donc là des conseils superflus ; & cesse de me faire des reproches qui ne peuvent qu'irriter mon mal. Tyrcis a tellement gagné mon cœur, que je ne suis plus maîtresse de ma volonté. C'est-à-dire, replique Hylas, qu'en vous déclarant ma flamme, je ne réussis, qu'à vous faire naître des expressions pour Tyrcis ; mais puisque tel est votre caractere, & que j'ai plus de pouvoir sur moi, que vous n'en avez sur vous, tendez la main, & donnez-moi congé, ou le recevez de moi ; aussi bien je prens également mon parti : Je rougirois trop à servir une telle maîtresse. Nous perdrons peu tous deux : ... Si vous connoissiez pourtant ce que vous perdez en moi, vous me regreteriez plus que vous ne souhaitez d'être aimée de Tyrcis :... Mais vous me regreterez bien peu, si vos regrets n'égalent les miens.» Alors il chanta ces vers en se retirant :


Nous n'avons pû mériter son amour,
Efforçons-nous de mériter sa haine.
 Oublions l'inhumaine
 Et faisons dès ce jour,
Puisque Tyrcis a seul droit de lui plaire,
Ce que le temps nous forceroit de faire.

 Si Hylas étoit venu sur ces bords en tout autre temps, il y eût trouvé plus d'amis ; mais la perte de Celadon étoit trop recente, pour qu'une humeur si badine fût goutée des bergers. Ils le laisserent aller, sans lui demander, ni à Tyrcis, quel sujet les amenoit sur leurs rivages. Les uns regagnérent leurs cabanes, tandis que les autres cherchérent encore Celadon jusques sur les bords de la Loire ; mais toutes leur perquisitions furent inutiles ; ils toutes leurs perquisitions furent inutiles, ils ne purent en avoir d'autres nouvelles : seulement Sylvandre rencontra Polemas près du lieu où Galatée & les autres nymphes avoient enlevé Celadon. Polemas commandoit à toute la contrée sous l'autorité de la nymphe Amasis, & le berger qui l'avoit vû plusieurs fois à Marcilly, après lui avoir rendu les honneurs dus à son rang, lui raconta la funeste avanture de Celadon. Polemas qui avoit toujours aimé sa famille, en parut veritablement touché.

 D'un autre côté Lycidas qui se promenoit avec Phylis, après s'être tû quelque temps, se tourna enfin vers elle, & lui demanda ce qu'elle pensoit de sa compagne. Phylis qui n'étoit point encore instruite de sa jalousie, & qui pensoit que Lycidas se plaignoit de ce qu'elle s'en étoit allée seule, lui répondit que, dans l'affliction où elle étoit, il devoit bien lui être permis de chercher la solitude. «Oui sans doute, repliqua Lycidas ; mais en verité je ne croi pas qu'il y ait une bergere au monde plus ingrate, & plus indigne d'être aimée. Mon malheureux frere n'a jamais voulu, que di-je, il n'a jamais pû aimer qu'elle ; elle le sçait, la cruelle qu'elle est ; les obstacles qu'il a vaincus, les difficultés qu'il a surmontées, les rigueurs qu'il a suportées, la colere de mon pere qu'il a méprisée pour elle, tout l'assuroit de son amour. Cependant l'ingrate feint de nouveaux prétextes de haine & de jalousie, lui prescrit un éternel exil, & le contraint dans son desespoir à chercher la mort. Dieux ! que me dites-vous, répondit Phylis, Astrée auroit-elle pû commettre un si grand crime ? Il n'est que trop vrai qu'elle l'a pû, elle me l'a raconté en partie, & ses discours m'ont fait deviner le reste. Mais bien qu'elle triomphe de la mort de mon frere, & que sa perfidie lui déguise à elle-même l'énormité de son crime, je vous jure qu'il n'y eut jamais d'amant plus tendre, ni plus fidéle : non que je veuille qu'elle en soit informée, à moins que reconnoissant son erreur, elle n'en ressentît un extrême déplaisir. Car désormais je veux la haïr autant que mon frere l'a aimée.» C'est ainsi que Lycidas & Phylis alloient discourant, Lycidas accablé de la mort de Celadon, & penetré d'indignation contre Astrée ; Phylis étonnée de sa jalousie, & affligée tout à la fois de la perte de Celadon, & des ennuis de Lycidas. Elle ne songea qu'à les adoucir ; ils étoient trop vifs, pour qu'elle dût y apporter des remedes extrêmes. Car elle ne vouloit point perdre Lycidas. & elle sentoit bien que, si la haine pour Astrée subsistoit, il lui faudroit rompre avec elle, ou avec son berger ; en sorte qu'elle se trouvoit partagée entre l'amour & l'amitié, sans que l'un des deux l'emportât.

 Pour ce qui est d'Astrée, elle s'étoit livrée toute entiere à sa douleur, & après avoir versé des torrens de larmes, & s'être consumée en regrets ; l'esprit & le cœur uniquement occupés de sa perte, elle avoit cedé au sommeil qui étoit venu la surprendre.



LIVRE SECOND.



 Pendant que les choses se passoient ainsi entre les bergers, Celadon reçut des nymphes dans le palais d'Isoure tous les secours qu'elles purent lui donner ; mais, malgré leurs soins attentifs, il ne put encore ouvrir les yeux, ni donner d'autre signe de vie que la respiration. Il passa le reste du jour, & une partie de la nuit, en cet état. Quel fut son étonnement, lorsqu'il ouvrit les yeux, de se trouver où il étoit ! Car il se souvenoit bien de ce qui lui étoit arrivé sur les bords du Lignon, & comme il s'y étoit jetté dans son desespoir, mais il ignoroit comment il étoit venu en ce lieu. Il demeura quelque temps occupé de cette pensée ; puis il se demandoit à lui-même s'il étoit vif ou mort. «Si je vis, disoit-il, comment se peut-il qu'Astrée ne me fasse point mourir ? Et si je suis mort, que viens-tu, Amour, chercher dans l'horreur du tombeau ? Ne te suffit-il pas d'avoir eu ma vie ? Veux-tu jusques dans mes cendres rallumer tes anciennes flammes ?» Et l'image d'Astrée se presentant sans cesse à lui, il continua de la sorte : «Et vous, trop cruel souvenir de ma felicité passée, pourquoi me representez-vous le déplaisir qu'autrefois ma perte lui eût causé ? Que ne me peignez-vous plus tôt la joye que sa haine lui en fait ressentir maintenant ?» Agité de ces differentes pensées, il s'endormit, & les nymphes l'ayant trouvé enseveli dans le sommeil, elles ouvrirent doucement les fenêtres & les rideaux, & s'assirent autour de lui. Galatée, après l'avoir consideré : «qu'il est different de ce qu'il étoit hier, dit-elle doucement à ses compagnes, & comme en peu de tems il a repris de vives couleurs ! Je ne plains point les fatigues du voyage, puisque nous lui avons sauvé la vie, & qu'aussi bien, continua-t-elle en s'adressant à Sylvie, vous m'avez assuré qu'il est des principaux de cette contrée. Sans doute, Madame, répondit la nymphe. Il est fils d'Alcipe & d'Amaryllis... Quoi, de cet Alcippe dont j'ai tant oui parler, & qui pour délivrer son ami, força à Ussum les prisons des Visigots ? De celui-là-même, dit Sylvie, je le vis il y a cinq ou six mois à une fête en ces hameaux sur les rives du Lignon ; & plus que tous les autres Alcippe fixa mes regards & mon attention. C'est un illustre vieillard que sa vieillesse même rend encore plus respectable. Pour Celadon, je me souviens, que de tous les jeunes bergers il n'y eut que lui & Sylvandre qui oserent m'approcher : ils avoient en leurs façons & en leurs discours quelque chose au dessus du berger. Par Sylvandre je sçus qui étoit Celadon, & par Celadon qui étoit Sylvandre.

 Pendant que Sylvie parloit, Amour, pour se jouer des ruses de Climante & de Polemas qui avoient engagé Galatée à se rendre le jour d'auparavant au lieu où elle avoit trouvé le berger, allumoit dans le cœur de la nymphe une nouvelle flamme. Tant que Sylvie parla, Galatée eut les yeux sur le berger, & ce que sa beauté commençoit à faire, les louanges de Sylvie l'acheverent. La tromperie de Climante avoit déja disposé la nymphe à prendre ces sentimens. Climante en feignant le devin, lui avoit prédit que celui qu'elle rencontreroit, où elle trouva Celadon, devoit être son époux, si elle ne vouloit être la plus malheureuse personne du monde. Il avoit auparavant concerté la ruse avec Polemas, & celui-ci devoit se rendre en ce même lieu, à l'heure marquée, esperant que Galatée ainsi deçue, se détermineroit à l'épouser, & renonceroit à Lindamor qu'elle aimoit ; mais la fortune & l'amour qui se jouent de la prudence humaine, firent trouver là Celadon, comme je l'ai dit. Galatée donc qui, suivant la prédiction, étoit interessée à l'aimer, se le representoit à dessein beaucoup plus aimable qu'il n'étoit peut-être ; & voyant qu'il ne s'éveilloit point, elle sortit le plus doucement qu'elle put, uniquement occupée de sa nouvelle passion.

 De son appartement on descendoit par un escalier dérobé dans une galerie, & cette galerie menoit dans un jardin, où l'art n'avoit rien oublié de ce qui peut embellir la nature. On trouvoit ensuite un grand bois, dont les arbres étoient plantés en symmétrie & par compartiment. Un des quarrés formoit un labyrinthe que les raïons du soleil ne pouvoient percer. Dans un autre quarré sur la même ligne étoit la fontaine de la verité d'Amour ; source admirable, & nommée de la sorte, parce qu'elle découvroit les tromperies des amans. L'amant qui s'y regardoit, s'il étoit aimé, s'y voyoit auprès de sa maitresse ; si elle en aimoit un autre, cet autre y étoit representé, & non pas lui. Vis-à-vis le dédale, dans un troisiéme quarré, étoit la caverne de Fortune, & au dernier l'antre de la vieille Mandrague, où la magie operoit chaque jour quelque prodige. Ce fut en ces lieux que la nymphe vint se promener en attendant le réveil du berger. Et se voyant seule avec Leonide à qui elle avoit donné sa confiance, car elle avoit renvoyé Sylvie sur quelque prétexte. «Que pensez-vous, lui dit-elle, de la science du druide ? Il faut que les dieux aiment à se communiquer à lui, puisque les choses qui doivent nous arriver, il les connoît mieux que nous ne connoissons celles qui nous arrivent. Je conviens, répondit la nymphe, que le temps & le lieu s'ajustent avec ce qu'il vous fit voir dans le miroir enchanté ; mais ses paroles étoient si ambigues, que je doute qu'il les entendît lui-même. Quel sens présente ce qu'il vous dit, que vous trouveriez en ce lieu une chose d'un prix inestimable, bien qu'elle eût été jusques-là dédaignée ? Avez-vous donc oublié, repartit Galatée, qu'il me dit en ces mêmes termes : Madame, vous serez un jour ou la plus infortunée, ou la plus heureuse personne du monde ; plusieurs chevaliers d'un merite distingué recherchent & rechercheront votre hymenée. Si dans votre choix vous vous reglez par leur merite ou par leur amour, & non par ce que je vais vous declarer de la part des dieux, rien n'égalera votre malheur. Pour l'éviter, souvenez-vous qu'un tel jour vous verrez à Marcilly un chevalier vétu de telle couleur qui vous entretiendra de sa flamme, fuyez-le ; si vous l'écoutiez, tous les maux tomberoient sur vous ; mais considerez bien le lieu qui vous est representé dans ce miroir, un tel jour, à telle heure vous y trouverez un homme qui doit faire votre felicité. Cessez de croire les dieux veritables, si vous ne goutez dans son amour tout ce que l'on peut gouter de plaisirs : prenez bien garde que si vous l'appercevez la premiere, vous serez aussi la premiere à l'aimer. «Pouvoit-il, Leonide, me parler plus clairement ? Je ne sens que trop, combien ses prédictions sont veritables, & déja, s'il faut que je l'avoue, je commence à aimer. Quoi, Madame, vous aimeriez un berger ! Avez-vous oublié qui vous êtes ? Leonide, tous les hommes ont une origine commune ; & si ce berger est vertueux, pourquoi ne seroit-il pas digne de moi ? Mais enfin, Madame, vous si grande nymphe, vous qui devez nous remplacer Amasis, & gouverner après elle ces belles contrés, vous abbaisserez-vous jusqu'à choisir un simple berger ? Enone se fit bien bergere pour Paris, & ne rougit point de pleurer sa mort. Mais ce Paris, Madame, étoit fils de roi ; d'ailleurs l'exemple des fautes peut-il les autoriser ? Si c'est une faute, reprit Galatée, pourquoi, les dieux me la conseillent-ils par la bouche de leur druide ? Mais qui vous a dit que Celadon étoit d'une naissance obscure ; vous n'avez donc pas entendu ce que Sylvie racontoit de son pere ? Est-ce ainsi, repartit Leonide, que vous recompensez la fidelité du malheureux Lindamor ? Un seul jour efface donc tous ses services ! Et les perils qu'il a courus pour vous, le combat de Polemas, son propre desespoir, tout est oublié ! Ah quelles douleurs vous lui préparez ! Pensez-vous qu'il puisse survivre à son malheur quand il le connoîtra ? Oui, Leonide, il y survivra, la raison & le temps consolent toujours de ces disgraces ; mais quoi qu'il en puisse arriver, dois-je par reconnoissance immoler à son amour toute ma felicité ? Dois-je m'exposer à tous les malheurs que les dieux m'annoncent, si je prefere Lindamor à Celadon ? Non, Leonide, épargnez-vous des conseils superflus, épargnez-moi des discours qui m'offensent, je me livre à l'oracle, & veux l'accomplir.

 Cependant Sylvie arrive, & rapporte à Galatée qu'elle a entendu Celadon se plaindre. Il s'étoit éveillé presqu'aussi-tôt que les nymhes furent sorties de sa chambre. Le soleil donnoit dans son lit, & ses yeux encore foibles étant éblouis de la lumiere ; il ne sçut que juger, à la vûe de la lumiere ; il ne sçut que juger, à la vûe de l'or & des peintures qui brilloient en ce lieu, sinon que l'Amour l'avoit ravi au ciel, pour récompenser sa fidelité.

 Ici il voyoit Saturne appuyé sur sa faux ; le front ridé, les yeux creux, le nés aquilin, & la bouche degoutante du sang d'un de ses fils qu'il dévoroit. Sous ses pieds s'élevoient des monceaux d'ossemens dont les uns blanchissoient de vieillesse, & les autres n'étoient pas encore décharnés.

 Autour de lui étoient des sceptres brisés, des couronnes rompues, des palais renversés, & dont à peine on démêloit les ruines.

 Un peu plus loin on voyoit les corybantes avec leurs cymbales dérober à Saturne le petit Jupiter, & le cacher dans une caverne. Là Jupiter paroissoit grand, le visage enflammé, mais majestueux ; le front serein, mais redoutable ; la couronne sur la tête, & dans une main le sceptre, qu'il appuyoit sur sa cuisse. On y voyoit encore la cicatrice de la playe que l'imprudence de Semelé l'avoit contraint de se faire pour sauver Bacchus. Il tenoit dans l'autre main le foudre terrible. On eût dit qu'il traversoit les airs. Près de lui étoit l'aigle, & sur son dos le petit Ganymede, qui d'une main le caressoit, & de l'autre tâchoit de prendre le foudre. Le dieu repoussoit nonchalamment avec le coude son foible bras. Aux pieds de Jupiter étoient deux grands tonneaux, d'où se répandent sans cesse le bien & le mal.

 Venus même dans sa conque marine regardoit la blessure qu'elle reçut au siege de Troye ; & Cupidon montroit à la déesse la lampe de la curieuse Psyché. Toutes ces peintures étoient si finies, que Celadon, qui se souvenoit seulement de s'être précipité dans l'eau, & qui doutoit s'il devoit se compter au nombre des vivans ; ne pouvoit les prendre pour de simples peintures. Son admiration s'accrut bien davantage, lorsqu'il vit entrer les nymphes dans sa chambre. Il les prit à leur beauté pour les trois graces, & le petit Meril qui les suivoit, il jugea à ses beaux cheveux & à son air enfantin que c'étoit l'Amour. Mais quelque frapé qu'il fût d'étonnement, il osa bien demander aux nymphes avec une assurance respectueuse en quel lieu il étoit. «Celadon, lui dit Galatée : vous êtes en un lieu où vous avez tout pouvoir. C'est nous qui vous avons amené ici, qui vous avons sauvé la vie, & qui voulons vous la conserver.» Alors Sylvie s'avança : «Hé quoi, Celadon, lui dit-elle, vous ne me reconnoissez pas ! Avez-vous oublié que la nymphe Sylvie & deux de ses compagnes assistérent dans votre hameau à la derniere fête de Venus, que vous y vainquîtes à la course, & que vous reçûtes de ma main pour prix de votre victoire un chapeau de fleurs qu'incontinent vous mîtes sur la tête de la bergere Astrée. Je me souviens encore de la surprise que vous excitâtes en ce moment ; & lorsque j'en demandai le motif, on me raconta d'une maniere confuse, qu'avant qu'Alcippe votre pere épousât Amarillis, il en étoit venu plusieurs fois aux mains avec Alcée pere d'Astrée son rival, & que le temps loin d'affoiblir leur haine, n'avoit fait que la fortifier. Voyez, Celadon, si vous m'êtes inconnu, & si je suis mal informée de ce qui vous regarde.» Bien que Celadon se souvint des circonstances que Sylvie lui rappelloit, il ne sçavoit que répondre, ne pouvant concevoir par quel enchantement lui simple berger, se trouvoit au milieu de ces nymphes. Enfin il répondit en ces termes «Il est vrai que le jour de Venus les prix furent distribués par trois nymphes, que j'eus le prix de la course ; Lycidas mon frere, celui du saut, qu'il offrit à Phylis ; & Sylvandre celui du chant, qu'il donna à la fille de la sage Bellinde. Ces faits, belle nymphe, ne m'ont point échapé : mais excusez un berger, contens de sçavoir que ces nymphes étoient les nymphes d'Amasis & de Galatée, nous n'eûmes pas la curiosité de demander leurs noms. N'en avez-vous rien sçû depuis, interrompit Galatée ? Mon pere en parloit souvent dans ses entretiens, reprit le berger, mais il ne m'en a jamais appris de particularités, malgré le desir que j'avois d'en être instruit. Celadon, dit Galatée, puisque le destin vous a conduit en ces lieux, il est juste de satisfaire votre curiosité.

 Sachez donc, gentil berger, que dans les premiers temps cette contrée que maintenant on appelle Forest, étoit couverte d'eau, & que les habitans demeuroient sur le haut des montagnes. Vous voyez encore autour du château de Marcilly & ailleurs, de gros anneaux de fer plantés dans le rocher, pour y attacher les batteaux ; car à quel autre usage les eût-on destinés ? Mais il y a plusieurs siecles, qu'un étranger qui conquit les Gaules, fit couper quelques montagnes par où les eaux s'écoulérent. Et bien-tôt le sein de nos plaines s'étant découvert, elles lui parurent si agréables & si fertiles, qu'il résolut de les peupler. Il y fit bâtir une ville qu'il nomma Forum, aujourd'hui Feurs, qui a donné le nom au païs de Forest. Suivant une ancienne tradition des Romains, la chaste Diane avoit aimé notre contrée, & venoit se baigner dans nos sources avec ses naiades. Celles-ci, lorsque les eaux s'écoulerent, ayant été contraintes de les suivre dans l'ocean, la déesse, pour remplacer les nymphes qu'elles avoit perdues, avoit associé à celles qui lui restoient les filles des principaux druides & chevaliers ; mais les unes ne pouvant s'accoutumer aux fatigues de la chasse, ni oublier l'affection de ceux qui les avoient recherchées, avoient quitté la déesse, de son aveu ; & d'autres à qui elle avoit refusé la permission de se retirer, avoient manqué à leur honneur ; enfin la déesse justement indignée, après avoir banni ces dernieres, & choisi une des vertueuses pour lui donner la souveraineté, & la transmettre aux nymphes de sa race, à l'exclusion des hommes, avoit abandonné des lieux que desormais elle avoit en horreur. Mais nos druides, à ce que j'ai oui dire à Pimandre mon pere, racontent que Galatée femme d'Hercule, & mere de Galatée, qui donna son nom aux Gaulois, suivoit Hercule partout où son courage & sa vertu le portoient ; que lorsqu'il alla combattre les geants qui occupoient les montagnes d'Auvergne, il fit rester sa chere Galatée en ces lieux, comme en étant les plus voisins ; & que Galatée pour y laisser des marques éternelles de son amour, en donna aux femmes la souveraineté. Quoiqu'il en soit, au milieu des révolutions que les Gaules ont successivement éprouvées, nous avons toujours retenu la même forme de gouvernement. Amasis ma mere qui descend en ligne droite de la nymphe élue par Diane ou Galatée, nous gouverne maintenant ; & quand les dieux auront disposé d'elle, mon frere Clidaman ne me disputera rien. Respectées de nos voisins, nous jouissons ici d'une paix profonde. Point de combats que des combats de galanterie entre nos jeunes chevaliers. Celadon, quand vous les aurez vus, & les nymphes qui composent la cour de ma mere, vous conviendrez peut-être qu'il seroit difficile de trouver ailleurs tant de beauté & tant de vertu rassemblées.»

 Alors Celadon se prosternant aux piés des nymphes : «Je ne puis assez m'étonner, leur dit-il, de me voir entre tant de grandes nymphes, & d'en recevoir tant de faveurs, moi qui ne suis qu'un berger. Celadon, reprit Galatée, nous aimons la vertu partout où nous la trouvons, nous l'honorons sous l'habit des bergers, comme sous la pourpre des rois. Vous ne serez pas moins consideré ici que le plus grand des druydes ou des chevaliers, & vous ne leur cederez point en faveur, puisque vous ne leur cedez point en merite. Si vous êtes presentement parmi nous, sçachez que ce n'est pas sans un grand mystere de nos dieux, qui l'ont ainsi ordonné, soit qu'ils ne veuillent plus que vous erriez dans nos forêts, ou qu'ils ayent dessein, en vous faisant plus grand que vous n'êtes, de rendre heureuse une personne qui vous aime. Vivez seulement tranquile, & rétablissez votre santé. Madame, lui répondit le berger, qui ne comprit pas alors le sens de ces paroles, si je dois desirer la santé, ce n'est que pour vous marquer par mes services la reconnoissance dont vos bontés m'ont penétré, & retourner ensuite dans nos bois ; autrement j'irriterois les dieux qui reçurent nos sermens. Et quels sont ces sermens, reprit la nymphe ? Madame, l'histoire en seroit trop longue, vous sçaurez seulement que plusieurs familles de ces contrées détestant les maux que traîne après soi l'ambition, s'assemblérent autrefois dans la plaine de Montverdun, & jurérent solemnellement de vivre dans les bois sous le simple habit de berger, & de fuir à jamais l'ambition qu'ils regardoient comme la source de tous les malheurs.

 Les dieux approuvérent ce vœu ; & si quelqu'un l'a violé depuis, il a expié son crime par des travaux & des peines incroiables, témoin Alcippe mon pere, qui ayant quitté la vie pastorale, fut obligé de la reprendre.

 Nous avons donc ratifié ce vœu avec tant de sermens, que pour le rompre, il faudroit n'avoir nulle crainte des dieux. J'avois bien entendu parler de ce que vous me dites, repartit la nymphe, mais j'ignorois pourquoi tant d'anciennes familles passoient ainsi leur vie dans les bois. Je suis ravie de l'apprendre, & je le serois bien plus de connoître les avantures d'Alcippe votre pere, elles meritent sans doute d'être sçues. Daignez m'en instruire, Celadon, si pourtant l'état où vous êtes, peut vous le permettre.» Alors Celadon qui sentoit ses forces presque revenues, obéit à la nymphe, & commença en ces termes.



HISTOIRE
D'ALCIPPE.



 Vous me commandez, Madame, de vous raconter l'histoire d'une vie que des traverses incroiables ont rendue celébre parmi nous, & d'où l'on peut bien apprendre que c'est se préparer des peines à soi-même que d'en préparer aux autres. Il est juste que je vous obéisse. Je ne vous dirai, Madame, que ce que mon pere lui-même nous a souvent raconté, pour nous mieux faire sentir le bonheur dont nous jouissions. Quoiqu'élevé dans la simplicité qui convient à des bergers, Alcippe mon pere ne pouvoit souffrir la vie pastorale. Ses inclinations ne tarderent pas à se montrer. Jeune enfant il assembloit les autres enfans, il leur donnoit des arcs, & des frondes, & leur en montroit l'usage. On employa les menaces, il les méprisa. Les plus sages de nos bergers regarderent ses actions comme un presage certain des troubles qu'il exciteroit un jour dans nos hameaux. Il avoit environ vingt ans, lorsqu'il devint amoureux d'Amaryllis ; & comme il se croyoit du merite, il n'imaginoit pas que ses vœux dussent être rebutés par quelque bergere que ce fût. Un jour donc qu'il rencontra Amaryllis qui venoit d'assister à un sacrifice en l'honneur de Pan, il lui déclara sa passion ; la bergere que le mot d'amour avoit surprise, lui répondit qu'elle estimoit sa vertu, mais qu'elle n'aimeroit jamais personne, moins encore des hommes, qui, comme lui, menoient une vie sauvage dans les bois. «Je comprens, repartit mon pere, que c'est ma destinée qui me lie à vous. Cette vie que vous méprisez, je l'ai en horreur dès le berceau ; & s'il ne faut pour mériter de vous plaire, qu'en embrasser une autre, dès à present je quitte la houlette, Alcippe, envain changeriez-vous de condition, reprit la bergere, je cheris ma liberté, je crains l'amour, ne m'en parlez point desormais, si vous ne voulez que j'évite votre présence. Quelle que vous puissiez être, poursuit mon pere, je vous servirai toute ma vie : pardonnez-moi, belle Amaryllis, il n'est pas en mon pouvoir de vous obéir. Il faut que je meure, ou que je triomphe de votre indifference. Des bergers qui survinrent, interrompirent cet entretien.»

 En ce même temps Alcée riche berger, recherchoit Amaryllis. Son pere qui craignoit l'humeur d'Alcippe, penchoit davantage en faveur d'Alcée. Toutefois voyant Amaryllis plus portée pour mon pere, dont les inclinations se rapportoient davantage aux siennes, il ne voulut pas la contraindre, il resolut seulement de l'envoyer chés Artemis sœur d'Alcée, dans l'esperance que l'éloignement lui feroit changer de volonté. Lorsqu'Amaryllis fut informée de cette resolution, comme on se porte avec plus d'ardeur vers les choses défendues, elle qui jusqu'alors n'avoit témoigné que de l'indifference à mon pere, lui écrivit que s'il vouloit se trouver au lieu où ils s'étoient rencontrés, elle avoit à lui dire des choses de la derniere importance. Ce fut là qu'Alcippe apprit de la bouche d'Amaryllis qu'il en étoit aimé, & qu'elle lui jura de l'aimer toujours, s'il renonçoit à la vie champêtre qu'elle méprisoit comme indigne d'une ame noble & genéreuse.

 Cependant Amaryllis partit, & mon pere ne pouvant supporter son absence, résolut d'abandonner des lieux où il ne voyoit plus ce qu'il aimoit ; il s'en presenta une occasion favorable. Amasis venoit de perdre la nymphe sa mere, & l'on faisoit à Marcilly de grands préparatifs pour le couronnement de la nouvelle souveraine. Une foule d'étrangers attirés par la curiosité, se rendoient de toutes parts dans la ville. Alcippe obtint la permission d'y aller, trop heureux si on la lui avoit refusée ! Il avoit de la beauté, de la jeunesse, la taille admirable, les cheveux blonds ; tel enfin qu'il faut être pour inspirer de l'amour. Il étoit venu à Marcilly sous la conduite de Cleante vieux berger, ami de son pere, & qui meritoit sa confiance. Cleante avoit un fils nommé Clindor, qui fut aussi témoin de la fête. Alcippe l'aimoit tendrement, & il en étoit tendrement aimé. Ils étoient tous deux de même âge, & ce qui lie encore davantage, ils avoient les mêmes inclinations. Ils s'amusérent pendant quelques jours à voir les tournois & les combats à la barriere ; mais enfin las de n'être que simples spectateurs, ils conjurerent Cleante de leur fournir les moyens de se distinguer entre les chevaliers. «Jeunes présomptueux, leur dit Cléante : vous n'avez point d'adresse aux armes, & vous ignorez les manieres des villes. Notre courage, répondit Alcippe, nous tiendra lieu d'adresse, & nous aurons bien-tôt appris les manieres que nous ignorons. Voudriez-vous, ajouta Cleante, renoncer à la vie champêtre ! Hè qu'ont affaire les bois avec les hommes, & que pourrions-nous apprendre parmi les bêtes ! Mais soutiendrez-vous les dédains de ces fiers courtisans, qui vous reprocheront sans cesse que vous êtes des bergers ? S'il y a de la honte à être berger, il ne faut plus l'être ; & si ce nom m'attire des mépris, peut-être que mes actions m'attireront de l'estime.» Cleante voyant qu'ils persistoient dans leur resolution, leur dit : «Mes enfans, ne craignez point d'être méprisés : vous passez, il est vrai, pour bergers, mais vous ne le cedez point en naissance à ces chevaliers ; les meilleurs d'entr'eux sont du même sang que vous.» Il leur acheta aussi-tôt des habits, des armes, & tout ce qui leur étoit nécessaire. Ils ne tarderent pas à se faire connoître, & dans toutes les fêtes on ne parla plus que du courage & de l'adresse d'Alcippe.

 Un jour qu'Alcippe assistoit dans le temple aux sacrifices qui se faisoient pour Amasis, une vieille vint se placer auprès de lui ; & l'ayant appellé plusieurs fois par son nom, sans tourner les yeux de son côté ; «Alcippe, lui dit-elle, il ne tient qu'à vous d'être le plus heureux homme du monde, trouvez-vous seulement à l'entrée de la nuit dans le carrefour de Pallas, & là vous sçaurez le reste.» Mon pere ne manqua pas au rendez-vous, il y trouva la vieille couverte d'un voile ; & l'ayant tirée à part : «que vous êtes heureux, lui dit-elle, vous êtes aimé de la plus belle personne de la cour ; ne me demandez point son nom, souffrez que je vous bande les yeux, & que je vous mene dans son palais. Je veux bien, dit Alcippe, ignorer son nom, mais je ne veux point avoir les yeux bandés. Jeune homme, repartit la vieille, ignores-tu que l'amour ne s'accommode point de tant de prudence ? Et te convient-il de prescrire des loix à qui veut faire ta felicité ?» Et voyant que ses raisons ne le persuadoient pas ; que maudite soit la mere, s'écria-t-elle, qui te fit si beau & si timide ! Et que tu ressembles bien à une femme par le cœur, comme tu lui ressembles par le visage ! A ces mots Alcippe se mit à rire ; & comme il ne se sentoit point d'ennemis, & qu'il étoit curieux de voir la fin de cette avanture, il se laissa bander les yeux, & suivit la vieille où elle voulut le conduire. Je serois trop long, madame, si je vous racontois tout ce qui lui arriva cette nuit. Après plusieurs détours, il se trouva en un lieu obscur où on lui débanda les yeux ; ainsi il ne vit point la dame, il ne put même en tirer une seule parole, mais il ne laissa pas de juger qu'elle étoit jeune & belle. La même vieille vint le reprendre avant le jour, & le reconduisit avec les mêmes ceremonies.

 Cependant ni les faveurs de la dame inconnue, ni les presens dont elle le combloit, ne pouvoient lui faire oublier Amaryllis, & devenu maître de lui-même par la mort de son pere, peut-être fût-il retourné à la vie pastorale, si la bergere l'avoit moins détestée. Alcippe mena quelque temps son intrigue dans le silence ; mais comme des secrets de cette nature pesent fort à un jeune cœur, il ne put résister à la curiosité que sa dépense éxtraordinaire avoit excitée dans l'esprit de Clindor. Il lui découvrit son avanture, & lui protesta que malgré tous les artifices dont il s'étoit servi, il n'avoit jamais pu sçavoir qui étoit la personne dont il étoit si favorisé. Clindor trop curieux, lui conseilla de couper, quand il retourneroit chés elle, un peu de la frange de son lit, Alcippe le fit ; & parcourant ensuite les meilleures maisons, il ne lui fut pas difficile de connoître enfin la dame qu'il avoit charmée ; toutefois il ne l'a jamais nommée, pas même à Clindor, ni à ses propres enfans. Mais lorsqu'il se retrouva avec elle, il la conjura de ne se plus cacher à lui, puisqu'aussi-bien il sçavoit à n'en pouvoir douter, qui elle étoit, & dans l'instant il la nomma. Peu s'en fallut qu'étonnée de ce qu'elle venoit d'entendre, elle ne parlât, mais elle aima mieux attendre que la vieille fut arrivée ; & pensant que c'étoit elle qui l'avoit trahie, elle la menaça des plus cruels traitemens. La vieille toute tremblante vint trouver Alcippe, qui lui raconta de quel artifice il s'étoit servi, & que c'étoit Clindor qui l'avoit imaginé. Quand la dame sçut que Clindor en étoit l'inventeur, elle tourna toute sa colere contre lui, pardonnant aisément à Alcippe qu'elle ne pouvoit hair, & que pourtant elle n'envoya plus chercher. Elle suscita une affaire à Clindor. Celui-ci fut contraint de se battre contre un cousin de Pimandre ; il le tua ; & avec l'aide d'Alcippe il se sauva en Auvergne. Mais Alaric gagné par Amasis, le fit conduire sous une bonne escorte dans les prisons d'Usson, avec ordre au capitaine de le remettre entre les mains de Pimandre qui avoit juré sa mort. Alcippe n'oublia rien pour obtenir son pardon. Et voyant que toutes ses tentatives étoient infructueuses, il resolut de s'exposer à tout pour sauver son ami. Usson étoit une place extrémement fortifiée, & vouloir en tirer Clindor, eût paru à tout autre un projet extravagant. Mais l'affection d'Alcippe ne trouva rien d'impossible. Il part lui douziéme, & cachant de courtes épées sous leurs habits villageois, ils arriverent un jour de marché devant les portes du chateau. Ils gagnerent la troisiéme forteresse, sans trouver presque de soldats, parce qu'ils étoient descendus la plupart dans la ville pour acheter ce qui leur étoit nécessaire. Alcippe saisit l'occasion, il se défait de la sentinelle ; & ses compagnons imitans un si bel exemple, ils passent le reste au fil de l'épée. A l'instant ils volent aux prisons, & trouvent Clindor avec tant d'autres, qu'ils crurent qu'en leur donnant des armes, ils auroient bon marché de la garnison entiere. Déja ils étoient aux portes de la ville ; l'allarme s'étoit répandue, & les avoit fait fermer. Toutefois ils les forcerent malgré la résistance du gouverneur, qui perdit la vie en cette occasion.

 Alaric étant informé que c'étoit mon pere qui avoit conduit l'entreprise, reclama la justice de la nymphe Amasis. Amasis qui ne vouloit point perdre son amitié, envoya des gens pour se saisir de mon pere ; mais ses amis l'avoient averti si à propos, qu'il eut le temps de mettre ordre à ses affaires, & de prendre la fuite. Une nation belliqueuse venoit d'entrer dans nos Gaules ; elle s'étoit déja saisie des bords du Rhone & de l'Arar ; & comme elle étoit en guerre continuelle avec les Visigots, mon pere indigné contre Alaric, passa dans l'armée de ses ennemis. Il y fut reçu avec sa troupe, & son merite lui procura des emplois considerables. Mais le prince sous lequel il avoit servi étant mort, son successeur, par complaisance pour Alaric, lui promit de renvoyer Alcippe. Je vous ennuyerois, madame, si je vous racontois tous ses voyages. Après avoir servi dans les armées d'une autre nation qui avoit aussi penétré dans les Gaules, il se rendit à la cour du grand roi Artus, & partout il signala sa valeur. Enfin pour se dérober plus surement à la fureur d'Alaric, il passa à Byzance où il fut fait general des galeres. Malgré les honneurs où il étoit monté, malgré la gloire dont il s'étoit couvert, Alcippe desiroit passionnément de revoir son hameau. La fortune lui en fournit une occasion qu'il n'attendoit pas ; Alaric en mourant, avoit laissé sa couronne à Thierry son fils. Celui-ci voulant signaler les premieres années de son regne, & faire gouter sa domination, fit publier dans tout son royaume une amnystie generale. Cependant Pimandre n'oubliant point ses offenses particulieres, Alcippe ne pouvoit revenir. Mais la fortune se servit pour son rappel, des mêmes Visigots qui avoient été cause de son exil. Le grand Artus avoit institué depuis quelques années les chevaliers de la Table ronde. Ils étoient obligés par leurs statuts à chercher les grandes avantures, punir les méchans, délivrer les bons de l'oppression, & sur tout à maintenir l'honneur des dames. Les Visigots d'Espagne, à leur imitation, firent des chevaliers errans, qui laissoient en divers lieux des preuves de leur force & de leur adresse. Un de ces Visigots étant venu à Marcilly, il défia plusieurs des chevaliers de Pimandre au combat ; & les ayant vaincus, il leur coupoit la tête, pour en faire, disoit-il, un sacrifice à la dame qu'il servoit. Un des oncles d'Amaryllis, qui, comme mon pere, avoit quitté la houlette, perdit la vie par les mains de ce barbare. Amaryllis qui avoit toujours conservé un commerce secret avec Alcippe, ne tarda pas à l'instruire du malheur qui lui étoit arrivé. Alcippe plein d'une noble indignation, & résolu de venger sa bergere, part de Byzance ; il arrive deguisé chés le pere de Clindor ; & malgré ses instantes prieres, il paroit armé devant Pimandre dont il n'est point reconnu. Le barbare est averti par un herault. Ils en viennent aux mains, il est vaincu ; & mon pere après avoir presenté son épée à Pimandre, repasse la mer, sans se faire connoître à d'autres qu'à sa bergere qu'il avoit vue dans la maison de Cleante. Cependant Cleante qui aimoit Alcippe comme son propre fils, le déouvrit à Pimandre ; celui-ci touché de sa vertu, oublia ses injures particulieres, le fit prier de revenir en sa patrie, & lui procura, auprès de la nymphe Amasis, les plus grandes charges de l'état. Mais admirez l'inconstance des hommes, Alcippe au comble des honneurs, commence à les mépriser. «Quel est ton dessein, Alcippe, se dit-il à lui-même,» comme il nous l'a repeté plus d'une fois ! «N'est-ce pas de rendre heureux les jours que la parque te réserve, & peuvent-ils être heureux que dans le repos ? Rien sans doute n'y est plus opposé que les dignités ; combien de gens les recherchent & les recherchent par les mêmes sentiers ! Ne peuvent-ils pas en suivant la même route, arriver au même but ? En ce cas il faudra leur ceder, ou lutter contr'eux tous. Si tu luttes contr'eux, que devient ce repos, l'unique objet de tes agitations ? Si tu leur cedes, quoi de plus miserable qu'un courtisan supplanté ! Retourne donc au lieu qui te vît naître, quitte la pourpre, & reprens la houlette, tu retrouveras en ton hameau le repos que tu as vainement cherché dans les differentes cours de l'Europe.» Frapé de ces réflexions, Alcippe reprit la vie pastorale, & fit renouveller nos anciens statuts. Il retrouvoit Amaryllis, qu'il aimoit toujours avec la même passion. Mais pendant qu'il étoit absent, Alcée avoit gagné l'esprit des parens d'Amaryllis. Alcippe ne pouvant souffrir que son rival lui fût préferé, en vint plusieurs fois aux mains avec lui ; & si les parens d'Amaryllis ne s'étoient déterminés en faveur d'Alcippe, la mort seule auroit terminé leurs querelles. Alcippe épousa donc Amaryllis. Alcée tâcha de se consoler en épousant Hyppolite dont il eut Astrée. Mais jamais il n'a pu aimer mon pere, & nos deux familles ont toujours été ennemies. Et voilà, belle nymphe, dit Celadon, en s'adressant à Silvie, ce que vous avez oui dire dans notre hameau, car je suis fils d'Alcippe & d'Amaryllis, & Astrée doit le jour à Alcée & à Hyppolite. Celadon ayant achevé son récit, les nymphes le quitterent, & Galatée rentra dans son appartement, fort satisfaite d'avoir appris que ce berger qu'elle aimoit, avoit une illustre origine.



LIVRE TROISIÈME.



 Les nymphes, tant que le jour dura, firent compagnie à Celadon. Il eût gouté dans leur conversation tous les plaisirs imaginables, sans les ennuis qui l'accabloient. Il ne pouvoit oublier Astrée, il souhaitoit la nuit pour s'occuper d'elle en liberté. La nuit arrive ; les nymphes se retirent, & Celadon est enfin seul avec lui-même, comme il l'avoit desiré si impatiemment ; mais quelles idées s'offrirent à lui ! Si à l'injuste arrêt de sa bergere il opposoit son innocence, l'execution de cet arrêt lui revenoit dans l'esprit. Et comme d'une pensée on tombe dans une autre, il rencontra par hazard le ruban qu'il s'étoit mis au bras. Quel affreux souvenir lui rappella ce ruban ! Il se represente la colere, qui, dans cet instant, avoit éclaté sur le visage d'Astrée, & la cruauté avec laquelle elle avoit prononcé l'arrêt de son bannissement ; puis il repasse dans son esprit ce qu'Astrée avoit fait en sa consideration, la preference qu'elle lui avoit donnée sur les autres bergers, les difficultés qu'elle avoit surmontées, les obstacles qu'elle avoit vaincus ; & ce qui le desesperoit, est que de tant de faveurs, il ne lui restoit qu'un bracelet de cheveux, & un portrait. Mais tout à coup il se souvint des lettres qu'il en avoit reçues, & qu'il avoit accoutumé de porter sur lui. Quelles furent ses allarmes sur la destinée de ces lettres ! Il appelle le petit Meril qui couchoit dans une garde-robe voisine. Il lui demande ses habits, parce qu'il y a laissé quelque chose qu'il seroit au desespoir de perdre. «Il n'y a rien dans vos habits, répond Meril, j'y ai cherché, & je n'y ai rien trouvé. Ah ! reprend le berger, tu te trompes, j'y avois des choses que j'aimerois mieux conserver que la vie.» Alors il éclate en regrets, & se plaint en homme desesperé. Meril qui l'écoutoit, hesita s'il devoit raconter à Celadon ce qu'il sçavoit de ces lettres ; mais enfin touché de compassion, il lui dit que la nymphe Galatée l'aimoit trop pour retenir une chose qu'il témoignoit lui être si chere. Alors Celadon se tournant vers lui, «comment, dit-il ? la nymphe ce que je te demande ? Je croi, répondit-il, que c'est cela même. Du moins je n'ai trouvé dans vos habits qu'un sac plein de papiers ; & comme je vous l'apportois, la nymphe m'a vû, & me l'a ôté.»

 Cependant Galatée lisoit les lettres, qu'elle avoit en effet ôtées à Meril, suivant la curiosité ordinaire aux personnes qui aiment ; mais elle lui avoit défendu d'en rien dire, parce que son intention étoit de les remettre sans que Celadon sçût qu'elle les eût vues. Sylvie étant alors seule auprès de Galatée, il fallut qu'elle fût du secret. «Nous verrons, disoit Sylvie, si ce berger est aussi grossier qu'il veut le paroitre, & s'il n'est point amoureux, car je m'assure que ces papiers nous en apprendront quelque chose.» Galatée ayant dénoué le petit sac, en tira d'abord ce billet.


ASTRÉE A CELADON.



 Quel est votre dessein, Celadon ! Dans quel embarras vous jettez-vous ? Croiez-moi, abandonnez le dessein de me servir, quelle satisfaction pouvez-vous vous promettre en me servant ? Je veux que l'on n'ait des yeux, ni de l'amour que pour moi ; je suis soupçonneuse, jalouse, difficile à gagner, & facile à perdre ; le doute est pour moi une certitude, & mes desirs sont des loix inviolables. Encore un coup, croiez-moi, berger, abandonnez un dessein qui vous rendroit malheureux. Je me connois, rien ne peut changer mon naturel ; si vous ne me croyez pas maintenant, ne vous plaignez point à l'avenir.

 «Sans doute, dit Galatée, ce berger est amoureux, en voici déja une belle preuve. N'en doutez point, répondit Sylvie, il est trop honnête-homme. Et pourquoi, repliqua Galatée, pensez-vous qu'il faille aimer pour être tel ? C'est, Madame, comme je l'ai oui dire, parce que l'amant ne desire rien davantage que d'être aimé : pour être aimé, il faut qu'il se rende aimable, & ce qui rend aimable est cela même qui rend honnête-homme.» A ces mots, Galatée lui donnant une lettre pour la sécher au feu, elle en prit une autre conçue en ces termes :


ASTRÉE A CELADON.



 Vous refusez de croire que je vous aime, & vous voulez que je croye que vous m'aimez. Si je ne vous aime point, que vous servira de croire que je vous aime ? Mais voyez, Celadon, où vous en êtes. Je ne veux pas seulement que vous sçachiez que je croi que vous m'aimez, je veux encore que vous soyez assuré que je vous aime. SI je ne vous aimois point, m'exposerois-je, comme je fais, à l'indignation de mes parens. Reflechissez sur ce que je leur dois, & vous comprendrez quelle est mon amitié pour vous. Adieu, ne soyez plus incredule.

 En même temps Sylvie rapportant la lettre, Galatée lui dit : «Il aime, & de plus il est aimé.» Elle sentit alors combien il lui seroit difficile de forcer une place occupée par un ennemi si imperieux ; & la lettre que Sylvie avoit séchée ne contribua pas peu à fortifier cette idée.


ASTRÉE A CELADON.



 Lycidas a dit à ma Phylis qu'aujourd'hui vous étiez de mauvaise humeur. Qui en est la cause ? Est-ce vous ? Est-ce moi ? Si c'est moi, c'est sans raison : car ne veux-je pas toujours vous aimer, & être aimée de vous ? Ne m'avez-vous pas mille fois juré quil ne vous en falloit pas davantage pour être le plus heureux homme du monde ? Si c'est vous, vous m'outragez en disposant de ce qui n'est plus à vous, & qui m'appartient desormais. Apprenez-moi donc au plus tôt le sujet de votre mauvaise humeur ; je verrai si je dois vous permettre de vous affliger, & en attendant je vous le defens.

 «Que cette bergere est imperieuse, dit alors Galatée ! Ce berger n'est point en droit de s'en plaindre, répondit Sylvie, puisqu'il avoit été si bien averti dès le commencement. Et, sans mentir, si c'est celle que je pense, elle a quelque raison, étant l'une des plus belles, & des plus accomplies personnes que j'aye jamais vue. Son nom est Astrée ; ce qui me le fait croire, c'est celui de Phylis, parceque je sçai que ces deux bergeres sont fort amies.» Ces discours, en faisant comprendre à Galatée toute la difficulté de son dessein, ne faisoient qu'augmenter sa passion ; mais comme elle vouloit cacher à Sylvie le trouble où elle étoit, elle resserra les lettres ; & feignant d'être accablée de sommeil, elle se coucha.

 A peine étoit-il jour, que le petit Meril sortit de la chambre du berger qui s'étoit plaint toute la nuit, & qui venoit enfin de s'assoupir. Et parceque Galatée lui avoit commandé d'observer ce que feroit Celadon, & de lui en rendre compte, il alloit l'informer de ce qu'il avoit entendu. Galatée déja éveillée, parloit si haut avec Leonide, que Meril les entendant, ne craignit point de fraper, & de se faire ouvrir. «Madame, dit-il, je n'ai point fermé les yeux de toute la nuit ; Celadon n'a fait que se plaindre, à cause des papiers que vous me prîtes hier. Dans le desespoir où je l'ai vû, j'ai craint qu'il ne mourût ; c'est pourquoi je lui ai dit que vous aviez ses papiers. Comment, reprit la nymphe, il sçait donc que je les ai ! oui certes, madame, répond Meril, il le sçait, & je suis persuadé qu'il vous suppliera de les lui rendre. Si vous l'aviez entendu comme moi soupirer & se plaindre, il auroit excité votre compassion. Astrée, Astrée, disoit-il, ce bannissement devoit-il être la récompense de mes services ? Ah commandement cruel ! Pouvois-je prendre d'autre resolution que celle de mourir ? Et vous, juste ciel, pourquoi m'en avez-vous empêché ? Puis s'étant un peu arrêté, il reprit ainsi : Esperances trop flateuses, retirez-vous de moi ! Astrée changera, dites-vous. Mais ce que n'ont pû mes services, ce que n'a pû mon desespoir ; l'absence le pourra-t-elle ? Esperons plutôt la mort. Après plusieurs discours semblables, il s'est tû quelque tems, il a recommencé ensuite ses plaintes, & les a continuées jusqu'au jour.» Si Galatée avoit déja trouvé des éclaircissemens dans les lettres d'Astrée, elle en apprit trop pour son repos, par le rapport de Meril. Elle esperoit toutefois que les mépris d'Astrée lui faciliteroient la conquête qu'elle meditoit. Novice en amour, elle ignoroit que la tendresse ne meurt jamais un cœur genereux, que la racine n'en soit entierement arrachée. Elle écrit donc un billet, & le mettant entre ceux d'Astrée, «tien, dit-elle à Meril, rend ce sac à Celadon, & dis-lui que je voudrois pouvoir aussi bien lui rendre la satisfaction qui lui manque. S'il se porte bien, & qu'il veuille me venir voir, di-lui que je me trouve indisposée ce matin.» C'étoit un prétexte pour avoir le temps de visiter ses papiers, & de lire le billet qu'elle lui écrivoit.

 Meril s'étant retiré, Galatée appella Leonide qui étoit couchée près d'elle, & lui dit : «Leonide, vous n'avez pas oublié ce que je vous dis hier de ce berger, & combien il m'importe qu'il m'aime ; je suis maintenant, & vous l'avez entendu, plus instruite que je ne voudrois l'être. Mais malgré les difficultés que je découvre dans mon entreprise, cette heureuse bergere l'a fort offensé, & un cœur genereux souffre malaisément des mépris sans s'en ressentir. Madame, répondit Leonide, le ciel m'est témoin des vœux que je forme pour vous, mais oserai-je le dire, peu s'en faut que je ne me réjouisse des obstacles qui vous allarment ; car quel tort ne vous faites-vous point ? Et pensez-vous pouvoir dérober absolument la connoissance de ce qui se passe ici ? Où en seriez-vous si les choses éclatoient ? Vous si judicieuse en toutes vos actions, faut-il que votre jugement vous abandonne en cette occasion ? Vous ne faites point de mal, je le veux. Mais, madame, suffit-il à une personne de votre rang d'être exemte de crime, ne faut-il point qu'elle le soit aussi de soupçon ? Encore si c'étoit une personne digne de vous : mais Celadon, bien qu'un des premiers de la contrée, n'est toutefois qu'un berger. Une vaine prédiction dont peut-être vous ne prenez pas bien le sens, vous abbatra-t'elle le courage, jusqu'au point que vous vous déterminiez à égaler à vous ces rustiques, ces vils bergers.» Leonide alloit continuer, lorsque Galatée l'interrompit en ces termes : «Ne vous ai-je point défendu, Leonide, de me tenir de pareils discours ? Quand je vous demanderai votre avis, parlez : Ici je ne vous consulte point.» Leonide comprit aisément que la nymphe étoit irritée ; aussi n'y a-t-il rien de si piquant que d'opposer l'honneur à l'amour ; & l'amour triomphe presque toujours de l'honneur. «Jusqu'ici, poursuivit Galatée, je n'avois point imaginé que vous voulussiez me maitriser, maintenant je le conçois. Madame, répondit Leonide, je suis bien éloignée d'avoir ces sentimens ; je n'oublierai jamais le respect que je vous dois ; mais puisque vous vous offensez de ce que mon devoir m'a obligé de vous representer, je proteste que vous n'aurez jamais lieu de vous irriter contre moi pour un pareil sujet. Il est bien étrange, reprit Galatée, que vous veuilliez toujours avoir raison. Quelle apparence que l'on puisse sçavoir que Celadon est dans ce palais. Nous ne sommes ici que nous trois, avec Meril & ma nourrice sa mere. Meril ne sort point ; & quand il sortiroit, il a de la discretion ; pour ma nourrice, sa fidelité m'est connue, & c'est elle qui conduit cette entreprise. Je lui ai raconté ce que le druyde m'avoit prédit ; elle m'a conseillé de ne pas negliger ces avertissemens, & de feindre une indisposition, pour éloigner la foule qui assiege ce palais quand j'y suis. Et quel est votre dessein, dit Leonide ? De faire ensorte que ce berger m'aime, & de le retenir ici jusqu'à ce qu'il ait conçu pour moi les sentimens que je veux lui inspirer. Que s'il m'aime une fois, j'abandonne le reste à la Fortune. Mais, madame, esperez-vous de bannir si promptement Astrée de son cœur, Astrée dont rien n'égale la beauté & la vertu ? Leonide, elle le dédaigne, elle l'offense, elle le bannit, pensez-vous qu'il n'ait pas assez de courage pour l'abandonner ? Oh, madame, que vos esperances sont frivoles ! Rappellez-vous les dédains que vous avez fait essuyer à Lindamor, combien cruellement vous l'avez traité, & l'effet qu'ont produit vos dédains & vos cruautés. Mais je veux que Celadon qui n'est qu'un berger, ait moins de courage que Lindamor. Pensez-vous que trompé une fois, il veuille reprendre de nouvelles chaines ? Non, non, quoiqu'il n'ait vécu qu'avec des hommes rustiques & grossiers, il ne le peut être assez pour s'exposer à des maux dont il sent encore toute l'amertume. Il faut auparavant, & c'est ce que vous pouvez esperer de plus avantageux, que sa playe soit refermée. Et pourrez-vous, en attendant, empêcher que votre secret ne soit divulgué, soit par Meril, tout discret qu'il est, soit par vos gardes qui ont les yeux sur vous. Discours superflus, Leonide, si vous m'aimez, favorisez seulement mon dessein, je me charge des suites.»

 Pendant qu'elles discouroient ainsi, Meril executa les ordres de la Nymphe, & ayant salué de sa part le berger, il lui remit les papiers. A l'instant Celadon fait ouvrir les rideaux & les fenêtres, & s'asseiant sur son lit, il ouvre le sac, il le baise plusieurs fois, en tire toutes les Lettres ; & les ayant rangés suivant le temps où il les avoit reçues, il apperçoit un billet d'un caractere different : il étoit conçu en ces termes :

 CELADON, je veux que vous sçachiez que Galatée vous aime ; le Ciel n'a permis les dédains d'Astrée que parce qu'il est indigné qu'une bergere possede ce qu'une nymphe desire. Connoissez tout votre bonheur, & songez à en jouir.

 Celadon fut extremément surpris, mais voyant que Meril l'observoit, il cacha du mieux qu'il put son étonnement. Resserrant donc toutes ses lettres, & se remettant au lit, il demanda à Meril qui les lui avoit données : «je les ai prises, dit-il, sur la toilette de madame, & si je n'avois autant desiré de vous tirer d'inquietude, je n'aurois osé entrer dans son appartement, car elle est indisposée. Et qui est avec elle, demanda Celadon ? les deux nymphes que vous vîtes hier, Lonide niéce d'Adamas, & Sylvie dont la fierté ne répond pas mal à celle de Deante son pere.» Celadon jugea bien que le billet étoit de la main de Galatée, ou du moins qu'il avoit été écrit par ses ordres ; & dèslors il prévit ce que les sentimens de Galatée alloient lui attirer. Voyant donc que la moitié du jour étoit presque passée, & se trouvant assez bien, il ne songea plus qu'à se lever ; il se persuadoit qu'il en pourroit plus tôt prendre congé des nymphes. Il se leve donc, animé de cette esperance ; & comme il sortoit pour s'aller promener, il rencontra Leonide & Sylvie que Galatée lui envoyoit pour l'entretenir ; car elle n'osoit se montrer à lui, confuse du billet qu'elle lui avoit écrit. Ils descendirent dans les jardins ; Celadon qui vouloit cacher sa douleur, se montroit avec le visage le plus riant qu'il lui étoit possible, & feignant de la curiosité pour les lieux où il étoit : «Belles nymphes, leur dit-il, si la fontaine de la verité d'Amour n'étoit point éloignée d'ici, je serois charmé de la voir. Il ne faut, répondit Leonide, que descendre dans ce bois, mais grace à cette beauté, continua-t'elle en montrant Sylvie, c'est ce qui n'est plus permis. Je n'entens rien à ce discours, dit Sylvie, mais telle que je suis, quiconque s'est mis une fois dans mes chaînes ne les quitte plus.» Elle reprochoit tacitement à Leonide l'infidelité d'Agis & celle de Polemas qui l'ayant aimée quelque temps, l'avoient abandonnée ; ce qu'elle comprit fort bien. Celadon prit plaisir à ces petites disputes, & de peur qu'elles ne finissent si-tôt : «Belle nymphe, dit-il, en s'adressant à Sylvie, puisque c'est de vous que vient la difficulté de voir cette admirable fontaine, nous vous serions bien obligés, si vous daigniez vous apprendre comment la chose s'est passée. Celadon répondit la nymphe en souriant, vous avez bien assés d'affaires chés vous, sans aller chercher celles d'autrui. Si pourtant la curiosité peut encore trouver place avec votre amour, priez seulement Leonide, elle vous instruira de ce que vous desirez sçavoir, puisque sans en être priée, elle a déja si bien commencé. Ma Sœur, repartit Leonide, je vous aime trop pour ne me pas faire un plaisir de raconter les effets de votre beauté ; cependant j'abregerai le plus qu'il me sera possible, de peur d'ennuyer Celadon. Dites plus tôt, interrompit le berger, pour donner loisir à la nymphe de vous rendre la pareille. N'en doutez nullement, repliqua Sylvie, mais selon qu'elle me traitera, je verrai ce que j'aurai à faire.» C'est ainsi que le berger apprenoit de leur bouche même les détails qui les regardoient. Elles placérent Celadon au milieu d'elles, afin qu'il pût mieux entendre, & Leonide commença de la sorte.



HISTOIRE
DE SYLVIE.



 Ceux qui prétendent que pour être aimé, il ne faut qu'aimer, n'ont pas éprouvé ce que peut Sylvie. Elle inspire de l'amour, & n'en prend jamais, semblable à l'eau qui fuit incessamment de sa source.

 Clidaman fils d'Amasis mere de Galatée a toutes les vertus & toutes les qualités qui peuvent rendre aimable une personne de son âge ; il semble né tout à la fois pour les armes & pour l'amour. Il y a environ trois ans qu'avec la permission d'Amasis il tira au sort un serviteur à chacune des nymphes, il mit dans un vase tous leurs noms, & ceux des jeunes chevaliers dans un autre vase. Il prit la plus jeune d'entre nous, & le plus jeune d'entr'eux ; & donna en presence de toute l'assemblée le vase des nymphes à celui-ci, & à celle-là le vase des chevaliers. Après bien des fanfares, les premiers noms qui sortirent furent ceux de Sylvie & de Clidaman. Clidaman transporté de joye vient un genou en terre baiser la main de la nymphe ; Amasis l'avoit ainsi ordonné, disant que c'étoit le moindre hommage qu'elle pût recevoir au nom d'un si grand dieu que l'Amour. On tira ensuite les autres noms. Galatée eut Lindamor qui arrivoit du Camp de Merouée ; j'eus moi, Agis, le plus inconstant des hommes. Or de ceux qui échurent de la sorte aux nymphes, les uns servirent en apparence seulement, les autres ratifiérent avec joye ce que le hazard avoit decidé ; & ceux qui s'en defendirent le mieux, furent les chevaliers qui avoient déja quelqu'engagement. Ligdamon fut de ces derniers. Ligdamon échut à Sylvie, nymphe qu'il auroit trouvée aimable, s'il n'avoit point aimé ailleurs. Heureusement pour luy il étoit absent. Il n'auroit pas rendu à Silere l'hommage prescrit par Amasis ; ce qui luy eût attiré quelque disgrace. Il avoit à peine dix ans, lorsqu'il fut mis parmi nous ; son adresse & sa beauté le faisoient aimer de toutes les nymphes, mais de Sylvie entre autres, par la conformité des âges. Ils s'aimerent dés l'enfance comme s'ils avoient été du même sang ; mais à mesure qu'il croissoit en âge il sentoit son amitié se changer en amour ; & comme il n'osoit declarer sa passion à Sylvie, dont il connoissoit le caractére, il tomba dans une si profonde mélancolie qu'à peine pouvoit-on le reconnoître. Sylvie touchée de son état, fut des premieres à luy demander la cause d'un si grand changement ; mais elle n'en tira que des réponses interrompues. Cependant, un jour qu'elle le pressoit plus vivement, & qu'elle luy reprochoit son peu d'amitié, il luy eschapa un soupir qu'il ne put retenir. Alors Sylvie commença de soupçonner que l'amour pouvoit bien être la cause de son mal, & comme elle ne s'imaginoit point qu'elle fût l'objet de sa passion, elle le presse plus vivement que jamais, & luy promet, si c'est amour, tous les secours qu'il peut attendre de son amitié. Plus Ligdamon refuse de s'expliquer, & plus la nymphe s'opiniâtre à vouloir des éclaircissemens. Enfin ne pouvant se défendre davantage, il avoue que c'est amour, mais il ajoute qu'il a fait serment de ne point nommer la personne qui en est l'objet. L'aimer, disoit-il, est une assez grande temerité, mais que sa beauté rend excusable : l'oser nommer, ce seroit un crime que rien ne pourroit excuser. Mon amitié, répondit incontinent Sylvie, voilà votre excuse ; j'aurai encore, repliqua Ligdamon, les ordres que vous me donnez, & ce miroir qui vous fera voir ce que vous desirez. A ces mots il prend son miroir & le presente à Sylvie. Quelle fut la surprise de la nymphe ! car elle m'a juré qu'elle avoit cru que Ligdamon avoit en vue Galatée. Cependant Sylvie indignée contre elle-même & contre Ligdamon se leve, & le quitte brusquement. Orgueilleuse beauté qui ne juge rien digne de soi ! le fidele Ligdamon demeura seul, comme s'il avoit été immobile ; enfin revenu à lui, il se traîna comme il put dans sa maison, où le dépit de se voir si peu aimé de Sylvie le fit tomber dans une maladie si dangereuse, que l'on desespera de sa vie.

 C'est dans cet état qu'il écrivit en ces termes à Sylvie :


 Je serois mort plus tôt mille fois que de vous faire connoître ma temerité, sans les ordres précis que vous m'avez donnez. Si pourtant vous jugez que je devois mourir & me taire, dites que vos beaux yeux devoient avoir moins d'empire sur moi ; car si en vous voyant je ne pus me défendre de vous aimer, comment aurois-je pu taire mon amour, lorsque vous m'ordonniez de parler ! Que si mon aveu vous offense, je vous sacrifie avec joye une vie, qui aussi-bien me seroit importune, puisqu'elle ne vous seroit point agreable.

 J'arrivai dans la chambre de Sylvie, lorsqu'on lui rendit ce billet ; & j'y arrivai heureusement pour Ligdamon ; car voyez quel est le caractère de cette nymphe, sa colere étoit passée, & Ligdamon lui étoit devenu tellement indifferent, que tandis que tout le monde desesperoit de sa vie, elle seule n'étoit pas plus émue que si elle ne l'eût jamais vû. Moi, qui l'observois de près, je ne sçavois que juger ; j'attribuois son indifference à sa jeunesse ; mais voyant qu'elle refusoit ce billet, je conçus qu'il y avoit de la mesintelligence entr'eux. Je pris le billet qui avoit été laissé sur la table par celui qui avoit été chargé de le rendre. Sylvie, moins fine qu'elle ne vouloit l'être, courut à moi, & me pria de ne le point lire. «Je le veux, moi, lui répondis-je, parce que vous me le défendez. Ne le lisez point, ma sœur, dit-elle en rougissant, je vous en conjure par notre amitié ; quelle est-elle, lui répondis-je, si vous manquez de confiance en moi ! Leonide, il n'y a donc plus d'esperance en votre discretion ? Pas plus que de sincerité en votre amitié, Sylvie. Au moins promettez-moi, ajouta Sylvie, que vous ne lirez point le billet que je ne vous aye raconté tout ce qui s'est passé.» J'y consentis, elle me raconta ce que vous venez d'entendre. «Il vient continua-t-elle, de m'envoyer ce billet ; & ses plaintes, ou plus tôt ses dissimulations, doivent bien me toucher ? Puis-je mais de son mal ? Pourquoi avoit-il des yeux ? Pourquoi se trouvoit-il où j'étois ? Devois-je l'éviter ? Excuses frivoles, Sylvie, si vous eussiez été moins aimable, moins parfaite, seroit-il dans le triste état où il est réduit ? Ce n'est pas votre beauté que je condamne, c'est votre cruauté ; il ne falloit pas que vous fussiez moins belle, ni moins parfaite, mais il falloit que vous vous étudiassiez à avoir autant de douceur & d'humanité que vous avez d'attraits & de charmes. Mais toute votre douceur est dans vos yeux, tandis que votre cœur est plein de rigueur & de severité.»

 Or, gentil berger, ce qui m'engageoit à prendre si vivement la défense de Ligdamon, c'est que nous étions alliez, & que j'étois sincerement touchée de son malheureux état. J'ouvre enfin le billet, je le lis tout haut, sans que Sylvie marquât la moindre pitié pour Ligdamon. Dans le dépit où j'étois, je la menaçai d'en instruire Amasis, & d'en parler à toutes nos compagnes. Après quelques momens de silence, je lui demandai quelle étoit sa resolution. Ne publiez point, me repondit-elle, les folies de Ligdamon, à ce prix je fais ce que vous voudrez. «Et bien, repliquai-je, je veux que Ligdamon soit à l'avenir traité differemment, assurez-vous que je ne permettrai point qu'il meure ; conservez ses jours, & quand il sera rétabli, vous en userez avec lui comme il vous plaira.» Elle lui écrivit donc, mais avec une repugnance infinie ; sa réponse étoit conçuë en ces termes :


 Je ne veux point d'autre vengeance de votre temerité ; vous avez reconnu votre faute, je suis satisfaite. Songez à conserver vos jours ; votre mort n'auroit rien d'agreable pour moi. Adieu, & vivez.

 J'y ajoutai ces mots pour lui donner de l'esperance :


 C'est Leonide qui a determiné Sylvie à vous écrire. Amour le vouloit, la justice l'exigeoit, le devoir le commandoit. Mais son opiniâtreté a été difficile à vaincre. Puisque cette faveur est la premiere que j'aye obtenue pour vous, guerissez & esperez.

 Ce billet lui fut porté à propos ; il avoit encore assez de force pour le lire : & voyant l'ordre que Sylvie luy donnoit de vivre, lui qui jusques-là n'avoit voulu user d'aucun remede, se gouverne pour ne pas desobeïr à la nymphe, de façon qu'en peu de jours il se porta mieux ; soit que le mal fût sur son déclin, ou qu'en effet la satisfaction de l'esprit soit un grand remede pour les douleurs du corps, son mal alla toujours en diminuant, Silvie en fut si peu touchée, qu'elle ne changea point de sentiment pour Ligdamon ; & quand il fut gueri, la plus favorable réponse qu'il put avoir fut : «Je ne vous aime point, je ne vous hais point aussi. Il doit vous suffire que de tous les hommes qui me voyent, vous êtes celui qui me déplaît le moins.» Cependant Ligdamon continua de l'aimer sans esperance de retour, jusqu'à ce que Clidaman fut élu pour la servir. C'est alors que son courage l'abandonna, & sans qu'il sçut par moi que Clidaman n'étoit pas mieux traité que lui, je ne sçai ce qu'il seroit devenu. Encore que cette assurance le consolât un peu, la grandeur de son rival lui donnoit beaucoup de jalousie. Je me souviens qu'un jour lui ayant repeté qu'il n'avoit rien à craindre, il me répondit : «Il y a assez long-temps que j'adore Sylvie pour connoître qu'elle n'est sensible ni à la fidelité la plus constante, ni à l'amour le plus vif & le plus délicat. Helas ! si ce que j'ai apparis de votre oncle Adamas est bien vrai, comme je le pense, qu'il est une force, dont le plus sage ne peut éviter l'attrait ; quelle force triomphera jamais de Sylvie, si ce n'est la puissance & la grandeur. C'est donc la fortune, & non pas le merite de Clidaman que je crains ; c'est sa grandeur, & non pas son amour.» Mais Ligdamon se trompoit ; la grandeur de Clidaman n'émut pas Sylvie plus que l'amour de Ligdamon. Or en ce même temps la force de sa beauté éclata d'une maniere admirable, ainsi que vous l'allez entendre, gentil berger.

 C'étoit le jour même où nous celebrons le sixiéme de la lune de Juillet, & où la nymphe Amasis offre un sacrifice solemnel, à cause de la fête, & pour celebrer encore le jour de la naissance de Galatée. Déja le sacrifice étoit avancé, lorsqu'on vit paroître dans le temple un grand nombre de personnes vétues de dueil. Au milieu étoit un chevalier d'un air si majestueux qu'on le prenoit aisément pour le maître. La tristesse qui étoit peinte sur son visage faisoit comprendre qu'il avoit quelque déplaisir mortel. Une longue mante empêchoit de connoître la beauté de sa taille ; mais la beauté de son visage qui étoit découvert, & celle de ses cheveux, attiroit tous les regards. Il vint d'un pas grave juqu'au trône d'Amasis, & après avoir baisé sa robe, il se retira, attendant que le sacrifice fût achevé. Il se trouva par hazard vis-à-vis de Sylvie. Etrange effet d'amour ! il eut à peine jetté les yeux sur elle, que sans l'avoir jamais vue, il la reconnut. Pour en être plus assuré, il le demanda à l'un des siens qui nous connoissoit toutes. La réponse fut suivie d'un profond soupir, & tant que la ceremonie dura, l'étranger eut les yeux attachez sur la nymphe. Amasis, après le sacrifice, étant retournée dans son palais, & ayant admis cet étranger à son audience, il lui parla ainsi :

 «Madame, vous voyez le plus malheureux & le plus affligé des hommes. J'ai perdu un frere qui vous étoit uniquement dévoué. Je venois vous demander vengeance de sa mort, j'esperois qu'en consideration de ses services, vous daigneriez m'accorder une si juste demande. Mais en entrant dans le temple j'ai perdu toute esperance, jugeant bien que si le desir de vengeance mouroit en moi qui suis frere de l'offensé, je ne devrois pas m'attendre que vous eussiez d'autres sentimens que moi. Cependant parce que je vois le meurtrier de mon frere, me preparer le même sort, souffrez, Madame, que je vous raconte le plus succinctement que je le pourrai, la fortune de celui que je regrette. Quoi que je n'aye point l'honneur d'être connu de vous, grande nymphe, je me flate qu'au nom de mon frere vous me reconnoîtrez pour un de vos serviteurs le plus zelé. Il s'appelloit Aristandre, & tous deux nous devons le jour à ce grand Cleomir qui pour le bien de votre service parcourut tant de fois les provinces qu'arrosent le Tybre, le Danube, & le Rhin. Dès qu'il me vit capable de porter les armes, il m'envoya à l'armée du grand Merovée ; il le choisit par préference au roi des Visigots ou des Bourguignons, sans doute parce qu'il ne vouloit pas que je servisse un prince que le voisinage pourroit rendre votre ennemi. Le fils de Merovée Childeric prince belliqueux & de grande esperance, me voyant presque de son âge, me témoigna plus de bonté qu'à nul autre. J'arrivai auprès de lui dans le temps que le sage Ætius concluoit un traité avec Merovée contre ce fleau de Dieu Attila, qui ayant rassemblé dans les deserts de l'Asie jusqu'à cinq cens mille combattans, descendit comme un torrent, ravageant tous les pays par où il passoit. Pendant que j'étois entre les armes des puissances ennemies, mon frere étoit entre celles de l'amour : armes d'autant plus cruelles qu'elles visent au cœur. Son desastre fut tel, si toutefois je puis maintenant m'exprimer ainsi, qu'étant élevé avec Clidaman, il vit la belle Sylvie ; mais en la voyant il vit sa mort, car depuis il n'a fait que traîner une vie languissante. Dès que je sçus la maladie de mon frere, je pris congé de Clilderic, je fis toute la diligence possible, & je me rendis en peu de jours auprès de lui. A peine fus-je arrivé qu'on lui annonça que Guyemans étoit venu, car c'est ainsi que l'on m'appelle. Son amitié lui donna assez de force pour se lever sur son lit, & me serrer entre ses bras. Deux jours après mon malheureux frere fut réduit à la derniere extrémité. Il respiroit à peine, & toutefois il prononçoit encore le nom de Sylvie. Je la maudissois, moi, cette Sylvie que je ne connoissois point, & que je regardois avec raison comme la meurtriere de mon frere. Aristandre entendant mes imprécations : si vous ne voulez, me dit-il, être mon plus cruel ennemi, changez de langage. Pouvez-vous haïr ce que j'adore ? Puisque nous devons tous mourir, unissez-vous à moi pour rendre graces au Ciel, qui me destinoit une mort si glorieuse. C'est l'excès de mon amour, c'est la vertu de Sylvie qui me font descendre au tombeau. Il vouloit en dire davantage, mais les forces lui manquerent. Et moi, le visage baigné de pleurs, comment aimerois-je, lui répondis-je, celle qui vous ravit aux vôtres ? les Dieux auroient dû lui donner un autre cœur ou un autre visage. Mais est-il possible qu'une seule beauté cause votre mort : car je n'imaginois pas que l'amour pût être involontaire. Mon frere, repliqua-t-il, il n'est pas en mon pouvoir de vous répondre ; & me serrant la main qu'il baisa, en même temps il me conjura au nom des dieux de porter à Sylvie ce baiser, & d'executer ce que je trouverois être de ses dernieres volontés. Quand vous verrez cette nymphe, ajouta-t-il, vous sçaurez ce que vous m'avez demandé. A ces mots, avec le souffle s'envola son ame, & son corps me demeura froid entre les bras. La douleur que je ressentis de cette perte, ne peut ni s'imaginer ni s'exprimer. Sans m'arrêter davantage à pleurer mon malheur, je vous dirai, Madame, que dès que je l'ai pû, je me suis mis en chemin pour vous rendre mes hommages, & vous demander justice de la mort d'Aristandre, aussi-bien que pour executer ses dernieres volontez, en presentant à sa meurtriere ce qu'il a laissé par écrit. Mais aussi-tôt que je me suis presenté devant vous, & que j'ai voulu ouvrir la bouche pour accuser Sylvie, j'ai reconnu si veritable ce que mon frere m'avoit dit, que non-seulement j'excuse sa mort, mais que j'en desire une semblable.» Après qu'il eut achevé, il fit une grande reverence à Amasis, & s'adressant à Sylvie, il lui dit un genou en terre : «Belle meurtriere, si vous refusez des larmes à mon frere, qui est mort de l'excès de son amour pour vous, recevez du moins ce baiser qu'il vous envoye.» A ces mots il lui baisa la main, & poursuivit de la sorte : «Entre les papiers qui contiennent la derniere volonté d'Aristandre, nous avons trouvé celui-ci qui s'adresse à vous ; mais avant que de l'ouvrir, je suis chargé de vous supplier en son nom, de ne le point lire, si vous ne voulez lui accorder la grace qu'il vous demande, afin qu'à sa mort il ne ressente point, comme il a fait pendant sa vie, les traits de votre cruauté.» A l'instant il lui presenta une lettre que Sylvie eût refusée sans l'ordre exprès d'Amasis. Guyemans reprenant la parole : «Jusqu'ici, dit-il, j'ai satisfait à la derniere volonté d'Aristandre, il me reste à poursuivre sa mort sur sa meurtriere. Mais si mon frere me l'avoit ordonné, l'amour veut aujourd'hui que pour toute vengeance je sacrifie ma liberté sur le même autel qu'Aristandre a sacrifié la sienne. Vous me l'avez ravie, ma liberté, lorsque je ne respirois que vengeance contre vous.» Sylvie un peu confuse, demeura quelque temps à répondre ; de sorte qu'Amasis prit le papier des mains de Sylvie, & ayant dit à Guyemans que Sylvie répondroit, elle se tira à part avec quelques-unes de nous, & rompant le cachet, elle lut ces paroles :


ARISTANDRE A SYLVIE.



 Si vous n'avez pû agréer ni mes services, ni mon amour, puisse du moins l'amour que je vous ai porté, vous rendre sensible à ma mort, ou ma mort vous prouver la fidelité de mon amour. Le dernier témoignage que je puisse vous en donner, est le don de ce qui m'est le plus cher après vous ; c'est mon frere. Car lui ordonner de vous voir, n'est-ce pas vous le donner ? Ne permettez pas qu'il soit heritier de ma fortune ; qu'il éprouve plus tôt celle que j'aurois pû mériter auprès de toute autre que de vous. Celui qui vous écrit est un serviteur, qui, pour avoir eu plus d'amour qu'un cœur n'en peut contenir, plus tôt que de le diminuer, aima mieux mourir.

 Alors Amasis appellant Sylvie, elle lui demanda comment elle avoit pû reduire Aristandre en de si cruelles extremités. La nymphe répondit en rougissant, «qu'elle ignoroit les sujets de plainte qu'elle pouvoit lui avoir donnés.» Je veux, dit Amasis, que vous receviez son frere à sa place, & l'appellant devant tous, êtes vous dans la resolution, continua-t-elle, de vous conformer aux intentions d'Aristandre ? Il répondit qu'il le vouloit, pourvu que la nymphe n'usât pas envers lui de la même cruauté.

 Aristandre prie la nymphe, dit alors Amasis, en s'adressant à Guyemans, de vous recevoir à sa place, & de vous faire une meilleure fortune qu'à lui. Je lui commande le premier, quant au second, ce n'est ni la priere, ni le commandement d'autrui qui le peut faire, c'est le merite ou la fortune même.» Guyemans après avoir baisé la robe à Amasis, vint baiser la main de Sylvie en signe de servitude ; mais elle étoit si piquée de ses reproches & de sa declaration, qu'elle ne lui eût point permis cette action, sans l'ordre d'Amasis.

 On commençoit à se retirer, lorsque Clidaman qui revenoit de la chasse fut averti que sa maitresse avoit un nouveau serviteur. Il s'en plaignit si hautement qu'il fut entendu d'Amasis & de Guyemans. A peine Amasis lui eut expliqué ce qui s'étoit passé, que Clidaman reprenant la parole, lui representa que la nymphe avoit revoqué elle même son ordonnance, & que le destin lui ayant donné Sylvie, nul ne pourroit la lui ravir qu'avec la vie. Il profera ces paroles avec feu, parcequ'il aimoit veritablement la nymphe. Et Guyemans qu'animoit sa nouvelle passion, & qui avoit si bonne opinion de lui même qu'il ne vouloit ceder à personne, répondit en s'adressant à Amasis : «On ne veut pas que je sois serviteur de la belle Sylvie, si ceux qui s'y opposent connoissoient un peu l'amour, ils sçauroient que rien ne peut détourner le cours d'une affection, ni vos ordres, ni ceux de tous les dieux ensemble ; je declare donc ouvertement que si ce qui m'a été permis m'est désormais défendu, on doit s'attendre à ma desobeïssance :» Puis se tournant vers Clidaman : «Je sçai le respect que je vous dois, mais aussi je ressens le pouvoir qu'amour a sur moi.» Clidaman vouloit répondre, quand Amasis lui dit : «Mon fils, en tout ceci nos ordonnances ne sont nullement interessées ; si l'on vous a commandé de servir Sylvie, on ne l'a pas défendu aux autres. Un amant sans rival n'a point d'émulation.» Tels furent les ordres d'Amasis ; ainsi Silvie eut bien des serviteurs. Guyemans n'oublioit rien pour prouver son amour ; Clidaman n'oublioit rien pour le surpasser. Pour Ligdamon, il la servoit avec tant de respect & de discretion, qu'il n'osoit presque l'aborder ; & ses façons, à mon gré, étoient bien aussi aimables que celles de Guyemans & de Clidaman. Mais tout discret qu'il étoit, peu s'en fallut un jour que la patience ne lui échappât. Amasis s'étant trouvé entre les mains une éguille faite en façon d'épée, dont Sylvie avoit accoutumé de se servir pour ajuster ses cheveux, elle la donna à Clidaman pour la porter à sa maitresse. Clidaman pour inquietter son rival, garda tout le jour cette éguille. Il ne se défioit point de Ligdamon, & cependant le poison preparé pour Guyemans toucha tellement Ligdamon, qu'il ne put le dissimuler. Toutefois pour ne point éclater, il se retira chez lui & fit ces vers :


MADRIGAL



Sur l'épée de Silvie entre les mains de Clidaman.
 Si mon esperance est trompée ;
Si l'amour contre moi s'est servi d'une épée ;
 Il a voulu me traiter finement,
 Plus tôt en soldat qu'en amant.

 Et au bas de ces vers, il ajouta ces mots :


 Il faut l'avouer, belle Leonide ; Sylvie ressemble bien au soleil, qui jette indifferemment ses rayons sur les choses les plus viles, aussi-bien que sur les plus nobles.

 Il m'apporta lui-même ce papier. Je ne pus rien y comprendre, ni rien tirer de lui, sinon que Sylvie lui avoit donné un coup d'épée. Il me laissa dans ces idées, & se retira desesperé. Voyez comme amour est artificieux, & comment les moindres armes lui suffisent pour faire de larges blessures. Sensible à l'état où je l'avois vû, j'allai trouver Sylvie, je lui demandai ce qui s'étoit passé de nouveau : elle me jura qu'elle l'ignoroit elle même. Enfin après avoir lû & relû les vers, tout à coup elle porta la main à ses cheveux, & n'y trouvant plus son éguille, elle me dit en souriant, qu'elle l'avoit perdue, & que quelqu'un l'ayant sans doute trouvée, Ligdamon l'auroit par hazard reconnue. Aussi-tôt Clidaman arriva tenant à la main cette meurtriere épée. Je suppliai Sylvie de la lui reprendre. «Je veux, dit-elle, éprouver sa discretion, j'userai ensuite du pouvoir que je dois avoir sur lui. Voilà, continua-t-elle en se tournant du côté de Clidaman, une épée qui m'appartient. Et celui qui la porte, répondit-il. Je veux l'avoir, dit Sylvie. Plût aux dieux, voulussiez-vous de même tout ce qui est à vous, repartit Clidaman.» Sylvie insiste, Clidaman se défend. Sylvie enfin étendant la main lui arracha cette épée ; & j'écrivis ce billet à Ligdamon.


LEONIDE A LIGDAMON.



 On vient de ravir à votre rival le bien qu'on lui avoit fait sans le vouloir. Jugez en quel terme sont ses affaires, puisqu'il doit à l'ignorance les faveurs qu'il reçoit, & qu'on les lui ôte de propos deliberé.

 Ainsi Ligdamon fut gueri, non de la même main, mais du même fer qui l'avoit blessé. Cependant la passion de Guyemans crût à tel point qu'elle égala celle d'Aristandre ; mais celle de Clidaman ne le cedoit en rien à l'amour de tous les deux.

 Après bien des tentatives pour s'assurer qui d'eux étoit le plus agreable à Sylvie, ils avoient connu qu'ils en étoient également bien & également mal-traités. Ils resolurent donc un jour de s'adresser à Sylvie, & de sonder ses vrais sentimens, mais ils en reçurent des réponses si froides, qu'ils ne sçurent que juger. Alors par le conseil d'un druyde ils se rendirent à la fontaine de la verité d'Amour. La proprieté de cette eau vous est connue. Vous sçavez qu'elle découvre les plus secrettes pensées des amans ; celui qui y regarde, y voit sa maîtresse ; s'il en est aimé, il se voit auprès d'elle ; si elle en aime un autre, c'est cet autre qu'il y voit. Clidaman fut le premier qui s'y presenta. Il mit un genou en terre, il baise le bord de la fontaine, & après avoir supplié le génie du lieu de lui être plus favorable qu'à Damon, il se penche un peu sur les eaux. Incontinent Sylvie s'offre à ses regards si touchante & si belle, que transporté hors de lui-même, il s'incline pour lui baiser la main. Mais quelle fut sa douleur, lorsqu'il n'apperçut personne auprès d'elle ! Il se retira dans un trouble qu'il est plus facile de concevoir que d'exprimer, & fit signe à Guyemans de tenter la fortune. Celui-ci après toutes les ceremonies requises, après avoir fait sa priere, jetta les yeux sur la fontaine : il eut le même sort que Clidaman ; Sylvie seule se presenta. Tous deux également consternés, ils vont de nouveau consulter le druyde qui étoit un grand magicien. Il leur répondit que Sylvie n'avoit point encore senti les traits de l'amour. Peu satisfaits de cette réponse, ils se presentent ensemble sur les bords de la fontaine ; mais ils eurent beau se pancher de tous les côtés, la nymphe parut toujours seule. Le druyde en souriant vint les retirerr, & leur dit : «Que n'étant point aimés, l'eau ne pouvoit leur representer leur figure, car sachez, ajoutoit-il, qu'elle represente les esprits, comme les autres eaux represente les corps. Or l'esprit lorsqu'il aime, se transforme en l'objet aimé, & c'est pour cela que lorsque vous vous presentez, l'eau reçoit la figure de votre esprit, & non pas celle de votre corps ; & votre esprit étant transformé en la nymphe Sylvie, c'est Sylvie que l'eau represente, & non pas vous. Si la nymphe vous aimoit, elle seroit transformée en vous, comme vous l'êtes en elle ; alors vous la verriez, & vous vous verriez aussi.» Clidaman qui avoit écouté attentivement le druyde, considerant que son malheur n'étoit que trop assuré tira son épée, en frappa plusieurs fois le marbre de la fontaine ; & si son épée ne s'étoit cassée, il auroit continué jusqu'à ce qu'il eût rompu le marbre : semblable en sa colere au chien qui mord la pierre qui lui a été jettée. Le druyde lui representa que ses efforts étoient inutiles, & que l'enchantement ne pouvoit finir que par extremité d'amour ; que toutefois il sçauroit le rendre inutile, si Clidaman le souhaitoit.

 Clidaman nourrissoit par rareté en de grandes cages de fer, deux lions & deux licornes, qu'il faisoit souvent combattre contre diverses sortes d'animaux. Le druyde les lui demanda pour garder la fontaine, & les enchanta de telle sorte, que, bien qu'ils fussent mis en liberté, ils ne pouvoient abandonner l'entrée de la grotte, que lorsqu'ils alloient chercher à vivre. En ce temps-là il n'y en demeuroit que deux, & depuis ils n'ont fait de mal qu'à ceux qui ont voulu éprouver la fontaine ; mais ils se jettent sur ceux-là avec tant de furie, que qui que ce soit n'ose se hazarder ; car les lions sont si grands & si affreux, & si animés à la défense, qu'ils intimideroient le plus brave. D'un autre côté les licornes ont la corne si forte & si aigue, qu'elles perceroient un rocher, & telle est leur agilité, qu'il est impossible de les éviter. La garde ainsi disposée, Clidaman & Guyemans qui vouloient essayer si les armes leur seroient plus favorables, se rendirent secretement auprès de Childeric.

 Ainsi, gentil berger, cette fontaine admirable, qui dévoiloit les plus secrettes pensées, nous est devenue inutile. Mais si tous eussent ressemblé à Ligdamon, nous ne l'aurions pas perdue. Lorsque je sçus que Clidaman & Guyemans alloient consulter la fontaine, je lui conseillai de les accompagner, dans l'esperance qu'il seroit plus favorisé qu'eux. «Belle Leonide, me répondit-il, je conseillerai toujours à ceux dont le sort est incertain de chercher à s'éclaircir, mais il y auroit de la folie à vouloir des éclaircissemens, quand on est assuré de son malheur. Pour moi je n'ai pas le bonheur de pouvoir douter si je suis aimé de Sylvie, je ne suis que trop certain du contraire ; & quand je voudrai en sçavoir davantage, je n'interrogerai jamais que ses yeux & ses actions.» Son amour n'a fait que s'accroître depuis, & dieu sçait comme la cruelle l'a toujours traité. Elle ne l'a pas vû encore un seul moment, sans lui marquer ou dédain ou cruauté. En verité je ne conçois pas qu'un homme genereux ait pû souffrir des offenses qui tiennent bien plus tôt de l'outrage que de la rigueur.

 Un jour qu'il la rencontra se promenant seule avec moi, je le priai parce qu'il a la voix très-agréable, de nous chanter quelques paroles ; voici celle qu'il nous chanta, je m'en souviens encore :


 Quel est ce mal qui me possede,
 Et me devore nuit & jour,
Sans que je puisse y trouver de remede ?
 Hélas ! c'est l'amour.
 Mais si l'esperance est éteinte,
 Pourquoi, desir, t'estorces-tu
 De faire une plus grande atteinte ?
 C'est que tu nais de la vertu.

 A peine eut-il achevé que Sylvie lui dit : «Ligdamon, puisque je ne suis point la cause de votre mal, pourquoi vous en prenez-vous à moi ? C'est votre desir que vous devez accuser. Mon desir me tourmente, répondit le passionné Ligdamon, mais je dois m'en prendre à ce qui le fait naître, aux charmes de Sylvie. Si les desirs sont bien reglez, repartit Sylvie, ils ne causent point de tourmens, & s'ils ne le sont pas, comment auroient-ils la vertu pour principe ? Non, Sylvie, la raison ne condamne pas toujours les extremes desirs ; car n'est-il pas raisonnable de desirer ce qui est excellent, à proportion de son excellence ? On peut donc aimer à l'excès ce qui est excessivement beau ; & s'il y avoit quelque chose à dire, c'est que les extremes desirs qui ont de pareils objets sont peut-être au dessus de la raison. Cela suffit, repliqua la cruelle, je ne veux point être plus raisonnable que la raison même, c'est pourquoi je n'accepterai jamais ce qui est au dessus d'elle.»

 A ces mots, sans lui donner le temps de répondre, elle nous quitte brusquement, & va rejoindre nos compagnes qui nous avoient suivies.

 Un jour qu'Amasis revenoit de Montbrison, où la beauté des jardins & le charme de la solitude l'avoient retenuë plus qu'elle ne pensoit, elle fut surprise par la nuit ; & parce que nous respirions un air extremement frais, je demandai à Ligdamon, exprès pour le faire parler devant sa maitresse, s'il ne sentoit point la fraîcheur. «Il y a long-temps, me répondit-il, que ni le froid ni le chaud extréme ne peuvent se faire sentir à moi. Je brûle au dedans de trop de feux, & la cruauté de Sylvie me glace tellement, que je suis insensible à tout le reste. O que Ligdamon est heureux, dit Sylvie en penchant dédaigneusement la tête de son côté, de ne sentir ni le froid ni le chaud !»

 Plus je vous raconte de traits qui prouvent la cruauté de Sylvie, & la patience de Ligdamon, plus il m'en revient dans la memoire. Quand Clidaman s'en fut allé, comme je vous l'ai dit, Amasis envoya après lui la plupart des jeunes chevaliers de cette contrée, sous la conduite de Lindamor. Ligdamon voulut avant son départ dire adieu à Sylvie, mais elle feignit de se trouver mal pour ne le point voir.

 Vous pouvez juger avec quelle satisfaction il partit ; il eut besoin de se rappeller que les rigueurs de ce que l'on aime doivent le plus souvent tenir lieu de faveurs. Aussi se disoit-il le plus heureux amant du monde, puisque les rigueurs dont Sylvie l'accabloit ne lui permettoient pas de douter, qu'il ne fût present à sa memoire, & qu'elle ne le reconnût pour son serviteur. Il ajoutoit que ne traitant pas de la sorte ceux qui ne lui étoient point particulierement affectionnés, il falloit croire que c'étoit là la recompense qu'elle accordoit à ceux qui étoient à elle, & que telle qu'elle étoit il falloit la cherir.

 Leonide auroit continué, sans qu'elle apperçut de loin Galatée, qui impatiente de revoir le berger, avoit pris ses plus beaux ajustemens, & venoit suivie du petit Meril. Elle étoit belle, & bien digne d'être aimée de qui n'auroit point eu d'autre passion.

 En ce même temps, Celadon, dont l'estomach n'étoit pas encore bien rétabli, se trouva fort mal : de sorte qu'à l'abord de la nymphe ils furent contraints de se retirer ; & le berger se mit au lit, où il demeura plusieurs jours dans le même état.



LIVRE QUATRIÈME.



 GALATÉE qui étoit veritablement éprise, demeura presque toujours auprès de Celadon, tant que dura sa maladie ; & si quelque raison la contraignoit de le quitter, elle lui laissoit ordinairement Leonide, qu'elle avoit chargée de faire entendre au berger quels étoient ses sentimens pour lui. La nymphe croyoit par ce moyen faire naître en lui les esperances que sa condition ne lui permettoit pas de concevoir. Et certes Leonide ne la trompoit nullement. Bien qu'elle souhaitât que Lindamor fût satisfait, comme elle attendoit sa fortune de Galatée, elle songeoit uniquement à lui plaire. Mais Amour qui se joue ordinairement de la prudence des amans, & qui se plaît à produire des effets contraires à leurs intentions, fit que Leonide eut plus de besoin que personne que l'on parlât pour elle. En voyant le berger, à qui il ne manquoit rien de ce qui rend aimable, elle sentit que la beauté a de trop secretes intelligences avec notre ame pour ne pas faire son effet. Le berger s'en apperçut bien tôt, mais l'amour qu'il avoit pour Astrée, quoi qu'il en eût été si indignement outragé, ne lui permettoit pas de souffrir cette inclination naissante. Il songea donc à prendre congé de Galatée, dès que sa santé seroit un peu rétablie. Mais aussi-tôt qu'il s'en fut expliqué : «Comment, Celadon, lui dit-elle, recevez-vous de moi de si mauvais traitemens que vous veuilliez partir avant que d'être parfaitement guéri ?» Et comme il lui répondit qu'il craignoit de l'incommoder, & qu'il avoit des affaires dans son hameau, où il vouloit retourner auprès de ses parens & de ses amis. «Non, Celadon, dit-elle, en l'interrompant, ne craignez point de m'incommoder ; pour vos parens, sans moi, dont il semble que la compagnie vous est à charge, vous n'auriez point d'inquiétude à leur sujet, car déja vous ne seriez plus. Quant à vos affaires, il me semble que la plus grande que vous ayez, c'est de satisfaire aux obligations que vous m'avez, & que vous seriez le plus ingrat des hommes, si vous me refusiez quelques momens de cette vie, que vous tenez toute entiere de moi. Il faut d'ailleurs que vous renonciez à votre vie passée : il faut que vous laissiez vos hameaux à ceux qui ont moins de mérite que vous, & qu'à l'avenir vous leviez les yeux jusqu'à moi, qui puis & qui veux faire tout pour vous, si vos actions ne m'en ôtent la volonté.» Quoi que le berger feignît de ne pas entendre ce discours, il le comprit aisément, & dès lors il évita, autant qu'il lui fut possible, de se trouver seul avec la nymphe. Mais le déplaisir que cette vie lui causoit étoit tel, qu'il perdoit presque patience. Leonide, un jour, l'entendant soupirer, & lui en demandant la raison, puisqu'il étoit en lieu où l'on ne desiroit que sa satisfaction ; «Belle nymphe, lui répondit-il, je suis de tous les hommes le plus malheureux ; du moins ceux qui souffrent ont-ils la permission de se plaindre, & souvent la consolation d'être plaints ; & moi je n'ose le faire, parce que mon malheur vient précisément de ce qui paroîtroit de voir me rendre heureux ; ainsi au lieu de me plaindre, on me regarde comme un homme de peu de jugement. Si vous & Galatée vous saviez quelles amertumes je devore en ce palais, où tout autre que moi trouveroit sa felicité, je suis persuadé que vous auriez pitié de moi. Et que faut-il pour vous soulager, dit Leonide ? La permission de m'en aller, répondit le berger. Voulez-vous, repliqua la nymphe, que j'en parle à Galatée ? Je vous en supplie, répondit-il, par tout ce que vous avez de plus cher. Ce sera donc par vous, dit la nymphe, en rougissant.» Et sans tourner la tête de son côté, elle sortit pour se rendre auprès de Galatée, qu'elle trouva seule dans le jardin, & qui déja commençoit à soupçonner Leonide d'aimer aussi le berger ; mais comme elle avoit besoin d'elle, elle lui donnoit toujours les mêmes marques de son affection. Dès qu'elle l'apperçut elle s'avança pour apprendre des nouvelles du berger, & ayant sçû qu'il étoit au même état où elle l'avoit laissé, elle continua à se promener. Après avoir fait quelques pas sans rien dire, elle se tourna vers la nymphe, & lui dit : «Dites-moi, Leonide, fut-il jamais rien d'aussi insensible que Celadon, lui que ni mes actions ni vos discours ne peuvent exciter à la reconnoissance qu'il me doit ? Je l'accuserois plus tôt, répondit Leonide, de manquer de courage & de jugement que de reconnoissance : car, je suis bien trompée, ou il n'a pas assez d'esprit pour comprendre où tendent vos actions ; & s'il conçoit mes discours il n'a pas assez de confiance pour aspirer si haut. Eh, madame ! qu'attendez-vous d'un villageois, que des projets dignes de sa condition ? Les chênes produisent des glands, & chaque chose produit selon son espece. Je sens, dit Galatée, que la difference de nos conditions doit lui imprimer du respect, mais je ne puis croire qu'il soit assez simple pour ne pas comprendre à quoi tendent mes bontés, à moins qu'Astrée ne l'occupe toujours. Il est vrai, madame, qu'il aime cette Astrée, repliqua Leonide ; mais s'il avoit quelque jugement, la préféreroit-il à Galatée ? Cependant, toutes les fois que je lui parle de vous, il ne me répond que par des soupirs. Il a toujours dans la bouche le nom d'Astrée, dont il est au desespoir d'être separé. Ce matin encore l'entendant pousser des soupirs, lorsque je lui en ai demandé la cause, il m'a fait des réponses qui attendriroient les rochers. Et même il vous supplie de le laisser partir. Oui, Leonide, il vous a touchée, confessez la verité, répondit Galatée enflammée de colere, & ne pouvant dissimuler sa jalousie ? Il m'a touchée de pitié, madame, & puisqu'il a tant d'envie de partir, il me semble que vous ne devez point le retenir par force ; car l'amour n'entre point dans un cœur à coups de fouet. Ce n'est pas ce que j'entens, repliqua Galatée ; mais n'en parlons plus ; peut-être, quand il sera guéri, ressentira-t-il aussi tôt les effets du dépit qu'il a fait naître en moi, que ceux de l'amour qu'il a produits en vous. Cependant il ne partira d'ici qu'à ma volonté.» Leonide voulut répondre, mais la nymphe l'interrompit ; «c'est assez, lui dit-elle, il suffit, telle est ma resolution.» Ainsi Leonide fut obligée de s'en aller ; & comme elle ressentoit vivement l'outrage qu'elle venoit de recevoir, elle resolut de se retirer près d'Adamas son oncle. Galatée en même temps appella Sylvie qui se promenoit seule dans une allée ; & contre son dessein, en se plaignant de Leonide, elle ne peut retenir le secret qu'elle avoit caché jusques-là à Sylvie. Sylvie, en qui le jugement devançoit les années, s'efforça d'excuser Leonide. Elle jugeoit bien que si sa compagne prenoit un parti extréme, les choses ne manqueroient pas d'éclater ; ce qui feroit tort à Galatée. «Vous sçavez bien, lui dit-elle, madame, que vous ne m'avez rien découvert de cette affaire ; cependant je vous en dirai des circonstances par lesquelles vous jugerez que je n'étois pas si peu instruite que je l'ai paru ; mais je ne suis point d'un caractere à me mêler des choses où je ne suis point appellée. Il y a déja quelque temps que je soupçonne que dans les assiduités de Leonide auprès de Celadon, il pouvoit bien y avoir autant d'amour que de pitié ; & dès lors, pour m'en assurer, j'épiai ses actions de plus près. Hier, pendant que le berger dormoit, je me glissai dans la ruelle de son lit ; Leonide ne tarda pas à y arriver, & en poussant la porte elle l'éveilla. Après plusieurs discours jettés comme au hazard, elle tomba sur l'amour de Celadon pour Astrée, & d'Astrée pour Celadon. Mais, ajouta-t-elle, croyez-moi, berger, l'amour d'Astrée n'est rien en comparaison de celui que Galatée a conçû pour vous. Pour moi, dit le berger ? Oui pour vous ; après tout ce que je vous en ai dit, pouvez-vous montrer de l'étonnement ? Je ne merite pas un tel bonheur. Et quel seroit son dessein ? Un simple berger, & qui veut vivre & mourir dans sa condition... Votre naissance, reprit Leonide, ne peut être qu'illustre, vous avez trop de perfections, il ne m'en faut point d'autre garant. O Leonide, répondit le berger, pourquoi insultez-vous à un malheureux ? Pensez-vous que j'ignore qui est Galatée, & qui je suis ? Je connois ma bassesse & sa grandeur, & je sçai ce qu'exige mon devoir. Puisque vous le sçavez, repliqua Leonide, rendez donc à Galatée autant d'amour qu'elle en a pour vous, voilà votre devoir.

 Je vous proteste, madame, que jusques-là j'avois crû que Leonide parloit pour elle-même, & je vous avouerai que ce discours m'étonna d'abord, mais depuis remarquant avec combien de discretion toutes vos actions étoient conduites, je vous louai beaucoup de l'empire que vous aviez sur vous-même. Si vous sçaviez, Sylvie, répondit Galatée, les raisons que j'ai de rechercher l'amitié de Celadon, vous approuveriez mon dessein. Vous souvient-il de ce druyde qui nous a prédit notre fortune, & qui vous a prédit à vous-même, & à Leonide aussi tant de choses veritables ? Je m'en souviens parfaitement, répondit Sylvie. Sçachez que de même il m'a assuré que si j'épousois un autre que Celadon, je serois de toutes les femmes la plus malheureuse. Croyez-vous, que la verité de ses prédictions étant si attestée, je doive mépriser celle-ci qui me touche si fort. C'est pour cela que m'en étant expliquée à Leonide, je trouvois si mauvais qu'elle m'eût trahie ; mais puisque vous m'assurez qu'elle n'est point coupable, je vous promets de lui continuer mes bontés.»

 Pendant qu'elles discouroient ainsi, Leonide alla trouver Celadon, & lui raconta son entretien avec Galatée, l'assurant qu'il se devoit regarder comme étant dans une veritable prison. Celadon fut si touché de le qu'il venoit d'entendre, que le soir même une fiévre violente le saisit, & que Galatée l'ayant trouvé en cet état, craignit pour sa vie, mais plus encore le lendemain, que son mal augmentant, il s'évanouit deux ou trois fois entre leurs bras. Quoique les nymphes ne le quittassent pas un instant, & qu'elles ne prissent de repos que quand le sommeil les accabloit, le berger manquoit de bien des secours, qui ne se trouvoient point dans le palais, & les nymphes n'osant en faire venir d'ailleurs, de peur que leur secret n'éclatât, le berger fut en grand peril de la vie. Un soir même il fut tenu pour mort ; mais enfin il revint à lui ; & presqu'aussi-tôt il eut une violente hemorragie qui l'affoiblit de sorte qu'il voulut reposer. Les nymphes le laisserent seul avec Meril ; & Sylvie effrayée de cet accident, dit à Galatée : «Madame, que deviendrez-vous, si vous ne remediez à tout ceci, & quel seroit votre déplaisir, si, faute de secours, ce berger venoit à mourir. Helas, répondit la nymphe, j'ai déja fait les mêmes reflexions, mais quel remede apporter ! Nous sommes dépourvues ici de tout ce qui lui seroit necessaire ; & quand il s'agiroit de ma vie, je ne voudrois pas les tirer d'ailleurs, dans l'apprehension où je suis que mon secret ne fût découvert.» Leonide, que sa passion faisoit parler avec plus de fermeté que Sylvie, lui dit : «Madame, votre apprehension seroit legitime, si la vie du berger n'étoit point en danger ; mais en l'état où il est, il faut être moins timide, ou prévoir les inconveniens. Si ce berger meurt, esperez-vous de cacher sa mort ? Et le Ciel même ne la découvriroit-il pas pour vous punir ? Mais quand on sçauroit que ce berger est ici, ne pouvez-vous pas couvrir votre dessein du pretexte de la compassion, qui est si naturelle à notre sexe ? Si dans cette occasion vous voulez vous reposer sur moi, je conduirai tout avec tant de discretion que rien n'éclatera. Mon oncle Adamas prince des druydes de cette contrée, connoît tous les secrets de la nature, & la vertu de tous les simples ; il est discret, prudent, plein de respect & d'attachement pour vous, si vous l'employez dans cette affaire le succès n'en peut être qu'heureux.» Galatée ne répondoit rien, & Sylvie qui prévoyoit que par le moyen du sage Adamas elle pouvoit détourner Galatée d'un dessein dont l'execution la deshonoreroit, fit valoir avec feu l'expedient que proposoit Leonide. Galatée ne pouvant choisir mieux, y donna les mains. «Il reste, reprit Leonide, que vous daigniez m'instruire de ce que je dois dire ou taire à Adamas.» Galatée demeurant interdite, Sylvie répondit, que pour gagner la confiance du druyde, il falloit lui dire tout ce qu'il pourroit apprendre quand il seroit arrivé. «Dans l'état où je suis, répondit Galatée, je ne puis que dire, ni que resoudre : Je me rapporte de tout à votre discretion.»

 Ainsi partit Leonide, resolue de ne point s'arrêter, quoi que la nuit fût obscure, qu'elle ne fut arrivée chez Adamas, qui demeuroit sur le penchant de la montagne de Marcilly, non loin des vestales & des druydes de Lagnieu. Mais son voyage fut plus long qu'elle ne l'avoit esperé. Elle ne trouva point Adamas, il étoit à Feurs, où il devoit rester encore deux ou trois jours. Leonide en prit le chemin, toute fatiguée qu'elle étoit, sans se reposer qu'une demi-heure au plus ; le desir de la guérison du berger ne lui laissoit aucune relâche. A peine eut-elle fait une lieue, qu'elle apperçut de loin une nymphe seule ; c'étoit Sylvie. Quelle fut sa frayeur lorsqu'elle l'eut reconnue ! Elle s'imagina que Sylvie venoit lui annoncer la mort de Celadon ; mais elle apprit au contraire que depuis son départ, il avoit bien reposé, qu'à son réveil il s'étoit trouvé sans fiévre, & qu'incontinent Galatée l'avoit fait partir pour lui dire de ne point amener Adamas, ni lui découvrir leur secret.

 Il seroit difficile d'exprimer quelle fut la joye de Leonide, lorsqu'elle apprit la guerison du berger qu'elle aimoit, elle en remercia les dieux, & dit à sa compagne : «Ma sœur, puisque Galatée vous a communiqué ses desseins sur Celadon, comme je le reconnois à votre discours, je vous dirai sincerement que j'en rougis pour elle & pour nous. Elle est tellement passionnée que les mépris du berger ne peuvent la distraire de son amour : elle est encore si frappée des prédictions du druyde, qu'elle croit que tout son bonheur dépend d'être aimée du berger ; & ce qu'il y a de piquant, c'est qu'à la maniere des amans, elle s'imagine qu'on ne peut le voir que des mêmes yeux qu'elle ; & voilà mon crime : car elle a conçu pour moi tant de jalousie, qu'elle ne me laisse auprès de lui qu'à regret. Or, ma sœur, si tout ceci éclatoit, comme il éclatera sans doute, que ne dira-t-on point de nous ? Je n'ai rien oublié pour la détourner d'une passion aussi insensée ; mais tous mes efforts sont demeurés inutiles. Pour moi je suis resolue à la laisser aimer, puisqu'elle le veut, pourvû toutefois que ce ne soit pas à nos dépens. Il me sembleroit donc à propos d'y chercher quelque remede, & je n'en voi que dans l'entremise d'Adamas, dont la prudence est connue. Ma sœur, répondit Sylvie, je loue infiniment votre dessein, & pour le favoriser, je m'en retourne près de Galatée, & je lui dirai que je n'ai trouvé ni vous ni Adamas. Il sera donc à propos, ajouta Leonide, que nous allions nous reposer sous quelque arbre, afin de laisser croire que vous m'avez cherchée long-temps ; aussi-bien suis-je si excedée de fatigues, que si je veux continuer mon voyage, il faut que je prenne quelque repos. Allons, ma sœur, repliqua Sylvie, j'y consens.» A ces mots elles se prennent par la main ; & cherchant où elles pouroient passer une partie du jour, elles apperçoivant sur l'autre rive du Lignon un lieu qui leur parut très-commode. Elles passent donc la riviere sur le pont de la Bouteresse, & descendant le long du Lignon, elles viennent se mettre dans un bosquet qui joignoit le grand chemin, & que son épaisseur rendoit très-agréable. Là, après avoir choisi l'endroit le plus couvert, elles s'endormirent l'une après l'autre.

 Pendant qu'elles reposoient, Astrée, Diane, & Phylis vinrent par hazard conduire leurs troupeaux en ce même lieu. Sans voir les nymphes, elles s'assirent auprès d'elles ; & parce que les amitiés qui naissent dans la mauvaise fortune sont bien plus étroites que celles qui naissent dans la prosperité, Diane qui, depuis le desastre de Celadon, s'étoit liée d'amitié avec Astrée & Phylis, avoit pour elles tant d'affection, & elle en étoit si aimée à son tour, qu'elles ne se quittoient presque point. Astrée avoit grand besoin de consolation. Peu de temps après qu'elle eut perdu Celadon, elle perdit aussi ses parens. Hippolite mourut de la frayeur que lui avoit causé la chute d'Astrée dans le Lignon, & Alcé de la douleur qu'il ressentit de la perte de son épouse. Ces deux morts ne furent pas un foible soulagement pour la bergere, elle put du moins, en pleurant ses parens, pleurer aussi Celadon. Diane fille de la sage Bellinde, pour ne pas manquer au devoir du voisinage, rendit plusieurs visites à Astrée ; elle trouva son humeur si agreable, & Astrée la sienne, & Phylis celle de toutes deux, qu'elles se jurerent, comme je l'ai dit, une inviolable amitié, & que depuis elles ne se separerent jamais.

 Ce jour étoit le premier qu'Astrée fût sortie de sa cabane ; de sorte que ses deux fideles compagnes se trouverent avec elle. Mais elle ne fut pas plus tôt assise, qu'elle apperçut de loin Semire qui venoit la trouver. Semire avoit long-temps aimé Astrée, & parce qu'il avoit reconnu qu'elle aimoit Celadon, il avoit cherché à les brouiller, dans l'esperance que s'il y réussissoit, il s'attireroit des regards plus favorables. Il venoit donc trouver Astrée pour commencer son dessein ; mais il fut bien trompé. Astrée qui avoit deviné sa ruse, mit sa main sur ses yeux pour ne le point voir, & pria Phylis de lui dire en son nom, qu'il ne se presentât jamais devant elle. A ce terrible arrêt Semire demeura interdit ; enfin reconnoissant sa faute, il dit à Phylis «J'avoue que le ciel est juste en me punissant de la sorte. Encore ne peut-il égaler mon châtiment à mon offense. C'est moi qui ai rompu les plus beaux nœuds qui furent jamais. Mais pour que les dieux ne me punissent point plus rigoureusement, dites à cette aimable bergere, que je lui demande pardon, que je le demande aussi aux cendres de Celadon ; assurez-la que c'est la force de mon amour qui m'a fait commettre un si grand crime, & que j'irai l'expier loin d'elle dans les larmes & le desespoir.» A ces mots il s'en alla, mais si desolé, que son repentir excita la pitié de Phylis. Lorsqu'elle eut redit à ses compagnes ce que Semire avoit répondu : «Helas ! ma sœur, dit Astrée, j'ai plus de raisons de fuir ce méchant, que je n'en ai de pleurer, jugez par là si je le dois : seul il est cause de tous mes ennuis ; si je vous racontois sa méchanceté & mon imprudence, vous conviendriez qu'il a usé du plus lâche & du plus indigne stratagéme.» Diane qui reconnut que c'étoit à cause d'elle qu'Astrée ne s'expliquoit pas plus clairement, leur dit qu'elle ne prétendoit point les gêner : «Et vous, belle bergere, ajouta-t-elle en se tournant vers la triste Astrée, vous me donnerez lieu de croire que vous ne m'aimez pas, si vous êtres moins libre avec moi qu'avec Phylis. Quoi qu'il n'y ait pas si long-temps que j'aye le bonheur d'être connue de vous, vous ne devez pourtant pas plus douter de mon affection que de la sienne. Je suis persuadée, répondit Phylis, qu'Astrée qui ne sçait point être amie à demi, parlera toujours librement devant vous. Vous dites vrai, Phylis, reprit Astrée, & si je n'en dis pas davantage, c'est que je crains de renouveller ma douleur. Il me semble, repartit Diane, que c'est la soulager que d'en faire part à une amie ; & si j'osois vous en prier, j'aurois une grande satisfaction à sçavoir quelle a été votre fortune, comme je ne ferai jamais difficulté de vous raconter la mienne, quand vous en aurez la curiosité. Puisque vous le voulez ainsi, Diane, répondit Astrée, & que vous daignez partager mes ennuis, je veux qu'à votre tour vous me fassiez part de votre bonheur. Permettez-moi, seulement d'abréger ; une historie aussi triste que la mienne ne pourroit que vous déplaire, si elle étoit longue.» Elles s'assirent toutes trois en rond, & Astrée continua en ces termes :



HISTOIRE
D'ASTRÉE ET DE PHYLIS.



 Ceux qui croyent que les amitiés & les haines passent des peres aux enfans, conviendroient qu'ils sont dans l'erreur, s'ils sçavoient quelle a été la fortune de Celadon & de moi. Vous avez sans doute entendu parler de la vieille inimitié qui étoit entre ses parens & les miens ; inimitié qu'ils ont conservée jusqu'au trépas, & qui a causé tant de troubles parmi nos bergers, que personne sur ces bords cruels ne peut les ignorer. Il sembla toutes fois que, pour montrer sa puissance, Amour voulut choisir deux personnes entre de si mortels ennemis, & les unir si étroitement qu'il n'y eût que la mort qui pût rompre leurs liens. A peine Celadon étoit dans sa quinziéme année, & moi dans ma douziéme, qu'en une assemblée qui se faisoit au temple de Vénus situé sur le sommet de la montagne, à une lieue du château de Montbrison, ce jeune berger me vit, &, comme il me l'a raconté depuis, sur ce qu'il avoit oui dire, il en avoit conçu depuis long-temps le desir. Mais, je l'avouerai ingénuement, je ne le souhaitois pas avec moins d'ardeur. Car pourquoi, lors qu'on parloit de lui, sentois-je mon cœur tressaillir, si pourtant ce nétoit point un presage des troubles qui me sont arrivés à son occasion. Soudain qu'il me vit, il m'aima, & dès lors il prit la resolution de me servir. Et moi dès que je sçus que c'étoit le fils d'Alcippe, je sentis un trouble que je ne connoissois point, & dès ce moment toutes ses actions commencerent à me plaire. Je le trouvai plus aimable que les autres bergers. Comme il n'osoit encore s'approcher de moi, ni me parler, ses regards m'en dirent tant, que je reconnus enfin qu'il vouloit m'en dire davantage. Un jour que l'on dansoit au pied de la montagne sous de vieils ormes qui forment un ombrage délicieux, il usa de tant d'artifice, que sans que j'y prisse garde, & feignant que c'étoit par hazard, il se trouva sous ma main. Je ne fis pas semblant de le connoître, & je traitois avec lui comme avec les autres bergers, lui au contraire, en me prenant la main baissa la tête, de sorte que feignant de baiser sa main, je sentis sa bouche sur la mienne. Cette action me fit rougir, & je tournai la tête de l'autre côté, comme si j'avois été bien attentive au branle que nous dansions. Cela fut cause qu'il demeura quelque temps sans me parler, ne sçachant, comme je crois, comment il devoit s'y prendre. Enfin ne voulant pas perdre une occasion qu'il recherchoit depuis si long-temps, il se mit devant moi, & parlant a Corilas en apparence bas, mais haut en effet. «Plût-à-dieu, dit-il à Corilas (car je l'entendis aisément) que la querelle des parens de cette bergere & des miens eût à se démêler entre nous deux !» Et dans le moment il reprit sa place. «Souhait dangereux, lui repondit Corilas, vous n'en ferez jamais qui le soit autant. Quelque peril qu'il puisse y avoir, je ne me retracte point, repartit Celadon. Et vous, belle bergere, ajouta-t-il en s'adressant à moi, que vous semble de ma resolution ? Je ne sçai, lui répondis-je, de quoi vous parlez. Il m'a dit, reprit Corilas, que pour tirer un grand bien d'un grand mal, il voudroit que la haine de vos parens fut changée en amour entre les enfans. Comment, repliquai-je, feignant de le méconnoître, vous êtes fils d'Alcippe ? Il étoit plus convenable de vous placer auprès de toute autre bergere qui l'auroit mieux agréé que moi. J'ai bien oui dire, continua Celadon, que les dieux punissent les erreurs des peres sur les enfans, mais cela même siéroit-il à des hommes. Non que votre beauté ne vous donne les privileges dont jouissent les dieux ; mais aussi vous devez, comme eux, pardonner quand on vous en supplie.» Il en auroit dit davantage, si la danse avoit duré plus long-temps.

 Quelque temps après on proposa les prix avec les exercices accoutumés, la lutte, la course, & le saut. Celadon étoit trop jeune pour être admis à d'autre qu'à celui de la course. Il en remporta le prix, c'étoit une guirlande de fleurs. Il en fut couronné avec beaucoup d'acclamations de toute l'assemblée. Celadon, sans beaucop de reflexions, ôta la guirlande de dessus sa tête, & vint la mettre sur la mienne, en me disant tout bas : «Ceci confirme ce que je vous ai dit.» Je fus tellement surprise que je ne pus lui répondre, & sans Artemis votre mere, je la lui eusse rendue, Phylis, non qu'elle ne me fût agréable, venant de sa main, mais parce que je craignois qu'Alcé & Hippolite ne le trouvassent mauvais.

 Tout ce jour, & le lendemain, le jeune berger ne perdit pas une occasion de me prouver son amour. Le troisiéme jour de la fête, comme vous le sçavez, on a accoutumé de representer le jugement de Pâris. Sur la fin du repas, le grand druyde jette entre les filles une pomme d'or, sur laquelle sont écrits ces mots : A la plus belle. On tire ensuite au sort le nom de la bergere qui doit faire le personnage de Pâris, & celle qui est éluë par le sort entre dans le temple de la beauté, dédié à Vénus, suivie des trois plus belles bergeres que le grand druyde a choisies auparavant. Les portes du temple étant bien fermées, elle examine les trois bergeres qui paroissent nuës, excepté qu'une simple gase les couvre depuis la ceinture jusqu'au genou, & elle juge souverainement de leur beauté. Mais parce qu'autrefois de jeunes bergers se sont mêlés parmi les bergeres, il fut ordonné par un édit public, que quiconque à l'avenir commettroit une pareille insolence, il seroit lapidé à la porte du temple par les bergeres. Une punition si terrible n'effraya point le jeune Celadon ; ce jour-là même il se déguisa en bergere, & se mêlant avec nous, il fut pris aisément pour une fille. Comme si la fortune avoit voulu le favoriser, je fus choisie avec Stelle & Malthée pour representer les trois déesses ; & lors qu'on tira le nom de celle qui devoit representer Pâris, j'entendis nommer Orithie : c'étoit le nom qu'avoit pris Celadon. On ne peut exprimer la joye qu'il eut de voir son dessein si bien réussir. Nous fumes conduites dans le temple, où le juge étant assis dans un siege qu'on lui avoit preparé, & les portes formées, nous commençames, suivant les statuts à nous deshabiller. Il falloit que chacune des bergeres allât à son tour offrir ses dons comme avoient fait les trois déesses à Pâris. Stelle se presenta la premiere, & après qu'il l'eut entendue il la fit retirer pour faire place à Malthée. Pour moi, je reculois toujours, parce qu'il me fâchoit de me montrer nue. Celadon qui trouvoit le temps trop long au gré de son impatience, n'entretint Malthée qu'un instant. Il me fallut enfin paroître devant lui ; j'en rougis encore de honte. J'avois les cheveux épars ; ils descendoient jusqu'à terre, & je n'avois pour tout ornement que la guirlande que Celadon m'avoit donnée. Dès qu'il se vit seul avec moi, je remarquai qu'il changea deux ou trois fois de couleur ; je n'en eusse jamais soupçonné la cause. Il me regardoit sans me rien dire, j'en usois de même de mon côté ; ce que la honte produisoit en moi, l'amour l'operoit en lui : car il m'a juré depuis qu'il ne m'avoit jamais vue si belle. Enfin voyant que je gardois un profond silence, il me dit : «Hé quoi, Astrée, pensez-vous n'avoir pas besoin, comme les autres, de vous rendre votre juge favorable ? Je sçai, Orithie, lui répondis-je, que j'en ai plus besoin que mes compagnes, & que je dois leur ceder en toutes choses ; si la coutume ne m'avoit obligée à cette démarche, vous ne me verriez point aujourd'hui disputer le prix. Si vous l'obtenez, me dit-il, que ferez-vous pour moi ? Je vous en serai d'autant plus obligée, lui dis-je, que je croi le mériter moins. Jurez-moi, ajouta-t-il, que vous me donnerez-ce que je vous demanderai, & je prononce en votre faveur. Je lui promis tout.» Il me demanda de mes cheveux pour lui faire un bracelet, & je lui en donnai. «Astrée, me dit-il, en les recevant, je prens ces cheveux comme un gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez je puisse les offrir à la déesse Vénus, & lui demander vengeance. Cela est inutile, lui répondis-je, je suis bien resolue de n'y manquer jamais.» Alors la fausse Orithie me dit avec un visage riant : «Astrée, je bénis les dieux du succès de mon entreprise, sçachez que ce que vous m'avez promis, c'est de m'aimer plus que personne du monde. Je suis Celadon, jugez de l'excès de mon amour par le péril où je m'expose pour vous.»

 Imaginez-vous, sage Diane, quelle je devins alors ! La pudeur & la honte m'excitoient à la vengeance, l'amour m'en interdisoit tout desir. Je n'eus donc pas la force de consentir à son supplice, je songeai qu'il ne m'avoit offensée que parce qu'il m'aimoit trop. Confuse seulement de paroître plus long-temps nue à ses yeux, je ne lui répondis que par un triste silence, & j'allai retouver mes compagnes. Dès que nous fûmes en état de paroître, la dissimulée Orithie s'avança sur la porte du temple, & nous ayant fait approcher toutes trois : «C'est Astrée, dit-elle, qui a remporté le prix de la beauté ; que personne n'appelle de mon jugement, je l'ai vue, & toute fille que je suis, j'ai ressenti la force de ses charmes.» En même temps il me presenta la pomme. Je la reçus toute troublée ; mais bien plus encore, lorsqu'il me dit tout bas : «Recevez cette pomme comme le prix de mon affection. Il suffit, lui dis-je, temeraire, que je la reçoive pour te sauver la vie.» Il n'osa me répondre, de peur d'être reconnu ; & parce que la coutume vouloit que celle qui avoit eu la pomme baisât le juge pour le remercier, je fus encore obligée de le baiser. Mais je vous assure que quand je ne l'aurois pas connu jusqu'alors, j'aurois bien senti que c'étoit un berger. La foule & les applaudissemens nous separérent. Incontinent le druyde m'ayant couronnée me fit porter dans une chaise dorée, avec de si grands honneurs, que l'on étoit surpris du peu de joye qui paroissoit sur mon visage. J'étois tellement interdite, & si fort combattue d'amour & de dépit, qu'à peine savois-je ce que je faisois. Pour Celadon, dès que la ceremonie fut achevée, il se glissa parmi les autres bergers, reprit ses habits, & vint nous retrouver avec un visage si assuré, que personne n'eût pû rien soupçonner. Lorsque je le revis, je n'osai presque lever les yeux sur lui, de honte & de colere ; mais il trouva le moyen de m'aborder, & me dit assés haut : Le juge qui vous a donné le prix de la beauté a montré son discernement, je l'avoue ; mais bien que vous meritassiez un jugement aussi favorable, vous ne laissez pas de lui avoir obligation. Berger, lui répondis-je assés bas, je croi qu'il m'est plus redevable que moi à lui, puisque s'il m'a donné une pomme qui m'étoit due en quelque sorte, je lui ai sauvé la vie qu'il meritoit de perdre par sa temerité. Aussi, repartit incontinent Celadon, m'a-t-il assuré, qu'il vouloit employer à votre service ces jours qu'il tient de vous. Celadon, repliquai-je, laissons ce discours. Souvenez-vous seulement que si je n'avois craint de donner occasion à des jugemens desagreables sur mon compte, je vous aurois fait punir comme vous le meritez. Et bien, reprit Celadon, puisqu'en effet vous vouliez que je mourusse, prescrivez-moi un genre de mort, & vous me verrez vous satisfaire avec autant de courage qu'il m'a fallu d'amour pour vous offenser.» Il seroit trop long de vous repeter tous nos discours. Après plusieurs reparties qui m'empêchoient de douter de son amour, si pourtant les changemens de visage en peuvent donner quelque connoissance, je lui dis, feignant d'être en colere : «Souvien-toi, berger, de l'inimitié de nos peres, & sois persuadé que ma haine pour toi égalera celle qu'ils se portent, si tu retombes jamais dans les mêmes fautes ; car, pour celle-ci, ton âge & mon honneur m'engagent à te la pardonner.» Je lui dis ces derniers mots pour lui donner un peu de courage ; car, pour dire le vrai, sa passion ne pouvoit me déplaire ; & dans l'instant je me tournai pour parler à Stelle, qui n'étoit pas loin de moi. Celadon, étonné de ma réponse, se retira de l'assemblée ; il changea tellement en peu de jours, qu'on ne le reconnoissoit plus, & son chagrin ne lui faisoit aimer que les lieux les plus sauvages de nos bois. J'en ressentis de la peine, je l'avoue, & je resolus de chercher quelque moyen de lui donner un peu plus de satisfaction. Je fus contrainte, pour le rencontrer, de conduire mes troupeaux du côté où je sçus qu'il se retiroit le plus souvent. Après y avoir été plusieurs fois vainement, un jour enfin je crus entendre sa voix, & m'approchant doucement je le vis couché sur l'herbe, & levant au ciel des yeux tout baignés de larmes. J'en fus si touchée que je resolus de ne le plus laisser en cet état. Peu s'en fallut que je ne me montrasse à lui, je gagnai pourtant sur moi de ne lui point faire remarquer que je le recherchois. J'allai donc m'asseoir sous des arbres, & faisant semblant de ne pas prendre garde à lui, je me mis à chanter. Aussi-tôt il tourna les yeux du côté où j'étois, & demeura comme extasié en m'écoutant. Un moment après pour lui donner la hardiesse d'approcher, je fis semblant de dormir, & toutefois j'entrouvrois les yeux pour voir ce qu'il deviendroit. Il ne manqua pas de faire ce que j'avois pensé, il s'approcha doucement, & se vint mettre à mes genoux. Après avoir demeuré quelque temps en cet état, lorsque je faisois plus semblant de dormir pour lui donner plus de hardiesse, il soupira, & se baissant doucement, il me donna un baiser. Je crus alors qu'il avoit assez bien repris courage, j'ouvris les yeux, comme s'il m'eût éveillée en me touchant : «Berger, lui dis-je, d'un ton irrité, qui vous a rendu si hardi que de venir interrompre de la sorte mon sommeil ? Hélas ! dit Celadon, si je vous ai offensée, trop aimable bergere, c'est à votre beauté que vous devez vous en prendre. Et si vous appellez offense d'être aimée & adorée, cherchez dès à present le châtiment que je mérite ; car je vous jure que je vous offenserai de la sorte toute ma vie, sans que ni votre cruauté, ni la haine de nos peres, ni tout l'univers ensemble puisse m'en détourner.

 Mais, belle Diane, j'abrége des discours qui conviennent peu dans une maison affligée. Vaincue enfin je lui representai les difficultés que la haine de nos parens apporteroit à son dessein ; mais il me répondit qu'il n'en changeroit jamais. Je fus donc obligée de consentir à ce qu'il fût mon serviteur. Nous étions encore si jeunes, que nous ne sçavions point cacher nos sentimens. Bien-tôt Alcippe pere de Celadon les penetra, & supportant avec impatience le goût que nous avions l'un pour l'autre, il resolut avec Cleante son ancien ami, de faire voyager Celadon. Il esperoit qu'une longue absence le gueriroit de la passion qu'il avoit pour moi ; mais qu'il se trompoit ! les difficultés ne firent que l'irriter ; il les nommoit les pierres de touche de sa fidelité. Il me dit adieu en particulier. Si vous eussiez vu, belle Diane, comment il me supplioit de l'aimer toujours, & avec quels transports il m'assuroit que son amour ne finiroit qu'avec sa vie, vous eussiez aisément jugé qu'en effet cet amour devoit être éternel. «Astrée, me dit-il, je vous laisse mon frere Lycidas ; il est instruit de mes sentimens, jurez-moi que vous recevrez comme venant de moi tout ce qu'il fera pour vous, & que vous daignerez quelquefois lui parler de Celadon.» Je lui promis tout ce qu'il voulut, & Lycidas executa si bien ce que son frere lui avoit demandé, qu'à ses assiduités & à ses empressemens on jugea qu'il avoit succedé à la passion de son frere. Cela fut cause qu'Alcippe qui croyoit d'ailleurs qu'une absence de trois années m'auroit effacé du souvenir de Celadon, le fit revenir dans nos hameaux. O dieux ! avec quelle joye me vint-il retrouver ! Il me fit demander par Lycidas une entrevue secrete, & m'écrivit une lettre qui me fit comprendre que les beautés d'Italie n'avoient point changé son cœur. Je croi l'avoir ici cette lettre ; helas ! j'ai plus cherement conservé ce qui venoit de lui, que lui-même. Alors Astrée ayant tiré de sa poche un petit sac où elle mettoit toutes les lettres de Celadon, & ayant trouvé celle qu'elle cherchoit, elle y lut ces paroles :


CELADON A ASTRÉE.



 Belle Astrée, vous m'aimiez avant mon exil, fasse le ciel que je vous retrouve la même à mon retour. Je partis avec tant de douleur, & je suis revenu avec tant de joye, que n'étant mort ni en allant ni en revenant, il faut bien que l'on ne meure ni de plaisir ni de tristesse. Permettez donc que je vous voye, afin que je puisse raconter ma fortune à celle qui peut à son gré me rendre heureux ou malheureux.

 Je ne puis, belle Diane, me rappeller sans la plus vive douleur les entretiens que nous eûmes alors.

 Pendant l'absence de Celadon, Artemis ma tante vint visiter ses parens, & amena avec elle l'aimable Phylis. Notre façon de vivre lui semblant plus agréable que celle des bergers d'Allier, elle resolut de demeurer avec nous. L'humeur de Phylis me plût extremément, & lorsque Celadon fut de retour, il la gouta si bien que je puis bien dire qu'il est cause de l'étroite amitié qui est entre nous. Celadon avoit alors près de dix-huit ans, & moi près de quinze ; ce fut en ce même temps que nous commençames de nous conduire avec plus de reserve ; de sorte que pour cacher notre intelligence, je lui recommandai, ou plus tôt je le contraignis de rendre des devoirs à toutes les bergeres qui auroient quelque apparence de beauté, de peur que les devoirs qu'il me rendoit ne fissent soupçonner quelque chose de notre intelligence. Je dis que je le contraignis, car je ne croi pas qu'il eût jamais consenti à ce que je voulois, sans son frere Lycidas, qui lui dit qu'il devoit me donner cette satisfaction ; que s'il n'y sçavoit point d'autre remede, il falloit qu'il eût recours à son imagination, & qu'en parlant aux autres bergeres, il se figurât que c'étoit à moi qu'il parloit : helas ! il avoit bien raison de faire des difficultés, il avoit un secret pressentiment qu'il lui en couteroit la vie. Excusez, sage Diane, si mes pleurs interrompent mon discours, plût-à-dieu coulassent-elles pour un autre sujet ! & s'étant essuyé les yeux elle poursuivit de la sorte.

 Et parce que Phylis étoit presque toujours avec moi, ce fut à elle qu'il s'adressa d'abord, mais avec tant de contrainte que je ne pouvois quelquefois m'empêcher d'en rire. Phylis le traita assez rudement, ce qui lui donna lieu de faire cette chanson qu'il chantoit souvent.


Je souffre en vous aimant
Le plus cruel tourment ;
Ma passion égale
Votre beauté fatale.
Bergere mes amours,
Souffrirai-je toujours ?
Vos beaux yeux m'ont flate
D'un retour merité ;
Et pourtant, inhumaine,
Vous riez de ma peine.
Bergere mes amours,
Souffrirai-je toujours ?

 «Ma sœur, dit Phylis, je me souviens fort bien de ce que vous dites, lorsqu'il me parloit, ses discours étoient si interrompus que je n'y pouvois rien comprendre, & quand il vouloit me nommer, il m'appelloit Astrée. Mais voyez quelle est la destinée des penchans. Je reconnoissois que la nature avoit plus favorisé Celadon que Lycidas, & cependant, sans que j'en puisse dire la raison, j'avois plus de goût pour Lycidas. Helas ! ma sœur, répondit Astrée, vous me rappellez un discours qu'il me tint en ce temps-là de vous, & de cette belle bergere, dit-elle, en se tournant vers Diane : belle bergere, me disoit-il, la sage Bellinde, & votre tante Artemis sont bien-heureuses d'avoir de telles filles, & nous leur sommes bien obligés de ce qu'elles les ont amenées sur les bords du Lignon. Elles seules, ou je ne m'y connois pas, meritent l'amitié d'Astrée. Je vous conseille de vous attacher à elle, vous goûterez dans leur commerce toute la satisfaction imaginable. Plût-à-dieu que l'une d'elles voulût regarder d'un œil favorable mon frere Lycidas.» Comme je ne vous connoissois pas encore, belle Diane, je lui répondis que j'aimerois mieux qu'il s'attachât à Phylis, ce que j'avois souhaité arriva, ils se virent souvent à mon occasion, & cette familiarité fut bien-tôt suivie d'une veritable passion. Un jour qu'il trouva le moment de lui faire sa declaration : «Belle bergere, lui dit-il, vous vous connoissez assés pour croire que l'on ne peut vous aimer mediocrement ; il est impossible que mes actions ne vous ayent donné quelque connoissance de mon amour : & puisque l'on ne peut vous aimer qu'infiniment, vous devez avouer que c'est ainsi que je vous aime.» Comme nous étions près d'eux, Celadon & moi, nous entendimes la declaration de Lycidas, & la réponse de Phylis. Elle n'ignoroit pas qu'elle étoit aimée, & je m'étois apperçue qu'elle approuvoit la flamme du berger ; cependant sa réponse fut si vive que Lycidas se retira comme desesperé. Celadon qui aimoit veritablement son frere, ne sçachant à qui se prendre de la severité de Phylis, s'en prenoit à moi ; j'en ris d'abord, & lui dis enfin : «Ne vous affligez point, Celadon, de la réponse de Phylis ; la plupart de nos bergers aiment mieux faire croire qu'ils sont favorisés, que de l'être en effet ; comme si la diminution de notre honneur augmentoit leur gloire. Voilà pourquoi nous sommes obligées d'user avec eux de dissimulation. Je connois l'humeur de Phylis, & je me charge des interêts de Lycidas auprès d'elle ; qu'il persevere seulement, & qu'il ne perde point patience.» Mes premieres tentatives ne produisant rien, Lycidas resolut plusieurs fois de ne l'aimer plus, & en ce temps il aimoit à chanter les vers que vous allez entendre :


 Quand je vis ces beaux yeux, nos superbes vainqueurs,
Soudain je m'y soumis comme aux rois de nos cœurs ;
Pensant que la rigueur en dût être bannie ;
Mais depuis éprouvant toute leur cruauté,
Je crus qu'éterniser en nous leur tyrannie,
Ce n'étoit pas amour, mais plus tôt lâcheté.

 Je croi que Lycidas n'eût pas si tôt triomphé de la cruauté de Phylis, si par hazard en nous promenant sur les bords du Lignon, nous n'avions apperçu ce berger dans une île écartée, & où il n'y avoit point d'apparence de feinte. Nous l'entendimes se plaindre, & pousser de profonds soupirs, en traçant, à ce qu'il sembloit, des chiffres sur le sable avec sa houlette. Alors, saisissant l'occasion : «Méchante que vous êtes, dis-je à Phylis, se peut-il que vous soyez insensible à tant d'amour ? & laisserez-vous mourir ce berger, pouvant lui sauver la vie ? Ma sœur, me répondit-elle, les bergers de cette contrée sont si dissimulés, que leur bouche & leur cœur sont rarement d'intelligence. Examinons sans prévention les actions de Lycidas, & nous démêlerons sans peine l'artifice. Pour ce que nous venons d'entendre, je suis persuadée que s'il ne nous avoit point vues, il n'en eût pas été question ; car ne valoit-il pas autant nous le dire qu'à ces bois, & à ces rives sauvages ? Mais oubliez-vous, ma sœur, que vous le lui avez défendu. Imaginez-vous, repartit Phylis, des ordres si absolus qu'ils puissent arrêter une passion violente ? Oui, s'il m'avoit desobéi, j'aurois cru qu'il m'aimoit davantage. Mais enfin il vous a obei. Il m'a obéi, je le veux, mais en m'obéissant il m'abandonne.» Elle en auroit dit plus, si je ne l'avois interrompue en lui disant que ces discours étoient à leur place avec Lycidas, mais non pas avec moi, qui sçavois bien que les bergeres, quand on leur parle d'amour, sont obligées de paroître plus irritées qu'elles ne le sont ; que je la louerois si elle tenoit ce langage à Lycidas, mais que le tenir à moi, c'étoit une défiance qui m'offensoit, & que puis qu'elle ne pouvoir éviter d'être aimée, il valoit mieux qu'elle le fut de Lycidas, dont elle connoissoit l'affection, que de tout autre. Elle me répondit qu'elle étoit très éloignée de cette dissimulation que je lui reprochois, & que puis que je souhaitois qu'elle reçût Lycidas, elle m'obeiroit lors qu'elle reconnoîtroit qu'il l'aimoit, ainsi que je le pretendois. Cela fut cause que Celadon la trouvant quelque temps après avec moi, lui donna une lettre que son frere lui écrivoit par mon conseil.


LYCIDAS A PHYLIS.



 S'il a été un temps où je ne vous aye point aimée, que jamais je ne sois aimé de personne ; & si mon amour n'a pas toujours été le même, je consens à être toujours aussi malheureux que je le suis. Il est vrai que depuis quelque temps j'ai plus caché d'amour que je n'en ai montré. Si j'ai failli en cela, accusez-en mon respect ; & si vous n'en croyez pas mes sermens, choisissez les preuves que vous voulez exiger, & vous connoîtrez que je vous suis plus acquis que je ne puis vous l'exprimer.

 Nous obtinmes enfin, sage Diane, que Lycidas fût reçu, & dès lors nous vécumes dans une intelligence parfaite. N'avez vous point remarqué le rocher qui est sur le grand chemin ? comme il est escarpé, on y monte difficilement ; mais en recompense on peut y rester sans être vû. C'est en ce lieu que nous nous assemblions. Si quelqu'un nous rencontroit en chemin, nous feignions de passer outre ; une marque dont nous étions convenus, & mise dès le matin au pied du rocher, nous apprenoit si nous devions y monter. Et parce que nous ne pouvions pas nous rendre tous les jours au rocher, nous avions choisi un vieux saule, dans le creux duquel nous mettions nos lettres, car nous nous écrivions tous les jours. Enfin, sage Diane, nous avions tellement réussi à nous cacher Celadon & moi, & Lycidas & Phylis, que l'on crut que Celadon m'avoit quittée pour s'attacher à Phylis, & que j'avois quitté Celadon pour Lycidas. Celadon même crut que j'aimois Lycidas ; & je crus, moi, qu'il aimoit Phylis ; Phylis, de son côté, pensa que Lycidas m'aimoit, & Lycidas ne douta point que Phylis n'aimât Celadon. Nous nous trouvâmes tellement prévenus de ces opinions, que nous comprimes bientôt qu'un rien fait naître la jalousie dans des cœurs passionnés. «Il est vrai, interrompit Phylis, que nous étions alors bien novices en amour. Car à quoi nous servoit de dissimuler ainsi ? N'aviez-vous pas autant à craindre que l'on vous soupçonnât d'aimer Lycidas que Celadon ? Ma sœur, répondit Astrée, nous ne craignons gueres que l'on pense de nous ce qui n'est pas ; au contraire le moindre soupçon de ce qui est vrai ne nous laisse aucun repos.» Cette jalousie, continua-t-elle, en se tournant vers Diane, crût à tel point, que je ne sçai ce qui seroit arrivé, si quelque heureux génie ne nous eût inspiré de nous éclaircir. Déja depuis huit jours nous avions abandonné le rocher, & les lettres que Celadon & moi nous mettions dans le saule étoient d'un stile si different, qu'il sembloit que nous n'étions plus les mêmes l'un & l'autre. Un jour nous nous rencontrâmes tous quatre en un même lieu, & Celadon, dont la passion étoit la plus forte, commença ainsi : «Belle Astrée, si je pouvois attendre du temps quelque remede au mal qui me presse, je l'attendrois ce remede ; mais puis que mon mal s'accroît tous les jours je suis contraint d'y chercher un autre soulagement ; c'est en me plaignant à vous même du tort que l'on me fait.» Lycidas l'interrompit en disant que sa peine n'étoit pas moins violente ; cependant me tournant vers Phylis, je lui dis : «Vous verrez, ma sœur, que ces bergers veulent se plaindre de nous.» A quoi elle me repondit que nous avions bien plus de raison de nous plaindre d'eux. «Et moi, repliquai-je, c'est de vous sur tout que je me plains, sous le pretexte de l'amitié que vous feignez d'avoir pour moi, vous avez distrait Celadon de celle qu'il me portoit. Celadon s'adressant à moi me dit : «Ah ! belle bergere, mais aussi volage que belle, avez vous pû oublier ainsi les services de Celadon, & vos sermens ? je me plains moins de Lycidas, quoi qu'il ait violé tout à la fois les devoirs du sang & de l'amitié, que je ne me plains de vous à vous même. Est-il possible, Astrée, que toute ma fidelité, tout mon amour n'ait pû fixer votre inconstance, ou que votre foi si souvent jurée, & les dieux si souvent pris à témoin nayent pû vous empêcher de faire un autre choix à mes yeux.» En même temps Lycidas prenant la main de Phylis, «Puis-je vivre, lui dit-il en soupirant, & sçavoir qu'un autre berger m'est preferé, à moi qui avois merité le bonheur de vous plaire, s'il se peut meriter par le plus fidele & le plus tendre amour.» Contrainte de répondre à Celadon, je ne pus entendre ce qu'il ajouta : «Berger, lui dis-je, ces mots d'amour & de fidelité ne sont qu'en votre bouche, & j'ai plus lieu de me plaindre de vous, que de vous écouter ; mais parce que rien qui vienne de vous ne me touche desormais, je ne daigne pas me plaindre ; vous m'imiteriez, si vous n'étiez aussi dissimulé que vous l'êtes : Mais, continuez, Celadon, aimez Phylis, ses vertus le méritent ; si je rougis, c'est d'avoir pû aimer ce qui en étoit si indigne» Celadon fut si étonné de cette réponse, qu'il demeura quelque temps comme interdit ; c'est pourquoi je pus entendre ce que Phylis répondoit à Lycidas. «Lycidas, lui dit-elle, vous me nommez volage, & vous n'ignorez pas que vous méritez plus que moi ce nom odieux. Vous vous faites plus de tort qu'à moi ; ce qui m'offense est que vous m'imputiez votre faute, & que vous cherchiez des pretextes à votre infidelité. Mais qui trompe son frere, peut bien tromper celle qui ne lui est rien. Et vous, Astrée, continua-t-elle, en se tournant vers moi, croyez que vous ferez bien tôt place à quelqu'autre objet, malgré toutes vos perfections. Elles sont bien minces, repliquai-je, & bien inferieures aux vôtres, puisqu'elles n'ont pû retenir Celadon. Ce n'est pas, s'écria Celadon, en se jettant à mes genoux, que je veuille diminuer le mérite de Phylis ; mais j'atteste les dieux, que jamais elle n'alluma dans mon ame la moindre étincelle d'amour, & que mon desespoir seroit moindre si je vous voyois changer, qu'il ne l'est quand je vous entens m'accuser d'inconstance.»

 Pour finir des détails inutiles, & qui pourroient vous ennuyer, sage Diane, nous reconnumes, avant que de nous separer, combien notre erreur avoit été grossiere, & le tort que nous avions eu de nous soupçonner mutuellement. Depuis nous fûmes beaucoup plus retenus qu'auparavant. Pour moi au sortir de cette peine, je rentrai dans une autre presqu'aussi grande. Alcippe qui observoit son fils reconnut que son amour n'étoit pas éteint. Pour s'en assurer mieux, il veilla de plus prés, & remarquant avec quel empressement il se rendoit tous les jours dès le matin au vieil saule, où nous mettions nos lettres, il y alla le premier, & après bien des recherches il trouva enfin une lettre que j'y avois mise le soir, elle étoit conçue en ces termes.


ASTRÉE A CELADON.



 Hier nous nous assemblames au temple, pour rendre les honneurs divins à Pan & à Syrinx ; mais, berger, pour que je trouve une fête belle, il faut que vous y soyez. Car rien ne me peut plaire où vous n'estes pas, je suis extremément observée, & si je ne vous avois promis de vous écrire tous les jours, vous n'auriez point eu aujourd'hui de mes nouvelles.

 Quand Alcippe eut lu cette lettre, où il n'y avoit ni suscription, ni signature, il la remit au même lieu, & se cacha pour voir le berger qui la viendroit prendre. Son fils ne tarda pas de venir, & ne se trouvant point de papier, il m'a dit qu'il avoit écrit ces mots sur le dos de ma lettre.


CELADON A ASTRÉE.



 Quand vous me dites que vous m'aimez, quelle plus grande obligation puis-je avoir aux dieux ; mais n'est ce pas une veritable offence que d'ajouter, comme vous faites, que cette fois vous ne m'écrivez que pour acquiter votre promesse. Souvenez-vous, je vous en conjure, que je ne suis point à vous, parce que je vous l'ai promis, mais parce qu'en effet je suis à vous. De même je ne veux point que vous m'écriviez, parce que telles sont nos conditions, mais seulement parce que vous avez quelque retour pour moi.

 Alcippe attendit long-tems en ce même lieu pour voir qui viendroit chercher la lettre, persuadé qu'avant la fin du jour quelqu'un viendroit la prendre. Il étoit déja tard quand j'y allai. Dès qu'Alcippe m'apperçut, il se leva, & fit semblant de s'être endormi ; moi, de peur de lui donner le moindre soupçon, je feignis de prendre une autre route. Aussitôt que je fus partie, Alcippe prit la lettre, & dans le moment il se determina à faire voyager encore son fils ; l'inimitié qu'il portoit à mon pere étoit trop forte pour qu'il pût jamais consentir à me voir unie avec son fils. Il avoit même intention de le marier à Malthée fille de Forelle. Ce que nous nous dîmes Celadon & moi, lorsqu'il partit, n'a été que trop divulgué par une des nymphes de Bellinde ; car je ne sçai comment ce jour-là Lycidas qui étoit au pied du rocher s'endormit, & la nymphe nous ayant entendu en passant, elle écrivit tout notre entretien sur ses tablettes. «Et quoi ? interrompit Diane, sont-ce les vers que j'ai entendu chanter à une des nymphes de ma mere sur le départ d'un berger ? c'est-cela même, répondit Astrée ; & parce que j'ai toujours caché qu'il y eût quelque chose qui me touchât, je n'ai osé les demander. Demain, repliqua Diane, je puis vous en donner une copie. Astrée lui en rendit graces & poursuivit ainsi.»

 Pendant l'absence de Celadon, Olympe fille du berger Lupeandre arriva avec sa mere en notre hameau ; & comme elle avoit été nourrie jeune avec Amaryllis, elle vint la visiter. Olympe avoit moins de beauté que d'affeterie ; elle étoit d'ailleurs si presomptueuse qu'elle s'imaginoit que tous les bergers qui la regardoient étoient amoureux d'elle ; telle est la manie de toutes les femmes qui s'aiment. A peine fut-elle arrivée dans la maison d'Alcipe, qu'elle prit pour amour les civilités de Lycidas. Le berger s'en apperçut, & nous consulta sur la maniere dont il devoit se conduire. Nous fumes d'avis, qu'il laissât Olympe dans son erreur, afin de mieux cacher son amour pour Phylis. Peu de temps après, Artemis eut par malheur quelque affaire sur les rives d'Allier, elle y mena Phylis malgré tous les artifices dont nous usames pour la retenir. Cependant la mere d'Olympe s'en retourna, & laissa sa fille entre les mains d'Amaryllis, esperant que Lycidas l'épouseroit. Comme le parti étoit avantageux pour elle, elle n'oublia rien par les conseils de sa mere, pour le rendre de plus en plus amoureux. Et je puis vous assurer, belle Diane, que jamais conseils ne furent mieux suivis. Un jour qu'elle trouva Lycidas dans le fond d'un bois, où il étoit allé chercher une brebis égarée, après quelques discours indifferens, elle l'embrassa, & lui dit : «Gentil berger, je ne sçai ce qui peut vous déplaire si fort en moi, que je ne puisse trouver en vous le moindre retour. Jusqu'à quand, berger, ordonnez-vous que j'aime sans être aimée, & que je fasse des avances inutitiles ? Cependant il me semble que je vaux bien les autres bergeres dont vous faites tant de cas, & que si elles ont quelque avantage sur moi, c'est celui que vous leur donnez en me les préférant.» Ces mots prononcés avec feu, émûrent Lycidas. Belle Diane, si j'étois moins infortunée, je tirois encore à present de l'avanture du berger. Phylis doit s'en prendre à elle-même, puisqu'elle lui avoit conseillé de feindre de l'amour pour Olympe ; la feinte devint serieuse. Olympe s'imaginant qu'elle se feroit aimer à proportion des faveurs qu'elle accorderoit à Lycidas, elle ne lui laissa rien à desirer. Il vint incontinent me raconter sa bonne fortune, mais d'un ton à me faire croire qu'il se repentoit de sa faute. Il n'en étoit rien. La bergere fit tant d'extravagances, qu'il y parut. Sur ces entrefaites, Phylis revint de son voyage. Ma joye en la revoyant fut égale à l'ennui que m'avoit causé son absence. Elle ne manqua pas de me demander des nouvelles de Lycidas & d'Olympe. Je lui répondis que Lycidas viendroit bientôt lui en apprendre lui-même. Je tranchai si court, dans l'apprehension qu'il ne m'échapât quelque chose qui pût offenser Lycidas. Lycidas, de son côté, ne sçavoit comment aborder sa bergere. Il resolut enfin de souffrir tout, plus tôt que d'être banni de sa presence ; & sçachant que j'étois chez elle, il vint la trouver. Dès que Phylis l'apperçut, elle courut à lui les bras ouverts, pour l'embrasser ; mais Lycidas faisant quelque pas en arriere, lui dit «Belle Phylis, si vous ne me pardonnez la faute que j'ai faite, je n'aurai point la hardiesse de m'approcher de vous.» La bergere s'imaginant qu'il s'excusoit de n'être point venu au devant d'elle, suivant sa coutume, répondit : «Quand Lycidas m'auroit offensée davantage, je lui pardonnerois également.» En même temps elle s'avança & l'embrassa tendrement. Lorsqu'ils m'eurent rejoint, Lycidas me pria de declarer à sa maitresse la faute qu'il avoit faite, pour sçavoir à quoi elle le condamneroit. Non, ajouta-t-il, que le regret de l'avoir offensée, ne m'accompagne au cercueil, mais je desire sçavoir ce qu'elle ordonnera de moi. Ce mot fit rougir Phylis, elle se douta bien qu'elle avoit pardonné au delà de son intention. Lycidas me dit en même temps qu'il n'avoit pas assés de courage pour entendre ce que j'allois dire à Phylis, & s'adressant à elle : «Pardonnez-moi, lui dit-il, si je vous quitte de la sorte ; & si ma vie vous a déplu, & que ma mort puisse vous satisfaire, ne soyez point avare de mon sang.» Phylis eut beau le rappeller, il sortit à l'instant, & nous laissa seules. Vous imaginez aisément que Phylis ne tarda pas à me demander d'où venoit une crainte si marquée. Je lui avouai sans détour la verité, & nous imputai à toutes deux la faute de Lycidas. Je lui representai que nous aurions dû prévoir qu'à son âge il ne pourroit tenir contre toutes les avances de cette insensée, & que son repentir rendoit son crime pardonnable. Je n'obtins pas d'abord sa grace ; mais peu de jours après, Lycidas étant venu par mon conseil se jetter à ses genoux, sans lui dire autre chose, sinon qu'il attendoit l'arrêt de sa volonté : «Va, lui répondit-elle, importun, j'accorde à ton opiniâtreté le pardon de ta faute.» A ce mot, il lui baisa la main, & m'ayant appellée pour me rendre témoin de sa victoire, je les remis si bien ensemble qu'elle aida au berger à cacher le malheur d'Olympe. «Sans mentir, Phylis, interrompit Diane, c'en est trop, & j'avoue qu'en pareil cas je serois bien éloignée d'en user de la même maniere ; & ne pas ressentir de pareilles offenses, c'est moins, à mon gré, avoir beaucoup d'amour, qu'en manquer en effet. Ah, Diane, repartit Phylis, si vous sçaviez aimer, comme vous sçavez inspirer de l'amour, que vous jugeriez differemment ! Mais le ciel vous a faite pour être aimée, & non pas pour aimer. Si cela est, repliqua Diane, que je m'estime heureuse ! Mais enfin s'il y a quelque chose de touchant en amour, n'est-ce pas l'amour même. Et si rien n'est plus offensant que de remarquer peu d'amour en ce que l'on aime, ne pas ressentir de pareilles offenses, c'est montrer que l'on est sans passion. Il en est de l'amitié comme d'une musique à plusieurs voix ; si elles sont bien d'accord, elles rendent une délicieuse harmonie ; mais s'il survient quelque discordance, elle déplaît, & fait oublier le plaisir que l'on avoit gouté. C'est-à-dire, injuste Diane, reprit Phylis, que la premiere offense effaceroit chez vous le souvenir des plus longs services. Oui sans doute, Phylis, & celui qui m'aimera, s'il veut que je l'aime, doit prendre garde de m'offenser. Quoi qu'il en soit, Diane, si j'ai failli, c'est par ignorance, & non par défaut d'amour. Ce que j'ai fait, je croyois être obligée à le faire ; mais si Lycidas y retourne jamais, qu'il n'espere plus de pardon. Et vous, Astrée, reprenez, je vous conjure, le fil de votre narration.»

 Alors Astrée poursuivit ainsi :

 «Lycidas accepta les offres de la bergere. Et, pour tenir la chose secrete, il fit venir de Moin une sage-femme, à qui on banda les yeux. A ce recit, Diane fut étonnée, & mettant le doigt sur ses lévres,» elle dit : «L'avanture a été moins secrete que vous ne l'avez pensé ; je me souviens d'en avoir oui parler. De grace, apprenés-nous, dit Phylis, de quelle maniere la chose vous a été racontée. Je ne sçai, ajouta Diane, si je m'en souviendrai bien. Ce fut le pauvre Philandre qui m'en fit l'histoire ; il la tenoit de Lucine même, la sage-femme, qui lui avoit assuré que si l'on n'avoit point manqué de confiance en elle, jamais elle n'auroit revelé le secret. Un jour qu'elle se promenoit dans le parc qui est entre Mont-brison & Moin, avec plusieurs de ses compagnes, un jeune homme qu'elle ne connoissoit point l'aborda, lui fit des complimens de la part de quelques-unes de ses parentes de Feurs, & pour la tirer à l'écart, il lui en dit des particularités. Lorsqu'il la vit seule, il lui fit entendre qu'une meilleure occasion l'amenoit. Je vous conjure, lui dit-il, par toute la pitié dont vous êtes capable, de vouloir secourir une femme qui est en danger sans vous. Celle-ci fut un peu surprise du changement de discours, & le jeune homme la pria de cacher son étonnement, parce qu'il eût mieux aimé, disoit-il, perdre la vie, que si on venoit à soupçonner cette affaire. Lucine promit le secret. On la retint pour le second mois suivant, & on l'engagea par argent à ne point s'éloigner, que ce terme ne fût expiré. Quinze jours après le jeune homme revint le visage tout changé, & s'approchant d'elle, il lui dit : Ma mere, il faut partir, nous nous sommes trompés, les chevaux nous attendent, & la necessité nous presse. On ne lui permit pas seulement de rentrer en sa maison pour mettre ordre à ses affaires, par l'apprehension que l'on avoit qu'elle ne parlât. Lorsqu'elle fut dans un vallon éloigné du grand chemin vers la Garde, elle trouva deux chevaux que tenoit en main un homme de belle taille, & vétu de noir. Dès qu'il apperçut Lucine, il s'avança vers elle, & après bien des honnêtetés, il la fit mettre en trousse derriere celui qui étoit allé la chercher. Puis montant l'autre cheval, ils s'en allerent à travers champ ; & lorsqu'ils furent éloignés de la ville, ce jeune homme, à la faveur de la nuit, banda les yeux à Lucine, malgré sa resistance. Elle marcha une partie de la nuit sans sçavoir où elle étoit, ni où elle alloit, sinon qu'après avoir passé deux ou trois fois une riviere, comme elle le croit, on la descendit de cheval, & on la fit marcher quelque temps par un bois où elle entrevit de la lumiere à travers son bandeau. Lorsqu'on le lui eut ôté, elle se trouva sous une tente de tapisserie, inaccessible au vent. Elle vit d'un côté une jeune femme dans un lit de camp, laquelle étoit masquée, & se plaignoit fort. Au pied du lit elle apperçut une femme en apparence âgée, qui avoit aussi le visage couvert, & qui ayant les mains jointes répondoit des larmes : de l'autre côté étoit une jeune fille masquée, qui tenoit un flambeau : au chevet du lit étoit panché celui qu'elle avoit trouvé dans le vallon ; il paroissoit infiniment touché de ce que souffroit cette femme qui étoit appuyée sur lui. A peine Lucine eut-elle le loisir de remarquer toutes ces choses, que la jeune femme eut besoin de son ministere. En moins d'une demie heure, elle mit une fille au monde ; incontinent on empaqueta la mere & l'enfant dans une litiere, & on renvoya Lucine avec une somme honnête, mais les yeux bandés comme elle les avoit eus en venant. Elle jure qu'elle auroit été fidele au secret, si on lui avoit marqué moins de défiance. Et voilà tout ce que j'en ai sçu par Philandre.»

 Astrée & Phylis qui avoient écouté Diane attentivement, se regarderent entr'elles, fort étonnées. Phylis ne put s'empêcher de sourire, & Diane lui en demandant la raison, «c'est, dit-elle, que vous nous avez appris une histoire que nous ignorions ; pour moi, je n'y comprens rien. Sans doute, ce n'est point Olympe, que regarde cette histoire, elle ne se fût point exposée de la sorte ; ce n'est pas même une bergere, puisqu'il y avoit tant d'appareil. En verité, répondit Diane, je prenois cet honnête homme pour Lycidas, la vieille pour la mere de Celadon, & la femme de chambre pour vous. J'ose bien vous assurer, reprit Astrée, que ce n'est point Olympe ; car Phylis n'usa d'autre artifice que de la faire venir chez elle, sa mere Artemis étant pour lors absente.» Et parce qu'Olympe étoit dans la maison d'Amaryllis, il fallut observer des bienseances. Elle feignit d'être malade, & elle fit entendre en même temps que le changement d'air pourroit lui apporter du soulagement. Elle insinua ensuite que Phylis voudroit bien la recevoir chez elle. Amaryllis à qui elle auroit causé de l'embarras, profita de cette ouverture ; elle consentit à tout. Phylis vint la prendre ; & lorsque le terme approcha, Lycidas alla chercher la sage-femme. Il lui banda les yeux, afin qu'elle ne reconnût point le chemin ; mais lorsqu'elle fut arrivée, il lui ôta le bandeau, ne craignant pas qu'elle pût reconnoître Olympe, qu'elle n'avoit jamais vue. Olympe étant bien rétablie s'en retourna chez elle ; elle y usa d'un plaisant artifice pour faire nourrir sa fille. Elle avoit aposté une femme, qui feignant d'être la mere de cet enfant, le donna à un berger qui avoit accoutumé de servir sa mere, disant qu'elle l'avoit eu de lui. Le berger qui étoit très-innocent du fait, le refusa ; mais cette femme l'ayant poursuivi jusque dans la chambre de Lupeandre, elle y laissa l'enfant. Olympe & Lupeandre entrerent dans une furieuse colere contre le berger ; mais la conclusion fut qu'Olympe se tournant vers sa mere : «Encore ne faut-il pas, lui dit-elle, laisser périr cette innocente victime. Ce sera une action agreable aux dieux que de la faire élever.» La mere y ayant donné les mains, Olympe eut le plaisir d'avoir sa fille auprès d'elle.

 Cependant Celadon recevoit dans la maison de Forelle les meilleurs traitemens, & Malthée avoit ordre de lui faire toutes les honnêtetés qui convenoient à son sexe. Mais Celadon qui ne pouvoit suporter notre separation, répondoit mal à ses honnêtetés : en sorte que Forelle indigné des mépris qu'il marquoit à sa fille, avertit Alcippe de ne plus penser à cette alliance. Alcippe émû, comme je croi, de pitié pour son fils, resolut d'user encore une fois d'artifice, & de ne le plus tourmenter ensuite. Or pendant l'absence de Celadon, Corebe riche & vertueux berger vint me rechercher à l'instigation de mon oncle Phocion, & plusieurs parloient déja de notre mariage, comme s'il eût été conclu. Alcippe profitant de ces bruits imagina la ruse que vous allez entendre. Sur la frontiere de Forest, en un hameau nommé Argental, est un berger que l'on appelle Squilindre ; c'est un homme sans foi, & qui imite si parfaitement toute sorte de caracteres, que ceux-là mêmes dont il contrefait la main, s'y méprennent. Alcippe lui montre la lettre qu'il avoit trouvée au pied du chesne, ainsi que je vous l'ai dit, & l'engage à y répondre en mon nom : il le fit en ces termes :


ASTRÉE A CELADON.



 Celadon, ne trouvez point étrange que je vous prie de m'oublier ; Alcé me donne à Corebe. Bien que le parti soit avantageux, j'obeis à regret. Mais puisqu'il faut que j'obeisse, je vous conseille de vous armer de courage, & de faire par raison ce que je fais par devoir.

 Un jeune berger inconnu lui rendit cette lettre. Que devint Celadon ! & qui pourroit exprimer son déplaisir quand il la lut ! «Est-il possible, Astrée, s'écria-t-il, que vous ayez si promptement changé, après m'avoir tant de fois juré que vous m'aimeriez toujours ! Je reconnois ici l'inconstance naturelle à votre sexe. Puis-je bien survivre à la perte de votre cœur ?» En proferant ces mots, il tombe évanoui. Lorsqu'il fut revenu à lui-même, il se persuada encore plus que la lettre étoit véritable, parce qu'elle ne faisoit qu'appuyer le bruit qui s'étoit répandu de mon mariage avec Corebe. De tout le jour, il ne vit personne, & la nuit étant venue, il se déroba à ses compagnons ; & resolu de mourir loin de la societé des hommes, puisqu'ils causoient ses ennuis, il se retira dans un bois épais.

 Après avoir couru toutes les montagnes de Forest, du côté de Cervieres, il trouva enfin un lieu propre à son dessein. Ce lieu s'appelle Clapau ; c'est là qu'est une des sources du Lignon, car l'autre vient des montagnes de Chalmasel.

 Aux bords de cette fontaine, il bâtit une cabane. Il y vêcut plus de six mois dans les larmes & dans la douleur. Ce fut là qu'il fit cette chanson :


 O crime digne d'horreur !
Un berger inconnu me ravit votre cœur ;
 Et vous préferez sa richesse
 A toute ma tendresse.


 Que deviennent vos sermens ?
Et ces tristes adieux, & ces beaux sentimens ?
 Amour, Amour, venge l'injure,
 Que me fait la parjure.

 Alcippe fit long-temps chercher Celadon ; & peut-être Lycidas, qu'il avoit envoyé dans tous les hameaux d'alentour, ne l'eût point trouvé, sans ce que vous allez entendre.

 Un jour que j'étois sur les bords du Lignon, & que les yeux fixés sur son cours, je pleurois mon berger, tandis que Phylis & Lycidas un peu plus loin s'entretenoient ensemble, Phylis apperçut de petites boules que le courant emportoit. Elle nous les fit remarquer ; & parce qu'elle eut envie de voir ce que c'étoit, Lycidas s'avança le plus qu'il put dans la riviere, & avec une branche d'arbre, il attira une de ces boules. Mais voyant qu'elle étoit de cire, & piqué de s'être mouillé pour si peu de chose, il la jetta sur des cailloux ; & la cire s'étant rompue, nous vimes un papier, où nous lumes ces mots :


 Va-t-en, papier plus heureux que celui qui t'envoye, va t-en voir les bords bien aimés où ma bergere demeure, & si tu baises jamais le sable où ses pas sont imprimés, arrête-là ta course, & ne quitte point un sejour fortuné d'où je suis banni. Si tu tombes entre ses mains, & qu'elle te demande ce que je fais, di-lui, ô fidele papier, que nuit & jour je pleure son infidelité. Si touchée de repentir, elle te mouille de quelques larmes, di-lui que ce repentir vient trop tard, & qu'elle est toujours aimée d'un berger dont les ennuis ne peuvent finir que par la mort.

 Nous reconnumes à l'instant la main de Celadon ; c'est pourquoi Lycidas courut pour attirer les autres boules, mais le courant les avoit déja emportées ; toutefois nous jugeames bien par celle-ci que Celadon étoit vers la source du Lignon. Le lendemain Lycidas partit de bonne heure pour s'y rendre, & trois jours après il trouva le berger dans sa solitude, si different de ce qu'il étoit auparavant, qu'à peine il le reconnut.

 Lorsqu'il lui dit que je lui commandois de revenir, il crut que son frere le trompoit ; & sans la lettre qu'il lui rendit de ma part, il n'auroit pû le persuader. La joye qu'il en ressentit l'ayant rétabli en peu de jours, il vint nous retrouver. Mais avant son retour son pere Alcippe & sa mere Amaryllis moururent tous deux ; de sorte que nous commencions à esperer une meilleure fortune, lorsque par malheur je fus recherchée de Corebe, & que mes parens goutant cette alliance ne me laisserent aucune repos. Toutefois notre malheur eut une autre source, quoi que Corebe en fut cause en partie. Il avoit amené plusieurs bergers avec lui. Semire étoit du nombre ; Semire, qui avec des qualités estimables, étoit le plus artificieux & le plus perfide des hommes. A peine m'eut-il vue, que méprisant l'amitié de Corebe, il resolut de me servir ; & parce que Celadon & moi, pour cacher notre intelligence, nous étions convenus, ainsi que je vous l'ai dit, qu'il feindroit, lui, d'aimer toutes les bergeres, & moi, que j'écouterois indifferemment tous les bergers, il s'imagina que l'accueil que je lui faisois venoit de quelque penchant pour lui. Si, par malheur, Semire n'avoit point trouvé de mes lettres, il n'eût pas si tôt connu le gout que Celadon & moi nous avions l'un pour l'autre. Il est vrai que son amour avoit éclaté par sa retraite, mais pour moi, je m'étois conduite avec tant de reserve depuis son retour, qu'il y en avoit peu qui crussent que je l'aimois.

 Les lettres qu'Alcippe avoit trouvées nous avoient couté trop cher, pour que nous ne prissions pas d'autre mesures. Celadon avoit imaginé de cacher nos lettres sous la coeffe de son chapeau ; & pour nous les communiquer sans que l'on pût rien soupçonner, ou il me jettoit son chapeau, ou il le laissoit tomber, ou il le mettoit à terre, comme pour sauter, ou pour courir mieux, & de la sorte je mettois mes lettres, ou je prenois les siennes. Je ne sçai comment un jour que j'en avois une dans le dessein de la mettre, elle me tomba des mains en courant après un loup qui avoit passé près de nos troupeaux. Semire qui venoit après moi la ramassa, & y lut ces mots :


ASTRÉE A CELADON.



 Mon cher Celadon, j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait autant de plaisir que je sçai que les miennes vous en font, excepté vos remercimens. Continuez seulement de m'aimer, & je vous quitte des complimens.

 Quand Semire eut vu cette lettre, il resolut de ne me plus parler d'amour, qu'il ne m'eût brouillée avec Celadon. Voici de quelle maniere il s'y prit. Il me supplia d'abord de lui pardonner, s'il avoit osé penser à moi ; que ma beauté l'y avoit contraint, mais qu'il reconnoissoit son peu de mérite, & combien Celadon l'emportoit sur lui. Puis il s'insinua dans l'esprit de Celadon ; & pour m'abuser mieux, il ne me rencontra jamais sans me dire du bien de mon amant. Ces louanges me deçurent si bien, que je pris dès lors un vrai plaisir à l'entretenir. Nous passames de la sorte deux ou trois mois fort heureusement, pour éprouver, je croi dans la suite, ce qu'il y a de plus cruel. A ces mots Astrée fondit en larmes, & ses compagnes n'oserent ouvrir la bouche, de peur d'augmenter sa douleur ; car plus on veut secher les larmes, plus on en va augmentant la source. Elles la prierent ensuite de poursuivre sa narration ; ce qu'elle fit en ces termes :

 Hélas ! sage Diane, comment puis-je sans mourir, me rappeller l'excès de mon infortune ! Un jour que Semire me trouva seule, & qu'il crut pouvoir me persuader ce qu'il voudroit, après differens propos sur les trahisons des bergers : «Je m'étonne, dit-il, que presque toutes les bergeres y soient trompées, quoi que d'ailleurs elles soient très-avisées. C'est, lui répondis-je, que l'amour les aveugle. Il faut bien que cela soit ainsi, repliqua-t-il ; autrement vous connoîtriez que l'on vous trompe.» Puis, comme s'il s'étoit repenti de ce qu'il venoit de dire, Semire, Semire, quel est ton dessein, s'écria-t-il ? Ne vous-tu pas qu'elle chérit son erreur, pourquoi la tourmenter inutilement ? Et s'adressant à moi : «Je sens, belle Astrée, continua-t-il, que mes discours vous ont déplu ; mais ne vous en prenez qu'à mon zele pour vous.» J'eus beau le presser d'en dire davantage, je n'en pus rien tirer alors. C'est ainsi que le traître me jouoit. Lorsqu'il sentit qu'il avoit assés piqué ma curiosité, il me persuada si bien que Celadon aimoit Aminte petite-fille de Cleante, que la jalousie, qui entre aisément dans un cœur bien épris, me fit oublier que j'avois commandé à Celadon, de feindre d'aimer les autres bergeres. Je répondis à Semire, pour cacher mon déplaisir, que je n'avois jamais voulu ni cru que Celadon me distinguât des autres, & que sa recherche m'étoit très-indifferente. «J'en loue les dieux, s'écria l'artificieux Semire ; & puisqu'il est ainsi vous prendrez plaisir à entendre les discours passionnés qu'il tient à son Aminte.» Je vous avouerai, sage Diane, que je me troublai en ce moment ; & parce qu'il m'offrit de me faire entendre leurs entretiens, je crus que je devois y consentir, afin de reconnoître la perfidie de Celadon, bien plus fidele, hélas ! que je n'étois avisée. Peu de temps après, Semire accourut à moi, & me dit qu'il les avoit laissés près de là, ajoutant, pour me piquer davantage que Celadon avoit la tête appuyée sur le sein de sa nouvelle maitresse. Je suivis Semire, mais si troublée, que je ne me souviens ni du chemin que je fis, ni comment il me fit approcher d'eux, sans qu'ils m'apperçussent. J'ai pensé depuis que s'embarrassant peu d'être entendus, ils ne prenoient pas garde si on les ecoutoit. J'entendis que Celadon lui répondit : «Croyez-moi, bergere, il n'y a point de beauté qui soit plus aimée que celle que j'aime. Mais, Celadon, repartit Aminte, comment concilier tant d'amour avec un âge aussi tendre que le vôtre ? Bergere, dit Celadon, ne jugez point de moi par les autres bergers ; honorez-moi seulement de votre amitié, & vous verrez si je ne sçaurai pas la conserver aussi chere en mon ame, & aussi long-temps que ma vie. Celadon, Celadon, ajouta Aminte, que vous seriez puni, si vos feintes devenoient veritables, & si le ciel pour me venger vous faisoit aimer cette Aminte dont vous vous mocquez.» Jusqu'ici il n'y avoit rien qui pût m'offenser. Mais, ô dieux, comment répondit-il ? «Je prie Amour, dit-il, si je ne parle serieusement, de faire tomber sur moi le châtiment dont vous me menacez.» Aminte qui ne pouvoit penetrer le fond de son cœur, ne lui répondit qu'avec un souris ; mais ce qui me toucha bien vivement, fut que Celadon ayant quelque temps gardé le silence, jetta un profond soupir, qui fut suivi d'un soupir d'Aminte, & lorsque le berger se releva pour lui parler, elle se mit la main sur les yeux, & rougit. Ce qui fut cause que Celadon reprit sa premiere place. Alors Aminte lui dit : «Eh quoi ! Celadon, vous vous ennuyez déja ? Je crains plus tôt, dit-il, d'ennuyer celle à qui je veux plaire. Et qui peut-elle être, puisque nous sommes seuls, repartit Aminte ?» Ah qu'elle se trompoit grossierement ! «Vous êtes aussi la seule que je crains d'importuner, répondit Celadon.»

 Belle Diane, je n'y pus tenir davantage, je regagnai vîte mon troupeau ; & mon malheur m'ayant fait rencontrer mon berger, dans le temps que le dépit & la jalousie m'avoient ôté tout jugement, sans l'interroger, sans vouloir l'entendre, je lui parlai avec tant de colere & tant de mépris, que desesperé il se précipita dans cet abîme, & me donna le coup de la mort. A ces mots la pâleur s'empara de son visage, & si Phylis ne l'avoit tirée par le bras, elle se seroit évanouie.



LIVRE CINQUIÈME.



 Le bruit que firent les bergeres, lors qu'Astrée pensa s'évanouir, fut si grand, qu'il éveilla Leonide ; & les entendant parler auprès d'elle, elle voulut sçavoir qui elles étoient. Mais Astrée étant un peu remise les trois bergeres s'étoient déja levées pour s'en aller, & tout ce que put faire Leonide, fut d'eveiller Sylvie, & de les lui montrer. Sylvie reconnut d'abord Astrée, bien que la perte de Celadon l'eût extremément changée. «Et les deux autres, dit Leonide, qui sont-elles ? Celle qui est à sa gauche répondit Sylvie, c'est Phylis sa chere compagne, & l'autre c'est Diane fille de Celion, & de la l'age Bellinde. Je suis bien fâchée, ajoûta-t-elle, que nous ayons si long-temps dormi, nous aurions bien appris de leurs nouvelles ; car, selon toutes les apparences, elles n'étoient venues dans ce lieu solitaire, que pour s'entretenir plus librement. En verité, dit Leonide, je n'ai rien vu de si beau qu'Astrée. Et bien, repliqua Sylvie, Galatée peut-elle esperer de l'emporter sur elle ?» Leonide fut bien aussi touchée de cette reflexion pour elle même, que pour Galatée. Cependant, Amour qui répaît toujours d'esperance ceux qui le servent, promit à la nymphe que l'affection qu'elle lui témoigneroit, & l'absence d'Astrée pourroient changer le cœur de Celadon. Après quelques discours semblables, les nymphes se separerent ; Leonide prit le chemin de Feurs, & Sylvie celui d'Isoure, pendant que les trois bergeres ayant rassemblé leurs troupeaux, se retirerent chacune dans leur cabane.

 A peine furent elles arrivées sous l'ormeau où étoit sur le soir le rendez-vous des bergers, qu'elles apperçurent Lycidas qui parloit à Sylvandre. Aussitôt que Lycidas reconnut Astrée, il devint pâle, & pour ne rien donner à connoître à Sylvandre, il le quitta sous quelque prétexte. Il vouloit éviter la rencontre des bergeres, mais Phylis & Diane après avoir dit à Astrée, combien il étoit irrité contr'elle, allerent à lui. «Pourquoi fuyez-vous ainsi vos amies, lui dit Phylis ? la compagnie que vous cherissez tant, ne vous permet pas de retenir ce nom, répondit Lycidas. Celle de qui vous vous plaignez, repliqua la bergere, est plus fâchée de vous avoir offensé, que vous ne l'êtes vous-même.» En même temps Astrée arriva & s'adressant à Lycidas. «Je suis bien éloignée, lui dit-elle, de vous accuser d'injustice ; vous ne sçauriez me hair autant que je le merite. Toutesfois si la memoire de Celadon vous est aussi chere qu'elle me le sera jusqu'au dernier soupir, vous vous souviendrez qu'il n'aima rien tant que moi ; & qu'il vous sieroit mal de hair ce qu'il aime encore plus que toutes choses au monde.» Lycidas alloit répondre avec vivacité, mais Diane lui mettant la main sur la bouche lui dit : «Lycidas, Lycidas, vous ne sçauriez éviter les plus justes reproches, si cette satisfaction ne vous appaise point : Non non, sage bergere, reprit Astrée, ne contraignez point Lycidas, souffrez qu'il exhale sa douleur en plaintes contre moi ; je les merite, mais enfin sa perte n'est pas plus grande que la mienne.» Le ton dont Astrée profera ces paroles attendrit Lycidas, les larmes coulerent de ses yeux ; il ne put les retenir, & se tirant des mains des bergeres, il s'en alla d'un autre côté. Phylis le suivit, & sçut si bien lui representer le déplaisir d'Astrée, & la perfidie de Semire, qu'enfin elle le reconcilia avec sa compagne.

 Cependant Leonide poursuivoit son chemin ; mais elle eut beau se hâter, elle ne put passer Ponsins, parce qu'elle avoit dormi trop long-tems. Elle s'arrêta donc en ce lieu, resolue d'y passer la nuit & de partir le lendemain, dès que le jour le lui permettroit. Elle s'éveilla de très bonne heure, & il ne lui fut pas possible de se rendormir. Pendant qu'elle se livroit successivement à differentes pensées, elle entendit quelqu'un parler auprès d'elle. La nymphe s'étoit retirée chez un Pasteur qui se faisoit un devoir & un plaisir tout-ensemble d'exercer les loix de l'hospitalité. Or quand la nymphe arriva, deux étrangers s'y étoient aussi retirés, & parce qu'il étoit déja tard, ils s'étoient couchez dans la chambre qui leur avoit été destinée, & que de simples ais separoient de celle qui fut donnée à Leonide. La nymphe préta une oreille attentive au discours de ces étrangers, & par hazard, l'un d'eux élevant un peu sa voix elle entendit qu'il repondoit à l'autre en ces termes. «Que vous dirai-je davantage, si non qu'Amour vous rend ainsi impatient ? Eh bien faut-il vous desesperer, parce qu'elle n'est pas arrivée, la lassitude est peut-être la cause de son retardement.» Cette voix ne parut pas inconnue à Leonide, mais elle ne put jamais se la remettre. «Songez, Climante, repartit l'autre étranger, que ce n'est pas là précisément ce qui m'inquiette ; je crains seulement que vous ne lui ayez pas bien fait entendre ce que nous avons déliberé, ou qu'elle n'ait pas ajouté foi à vos discours.» Leonide reconnut aisément ce dernier, & defirant d'en sçavoir davantage, elle s'approcha de si près, qu'elle ne perdit pas un mot de leur entretien. Alors elle entendit que Climante répondoit : «Je vous ai déja dit plusieurs fois que cela étoit impossible, & pour vous en convaincre, je veux bien encore vous détailler toute l'affaire.»



HISTOIRE DE LA TROMPERIE
de Climante.



 Après que nous nous fumes separés, & que vous m'eûtes fait connoître Galatée & les nymphes d'Amasis, je crus qu'une des choses qui pouvoit le plus servir à notre dessein, étoit de sçavoir comment Lindamor seroit vétu le jour de son départ ; car vous n'ignorez pas que Clidaman & Guyemans s'étant rendus près de Merovée, Amasis commanda à Lindamor de suivre Clidaman avec tous les jeunes Chevaliers de cette contrée, pour le faire paroître avec éclat. Et par malheur, il sembloit que Lindamor voulût cacher sa livrée. J'épiai si bien l'occasion, qu'un soir qu'il étoit dans la rue, j'entendis l'ordre qu'il donna à un de ses gens de lui apporter le hoqueton qu'il avoit fait faire pour le jour de la montre, parce qu'il le vouloit essaier. Et comme il avoit defendu sa porte, il lui donna une bague pour signal. Je suivis cet homme pour reconnoître le logis du tailleur, & le lendemain, sçachant le nom du maître, j'entrai effrontément dans sa maison, & je lui dis que je venois de la part de Lindamor, qu'Amasis le pressoit de partir, & que craignant que ses habits ne fussent pas prêts, il m'avoit chargé de les voir moi-même pour lui en rendre compte. Il m'eût donné, ajoutai-je, la bague que vous sçavez, mais il m'a dit qu'il me suffisoit de vous dire qu'hier au soir il avoit envoyé prendre le hoqueton. Ainsi je trompai le maître, & lorsque je feignis de le hâter, il me répondit qu'il avoit assez de temps ; puisque ce jour là même il avoit vu une lettre d'Amasis qui commandoit aux habitans de la ville de se tenir prêts dans cinq semaines, parce qu'au jour qu'elle leur marquoit, elle vouloit faire son assemblée dans leur ville, a cause de la montre generale que Lindamor & ses troupes faisoient pour se rendre auprès de Clidaman ; & que le lendemain elle prétendoit que vous fussiez reconnu son lieutenant general en son absence. Je sçus par ce moyen le jour du départ de Lindamor, & j'appris en même tems que vous demeuriez en cette contrée : circonstances qui me parurent favorables pour l'execution de notre dessein. Je me retirai donc dans le bois de Savignieu ; & sur les bords du ruisseau qui passe au travers, je fis une cabane de feuillages, mais si cachée que l'on pouvoit passer auprès, sans l'appercevoir. Personne heureusement ne me connoissoit en cette contrée ; pour mieux faire croire que j'y demeurois depuis long-tems, j'avois couvert ma cabane de feuilles dessechées. Je pris ensuite le miroir que j'avois fait faire, je le plaçai sur un autel que j'entourai de houx & d'épines, y mélant aussi de la verveine, & de la fougere. Sur un des côtés je mis du guy, que je disois être du guy de chesne, & de l'autre la serpe d'or, avec laquelle je feignois l'avoir cueilli le sixiéme de la premiere lune. Au dessus de tout cela, j'attachai le miroir dans le lieu le plus obscur, & vis-à-vis j'ajustai le papier sur lequel j'avois dessiné le lieu que je voulois montrer à Galatée. Je cachai si adroitement le papier avec des branches entrelacées, qu'il n'étoit pas possible de le voir en entrant ; & de peur que l'on n'apperçut mon artifice par l'autre côté, je décrivis à l'entour un grand cercle, où je rangeai les encensoirs, que je défendois de passer. Au devant du miroir étoit peinte une hecate sur un ais armé de fer. L'ais étoit suspendu avec des cordes si déliées, qu'il étoit impossible de les appercevoir dans une si grande obscurité. Dès qu'on les tiroit, l'ais tomboit, & le fer donnoit si à propos sur un caillou, qu'il ne manquoit point de faire feu. J'avois mis au même lieu du souffre & du salpêtre, qui comme vous le sçavez, s'enflamment avec une vitesse surprenante ; ce que j'avois inventé pour faire croire qu'il y avoit de l'enchantement.

 Quand les choses furent ainsi disposées, je commençai à me laisser voir, mais rarement. Dès que je soupçonnois que l'on m'avoit apperçu, je rentrois brusquement dans ma cabane, où je faisois semblant de vivre de racines ; quoi qu'en effet profitant de la nuit, j'allasse acheter sous d'autres habits ce qui m'étoit nécessaire. Je ne fus pas long-temps sans être remarqué ; mon genre de vie fit tant de bruit, qu'Amasis, qui venoit souvent à Mont-brison, en fut informée. Un jour qu'elle y étoit, Silere, Sylvie, Leonide, avec d'autres nymphes vinrent se promener sur le bord du ruisseau, où je feignois de cueillir des herbes. Aussi-tôt que jeus reconnu qu'elles m'avoient apperçû, je me retirai à grands pas dans ma cabane. Les nymphes guidées par leur curiosité me suivirent. Déja je m'étois mis à genoux ; mais quand je les entendis, je vins sur la porte. La premiere nymphe qui se presenta à moi fut Leonide ; comme elle étoit prête d'entrer, je la repoussai un peu, en lui disant : Leonide, «la divinité que je sers vous défend de profaner ses autels.» A ces mots saisie tout à la fois de crainte & d'horreur, elle s'éloigna ; mais s'étant rassurée, elle me dit : «quelque soit la divinité que vous servez, mes vœux ne peuvent l'offenser, je ne viens que pour lui rendre mes hommages. Le ciel, répondis-je, exige, il est vrai, que nous lui rendions nos hommages ; mais nous devons les lui rendre en la maniere qu'il ordonne lui même. Si donc le zele de la divinité que je sets, vous amène en ce lieu, il faut que vous observiez ce qu'elle commande. Et que commande-t-elle, ajoûta Sylvie ? Sylvie, lui dis-je, si vous avez la même intention que votre compagne ; écoutez-moi : Avant que la lune commence à décroître, venez dès l'aurore, avec un chapeau de verveine, & une ceinture de fougere, vous laver la jambe droite jusqu'au genouil, & le bras jusqu'au coude, dans ce ruisseau qui arrose la sainte caverne : je vous expliquerai ensuite ce que vous aurez à faire pour participer aux saints mysteres de ce lieu. Voulez-vous, ajoutai-je, en lui prenant la main, voulez-vous, en preuve des graces dont la divinité que je sers, me favorise, que je vous dise une partie de ce qui vous est arrivé, & de ce qui vous arrivera. Non pas moi, dit-elle, je n'ai point cette curiosité, mais, vous ma compagne, continua-t-elle, en s'adressant à Leonide, je vous ai vu tant de passion de sçavoir l'avenir, que ne profitez-vous de l'occasion qui vous est offerte ? Je vous en supplie, répondit Leonide, en me presentant la main : je la pris, & me souvenant de ce que vous m'aviez dit de ces nymphes en particulier, je lui dis : cette ligne bien nette & bien marquée vous promet une longue vie ; mais cette petite croix, qui est à l'angle superieur de la même ligne, vous annonce des déplaisirs causés par l'amour, & ces petits points qui sont épars me font juger que vous ne hairez point ceux qui vous aimeront. Regardez maintenant cette autre ligne qui commence à la racine de la ligne de vie, & qui passant par le milieu de la main, s'éleve vers le mont de la lune, ces coupures imperceptibles m'apprennent que vous vous fâchez aisément contre ceux-là même, sur qui l'amour vous donne autorité ; & cette petite étoile, qui tourne vers le pouce, dénote que vous êtes facile à appaiser. Mais voyez-vous cette ligne que l'on nomme mensale, & qui s'unit ici à la ligne de vie, elle signifie que vous ne verrez jamais, ou que bien tard, vos desirs accomplis. J'allois continuer, lorsque Leonide m'interrompit, en me disant qu'elle demandoit des choses moins vagues, & qu'elle vouloit sçavoir l'issue d'un dessein qu'elle avoit. Les dieux seuls connoissent l'avenir, lui répondis-je, leurs serviteurs n'en sçavent que ce qu'il leur plaît de leur en apprendre, soit pour le bien public, soit pour satisfaire aux ardentes supplications de quelques particuliers ; soit enfin pour montrer que rien ne leur est caché : Mais c'est à leur prudent interprete de n'en reveler qu'autant qu'il connoît être necessaire, parce que les secrets des dieux ne veulent point être divulgués sans necessité. Contentez-vous donc de ce que je vous ai dit moins clairement que vous ne le desiriez. Seulement afin que vous connoissiez que la déesse n'est point avare de ses faveurs à mon égard, voici des choses qui vous sont arrivées, vous jugerez par là de la certitude & de l'étendue de mes connoissances.

 En premier lieu, vous sçavez, belles nymphes que je ne vous ai jamais vues, cependant je vous ai toutes nommées par vos noms. Or il faut que vous soyez persuadées que tout ce que je vous dirai, je l'ai appris du même maître.» Et certes en cela je ne mentois pas ; car c'étoit vous, Polemas, qui m'aviez instruit. «Mais, continuai-je, comme ceci pourroit être long, passons sous ces arbres voisins.» Lorsque nous y fumes, je poursuivis ainsi : «En verité, interrompit Polemas, voilà un début aussi artificieux que l'on en puisse imaginer.» Vous jugerez, dit Climante, si la suite y répondit.

 Je continuai donc en ces termes : «Belle nymphe ; il y a environ trois ans que dans un cercle nombreux, Agis vous fut donné pour serviteur. Vous étiez encore trop jeunes l'un & l'autre, pour être susceptibles de sentimens vifs ; mais depuis votre beauté excita en lui, comme ses empressemens exciterent en vous, ces feux dont la nature met les premieres étincelles dans nos ames, au moment de notre naissance. Vous cessâtes enfin de vous être indifferents. L'amour, avec toutes les passions qui l'accompagnent entra dans le cœur d'Agis ; & vous trouvâtes en vous cette bonne volonté, qui fait préferer les services d'un berger à ceux de tout autre.

 La premiere fois qu'il vous declara sa passion, il vous donna la main, & après avoir demeuré quelque temps sans parler, il vous dit : Il est inutile, belle nymphe, que je dispute en moi-même, si je dois, ou si je ne dois pas vous declarer mes sentimens ; il me siéroit de les dissimuler s'ils pouvoient changer. Mais l'amour qui me fait rompre le silence ; m'accompagnera jusqu'au tombeau.» Ici je m'arrêtai, & je lui dîs : «Voulez-vous, Leonide, que je vous rende mot pour mot la réponse que vous fites. Vous risquiez bien, dit alors Polemas, de vous faire découvrir. Point du tout, répondit Climante. Quand je ne me serois pas servi des mêmes termes, il me suffisoit d'en rendre le sens ; d'ailleurs l'opinion que c'étoit un dieu qui m'inspiroit, auroit aidé à la tromper. Je vous avouerai pourtant que je ne me serois pas hazardé, si vous aviez eu moins de familiarité avec elle ; mais me souvenant, comme vous me l'aviez dit, que vous l'aviez long-temps service, que vous en aviez toujours été bien traité, jusqu'au moment où vous vous attachâtes à Galatée, & que c'étoit pour cela qu'elle tenoit contre vous le parti de Lindamor ; je parlois plus hardiment de tout ce qui s'étoit passé en ce temps-là. Pour revenir à notre propos, Leonide me répondit : dites-moi ce qu'il vous plaira, j'y consens, nous en croirons aussi ce que nous voudrons. Elle étoit piquée sans doute que je revelasse des choses dont elle vouloit faire un mystere à ses compagnes. Quoiqu'il en soit ; vous lui répondites, continuai-je, comme feignant de ne pas comprendre le sens de sa declaration, qu'il faisoit bien de ne point taire ce qu'il devoit conserver toute sa vie, puisqu'étant impossible que la chose ne se découvrît, on l'accuseroit de duplicité. Puisqu'il est ainsi, reprit Agis, je suis forcé, belle nymphe, de vous dire, que ni mon peu de merite, ni le peu de bonne volonté que j'ai remarqué en vous, n'ont pû m'empêcher de m'élever jusqu'à vous. Songez pourtant que je ne sçaurois vous faire un plus grand sacrifice ; car je vous donne mon cœur avec toutes les affections & toutes les puissances de mon ame. Je croirai ce que vous me dites, Agis, repliquâtes-vous, quand le temps & vos services m'en auront convaincue. Telle fut sa premiere declaration. Et pour vous persuader que je tiens ces choses d'une divinité qui ne peut mentir, & qui penétre le fond des cœurs ; j'ajouterai ici un fait qui ne peut être connu de personne que d'Agis & de vous. Divin prophete ! s'écria-t-elle toute troublée, finissons ces discours. J'essayai de la rassurer en lui disant, que j'étois bien éloigné de reveler des choses qui pussent l'offenser, que je n'ignorois pas qu'en la partie où je la touchois, les moindres blessures étoient sensibles, & que puisqu'elle ne vouloit pas en sçavoir davantage, j'allois me taire ; parce qu'aussi-bien la divinité me rappelloit.» Je me levai incontinent, je saluai les nymphes, & après quelques ceremonies apparentes, je dis tout haut : «O souveraine deité qui présidez en ce lieu, soyez temoin que je me purifie dans cette eau de tout ce que la societé des hommes pourroit m'avoir laissé de prophane, depuis que je suis sorti de votre saint temple.» En même temps je frapai trois fois dans l'eau, trois fois j'en pris dans la bouche, & levant les mains au ciel, j'entrai dans ma cabane. Comme je me doutois bien qu'elles seroient assez curieuses pour observer ce que je ferois, j'allai devant l'autel, & là m'inclinant jusqu'à terre, je fis tomber l'ais ferré qui étoit devant le miroir ; & la composition dont je vous ai parlé prenant tout à coup, les nymphes s'en retournerent, persuadées de ma sainteté, & penetrées de respect pour la divinité que je servois. «Ce début pouvoit-il être mieux entendu ? non certes, répondit Polemas ; je juge même qu'il étoit impossible de ne s'y pas méprendre, à moins que d'avoir été averti.»

 Leonide étoit si ravie hors d'elle-même, qu'elle ignoroit presque si c'étoit songe ou réalité ; elle voyoit bien que tout ce qu'il racontoit étoit veritable ; mais elle ne pouvoit y ajouter foi. Pendant qu'elle disputoit ainsi en elle-même, elle entendit Climante poursuivre en ces termes : Il est à présumer que les nymphes publierent ce qu'elles avoient vu de merveilleux ; car en peu de temps je me vis assiegé par une foule de gens, dont les uns venoient pour s'instruire ; les autres attirés par la curiosité ; mais la plupart pour s'assurer de la verité de ce qu'on leur avoit dit : de sorte qu'étant si observé j'eus besoin de beaucoup d'artifice. Tantôt, pour échaper, je disois que ce jour-là étoit un jour consacré au silence ; tantôt que la divinité offensée refusoit de répondre, & qu'il falloit auparavant que je l'appaisasse par des jeûnes. Quelquefois j'exigeois de longues ceremonies ; & quand elles étoient faites, j'y trouvois quelque chose à dire, afin de les faire recommencer. Pour ceux dont je sçavois quelqu'avanture, je les faisois moins attendre ; & c'est ce qui engageoit les autres à se soumettre à tout ce que j'exigeois d'eux. En ce même temps Amasis vint me voir avec Galatée. Après que j'éus répondu aux demandes d'Amasis sur le voyage de Clidaman, & que je l'eus assurée qu'il reviendroit couvert d'honneur & de gloire, elle se retira fort contente, & me pria de recommander son fils à la divinté que je servois. Galatée plus curieuse que sa mere me tira à part. «Mon pere, dit-elle, daignez m'instruire de ce que vous sçavez de ma fortune.» Alors je lui demandai la main, je mesurai le tour de son visage, & regardant enfin ses deux mains, je lui dis : «Galatée, votre bonheur & votre malheur sont en votre puissance ; l'amour vous prépare ou tout le bien, ou tout le mal imaginable, prenez donc une ferme resolution, & demeurez inebranlable. Helas, dit Galatée, que m'anoncez-vous ? Je veux, lui répondis-je, vous découvrir tout ce que la divinité m'a revelé ; mais souvenez-vous, qu'il faut ici un secret inviolable.» Après qu'elle me l'eut promis, je continuai de la sorte : «Ma fille, car les fonctions ausquelles les dieux m'ont appellé me permettent de vous nommer ainsi ; vous êtes, & vous serez recherchée par des chevaliers illustres ; mais si c'est leur mérite, ou leur amour qui détermine votre choix, & non ce que vous allez entendre, vous attirerez sur vous la colere des dieux, car moi qui suis leur interprete je vous declare leur volonté. Ecoutez donc, & souvenez-vous, que le ciel aime mieux l'obéissance que tout autre sacrifice.

 Le jour que les bacchantes pleines du dieu qui les agitent vont heurlant dans les rues, vous serez dans la grande ville de Marcilly, où plusieurs Chevaliers vous verront. Mais prenez bien garde à celui qui sera vêtu de toile d'or verte, & dont la suite portera la même couleur ; si vous l'aimez, tous les malheurs tomberont en foule sur vous. Mon pere, me répondit-elle un peut étonnée, j'apperçois une ressource, qui est de ne rien aimer. Ressource dangereuse, repliquai-je, parce que vous pouvez offenser les dieux en ne faisant pas ce qu'ils veulent, comme en faisant ce qu'ils ne veulent pas. Quelle conduite dois-je donc tenir, ajouta-t-elle ? Je vous ai déja dit, répondis-je, ce que vous devez éviter ; écoutez maintenant ce qu'il faut que vous fassiez.

 Si d'un côté vous êtes exposée aux plus grands malheurs, de l'autre la destinée du monde la plus heureuse vous attend ; en cela les dieux ont voulu recompenser celui auquel ils vous ont soumise. Et qui est-il, repartit incontinent Galatée ? Belle nymphe, lui dis-je, ce que je vous declare ici ne vient pas de moi, il vient d'Hecate que je sers ; la déesse ne m'a rien découvert de plus. Si vous voulez en sçavoir davantage, observez ce que je vous dirai ; car bien que les dieux dispensent librement leurs faveurs, ils agréent les sacrifices des hommes.» La nymphe interdite, me dit qu'elle observeroit ce que je lui prescrirois. «Voici le temps, lui dis-je, car la lune est en son plein ; si vous la laissez décroître, vous ne le pourrez plus.» J'exigeai ensuite d'elle les mêmes ceremonies que j'avois exigées de Leonide & de Sylvie, c'est-à-dire, qu'avant le jour elle se lavât dans le ruisseau voisin la jambe & le bras, & qu'elle se presentât avec un chapeau de verveine, & une ceinture de fougere devant la caverne, où je tiendrois toutes choses prêtes pour le sacrifice. J'ajoutai que ceux qui y assisteroient devoient être dans le même état. «Eh bien, me dit-elle, j'y viendrai avec deux de mes nymphes, & j'y viendrai secretement ; mais prenez garde à ne vous point trop expliquer devant elles.» Je fus charmé de cet avertissement, qui me faisoit juger qu'elle étoit resolue à suivre mon conseil. Elle s'en alla donc & m'assura qu'elle reviendroit le troisiéme jour d'après. Au reste, je ne marquai le commencement de la ceremonie avant le declin de la lune, que pour me ménager un pretexte par rapport aux autres qui pourroient survenir ; de même j'avois voulu que ce fût avant le soleil levé, afin d'avoir moins de témoins. Pour ce qui est des bacchanales, j'avois compté que c'étoit ce jour-là meme que Lindamor devoit prendre congé d'Amasis à Marcilly, & qu'il seroit aussi habillé de vert.

 Tout étant ainsi disposé, je fis chercher tout ce qui étoit necessaire pour le sacrifice. Le matin du troisiéme jour je trouvai Galatée dans l'état que je lui avois ordonné, avec Silvie & Leonide. Combien je vous desirai alors ! & quel plaisir n'auriez-vous point eu à voir le bras nud de la nymphe, sa jambe plus blanche que l'ivoire ; & son pied qui faisoit honte à ceux de Thetis ! Il faut que j'avoue la verité, curieux d'en voir davantage, je leur dis que pour écarter les visions des divinités infernales, il falloit qu'elles se parfumassent tout le corps d'encens mâle & de souffre.

 Sur le penchant du vallon qu'arrose ce ruisseau, s'éleve un bocage épais, dont les branches entrelacées formoient un berceau, que les rayons du soleil ne pouvoient penetrer, c'est le lieu que je leur indiquai. Là, après avoir pris les parfums necessaires, elles quitterent toutes trois leurs vêtemens. Je me glissai alors près d'elles, sans en être apperçu. Je n'ai jamais rien vu de si beau, mais Leonide me parut les surpasser de beaucoup par la blancheur & par la proportion de son corps. Je vous avoue qu'en ce moment je condamnai votre gout, puisque vous l'aviez quittée pour Galatée, qui est assés belle à la verité, mais dont le visage est trompeur. «Climante, croyez-moi, dit Polemas, il faut que l'obscurité du lieu vous ait trompé, peut-on comparer Leonide à Galatée.» Leonide entendant avec quel mepris Polemas parloit d'elle, en fut tellement offensée, qu'elle ne lui pardonna jamais : au contraire, bien que l'artifice de Climante lui déplût, elle aimoit en quelque sorte Climante ; car rien ne ravit plus une femme que les louanges que l'on donne à sa beauté, sur tout quand elles ne peuvent être suspectes de flaterie. Pendant qu'elle étoit agitée de ces differentes pensées, elle entendit que Climante poursuivoit ainsi : «Les nymphes revenant du bocage dont je vous ai parlé, me trouverent à la porte de ma caverne, faisant une fosse pour le sacrifice. Après l'avoir creusée d'une coudée, & de quatre pieds en rond, j'allumai autour trois feux, d'encens, d'ache, & de pavot, & avec un encensoir je parfumai trois fois le lieu, & trois fois ma cabane, puis je leur entourai le corps de verveine, je leur mis du sel dans la bouche, & je leur fis à chacune une couronne de pavot.»

 Je pris ensuite trois genisses noires que je choisis dans un troupeau, & neuf brebis noires qui n'avoient point porté. Je conduisis doucement ces animaux sur la fosse, & de la main gauche les poussant sur le bord, je pris de l'autre main le poil qui est entre les cornes, & je le jettai dans la fosse, y répandant ensemble du lait, & de la farine, du vin & du miel. Après avoir appellé quatre fois Hecate, je mis le couteau sacré dans le cœur des animaux, & je reçus le sang dans une tasse.

 Alors pensant qu'il ne restoit plus rien à faire, voici la déesse, il est temps m'écriai-je, comme si j'avois été transporté hors de moi-même ; & prenant Galatée par la main nous entrâmes dans la caverne. J'affectois un air farouche, j'avois les yeux étincelans, la bouche entre-ou-verte, & tout le corps dans un tremblement qui imitoit l'enthousiasme. Etant près de l'autel, je proferai ces paroles : «O sainte deité qui présidez en ce lieu, accordez-moi de répondre aux demandes de cette nymphe.» Le lieu n'étoit éclairé que par deux petits flambeaux qui étoient sur l'autel, mais le jour jettoit quelque clarté sur le papier peint, ensore qu'il pouvoit se representer dans le miroir. Après avoir dit ces mots, je me laissai tomber par terre, & me relevant ensuite ; je m'adressai à Galatée, & lui dit : «Nymphe cherie du ciel, tes vœux & tes sacrifices ont été reçus, la deité que nous avons reclamée veut te montrer où tu dois trouver ta felicité : Approche de cet autel, & repete après moi : O grande Hecate, qui présidez sur les marais du Styx, qu'ainsi le Cerbere ne vous abboye jamais, quand vous y descendrez, qu'ainsi vos autels fument toujours de sacrifices agréables, je promets de vous en offrir tous les ans un pareil, si je vois par vous ce que je vous demande !» Incontinent je fis tomber l'ais qui étoit suspendu, & qui donnant sur le caillou, fit le feu accoutumé. Galatée saisie de frayeur prenoit la fuite, mais je la retins, en lui disant : Nymphe, ne craignez point, c'est Hecate qui vous montre ce que vous demandez ; peu après la fumée s'étant dissipée, le soleil qui commençoit à se lever, donna si à propos sur le papier peint, que ce papier parut dans le miroir. Après qu'elles l'eurent regardé quelque temps, je dis à Galatée : «Souvien-toi, Galatée, qu'au lieu même qui t'est representé dans ce miroir tu trouveras un diamant qu'une belle a dédaigné le croyant faux, il est toutefois d'un prix inestimable, pren-le & le conserve avec soin. Cette riviere, c'est le Lignon ; ces saules, c'est le côté de Montverdun, au dessus de cette colline où il semble qu'ait été autrefois le lit de la riviere : remarque bien le lieu, & t'en souvien.» Puis tirant la nymphe à part, «Je vous ai déja dit, ajoutai-je, que votre destinée seroit ou la plus heureuse ou la plus malheureuse du monde : remarquez bien le lieu que je vous ai montré ; car le jour que la lune sera au même état qu'elle est aujourd'hui, environ cette même heure, vous trouverez celui que vous devez aimer. S'il vous voit le premier, il vous aimera, mais difficilement pouriez-vous l'aimer. Si au contraire vous le voyez la premiere, il aura de la peine à vous aimer ; & vous, vous l'aimerez incontinent. Il faut que par votre prudence vous surmontiez ces contrarietés, & sans doute vous y parviendrez avec le temps. Si vous ne le rencontrez pas le premier jour, retournez - y jusqu'à trois fois : car Hecate ne veut pas reveler précisément le jour, les dieux veulent nous faire acheter leurs faveurs, & nous les faire meriter par notre obeissance.» «Alors prenant une baguette, & m'approchant du miroir, voici lui disois-je ? voici la montagne d'Isoure ; ici c'est Montverdun, & là c'est le Lignon. Souvent la chasse vous a conduite en ces differents lieux ; il vous sera facile de les reconnoître. Or Hecate declare encore par ma bouche, que si tu n'es fidele à tes promesses elle ajoutera aux malheurs dont les destins te menaçoient, de nouveaux malheurs.» Puis changeant de voix, «je m'estime heureux, lui dis-je, d'avoir pu avant mon départ vous donner des avis si salutaires ; car bien que je ne sois point de cette contrée, votre vertu & votre pieté envers les dieux m'obligent à vous aimer, & à supplier Hecate pour votre prosperité. Hecate m'a commandé de partir demain ; ministre que je suis de ses autels je ne puis lui desobeir. Adieu.» En prononçant ces mots, je les conduisis hors de la cabane, je leur ôtai les herbes que je leur avois données, & je me retirai.

 Maintenant, il faut que vous sçachiez ce qui m'avoit déterminé à differer la cérémonie jusqu'à la pleine lune. J'en usai de la sorte, parce je compris que la nymphe n'auroit la permission de venir, qu'après le départ de Lindamor. D'ailleurs il falloit bien que vous qui deviez gouverner toute la province, eussiez quelque temps pour demeurer auprès d'Amasis, & faire reconnoître votre nouvelle autorité. N'auriez-vous point donné lieu à la calomnie, qui se fait un si grand plaisir d'attaquer ceux qui sont à la tête des affaires, si vous aviez débuté par une partie de chasse ? Je lui marquai les trois lunes suivantes, afin de vous donner le loisir de vous trouver au lieu marqué. Je lui dis que si elle vous voyoit la premiere, elle concevroit aisément de la tendresse pour vous ; & cela, parce que je sçavois fort bien que vous la verriez le premier. Je lui annonçai mon départ pour le lendemain, afin que si la curiosité la ramenoit, elle ne fût point surprise de ne me pas trouver. Ajoutez que mon affaire étant finie, j'eusse voulu être loin. Je craignois d'être reconnu par quelque druyde qui n'eût pas manqué de me faire châtier. «Trouvez-vous que j'aye manqué à quelque chose ? Non certes, répondit Polemas. Mais quelle raison l'aura fait tarder si long-temps ? Quant à moy, repliqua Climante, je n'y comprens rien, à moins qu'elle n'ait mal compté les jours de la lune. Mais puisque rien ne vous presse, je suis d'avis que deux jours avant & après, vous vous trouviez tous les matins au lieu designé ; car en verité nous y fumes trop tard le premier jour. Et que puis-je à cela, répondit Polemas ? Le malheur de ce berger qui se noya en fut cause, car vous sçavez qu'il y avoit tant de personnes sur les bords du Lignon, que je n'eusse pu y demeurer, sans m'exposer à de violens soupçons. Cependant nous tardâmes peu, & je ne croi pas qu'elle soit venue ce jour-la ; les mêmes raisons nous auront retardés tous deux. N'en croyez rien, repliqua Climante, elle avoit trop d'envie d'observer ce que je lui avois prescrit. Mais il me semble qu'il est temps que vous partiez» En même temps ouvrant les fenêtres, il apperçut l'aurore. «Hâtez-vous, lui dit-il, avant que vous soyez arrivé, l'heure sera passée ; & en toutes choses il vaut mieux avoir quelques heures de plus qu'un moment de moins. Voulez-vous, dit Polemas, que nous y retournions ? Pensez-vous qu'elle y vienne, quand le temps est expiré il y a plus de quinze jours ? Peut-être, répondit Climante, aura-t-elle mal compté, ne laissons pas de nous y rendre.»

 Leonide, qui craignoit d'être vue ou de Climante, ou de Polemas, n'osa se lever avant qu'ils fussent partis, & pour reconnoître le visage de Climante, elle le considera si bien, qu'elle crut qu'il ne pourroit se cacher à elle. A peine furent-ils partis, qu'elle s'habilla promptement, & prenant congé de son hoste, elle poursuivit sa route. Elle admiroit la ruse de ces deux hommes artificieux ; mais le mepris que Polemas avoit fait de sa beauté la piqua si vivement, qu'elle resolut d'empêcher de toutes ses forces que cet indigne artifice ne réussit à Lindamor. Et jugeant qu'elle en viendroit à bout par le ministere de son oncle Adamas, elle se hâtoit de se rendre à Feurs, où elle esperoit le trouver ; mais elle y arriva trop tard. Le sacrifice étant achevé, il étoit reparti dès le matin. Déja le soleil étoit au milieu de sa course, lorsqu'Adamas se trouva dans la plaine de Montverdun. Il remarqua heureusement quelques arbres qui offroient aux voyageurs un ombrage agreable, il y tourna ses pas dans le dessein de s'y reposer. A peine y fut-il arrivé, qu'il apperçut de loin un berger que le même dessein y attiroit. Lorsqu'il fut arrivé, Adamas, pour ne le point distraire de ses pensées, car il paroissoit rêver profondement, Adamas ne voulut point le saluer, ni se montrer à lui. Il écouta ce qu'il disoit en marchant, & peu de temps après qu'il se fut assis de l'autre côté du buisson, il l'entendit reprendre ainsi la parole. «Hé pourquoi aimerois-je la volage, elle n'est pas assés belle pour en meriter le nom ; son merite est trop mediocre pour captiver un honnête homme, & son caractere est si inconstant, qu'elle est susceptible de toutes les impressions que peuvent faire de nouveaux objets. Si je l'ai aimée, c'est que je pensois qu'elle avoit quelque retour pour moi ; mais si cela n'étoit pas, je l'excuse, car je sçai bien qu'elle même elle croyoit m'aimer.» Pendant qu'il parloit ainsi, arrive une bergere, qui sembloit l'avoir suivi de loin, & comme si elle n'eût rien entendu, elle s'assit auprès de lui. «Corilas, dit-elle, quel nouveau souci vous occupe. Je cherche, repondit dédaigneusement le berger, comment vous vous déferez d'un nouvel amant ? Ingrat, dit la bergere, pouriez-vous croire que j'aime quelqu'autre que vous ? & vous, dit le berger, pouriez vous croire que je pense que vous m'aimez ? Que croyez-vous donc de moi, repliqua-t-elle ? Tout ce que vous pouvez croire d'une personne que vous haissez, répondit Corilas. O dieux, s'écria la bergere, quel homme ai - je trouvé en vous ? Je puis bien m'écrier à meilleur titre, dit le berger, quelle bergere ai-je trouvé ; car y a-t-il rien qui soit moins capable d'aimer que vous, vous qui vous plaisez à tromper ceux qui vous croyent. Je serois aussi peu raisonnable que vous, dit la bergere, si je m'arrêtois à vous répondre.» Après qu'ils eurent tous deux gardé le silence quelque temps, Stelle haussa sa voix, & lui chanta ces paroles ; lui de son côté pour ne demeurer sans réponse, lui repliquoit de la sorte.


STELLE. Est-il possible, mon berger,
Que vous me soyez infidele !


CORILAS. Pourquoi, quand on vous voit changer,
Et suivre une amitié nouvelle
A votre exemple, chaque jour
Faut-il changer d'amour ?


STELLE. Eh quoi ! tu m'aimois en effet ?
Ingrat ! qui te rend si volage ?


CORILAS. Stelle, je vous rens trait pour trait.
C'est en cela que je suis sage.
Pleurez, soupirez, plaignez vous ;
Plus d'amour entre nous.

 La bergere voulant l'interrompre. «Et quoi, lui dit-elle, Corilas, il n'y a donc plus d'esperance de vous ramener ? Non plus, répondit-il, que de vous voir fidelle. Ne croyez point que vos discours puissent me faire changer de resolution ; mon parti est pris. C'est en vain que vous essayez vos armes contre moi, je ne les crains plus. Je vous conseille de les éprouver contre d'autres. Vous en trouverez peut-être à qui le ciel, en punition de quelque crime, ordonnera de vous aimer ; & ils auront pour vous un puissant attrait, l'attrait de la nouveauté.» La bergere se sentit vivement offensée de ces dernieres paroles ; mais elle voulut cacher son ressentiment sous un badinage affecté. «Corilas, dit-elle, en s'en allant, je ris de votre colere ; je vous reverrai bien-tôt changer de langage, cependant qu'il vous suffise que je vous pardonne votre faute, & ne la rejetter pas sur moi. Je sçai, repliqua le berger que vous êtes dans l'heureuse habitude d'insulter à ceux qui vous aiment ; mais si je persiste dans mes sentimens, vous pourrez bien rire de moi, sans rire d'une personne qui vous aime.» C'est ainsi que se separerent Stelle & Corilas. Adamas, qui connut par leurs noms de quelle famille ils étoient, curieux d'en sçavoir davantage, appella Corilas. Corilas fut frapé de crainte & de respect à la vue du druyde. Adamas pour le rassurer le fit asseoir auprès de lui, & lui parla en ces termes : «Mon enfant, je puis bien vous donner ce nom, car j'ai toujours fort aimé votre famille, ne regrettez point d'avoir parlé si franchement à Stelle devant moi : j'ai admiré votre prudence ; mais je desirerois d'en sçavoir davantage, afin de vous conduire en cette affaire.» Corilas se souvenoit d'avoir vu le druyde à divers sacrifices, mais comme il ne lui avoit jamais parlé, il n'osoit lui faire le détail de ce qui s'étoit passé entre Stelle & lui, quoiqu'il desirât faire connoître la justice de sa cause, & la perfidie de sa bergere. Adamas pour l'enhardir, lui fit entendre qu'il en sçavoit déja une partie, & que plusieurs parloient de leurs amours à son desavantage, ce qui l'affligeoit, pour l'amitié qu'il avoit toujours portée aux siens. «Je crains, répondit Corilas, de vous ennuyer par ces détails. Ne craignez rien, repliqua le druyde, j'aurai une vraye satisfaction d'apprendre que vous n'avez point tort : aussi-bien ai-je resolu de passer ici une partie de la chaleur.»



HISTOIRE
DE STELLE ET DE CORILAS.



 Puisque vous me l'ordonnez, dit le berger, je reprendrai d'un peu plus haut le recit de nos amours. Stelle étoit demeurée veuve d'un époux qu'elle avoit pris extremement âgé. Sa tendresse pour lui, & son humeur insensible ne lui fit pas beaucoup ressentir cette perte. Ravie de se voir delivrée à la fois, & de l'importunité d'un mari fâcheux, & de l'autorité paternelle, deux fardeaux bien pesans, elle se jetta tout d'un coup dans le grand monde. Quoique sa beauté, ainsi que vous l'avez vû, ne soit pas de celles qui triomphent de tout ; ses affeteries ne déplaisoient point à la plus part. Elle avoit près de dix-huit ans : âge où l'on peut faire bien des fautes, quand on est independant. C'est ce qui détermina Salian son frere, berger vertueux, & mon intime ami, à l'éloigner de son hameau, & à la mettre en telle societé, qu'elle pût passer sans reproche sa premiere jeunesse. Il pria donc Cleante d'agréer qu'elle vît sa petite fille Aminte, parce qu'elles étoient à peu près du même âge. Cleante y consentit ; & bien-tôt les deux bergeres s'aimerent si tendrement qu'elles ne se quittoient plus. La plus part étoient surpris qu'étant d'humeurs si differentes, elles eussent pû se lier si étroitement ; mais la douceur d'Aminte, & la souplesse de Stelle produisirent cette intelligence. Ainsi jamais Aminte ne resistoit à Stelle, & jamais Stelle ne désaprouvoit ce qui étoit du goût d'Aminte. Mais enfin Lysis fils du berger Genetien vint dans notre plaine ; il vit Stelle au temple de Vénus, lorsqu'Astrée remporta le prix de la beauté ; il en devint si éperdument amoureux, que je croi qu'il l'est encore au tombeau. Stelle de son côté sentit du penchant pour Lysis. Lysis après bien des assiduités, parla de mariage, & sa proposition parut acceptée avec joye. Salian qui a voit été contraint de faire un voyage ne sçut rien de cet accord ; d'ailleurs elle ne le consultoit plus guere. Mais Aminte la voyant si resolue à ce mariage, lui representa plusieurs fois qu'en matiere de si grande importance il ne falloit rien précipiter. «Ne vous mettez point en peine, lui dit-elle, je sortirai aisement de cette affaire.» Lysis tenant son mariage pour assuré, prend un jour, assemble ses proches, & fait la dépense accoûtumée en de semblables occasions. Mais l'humeur de la plus part des femmes qui ne veulent point engager leur liberté, empêcha Stelle de persister en son premier dessein ; elle fit des demandes si peu raisonnables, qu'elle se persuada que les parens de Lysis n'y consentiroient jamais. Mais l'amour que Lysis avoit pour elle étant plus forte que toutes ses difficultés ; elle se vit contrainte de rompre ouvertement, sans autre pretexte que sa mauvaise volonté. Il est aisé de juger que Lysis fut piqué d'un si grand outrage ; cependant il ne put oublier l'ingrate.

 Ce qui causa le changement de Stelle fut une nouvelle passion que lui avoit inspirée un berger nommé Semire, qui depuis quelque temps recherchoit son alliance. Lysis s'en apperçut le dernier, parce qu'elle se cachoit de lui avec un soin extrême. Semire est de tous les bergers le plus artificieux, il a pourtant des qualités aimables qui gagnerent Stelle, & lui firent dédaigner Lysis. Semire ne jouit pas long-temps de la victoire qu'il avoit remportée. Un jour que Lupeandre faisoit une assemblée, à l'occasion du mariage de sa fille Olympe, Lysis & Stelle y furent appellés. Je m'y trouvai aussi comme parent d'Olympe. Soit vengeance d'amour, soit caprice de la bergere, à peine elle revit Lysis, qu'il lui prit fantaisie de le rappeller ; elle mit en usage toutes ses affeteries ; mais le berger eut assés de courage pour cacher du moins qu'il aimoit encore. Enfin sur le soir que chacun étoit attentif à danser, ou bien à entretenir sa bergere, elle le poursuivit de sorte qu'il ne put échaper, & qu'il fut contraint de soutenir les efforts de son ennemie. Semire qui la suivoit des yeux, remarquant les avances qu'elle faisoit au berger, en conçut de la jalousie : il n'ignoroit pas qu'un feu mal éteint se rallume aisément. Il s'approche, & feignant de parler à quelqu'autre, il entendit qu'elle demandoit à Lysis, pourquoi il la fuyoit ainsi. «Oh pour le coup, répondit Lysis, c'est me poursuivre à outrance, & montrer trop d'effronterie. Mais encore, répondit Stelle, que je sçache d'où procedent ces injures, peut-être quand on aura daigné m'entendre paroîtrai-je moins coupable. Bergere, laissez-moi, repliqua Lysis, il vous suffit de sçavoir que ces injures partent de la haine que j'ai pour vous ; & ma haine pour vous, de votre legereté. J'entens, dit Stelle, d'où vient votre colere. En verité il vous sied bien de vous piquer ainsi ; ne lui a-t-on pas fait un grand outrage, en refusant de l'épouser au moment qu'il s'est presenté ? Mais aussi quelle apparence de refuser un homme qui m'a aimée presque trois mois.» Lysis qui ne pouvoit la haïr, mais qui sentoit qu'il ne devoit plus l'aimer, ne sçut d'abord comment arrêter ce torrent ; toutesfois il lui dit : «Stelle, c'est assez ; nous avons éprouvé plus d'une fois que vos actions ne répondent guere à vos discours ; mais regardez comme un oracle ce que je vais vous dire : autant je vous aimai autrefois, autant je vous hais maintenant ; & tous les jours de ma vie je publierai que vous êtes la plus ingrate & la plus trompeuse bergere qui fut jamais.» A ces mots il la quitte brusquement, & retourne près des autres bergeres. Semire, qui ne perdit rien de tous ces discours, en fut tellement indigné, que dès lors il resolut de renoncer à une femme aussi volage. Ce qui le fortifia dans cette resolution fut que Lysis l'ayant laissée seule, je l'abordai, car il faut que j'avoue qu'elle regnoit encore sur mon cœur ; & comme on va toujours flattant ses desseins, je me figurois que je pourrois obtenir de ma bonne fortune ce que Lysis n'avoit pû gagner par son merite. Tant que sa recherche dura, je dissimulai ma passion ; car outre la proximité qui étoit entre nous, nous étions encore unis de la plus étroite amitié. Mais lorsque je vis qu'il y renonçoit, je m'imaginai que la place étoit vacante ; car je ne m'étois pas apperçu de la recherche de Semire, & je crus qu'il étoit plus à propos de me declarer à elle, que d'attendre qu'elle eût de nouveaux desseins. Je m'adressai donc à Stelle, & la voyant plongée dans une profonde réverie, elle qui avoit acoutumé d'être badine & folâtre, je lui dis que sans doute elle avoit de grands sujets de réver ainsi : «C'est ce fâcheux Lysis, me répondit-elle, qui ne peut oublier le passé, & qui me reproche éternellement mes refus. Et cela vous ennuye-t-il, lui dis-je ? Il ne peut-être autrement, repartit-elle ; car on ne dépouille pas une passion comme un habit ; il prit si mal mes délais, qu'il crut que je ne voulois point de lui. Il est vrai, repliquai-je, que Lysis devoit essayer de vous meriter par ses longs services ; mais son humeur bouillante, & peut-être son peu d'amour ne le lui permirent pas. Si j'eusse eu le même bonheur, avec quelle affection je l'aurois reçu ! avec quelle patience je l'aurois attendu !» Vous serez surpris, mon pere, d'un si prompt changement, toutefois je vous jure qu'elle écouta ma declaration, & qu'elle agréa l'offre que je lui fis de mes services. Vous pouvez croire que Semire qui étoit aux écoutes, ne fut guere plus satisfait de moi, qu'il l'avoit été de Lysis. Aussi depuis ce temps il s'éloigna de Stelle, mais avec tant de discretion que l'on imputa le changement du berger aux refus de la bergere ; car elle ne parut pas le regreter ; elle étoit trop occupée de ses desseins sur moi. Lysis s'apperçut bien-tôt de son nouvel engagement ; mais l'amour qui triomphe toujours de l'amitié m'empêchoit de lui rien dire, craignant de déplaire à Stelle, & sans sa permission je ne lui en eusse jamais rien dit, quoiqu'il s'offensât de l'air mysterieux que j'affectois avec lui. Stelle voulut que cette affaire passât par ses mains. Elle desiroit, comme je l'ai remarqué depuis, le rengager dans ses fers. Mais moi qui ne m'appercevois point de ses ruses, une nuit que Lysis & moi nous étions couchez ensemble, je lui tins ce langage. «Il faut que je vous avoue, Lysis, qu'amour triomphe enfin de moi, & que vous seul pouvez retarder ma mort. Moi, répondit Lysis. Vous devez être persuadé, que malgré vos defiances je ne manquerai jamais à l'amitié que je vous ai vouée. Ne pensez pas que votre passion me soit inconnuë ; mais votre silence qui m'offensoit m'a fait taire. Puisque vous l'avez connu, repliquai-je, & que vous ne m'en avez rien dit, je suis le plus offensé ; car j'avoue bien que j'ai failli par mon silence ; mais il faut considerer qu'un amant n'est pas à soi, & que ses fautes doivent être rejettées sur la violence de son mal. Mais vous qui êtes sans passion, par là même vous êtes sans excuse. Lysis me répondit en souriant : N'êtes-vous pas admirable, Corilas ? Vous êtes coupable & vous m'accusez ! Je ne veux pourtant pas vous contredire : Que puis-je pour vous ? Ce que vous n'avez pu pour vous-même, repliquai-je. Si je ne parviens à être aimé de Stelle, c'est fait de moi. Dieux ! s'écria Lysis, quel est votre malheur ? Fuyez, Corilas, des rivages si dangereux, des rivages pleins d'ecueils, & qui ne sont remarqués que par les naufrages de ceux qui ont pris la même route. J'en parle en homme instruit, vous le sçavez. Je ne doute point qu'ailleurs votre merite ne vous acquere une meilleure fortune qu'à moi ; mais que peut-on attendre de cette perfide ? Que vos discours me charment, lui répondis-je ! Je vous croyois encore quelque pendant pour elle ; & c'est ce qui m'a fait user de tant de retenue : Mais puisqu'il n'en est rien, il faut qu'en cette occasion vous me rendiez les dernieres preuves de votre amitié. Je sçai que la haine qui succede à l'amour se mesure à l'excès de l'amour même ; toutefois Stelle m'ayant declaré que c'est par vous seul que je puis voir mes vœux accomplis, je vous conjure par notre amitié de m'aider.» Lysis attendoit de moi toute autre demande ; outre le déplaisir qu'il auroit de parler à Stelle, il se voyoit encore à jamais privé de ce qu'il aimoit le plus. Il répondit pourtant : «Je ferai ce que vous exigez de moi ; mais souvenez-vous de ce que j'ai toujours oui dire, qu'aux messages d'amour, il faut employer des personnes qui ne soient point haies.» Voilà donc Lysis d'amant qu'il étoit, devenu messager d'amour, uniquement parce qu'il m'aimoit, & dans la vue de me servir, quoique dans la suite il changea peut-être de dessein ; mais en cela il faut accuser la puissance de l'amour, & admirer l'amitié qu'il me portoit, & qui le fit consentir à se priver pour toujours de ce qu'il aimoit, pour me le faire posseder. Quelques jours après, recherchant l'occasion de parler à Stelle, il la trouva seule en sa cabane. Il s'arma tellement contre ses attraits, par le souvenir de l'injure qu'il en avoit reçûe, qu'amour ne pouvoit guere esperer de le vaincre. Ce n'est pas que la bergere ne s'étudiât autant à le surmonter, qu'il s'étudioit à lui resister. Dès qu'elle l'apperçut, elle alla au devant de lui, & lui tint ce perfide langage. «Quel nouveau bonheur me ramene l'aimable Lysis ? Votre retour me rend toute la joye qu'en me laissant vous emportâtes avec vous. Bergere plus artificieuse que fidelle, répondit le berger, je suis plus satisfait de votre aveu, que je n'ai été offensé de votre infidelité. Mais laissons ces discours, & daignez répondre à ce que je vais vous demander. Voulez-vous tromper quiconque vous aimera ? Pour moi, je n'en doute point, si vous dites avec serment que vous ne tromperez personne, tous ceux à qui vous le direz doivent attendre le même sort que moi.» La bergere, qui n'attendoit pas ces reproches, ne laissa pas de lui répondre : «Si vous n'êtes venu que pour m'insulter, je vous remercie de votre visite ; mais aussi vous avez bien lieu de vous plaindre de moi. Me plaindre, repartit le berger ! je ne me plains de vous, ni ne vous insulte. Bien loin de me plaindre, je me loue de votre humeur ; car si vous eussiez plus long-temps feint de l'amitié pour moi, j'aurois plus long-temps demeuré dans mon erreur ; & plût à dieu que la perte de votre amitié ne m'eût pas causé plus de regret que de dommage ? Vous n'auriez pas lieu de me reprocher mes plaintes, ni les pretendues insultes que je vous fais. Mais rien n'est plus vrai que vous êtes la plus trompeuse & la plus ingrate bergere du Forest. Il me semble, répondit Stelle, que ces discours siéroient mieux à d'autres qu'à vous.» Alors Lysis changeant un peu de maniere : «Jusqu'ici, dit-il, j'ai prêté ma bouche au dépit de Lysis, je parle maintenant pour un berger peu avisé qui vous aime, & qui vous aime éperdument ; c'est Corilas. Il s'est tellement laissé surprendre à vos dehors imposans, que quoique je lui aye pu dire de votre humeur, il m'a été impossible de le ramener. Je lui ai dit ce que j'avois reconnu en vous, le peu de fond qu'il y a à faire sur vous, votre duplicité, votre peu d'amitié. Je lui ai juré que vous le tromperiez, & vous ne voudrez pas que je sois parjure ; mais l'infortuné berger est si aveugle, qu'il espere obtenir par son merite ce qui m'a été constamment refusé. Et afin que vous m'en croyiez, voici une lettre, qu'il vous écrit.» Stelle ne voulant pas lire ma lettre, Lysis l'ouvrit, & la lut tout haut.


CORILAS A STELLE.



 Il est impossible de vous voir sans vous aimer, & plus encore de vous aimer mediocrement. Si vous daignez y refléchir, autant que m'a temerité meriteroit d'être punie, autant me pardonnerez-vous par compassion. Si vous daignez recevoir ma lettre, rien n'égale mon bonheur ; si vous la rebutez, je n'ai d'autre ressource que la mort.

 «Hé bien, Stelle, de quelle mort moura-t-il, dit Lysis, après qu'il eut fini ? pour moi je commence à le plaindre, & vous, vous pensez déja comment vous l'entretiendrez dans ses sentimens, & comment ensuite vous lui ferez trouvez vos refus plus amers. Il me semble, répondit Stelle, que si Corilas a les sentimens qu'exprime sa lettre, il devoit choisir tout autre que vous pour la rendre. Car vos discours sont bien plus capables d'inspirer de la haine que de l'amour. Stelle, repliqua le berger, il ne montra jamais plus de prudence qu'en cette occasion : il connoît vos attraits, vos affeteries, & qui pouvoit-il plus surement employer que moi, qui vous hait plus que la mort ? L'artifice dont je me sers n'est pas mauvais ; car en vous representant si naïvement ce que vous êtes, vous sentirez mieux l'honneur qu'il vous fait en vous aimant. Mais laissons ces discours, & dites-moi serieusement s'il est dans vos bonnes graces, combien il y demeurera, puis qu'en verité je n'oserois retourner à lui, sans lui porter quelque bonne réponse ; je vous en conjure par son amitié presente, & par la nôtre qui n'est plus.» Le berger ajouta tant d'autres discours pareils, que Stelle crut enfin qu'il parloit sincerement ; d'ailleurs celles qui s'aiment volontiers croyent encore plus volontiers qu'elles sont aimées. Cependant Lysis eut pour toute réponse que l'amitié de son cousin, au défaut de la sienne, ne lui étoit point desagreable. Il la sollicita depuis si vivement qu'il en eut toutes les assurances qu'il souhaitoit, même une promesse écrite de sa main. Il me rendit un compte fidele de tout ce qu'il avoit fait, à la promesse près. Il connoissoit l'humeur de Stelle, & pensant que malgré sa promesse elle me tromperoit, il ne voulut point m'en parler, de peur que je ne m'attachasse davantage à elle. Aminte ne sçut rien de tout ceci, parce que Stelle se cachoit d'elle avec un soin extrême. Lors que j'eus reçu cette assurance, je remerciai d'abord la bergere, & je songeai à donner des ordres pour les nôces. J'en parlois ouvertement, bien que Lysis ne cessât de me dire que je serois trompé. Mais l'apparence du bien que nous desirons est si flateuse, que nous n'écoutons rien de ce qui peut affoiblir notre esperance. Pendant que ce mariage se divulguoit, Semire qui, comme je vous l'ai dit, s'étoit retiré à cause de Lysis & de moi, piqué des discours qu'elle avoit tenus de lui, resolut à quelque prix que ce fût de rentrer en ses bonnes graces, dans le dessein de la quitter ensuite, de façon qu'elle ne pût pas dire que la rupture venoit d'elle. Il n'eut pas besoin de beaucoup d'artifices, il connoissoit l'humeur volage de Stelle. Aux premiers soins de Semire, elle se determine à me quitter pour lui, comme elle l'avoit quitté pour moi. Le jour des nôces, où j'avois assemblée mes proches & mes amis arriva. Je reçus leurs complimens ; mais Stelle qui avoit dans le cœur une nouvelle passion rompit tout à coup sous des pretextes encore plus frivoles que les premiers. J'en fus tellement indigné que je partis sans lui dire adieu, & je conçus un si grand mépris pour elle, que jamais depuis elle n'a pû se raccommoder avec moi.

 Jugez maintenant, mon pere, si j'ai lieu de m'en plaindre, & si ceux qui racontent l'histoire à mon desavantage sont bien informés. «A la verité, répondit Adamas, voila une indigne bergere, je suis surpris qu'ayant trompé tant de personnes, quelqu'un ait encore pû se fier à elle. Je ne vous ai pas tout dit, reprit Corilas ; car après que tous, excepté Lysis, se furent retirés, elle fit en sorte que Semire l'arrêta jusque sur le soir. Elle cherchoit sans doute à r'avoir sa promesse, parce qu'elle voyoit bien qu'il étoit indigné contr'elle. Est-il possible, Lysis, lui dit-elle effrontément, que vous ayez tellement oublié l'amour que vous m'avez jurée, que vous ne desiriez plus de me plaire ? Moi, répondit Lysis, que plus tôt le ciel me fasse mourir.» A ce mot, il lui échape, & sort de la maison. Elle le suivit, & l'ayant atteint, elle lui serra les mains de façon que l'on eût jugé qu'elle l'aimoit tendrement. Semire, tout instruit qu'il étoit de ses artifices, se plût à ses caresses, bien qu'il n'y ajoutât point foi. «Mon dieu, Stelle, lui dit-il, vous abusez bien des dons que le ciel vous a prodigués ! Si ce corps enfermoit un esprit qui ressemblât en quelque sorte à sa beauté, qui pourroit vous resister ?» Stelle reconnoissant l'effet de ses caresses, y ajouta tout l'artifice de ses yeux, & toute la douceur de ses discours ; en sorte que le berger fut comme hors de lui-même. «Gentil berger. lui dit-elle, s'il est vrai que vous soyiez ce Lysis qui autrefois m'a tant aimée, je vous conjure par le souvenir d'un temps si heureux pour moi, de vouloir m'écouter en particulier. Vous comprendrez que si vous avez eu lieu de vous plaindre, cette seconde faute, ou du moins que vous estimez telle, je ne l'ai commise, que pour remedier à la premiere.» Lysis ne put tenir davantage ; cependant, pour cacher sa défaite : «Voyez-vous, Stelle, répondit-il, combien vous vous trompez. Je suis si éloigné de faire rien qui vous plaise, qu'il n'y a rien qui vous déplaise que je ne me propose de faire. Puisqu'il n'y a point d'autre moyen, repliqua la bergere, revenez donc dans la maison pour me déplaire. Avec cette intention, dit le berger, j'y consens.» Ils rentrerent donc, & lorsqu'ils furent assis, elle reprit la parole en ces termes : «Berger, je ne puis plus dissimuler avec vous. Cette Stelle, que vous avec crue si volage, est plus constante que vous ne pensez.» Mais interrompant soudain ce propos : «Qu'avez-vous fait, dit-elle, de la promesse que je vous ai donnée autrefois en faveur de Corilas. Si vous la lui avez donnée, cela seul peut nous inquieter.» Qui n'eût cru à la place de Lysis qu'il étoit aimé ? Aussi le berger s'imaginant qu'elle vouloit faire pour lui ce qu'elle m'avoit refusé, n'hésita pas à lui rendre cette promesse, qu'il avoit toujours tenue fort secrette. Dès qu'elle l'eut, elle la déchira, & la jettant au feu, elle lui en fit un sacrifice, puis se tournant vers le berger, elle lui dit en souriant : «Il ne tiendra plus qu'à vous, gentil berger, de poursuivre votre voyage, car il est déja tard. Dieux, s'écria Lysis, se peut-il que je sois déçu par la même personne pour la troisiéme fois ? Quelle raison avez-vous, lui dit-elle, de penser que vous soyez trompé ? Ah perfide, repliqua-t-il ! ne m'avez-vous pas dit que vous me feriez connoître que vous n'aviez fait cette faute, que pour reparer la premiere, & que vous me découvririez vos intentions ? Lysis, dit-elle, vous en venez toujours aux injures ; si je ne vous ai jamais aimé, ne suis-je pas constante à ne vous aimer point encore ? Et ne vous ai-je pas découvert mon cœur, puisqu'ayant eu de vous ce que je voulois, je vous laisse aller en paix ? Croyez que toutes les paroles que j'ai perdues avec vous n'aboutissoient qu'à ravoir ce papier. Maintenant que je l'ai, je prie les dieux qu'ils vous conduisent.» Quel étonnement fut celui du berger ! Il se retira chez lui sans pouvoir prononcer un seul mot.

 Lysis a bien été vengé depuis ; car Semire qui étoit encore piqué du mépris qu'elle lui avoit marqué, & considerant d'ailleurs son extréme legereté, il resolut de la prévenir. Il la trompa, comme elle nous avoit trompés Lysis & moi. Il rompit le mariage au milieu de l'assemblée.

 Après que Corilas eut fini son recit, Adamas lui dit en souriant : «Mon enfant, ce que je puis vous conseiller de mieux, c'est d'éviter la perfide ; & lorsque vous trouverez un parti convenable, de le prendre, sans vous arrêter à ces caprices du premier âge ; car il n'est rien qui attire tant d'estime, que de se marier non par amour, mais par raison : cette action étant une des plus importantes que vous puissiez jamais faire, & dont dépend tout le bonheur de votre vie.» A ces mots ils se separerent, car il commençoit à se faire tard, le druyde continua sa route, & Corilas se retira dans sa cabane.



LIVRE SIXIÈME.



 Leonide ne trouvant point Adamas à Feurs, elle reprit la route qu'elle avoit tenue, sans s'arrêter qu'autant de temps qu'il lui en fallut pour dîner ; le desir qu'elle avoit de connoître les bergeres qu'elle avoit vues le jour d'auparavant, lui fit prendre la resolution de passer la nuit avec elles. Elle revint donc au même lieu où elle les avoit rencontrées : puis tournant les yeux de tous côtés, elle apperçut au loin des bergeres, mais ne pouvant les reconnoître dans un si grand éloignement, elle s'approcha d'elles par un long circuit, & connut enfin que c'étoit les mêmes qu'elle cherchoit. Elle ne pouvoit arriver plus heureusement, pour satisfaire sa curiosité. Ces trois bergeres, en sortant de leur hameau, avoient resolu de passer ensemble le reste de la journée, & de parler en liberté de ce qui les interessoit davantage. Leonide prétant l'oreille, entendit qu'Astrée disoit à Diane : «C'est maintenant, sage bergere, que vous acquiterez votre promesse, puisque sur votre parole, Phylis & moi nous vous avons raconté de bonne grace ce que vous vouliez sçavoir de nous.

 Belle Astrée, répondit Diane, je ne me sens pas moins obligée à contenter votre curiosité, par l'amitié qui est entre nous, & qui ne permet pas que je vous cache rien, que par la parole que je vous en ai donnée. Si j'ai tant differé, croyez, bergeres, que c'est l'occasion seule qui m'a manqué ; car bien que je ne puisse sans rougir, vous raconter mes avantures, je vous sacrifie aisément cette honte, puisque je ne m'y expose que pour vous plaire. Pourquoi rougiriez-vous, dit Phylis ? Est-ce un crime que d'aimer ? Non, repliqua Diane, mais souvent l'amour est pris pour un crime, & c'est notre malheur. Vous nous offenseriez, répondit Astrée, si vous aviez de nous cette opinion. L'amitié que je vous porte à toutes deux, repartit Diane, ne me permet pas de juger ainsi de vous. Mais ce qui m'inquiete, n'est pas le jugement de mes amies, parce que je vivrai toujours avec elles, sans leur rien dissimuler de ce qui me regarde ; c'est le jugement du reste des hommes, auprès de qui on peut être aisément noirci par les faux rapports ; & c'est pour cela que je vous conjure par notre amitié, de garder un secret inviolable sur ce que vous allez entendre.» Les deux bergeres lui jurerent le secret, & elle reprit son discours en ces termes.



HISTOIRE DE DIANE.



 Le recit que vous attendez de moi, belles & discretes bergeres, me coûtera moins de paroles, que les avantures qui en sont le sujet ne m'ont coûté de larmes ; & puisque vous voulez que je renouvelle un si triste souvenir, permettez-moi d'abreger, pour ne pas diminuer en quelque sorte ma felicité presente par la memoire de mes malheurs passez. Bien que vous n'ayez jamais vû ni Celion, ni Belinde, sans doute vous aurez oui dire qu'ils m'ont donné la naissance, & peut-être aurez-vous sçu une partie des traverses qu'ils ont essuyées, & qui furent le presage de celles que je de vois éprouver. Après que leur mariage eut amorti les feux de l'amour, ils se livrerent aux affaires. On leur suscita differens procès, dont ils furent contraints de terminer plusieurs à l'amiable. Phormion un de leurs voisins, entr'autres, les persecuta si vivement, que leurs amis leur conseillerent, pour assoupir toutes ces querelles, de faire une promesse d'alliance future entr'eux. Ils n'avoient point encore d'enfans, ni l'un ni l'autre, parce qu'ils ne venoient que de se marier. Ils jurerent donc par Thautates, sur l'autel de Belenus, que s'ils n'avoient qu'un fils & une fille, ils les marieroient ensemble ; & cette alliance fut promise avec tant de sermens, que pour y manquer il eût fallu avoir perdu toute crainte des dieux. Quelque temps après mon pere eut un fils, qui disparut, lorsque les Gots ravageoient cette province. Je naquis ensuite, mais si malheureusement pour moi, que mon pere n'a jamais eu la consolation de me voir. Phormion voyant mon pere mort, & mon frere perdu, car ces barbares l'avoient enlevé, & peut-être tué ; ce qui causa un déplaisir si violent à mon oncle Diamis, qu'il s'en alla, Phormion, dis-je, resolut s'il avoit un fils, de demander l'execution du traité. Sa femme accoucha bien-tôt, mais d'une fille ; & parce qu'il craignoit, comme elle étoit âgée, de n'avoir plus d'enfans, il publia qu'elle avoit mis au monde un fils. Pour soûtenir son imposture, il lui donna le nom de Filidas ; & quand elle fut en âge, il lui fit apprendre les exercices qui conviennent aux bergers. Le dessein de Phormion étoit de se rendre maître de mon bien, par ce feint mariage, & quand nous serions plus âgées Filidas & moi, de me donner à un de ses neveux, qu'il aimoit tendrement. Il ne fut point trompé dans son premier dessein. Bellinde craignoit trop les dieux, pour manquer à remplir l'obligation que mon pere avoit contractée. Elle me remit entre les mains de Phormion. Mais à peine fus-je sortie des siennes, que ne pouvant plus demeurer en cette contrée sans moi, elle se retira vers le lac Leman, pour être maîtresse des vestales, suivant la prédiction de la vieille Cleontine. Aussi-tôt que je fus dans la maison de Phormion, il fit venir ce neveu auquel il me destinoit. Il se nommoit Amidor. C'est-là que commencerent mes malheurs. Phormion lui fit entendre que mon mariage avec Filidas n'étoit pas si assuré qu'il ne pût bien se rompre, si nous n'avions point de goût l'un pour l'autre. Il lui recommanda en même temps de ne rien oublier pour me gagner ; ensorte que de moi-même je me donnasse à lui, si j'étois libre. Amidor s'y prit de façon que je ne puis vous exprimer tout ce qu'il faisoit pour moi. Sur ces entrefaites Daphné, tres-sage bergere, revint des rives de Furam, où elle avoit demeuré plusieures années. Nous étions voisines ; & dans une conversation que par hazard nous eûmes ensemble, nous nous plûmes tellement l'une à l'autre, que je commençai de m'ennuyer moins qu'auparavant ; car je l'avouerai, l'humeur jalouse de Filidas me l'avoit rendue insuportable ; elle ne pouvoit souffrir que j'eusse avec personne le moindre entretien. Les choses étoient en cet état lorsque tout à coup Phormion tomba malade, & mourut le jour même, sans pouvoir donner ordre à ses affaires, ni aux miennes. Filidas se voyant indépendante, & maîtresse de mon sort, elle resolut de conserver cette autorité, elle persista dans son déguisement, par la consideration de la servitude à la laquelle notre sexe est assujeti ; & par la crainte des discours ausquels elle donneroit lieu, si elle venoit à se declarer fille.

 Elle retint donc le nom que son pere lui avoit donné, & craignant plus que jamais d'être découverte, elle m'observoit tellement que je n'étois presque jamais sans elle. C'est ici, aimables bergeres, que j'ai besoin de votre indulgence, que vous devez vous persuader qu'après les ennuis que l'amour m'a causés, je suis maintenant insensible à tous ses traits. Helas ! c'est du berger Filandre dont je veux parler, Filandre, qui le premier m'apprit à aimer, & qui a emporté avec lui dans le tombeau tout ce que je pouvois avoir de tendresse. «Comment se peut-il, interrompit Astrée, que je n'en aye point entendu parler ? car vous sçavez que la medisance n'épargne personne. Vous vous êtes donc conduits avec bien de la prudence ? Si l'on n'a point parlé de nos amours, répondit Diane, c'est moins à notre prudence qu'à notre bonne intention que j'en suis redevable.»

 Le jour que nous celebrions la fête de Diane & d'Apollon, je vis le berger pour la premiere fois. Il vint à nos jeux avec une sœur qui lui ressembloit parfaitement, & tous deux ils attirerent les yeux de l'assemblée. Comme ils étoient alliés à ma chere Daphné, aussi-tôt que je vis la sœur de Filandre, je courus à elle, je l'embrassai si tendrement, que dès lors elle se crut obligée à m'aimer. Son nom est Callirée ; on l'avoit mariée sur les rives de Furam, à un berger appellé Gerestan, qu'elle vit pour la premiere fois, le jour qu'elle l'épousa, & c'est pour cela qu'elle avoit peu d'affection pour lui. Les caresses que je fis à la sœur engagerent le frere à demeurer près de moi, tant que le sacrifice dura. Ce jour-là même, dirai-je bonheur ou malheur pour lui, je m'étois ajustée le mieux que j'avois pû, croyant qu'à cause de mon nom cette fête me regardoit bien autrement que mes compagnes. Filandre qui venant d'un long voyage, n'avoit d'autres connoissances que celles que sa sœur lui donnoit, ne nous laissa guere de tout le jour : de sorte que me sentant obligée à l'entretenir, je n'oubliai rien pour lui plaire. Mes soins ne furent pas inutiles ; car dès lors cet infortuné berger sentit naître en son cœur une affection pour moi, laquelle n'a fini qu'à sa mort ; encore suis-je assurée que si parmi les ombres on a quelque souvenir des vivans, il conserve l'amour qu'il me jura tant de fois. Daphné s'en apperçut le jour même, du moins elle m'en parla le soir ; mais je rejettai si loin cette idée, qu'elle me dit. «Je conçois, Diane, que ce jour me coûtera bien des prieres, & à Filandre bien des peines.» Elle se faisoit ordinairement un plaisir de me faire la guerre sur des choses de pareille nature ; cet avis pourtant fut cause que le lendemain je crus reconnoître une partie de ce qu'elle m'avoit dit. Nous avions accoûtumé de nous assembler après midi sous des arbres, & d'y danser au son des chalumeaux & des musettes, ou bien de nous asseoir en rond, & de nous entretenir de matieres agréables. Il arriva que Filandre vint s'asseoir entre Daphné & moi ; en attendant le parti que toute la troupe prendroit, je lui faisois les questions ausquelles je pensois qu'il me pourroit répondre. Amidor s'en apperçut, & de dépit en s'en allant, il chanta ces vers, ayant auparavant tourné les yeux sur moi, pour faire connoître que c'étoit à moi qu'ils s'adressoient.


A la fin celui l'aura
Qui dernier la servira.
D'une bergere si volage
Qui peut croire d'être aimé
Ne doit pas être estimé
Fort avisé, ni fort sage.
Car enfin celui l'aura
Qui dernier la servira.

 Cette chanson me piqua jusqu'au vif ; cependant j'aurois caché mon déplaisir, si chacun dans l'instant ne m'eût regardée ; & sans Daphné je ne sçai quelle je fus devenue ; mais sans attendre la fin de cette chanson, elle l'interrompit.

 Quand nous eûmes fini, chacun chanta des vers selon son rang ; & Filandre en dit à son tour que j'ai oubliés. Je crus qu'ils s'adressoient à moi : je ne sçai si ce que Daphné m'avoit dit aida à me le faire croire, ou plutôt si ses yeux, qui s'énonçoient plus clairement que sa bouche, ne me le persuaderent pas. Il m'en convainquit bien mieux dans la suite par sa discretion, car elle accompagne toujours le veritable amour. Ce jeune berger reconnut l'humeur d'Amidor ; & parce que l'amour rend toujours curieux, il s'informa qui étoit Filidas ; & pour leur fermer les yeux à l'un & à l'autre, il lia avec eux une étroite amitié, sans leur donner la moindre connoissance de celle qu'il me portoit. Non seulement il réussit à tromper Amidor ; peut s'en fallut qu'il ne me trompât moi-même, parce qu'il nous laissoit pour aller à lui, & ne venoit jamais où nous étions qu'avec lui : la rusée Daphné s'en apperçut d'abord. Amidor, disoit-elle, n'est pas assez aimable pour attirer sur ses pas un berger tel que Filandre ; il a donc quelqu'autre sujet en vue. Les discours de Daphné me persuaderent, & j'avouerai que dès lors sa discretion me plût tellement, que si j'avois pu consentir à être aimée, c'eût été de lui ; mais l'heure où je devois ceder à l'amour n'étoit pas encore venue. Quand il vint nous dire adieu, il fit mille protestations d'amitié à Amidor, & à Filidas. Cependant Daphné me disoit à l'oreille : «Figurez-vous que ces protestations vous regardent, & vous êtes injuste si vous n'y répondez.» Et lorsqu'Amidor lui exprimoit sa reconnoissance, «oh qu'il est sot ! disoit-elle, de penser que ces offrandes sont destinées pour son autel.» Mais il dissimula si habilement, & gagna tellement l'esprit d'Amidor, que celui-ci repetant ce que Filandre l'avoit prié de dire à Filidas ; il y mêla les louanges les plus flateuses. C'est ce qui fit desirer à cette fille de le voir, & quelques jours après ils l'envoyerent prier de les venir voir : & cela à mon insçû, parce que je ne parlois jamais de lui qu'avec une espece de nonchalance qu'ils prenoient pour mépris. Dieu sçait s'il se fit prier plus d'une fois, lui qui ne desiroit rien tant que ce qui lui étoit proposé. Le jour qu'il devoit arriver, nous nous promenions Daphné & moi sous les arbres voisins. Et ne sçachant presque de quoi nous entretenir, pendant que nos troupeaux paissoient, nous marchions à l'avanture, lorsque nous entendîmes de loin une voix qui nous sembla étrangere. La curiosité nous emporta, nous nous avançâmes vers le lieu où la voix nous conduisoit. Daphné qui marchoit devant moi, ayant reconnu Filandre, elle me fit signe d'aller doucement, & quand je fus près d'elle, elle me nomma Filandre, qui fatigué sans doute de la longueur du chemin, s'étoit appuyé contre un arbre. Quand nous arrivâmes, il recommença par hazard en ces termes :


Je bravois Amidor & ses charmes
 Lorsqu'il quitta ses armes
 Et qu'aux vôtres il eut recours.
Il me tint pourtant ce discours
 Avant que de me faire outrage.


Un dieu sur un serpent remporte l'avantage ;
 Et fier d'un triomphe si vain
 Il me regarde avec dédain ;
 Pour Daphné je le rendis tendre,
 Et par un triste changement
Je lui ravis ses feux, juge, juge Filandre,
 Quel doit être ton châtiment.
Le feu dont fut brûlé ce dieu présomptueux,


 Ne par toit que des yeux
 D'une nymphe qu'encore il aime.
 Mais je veux que le tien
 Plus ardent que le sien
 Parte de Diane même.

 Quand je m'entendis nommer, aimables bergeres, je tressaillis, comme si par mégarde j'eusse marché sur un serpent, & sans vouloir attendre davantage, je me retirai le plus doucement que je pus, pour n'être pas vue, quoique Daphné pour m'y faire retourner, me laissât aller assez loin seule. Lorsqu'elle vit que je poursuivois ma route, elle s'éloigna peu à peu de lui, pour n'être point entendue, & courut à perte d'haleine pour me rejoindre, en me faisant mille reproches interrompus. Et quand elle put parler : «En verité, me dit-elle, si les dieux ne vous punissent pas, je les croirai aussi injustes que vous. Quoi ! vous ne daignez seulement pas écouter ses plaintes, quand vous les attirez. Moi, répondis-je, comment cela se pourroit-il, puisque je ne pense pas même à lui. Si vous y pensiez quelquefois, reprit-elle, vous vous sentiriez pour lui quelque pitié.» Je rougis à ce mot, & ma rougeur fit comprendre à Daphné que ces paroles m'offensoient. C'est pour cela qu'elle me dit en souriant : «Diane, ne croyez pas que je parle serieusement. Je suis persuadée que le berger ne songe point à vous, & que s'il vous a nommée dans sa chanson c'est pour se désennuyer qu'il va chantant les vers d'autrui, ou bien qu'il a quelqu'autre bergere en vue, qui porte le même nom que vous.»

 Après mille autres discours, ennuyées de la promenade, nous revinmes par un autre sentier au lieu où étoit Filandre. De ma part la chose arriva sans dessein, je n'oserois dire le même de Daphné, & nous trouvant si près de lui, je fus obligée de l'examiner. Nous l'avions vû d'abord assis & appuyé contre un arbre ; alors nous le trouvâmes étendu par terre. Il avoit sous ses yeux une lettre qu'il mouilloit de ses larmes. Nous crûmes qu'il veilloit, il dormoit pourtant, comme nous n'en pûmes douter, après que Daphné moins timide que moi, nous eût apporté la lettre. Je la pris, & la lus ; elle étoit conçue en ces termes.


FILANDRE A DIANE.



 Qu'un berger, en vous voyant, court une dangereuse fortune ! S'il vous aime il est perdu sans ressource ; s'il ne vous aime point, il est sans jugement. De ces deux erreurs j'ai choisi celle qui étoit plus suivant mon goût, & dont aussi bien je ne pouvois me defendre. Ne vous irritez donc pas, belle Diane, si vous ayant vue je vous aime, puisqu'on ne peut vous voir sans vous aimer ; si vous jugez cet aveu digne de châtiment souvenez-vous que j'aime mieux mourir en vous aimant, que de vivre sans vous aimer. Que dis-je ! il n'est plus en mon pouvoir de faire autrement. Il faut, tant que je vivrai, que je vous sois aussi veritablement acquis, que vous ne pouvez être ce que vous êtes, sans être la plus belle de toutes les bergeres.

 Si en voyant la lettre, je sentis naître la pitié dans mon cœur, quelle devins-je après l'avoir lue ! Daphné la remit si doucement, qu'elle n'éveilla point le berger, & revenant à moi : «Sans mentir, me dit-elle, je plains bien Filandre ; car il n'est que trop vrai qu'il vous aime, & vous-même vous n'en sçauriez douter. Je vous conjure par notre amitié, lui répondis-je, de ne lui jamais apprendre que j'aye quelque connoissance de ses intentions, & si vous l'aimez, vous lui conseillerez de ne m'en jamais parler. Vous sçavez combien je vous estime, vous & Callirée, je serois au desespoir, s'il falloit le bannir de notre compagnie, & vous n'ignorez pas que j'y serois contrainte, s'il osoit me declarer sa passion. Comment voulez-vous donc qu'il vive, dit elle ? Comme il vivoit, avant que de m'avoir vue, répondis-je. Mais alors, repliquat-elle, il n'avoit point senti le feu qui le devore maintenant. Qu'il l'éteigne, Daphné. Diane, le feu qui peut s'éteindre est petit. Quelque grand qu'il soit, ajoutai-je, il ne brule que ceux qui en approchent. Bien que celui qui s'est brulé evite le feu, répartit-elle, il ne laisse pas en fuyant d'en emporter la douleur.

 Avec de semblables discours, nous revinmes vers nos troupeaux ; & le soir lorsque nous les eûmes ramenés dans nos cabanes, nous trouvâmes Filandre, à qui Filidas & Amidor marquoient tant d'amitié, que Daphné ne pouvoit comprendre ce qu'elle voyoit. Il passa quelques jours avec nous, se conduisant à mon égard avec tant de reserve, que, sans ce que nous avions vû Daphné & moi, nous n'eussions rien soupçonné de son dessein. Il fut enfin obligé de partir, & ne sçachant à quoi se resoudre, il alla trouver sa sœur qu'il aimoit tendrement, & en qui il avoit une entiere confiance. La bergere, comme je vous l'ai dit, qui avoit été mariée par autorité, ne trouvoit d'autre plaisir ni d'autre consolation que dans l'amitié de son frere. Après les premiers embrassement, elle l'interrogea sur son voyage, lui demanda des nouvelles de Daphné & de moi, & l'entendant parler de moi si avantageusement, elle lui dit à l'oreille : «Je crains bien, mon frere, que vous l'aimiez plus que moi : je l'aime, répondit-il, comme elle le merite. J'ai donc bien deviné, repliqua-t-elle, car je ne sçai point de bergere qui merite autant d'être aimée, & j'avouerai que si j'étois d'un autre sexe, à quelque prix que ce fût, le voulut-elle, ou non, je serois son serviteur. Je croi, ma sœur, lui répondit-il, que vous parlez serieusement. Je vous le jure, ajouta-t-elle, sur ce que j'ai de plus cher. Si cela étoit, repartit le berger, vous ne seriez pas sans affaires, car si j'en ai bien jugé, elle n'est pas aisée à flechir, outre que Filidas en est jalouse à la fureur, & qu'Amidor l'observe de façon, qu'elle a toujours à ses côtes l'un ou l'autre. O mon frere, s'écria-t-elle, tu es pris ! autrement tu n'aurois pas remarqué ces circonstances.» En même temps elle le pressa de lui avouer ce qui en étoit. Il le fit en termes si forts, qu'elle ne put douter de son affection pour moi. Et lorsqu'elle lui demanda comment j'avois reçu sa declaration, «O dieux, lui dit-il, si vous connoissiez son caractere, vous conviendriez que personne n'entreprit jamais rien d'aussi difficile. Tout ce que j'ai pu faire jusqu'ici, a été de tromper Amidor & Filidas, en leur persuadant que je suis uniquement à eux ; & j'y ai si bien réussi qu'ils m'envoyerent prier de les aller voir.» Il lui raconta alors tout ce qui s'étoit passé entr'eux. «Mais, ajouta-t il, quoique j'y fusse allé dans le dessein d'expliquer à Diane mes sentimens pour elle, le respect m'a lié la langue ; & je desespere de le pouvoir jamais, à moins qu'une longue habitude avec elle ne m'en inspire la hardiesse ; & cette longue habitude je ne puis l'avoir sans qu'Amidor & Filidas s'en apperçoivent :» Concevez, ma sœur, toute l'horreur de ma situation. Callirée qui avoit pour son frere l'affection la plus tendre, ressentit si vivement sa peine, qu'elle lui dit. «Voulez-vous, mon frere, qu'en cette occasion je vous rende une preuve de ma bonne volonté ? Bien que je n'en aye jamais douté, lui répondit-il, j'y consens volontiers ; puisque vous le voulez, reprit-elle, écoutez à quoi je m'expose pour vous.

 Vous sçavez que nous nous ressemblons si parfaitement, que ceux mêmes avec qui nous vivons ne nous distinguent que par notre habit. Et, puisque vous ne pouvez arriver à votre but, qu'en demeurant auprès de Diane, ne pourrez-vous pas y demeurer sans soupçon, lorsque l'on vous prendra pour une fille ? Filidas ne se défiera point de vous sous mes habits, & moi revenant vers Cerestan avec les vôtres, je lui ferai entendre que Daphné & Diane vous auront retenu. Je n'aurai besoin que d'un pretexte specieux pour obtenir de mon mari la permission de les aller voir, ce qui ne sera peut-être pas si facile.

 En verité, répondit Filandre, il n'y eut jamais une meilleure sœur que vous. Si j'accepte vos offres, ma chere sœur, prenez-vous en à mon amour qui m'y contraint, & croyez qu'il n'y a point d'autre moyen de conserver ce frere que vous aimez.» Et comme il l'embrassoit avec des démonstrations de joye qui ne peuvent s'exprimer : «Mon frere, lui dit-elle, laissons ces discours à ceux qui s'aiment moins ; déliberons seulement sur ce que nous avons à faire. Pour obtenir le congé dont nous avons besoin, dit Filandre, nous n'avons qu'à feindre, que si l'on m'a fait tant d'accueil chez Filidas, c'est parce qu'Amidor veut rechercher la niéce de votre mari ; & comme il souhaiteroit déja d'en être délivré, je suis persuadé qu'il consentira à votre départ, si nous lui faisons entendre que vous & Daphné vous pourrez conclure ce mariage.» Callirée applaudit à cet expedient. Filandre à la premiere occasion qui se presenta parla à Gerestan, il lui representa l'alliance si facile & si avantageuse, que Gerestan s'y porta de lui-même. Cependant Filandre qui vouloit laisser croître ses cheveux, afin que le déguisement dont il étoit convenu avec sa sœur réussit plus sûrement, prétexta un second voyage, pour mettre ordre à quelques affaires. Dès que Filidas eut appris son arrivée, elle alla le visiter, accompagnée du seul Amidor, & l'amena dans notre hameau, où il demeura huit jours, aussi timide que la premiere fois.

 Pendant son sejour avec nous, il arriva une chose qui prouve bien qu'on ne peut long-temps surmonter la nature. Quelqu'attention qu'eût Filidas à paroître ce qu'elle n'étoit point, le mérite de Filandre & ses assiduités firent sur son esprit l'impression qu'il desiroit faire sur le mien. C'est ainsi qu'Amour, qui rit de la prudence humaine, le fit triompher d'un objet auquel il ne songeoit pas.

 Filidas véritablement éprise ne pouvoit plus vivre sans Filandre ; elle faisoit pour lui des avances dont il étoit lui-même étonné, & sans le desir qu'il avoit de demeurer près de moi, il n'eût pas manqué de la rebuter. Enfin quand il jugea ses cheveux assés longs, il retourna chez Gerestan ; il lui dit qu'il avoit mis l'affaire en bon train, mais que Daphné avant que de parler, avoit jugé à propos qu'Amidor vît sa niéce en quelque lieu, afin de sçavoir si elle lui seroit agreable, & que le meilleur expedient étoit que Callirée l'y conduisît.

 Gerestan agréa la proposition, il donna sur cela des ordres positifs à sa femme. Celle-ci, pour irriter ses desirs, prétexta tantôt le déplaisir qu'elle auroit de s'éloigner de lui, & tantôt la lenteur de pareilles affaires. Mais Gerestan qui vouloit être obéi, la fit partir trois jours après, avec son frere & sa niéce. Le premier jour elle alla coucher chez Filandre, où le matin ils changerent d'habits. Leur taille se rapportoit si parfaitement, que ceux mêmes qui les accompagnoient ne s'apperçurent de rien. J'avouerai que j'y fus trompée aussi comme les autres. Comment ne l'aurois-je pas été, puisque Filidas le fut bien, lui qui voyoit par les yeux de l'Amour qui sont si pénétrans ? Dès qu'ils furent arrivés, elle nous laissa la feinte Callirée, je veux dire Filandre, & elle emmena la vraye dans une autre chambre pour se reposer. Filandre l'avoit instruite le long du chemin de tout ce qu'elle avoit à répondre, & même il l'avoit avertie des avances qu'elle lui faisoit ; avances qui ne ressembloient pas mal à celles des personnes qui aiment. Quoi que Callirée eût resolu de sacrifier ses importunités à la satisfaction de son frere ; cependant elle qui jugeoit du sexe de Filidas par son habit, en avoit tant d'horreur, qu'elle se faisoit violence pour lui parler.

 Pour nous, lorsque nous fûmes retirées, Daphné & moi, nous fimes à Filandre les caresses usitées parmi les femmes qui sont amies, & le berger les recevoit & les rendoit avec de si vifs transports, qu'il m'a juré depuis qu'il étoit alors veritablement hors de lui-même. Peut-être que si j'avois eu plus d'experience, ses actions me l'auroient fait reconnoître ; Daphné pourtant ne soupçonna rien. Quelque temps après le souper, nous nous retirâmes à l'écart, pendant que Callirée & Filidas se promenoient dans la chambre. J'ignore quel fut leur entretien. Pour ce qui est du nôtre, c'étoit des assurances d'amitié que me donnoit Filandre, mais d'une amitié si vive, qu'il étoit aisé de juger que s'il n'avoit point encore fait parler ses feux, c'étoit en lui moins volonté que hardiesse. Je m'efforçois, de mon côté, à lui témoigner toute la sensibilité imaginable.

 Dès lors Amidor qui auparavant me vouloit du bien, commença de se réfroidir, & d'aimer la feinte Callirée, parce que Filandre n'oublioit rien pour lui plaire. Amidor avoit l'esprit trop volage pour recevoir ces faveurs, sans devenir amoureux ; & à la verité je n'en fus point surprise, la beauté & la gentillesse du berger qui ne dementoient en rien les perfections d'une fille, ne lui en donnoient que trop de sujet.

 Admirez ici les caprices de l'Amour : Filidas qui est fille, il l'attendrit en faveur d'une autre fille : Amidor est garçon, il lui fait aimer un autre garçon. Dieu sçait si Filandre contrefaisoit bien Callirée, si Callirée contrefaisoit bien Filandre, & s'ils manquoient de prudence l'un & l'autre dans leurs nouvelles amours.

 La froideur dont Callirée en usoit avec moi ne permettoit pas à Filidas le moindre soupçon. Je vous avoue que lui voyant tant de goût pour elle, Daphné & moi nous pensâmes que Filandre avoit changé de sentimens. Huit jours s'écoulerent de la sorte, sans que personne s'ennuyât, parce que chacun avoit son dessein particulier. Mais Callirée qui craignoit que son mari ne trouvât le temps moins court, sollicitoit son frere de s'expliquer. Il n'en eut pas l'assurance ; & pour tromper Gerestan, il la pria de se rendre auprès de lui dans l'habit où elle étoit, & de lui dire qu'elle avoit laissé Callirée chez Filidas, afin de traiter avec plus de loisir le mariage d'Amidor & de sa niéce. Callirée, qui connoissoit l'humeur fâcheuse de son mari, fit d'abord quelque difficulté ; mais comme elle ne pouvoit rien refuser à son frere, elle consentit enfin à ce qu'il vouloit. Pour colorer cette démarche, ils parlerent en effet à Daphné du mariage d'Amidor. Daphné rejetta loin cette proposition ; mais sçachant que sans ce prétexte ils n'auroient point eu de Gerestan la permission de venir, elle qui les avoit extrémement goûtés, me communiqua leur dessein. Nous fumes d'avis qu'il falloit feindre que cette alliance étoit aisée, & sur cela elle écrivit à Gerestan, pour lui conseiller de laisser encore sa femme quelque temps avec nous, l'assurant qu'il n'y avoit point d'autre moyen de réussir.

 Callirée alla donc trouver son mari. Celui-ci trompé par l'habillement, la prit pour son frere, & reçut bien les excuses qu'elle lui fit sur le sejour de sa femme. Jugez, belles bergeres, si je ne pouvois pas bien y être trompée, puisque son mari s'y méprenoit lui-même. Ce fut alors que son affection pour moi augmenta de sorte qu'il ne lui fut plus possible de se contraindre. Il essaya donc de me persuader qu'il m'aimoit avec autant ou plus de passion, que s'il avoit été d'un autre sexe que moi, & il s'exprimoit avec tant de naïveté, que Daphné disoit que jusques là elle ne s'en étoit point apperçue, mais que certainement elle n'en étoit pas moins éprise ; ce qu'il ne falloit pas trouver étrange, puisque Filidas qui étoit homme aimoit de sorte Filandre, que ce n'étoit rien moins qu'amour. D'un autre côté la feinte Callirée juroit que ce qui avoit déterminé son frere à s'en aller, c'étoit les empressemens qu'il avoit pour elle. Je me laissai persuader, n'imaginant pas qu'il y eût en cela rien qui pût m'interesser. Alors Filandre n'hésita plus à me parler de son amour ; & parce qu'il me juroit qu'il ressentoit, quoi que femme, les mêmes passions que ressentent les hommes, souvent je le souffrois à mes genoux, & Daphné l'invitoit souvent à s'y mettre.

 Quinze jours s'écoulerent ainsi avec tant de satisfaction pour Filandre qu'il m'a protesté depuis que malgré l'impatience de ses desirs, il n'avoit jamais passé de jours plus heureux. Toutes ces privautés si innocentes, de ma part, redoublerent son amour. Il aimoit à s'en occuper, & parce que le jour il ne vouloit point nous quitter, quelquefois il descendoit dans le jardin pendant la nuit, & là il en passoit une partie sous des arbres. Daphné qui couchoit dans la même chambre s'en apperçut, & comme d'ordinaire on soupçonne plus tôt le mal que le bien, elle pensa qu'Amidor & lui se donnoient là des rendez-vous. Pour s'en assurer, un soir que la feinte Callirée sortit suivant sa coutume, elle le suivit de si près, qu'elle le vit entrer dans un jardin qui étoit sous les fenêtres de ma chambre, puis s'asseoir sous des arbres, où elle l'entendit dire à haute voix :


Ainsi ma Diane surpasse
En beauté les autres beautés
Comme de nuit la lune efface
Par sa clarté toutes clartés.

 Daphné, pour ne rien perdre de ce qu'il diroit, prit un long détour, & s'approcha tellement de lui, que s'étant assise elle l'entendit soupirer, & dire ensuite d'une voix abatue : «Pourquoi le sort veut-il qu'elle ne soit pas sensible à son tour. Ah ! Callirée, que votre ruse coute à mon repos, & que ma temerité est punie.» En vain Daphné prêtoit une oreille attentive à ses discours, prevenue que Filandre étoit Callirée, elle n'y pouvoit rien comprendre. Cet enigme piquant sa curiosité, elle redoubla son attention, & un moment après elle surprit encore ces paroles, qui furent prononcées un peu plus haut. «Mais insensé Filandre, quel châtiment poura expier ta faute ? Tu aimes la bergere, & ne vois-tu pas que sa vertu te le défend, autant que sa beauté te le commande ? Combien de fois t'en ai-je averti ? Si tu as refusé de me croire, n'accuse de ton mal, que ton imprudence.» A ces mots il se tut ; mais aux discours succederent tant de soupirs, qu'il étoit aisé de comprendre quelle étoit la violence de sa passion. Il se leva ensuite, mais si promptement, qu'il apperçut Daphné ; celle-ci prit la fuite, esperant de se cacher, mais il la poursuivit, & l'ayant enfin atteinte : «Quelle est votre curiosité, Daphné, lui dit-il, d'un ton couroucé ? Pourquoi venir m'épier en ce lieu, & la nuit encore ? C'est répondit Daphné en souriant, pour apprendre de vous par finesse ce qu'autrement j'eusse ignoré.» Elle croyoit pourtant encore parler à Callirée. «Hé bien, reprit Filandre, qui se crut découvert, qu'avez-vous tant appris ? Tout ce que je voulois sçavoir, dit Daphné. Vous êtes donc bien satisfaite de votre curiosité ? Aussi satisfaite, répondit-elle, que vous le serez peu de votre ruse, car & votre sejour près de Diane, & toute la passion que vous lui marquez n'aboutiront enfin qu'à des ennuis. O dieux, s'écria Filandre ! se peut-il que je sois découvert ? Ah ! discrette bergere, puisque vous sçavez ce qui m'arrête en ces lieux, vous avez entre vos mains & ma vie & ma mort. Mais si vous vous rappellez ce que je vous suis, & ce que j'ai eu le bonheur de faire pour vous dans l'occasion ; vous aimerez mieux contribuer à ma felicité, qu'à mon desespoir.»

 Filandre n'étoit point encore découvert, & Daphné attribuoit ces inquietudes à la crainte qu'il avoit que Gerestan ne fût informé de ce qui se passoit. Pour l'en assurer, elle lui dit : «Bien loin que vous ayiez à craindre mon indiscretion, si vous m'aviez mise de part dans votre confidence, je vous eusse aidé de mon conseil, & de tout mon pouvoir ; mais racontez-moi toutes les circonstances de cette intrigue ; afin que votre franchise m'engage autant à vous servir, que votre défiance peut m'avoir offensée. J'y consens, Daphné, mais à condition que vous n'en direz rien à Diane, sans mon aveu. Il faut bien prendre son temps avec elle, répondit la bergere, son humeur est peut-être plus difficile que vous ne l'imaginez. C'est mon malheur, dit Filandre, & j'ai reconnu d'abord que j'entreprenois une chose presqu'impossible. Car dès que ma sœur & moi nous eûmes resolu de changer d'habits, je previs bien que tout ce que je pouvois esperer de mieux, étoit de passer, à la faveur de mon déguisement, quelques jours auprès d'elle dans une liberté plus grande, que si elle me croyoit Filandre. Comment, Filandre, interrompit Daphné étonnée ! N'êtes-vous pas Callirée ?» Le berger qui pensoit qu'elle l'eût reconnu, se repentit d'avoir parlé si legerement ; mais la faute étoit faite, il ne pouvoit retirer sa parole ; il crut donc devoir poursuivre et ces termes : «Voyez, Daphné, si vous êtes bien fondée à me reprocher ma défiance, puisque je vous revele aujourd'hui le secret le plus important de ma vie ? si d'autres que vous venoient à le sçavoir, il n'y auroit plus d'esperance pour moi ; mais je me livre à vous, & je consens à ne pouvoit vivre que par vous. Sçachez donc, bergere, que vous voyez ici Filandre sous les habits de sa sœur, & que mon amour & sa compassion pour moi, ont produit ce deguisement.» Il lui raconta ensuite les avances qu'il avoit faites pour se concilier Amidor & Filidas, l'idée qui étoit venue à Callirée de changer d'habits ; la resolution qu'elle avoit prise d'aller en cet état trouver son mari ; enfin tout ce qui s'étoit passé jusqu'à ce moment. Il raconta toute cette histoire d'une maniere si passionnée, que Daphné qui fut d'abord surprise de leur resolution, jugea bien qu'ils pourroient se porter à des choses encore plus étonnantes. Bien que s'ils l'eussent appellée à leur conseil, elle n'eût point approuvé le deguisement ; elle resolut pourtant d'aider Filandre en tout ce qui dependroit d'elle, elle lui en fit même les protestations les plus fortes, & lui conseilla de s'insinuer peu à peu dans mon amitié. «Car, disoit-elle, l'amour est pour les femmes un de ces outrages dont le mot offense plus que la chose ; supprimés le mot, & la chose n'offensera point ; pour moi j'admire l'habileté de ces bergers qui sçavent se faire aimer avant que de parler d'amour. L'amour encore une fois n'a rien d'effrayant que le nom ; si donc vous voulez réussir auprès de Diane, épargnez-lui ce mot revoltant, & conduisez-vous avec tant de prudence qu'elle vous aime déja quand elle apprendra votre passion pour elle. Lorsqu'une fois elle sera embarquée, elle aura beau entrevoir l'orage, elle ne pourra plus se retirer dans le port. J'approuve que vous ayez feint d'être amoureuse d'elle, bien que du même sexe en apparence ; car il est certain que tout amour qui est souffert en produit un reciproque ; mais il ne faut pas en demeurer là.

 Nous faisons aisément bien des choses qui nous paroîtroient fort difficiles, si l'habitude ne nous les rendoit aisées ; une personne dont l'oreille est faite à la musique peut y plier sa voix, & l'ajuster à des sons harmonieux, sans rien sçavoir de l'art. Telle est la bergere, si ses oreilles sont rebatues des discours d'un amant, elle y plie les puissances de son ame, & bien qu'elle ne sçache point aimer, elle se porte insensiblement à l'amour : elle est charmée d'être avec cet amant, elle ressent son absence, elle compatit à ses maux ; elle aime en effet sans le croire. Mais sur tout, Filandre, n'allez pas faire usage ailleurs des instructions que je vous donne. Si je ne vous aimois pas, si je n'avois pitié de vous, je me garderois bien de vous découvrir ainsi nos secrets.

 Ces discours les conduisirent fort avant dans la nuit ; & voyant que le jour approchoit, ils songerent à se retirer, non sans plaisanter de l'amour d'Amidor, qui prenoit Filandre pour Callirée. Ils se remirent au lit, & ils y resterent bien tard pour se dédommager d'avoir passé de la sorte une partie de la nuit. Le jeune Amidor les surprit au lit, & si je n'étois entrée presqu'en même temps dans leur chambre, peut être son indiscretion lui eût-elle fait reconnoître la tromperie, quoique la feinte Callirée jouât à merveille son personnage, en lui parlant avec toute la modestie imaginable, & lui montrant un visage severe. Mais Daphné me pria d'emmener Amidor, afin qu'ils eussent le loisir de s'habiller. Filandre féignant de m'en remercier, me baisa si tendrement la main, que si j'avois pû soupçonner quelque chose de son déguisement, j'aurois infailliblement compris qu'il y avoit de l'amour.

 Incontinent après le diner nous allâmes jouir du frais sous de grands peupliers. Daphné jugea que l'occasion étoit favorable, & qu'il falloit qu'en presence d'Amidor, qui étoit avec nous, Filandre contrefît mon amant, afin de lui ôter tout soupçon, si par hazard il nous surprenoit en de pareils entretiens. Daphné donc faisant signe à Filandre, «Et qui peut, dit-elle, Callirée, vous rendre ainsi muette en presence de Diane ? C'est, répondit-il, que, par le desir que j'ai de plaire à ma maitresse, je faisois en moi-même bien des souhaits, & sur tout un que je n'aurois jamais cru devoir faire. Et quel est-il, reprit Amidor ? C'est Amidor, que je voudrois être homme, pour servir Diane. Mais comment, ajouta Daphné, êtes vous amoureuse d'elle. Plus, répondit Filandre, que tout l'univers ensemble ne le peut être. J'aime donc mieux, dit Amidor, que vous soyez fille, & pour mon interêt, & pour celui de Filidas. Mais pensez-vous, dit Daphné, qu'elle vous en aimât davantage ? A consulter la nature, je devrois m'en flatter, mais peut-être qu'elle n'éprise ses loix, comme elle surpasse ses forces par sa beauté. Croyez-moi telle qu'il vous plaira, lui dis-je ; j'y consens : cependant je vous jure qu'il n'y a point d'homme au monde que j'aime plus que vous. Aussi, me repliqua-t-il, personne au monde ne vous est plus acquis que moi : mais mon bonheur cessera quand vous aurez reconnu mon peu de merite, ou qu'un amant plus digne de vous se declarera. Vous me croyez donc bien volage, Callirée ?» En même temps je l'embrassai aussi tendrement que s'il eût été ma sœur. Daphné ne pouvoit s'empêcher de rire de mon erreur. Mais Amidor jaloux, comme je croi, nous interrompant : «Je pense, dit-il, que Callirée parle serieusement. Puisse le ciel me confondre, répondit Filandre, si jamais passion égala celle que je ressens pour Diane. Et si vous étiez homme, dit Daphné, comment vous y prendriez-vous pour la declarer ? Il me semble, répondit-il, que mon amour me rendroit éloquente. Voyons, dit Amidor, voyons la belle, comment vous vous en tireriez ? Volontiers, repartit Filandre, si Diane me le permet ; mais auparavant j'ai trois choses à lui demander. La premiere, qu'elle me répondra ; la seconde, qu'elle croira veritable ce que je lui dirai sous le nom d'amant, & la derniere, qu'elle ne consentira jamais qu'un autre la serve en cette qualité.» Moi qui veritableblement aimois Filandre sous les habits de sa sœur, je lui répondis, que la seconde & la derniere demande lui étoient accordées ; mais pour la premiere, que j'étois trop peu accoutumée au langage d'amour, & que j'étois persuadée qu'elle y prendroit peu de plaisir, qu'au reste je ferois de mon mieux, pour ne lui pas déplaire. A l'instant il se mit à mes genoux, & me prenant la main, il commença de la sorte :

 «Si je n'avois éprouvé qu'il est impossible de vous voir & de ne vous aimer pas, je n'aurois jamais cru qu'un mortel pût aspirer jusqu'à vous ; mais persuadé que le ciel est trop juste pour nous commander des choses impossibles, je n'ai pas hesité à penser qu'il vouloit que vous fussiez aimée, puisqu'il permettoit que l'on vous vît. S'il est de l'équité de rendre à chacun ce qui lui appartient, agréez, trop aimable bergere, que je vous donne mon cœur.» A ce mot il se tût pour entendre ce que je lui répondrois. «Berger, lui dis-je, si je meritois les louanges dont vous me comblez, je croirois peut-être ce que vous me dites de votre amour ; mais persuadée que vos louanges ne sont que flateries, comment pourrois-je croire que le reste n'est pas dissimulation ? C'est toujours, me dit-il, sous de pareils pretextes que vous refusez, ce qu'en effet vous ne voulez pas ; cependant je vous jure par Thautates que ce que je vous offre, je vous le donne sans réserve. C'est, lui répondis-je, une maxime tenue pour certaine parmi les bergers de cette contrée, que les dieux rient des sermens des amans. Si vos bergers, dit-il, pensent de la sorte, je m'en rapporte à vous : pour moi qui suis étranger, je ne suis point complice de leur impieté ; & vous devez en croire à mes sermens. Oui, Diane, je le jure encore, rien n'égale votre beauté, comme rien n'égale mon amour. En verité, rerepliquai-je, Callirée, l'air dont vous me parlez me fait prendre la resolution de n'ajouter jamais foi aux discours des hommes, puisqu'étant fille, vous sçavez si bien dissimuler. Et pourquoi, dit-il, en souriant, m'interrompez-vous si-tôt ? Etes-vous surprise, qu'étant Callirée, je vous parle avec tant de passion ? Souvenez-vous que l'impuissance de mon sexe n'en diminuera rien : elle la rendra plus tôt & plus violente & plus durable, puisque rien ne rallentit davantage les desire que la jouissance, & que la jouissance nous est interdite. Que dis-je, si Tiresias put changer de sexe, ne puis-je pas esperer des dieux la même faveur ? Croyez moi, Diane, les dieux ne font jamais rien en vain. Or la passion que je sens pour vous deviendroit inutile, si je demeurois toujours ce que je suis.»

 Daphné craignant, que dans ses transports, il n'échapât quelque chose à Filandre, qui le fît reconnoître par Amidor, l'interrompit en ces termes : «Vous dites vrai, Callirée ; votre amour ne sera point inutile, tant qu'il aura pour objet cette aimable bergere ; le reste du monde étant fait pour elle, vous aurez bien employé vos jours, quand vous les aurez passés à son service. Mais changeons de discours, dit Amidor, voici Filidas qui ne prendroit point de plaisir à les entendre.» Presqu'en même temps Filidas arriva. Amidor qui aimoit éperdument la feinte Callirée, saisit l'occasion, & s'éloignant avec Filandre, il commença de lui parler ainsi : «Se peut-il, aimable bergere, que ce que vous venez de dire à Diane soit sincere ? ou bien vouliez-vous seulement montrer de l'esprit ? Croyez, Amidor, lui répondit-elle, que je hais le mensonge, & que jamais les sentimens de mon cœur ne s'accorderent mieux avec mes discours. Puisqu'il est ainsi, belle Callirée, dit-il en poussant un profond soupir, & que vous ressentez les mêmes coups dont vous blessez, difficilement croirai-je que vous ne connoissiez mieux que les autres bergeres l'amour, puisque vous l'inspirez. Je n'employerai donc point d'autres expressions pour vous declarer ce que je souffre pour vous, ni d'autres raisons pour excuser ma temerité, que celles dont vous avez usé en parlant à Diane. Seulement, pour vous faire comprendre l'excès de mon amour, j'ajouterai que la beauté de Diane, dont vous ressentez les effets, étant inferieure à votre beauté, ma blessure doit être bien plus profonde que la vôtre. Berger, lui répondit-il, si ce que j'ai dit en votre presence à Diane, vous a enhardi à me parler de la sorte, je porte la peine de ma temerité. Mais avez-vous pû oublier que du sexe dont je suis, mes discours ne pouvoient offenser Diane : au lieu que vous m'offensez, en me tenant un pareil langage, à moi qui suis mariée, & dont l'époux ne souffriroit pas un pareil outrage, s'il en étoit instruit ? Belle bergere, dit Amidor, je n'ai jamais cru que vous aimer fût une offense pour vous, mais puisque vous en jugez ainsi, j'avoue que je mérite châtiment, & je me soumets à celui que vous ordonnerez. Joignez-y seulement celui que je mériterai, car je sens qu'il m'est impossible de vivre sans vous aimer, & ne pensez pas que je craigne Gerestan ; qui brave la mort peut-il craindre quelque chose ? Pour ce qui vous regarde, j'avoue que je suis coupable de vous avoir comparée à Diane : je sçai combien vous l'emportez sur elle, & je n'en ai usé de la sorte, que pour faire mieux comprendre l'excès de mon tourment.»

 Filandre qui m'aimoit veritablement, & qui pensoit qu'Amidor avoit pour moi les mêmes sentimens, n'eût point souffert des discours si injurieux s'il n'avoit eu dessein de sçavoir ce qui en étoit. Et pour s'éclaircir, «Est-il possible, Amidor, lui dit-il, que votre bouche profere des paroles que votre cœur démens sans doute ? Je vois toute votre dissimulation, & dès long-temps votre cœur est à Diane. Qu'à mon aspect, repliqua-t-il, je voye fuir toutes les bergeres, si j'en aime une autre que vous ! Je ne nie pas qu'elle ne m'ait été chere autrefois ; mais son inegalité me l'a rendue tout-à-fait indifferente. Comment, dit Filandre, osez-vous parler ainsi, puisque je sçai qu'elle vous a aimé & qu'elle vous aime encore ! J'avoue, repondit Amidor, qu'elle m'a aimé, & je ne jurerois pas, continuat-il en souriant, qu'elle ne m'aimât encore. Mais je jurerois bien, moi, que je ne l'aime plus.»

 Amidor suivoit en cela son humeur naturelle, car il avoit la vanité de vouloir passer pour homme à bonne fortune : & c'est dans cette vue qu'il se montroit familier avec les bergeres qu'il frequentoit, en sorte qu'il pouvoit presque en souriant, ou en niant froidement, faire croire d'elles ce qu'il vouloit. Filandre connut son artifice ; il sentit surtout l'offense qui m'étoit faite ; mais son habit ne lui permit pas d'éclater. Il se contenta de lui répondre vivement : «N'êtes-vous pas, lui dit-il, le plus indigne des bergers ? Osez-vous bien parler ainsi de Diane, à qui vous avez tant d'obligation, & à qui vous marquez tant d'amitié ? Et que devons-nous attendre de votre langue empoisonnée, puisqu'elle ne respecte pas une personne qui vous aime, qui vous est alliée, & dont le mérite est si superieur au nôtre ? Non, je ne connois rien d'aussi dangereux que vous ; & quiconque voudra vivre tranquille, doit vous fuir comme une peste publique.» A ces mots il le quitta, & vint nous retrouver. Son visage étoit encore enflammé de colere ; ce qui fit comprendre à Daphné qu'Amidor l'avoit offensé. Le soir elle lui demanda ce qui s'étoit passé entr'eux ; & parce qu'elle m'aimoit, & qu'elle croyoit avancer auprès de moi les affaires de Filandre, elle m'en fit un recit si odieux pour Amidor, & si avantageux pour Filandre, que je crus devoir l'aimer du moins par reconnoissance. Mais Daphné qui n'ignoroit pas que si je l'aimois alors, c'étoit parce que je le croyois Callirée, lui conseilloit de s'ouvrir à moi ; elle lui representoit que d'abord je le rebuterois, mais qu'avec son aide il ne tarderoit pas à me flechir. Malgré ses remontrances, le déguisement eût été inutile, si Daphné ne m'avoit elle même dévoilé le secret, car Filandre ne put jamais prendre sur lui, jusqu'au point de se declarer.

 Un jour que Daphné me trouva seule, après quelques propos jettés au hazard, «Que deviendra enfin Callirée, me dit-elle ; car elle vous aime si éperduement, qu'il n'est pas possible qu'elle vive ? Si Filidas nous manque un soir, & que vous puissiez sortir, il faut que vous la voyez en l'état où je l'ai plusieurs fois trouvée. Toutes les nuits elle descend dans le jardin, & le temps que nous donnons à notre repos, elle l'employe à s'occuper de vous. Je voudrois, lui répondis-je, pouvoir la soulager ; mais que veut-elle de moi ? manquai-je de retour, ou d'honnêteté pour elle. Si vous l'aviez entendue, me repliqua-t-elle, elle exciteroit votre pitié : au nom des dieux, venez un jour l'écouter. Je le promis, & j'ajoutai que ce seroit bien-tôt, parce que Filidas m'avoit dit qu'elle vouloit aller rendre visite à Gerestan.»

 Quelques jours après Filidas partit en effet, & prit avec lui Amidor. Ils devoient être huit jours dans leur voyage. Cette absence vint à propos ; car je doute que nous eussions pû cacher le trouble où nous fûmes. Le jour même du départ, Filandre, suivant sa coutume, descendit au jardin, à moitié deshabillé, lorsqu'il nous crut tous plongés dans le sommeil. Daphné, qui s'étoit couchée la premiere, ne l'apperçut pas plus tôt sortir, qu'elle vint me le dire ; & prenant vîte une robe, je la suivis. Quand nous fûmes à portée de l'entendre, sans être vues, nous nous assimes sur un gazon, & nous ouimes qu'il disoit : «A quoi aboutiront tous ces délais ? Ne faut-il pas que tu meures sans secours, ou que tu découvre ton mal à qui peut le guerir ? Vaines frayeurs, que me dites-vous, ajoutoit-il, avec de grands soupirs ! qu'elle me bannira de sa presence ! qu'elle me condamnera à un éternel desespoir ? Eh bien, si nous mourons, nous aurons la satisfaction de terminer une vie miserable, & d'expier notre offense. Quant au bannissement, si il ne nous vient d'elle, pouvons nous l'éviter du côté de Gerestan ! Si pourtant nous obtenons de lui un plus long sejour, & que Diane en sa colere ne nous donne pas la mort, helas ! pourrai-je me défendre de la violence de mon amour ? A quoi donc puis-je me resoudre ? M'expliquer ? Ah, je crains trop de lui deplaire ! Garder le silence ? Eh pourquoi le garderois-je, puisqu'aussi bien ma mort lui fera connoître ce que je voudrois lui cacher ! Quoi ! je pourrois l'offenser ? Non, mourons plus tôt. Mais puis-je l'offenser en l'adorant ? je parlerai donc, & lui découvrant mon sein, je lui dirai : frapez ; voici le cœur de l'infortuné Filandre, qui sous les habits de Callirée a merité votre indignation. Frapez, vengez-vous, & si la vengeance vous plaît, le supplice lui sera agréable.»

 Belles bergeres, quand j'eus entendu Filandre, je ne sçais quelle je devins. Je voulus fuir, mais Daphné, qui étoit de concert avec lui, me retint. Au premier bruit que nous fîmes, le berger tourna la tête, & pensant que Daphné fût seule, il vint à elle, mais quand il m'eut aperçue : O dieux ! dit-il, quel supplice effacera ma faute ! Ah, Daphné je n'eusse jamais attendu de vous une trahison pareille !» Aussi-tôt il courut dans le jardin comme un homme insensé. Daphné l'appella plusieurs fois par le nom de Callirée, mais craignant d'être entendue, ou que Filandre par desespoir n'attentât sur sa vie, elle me laissa seule & se mit à le suivre. Pour moi, après avoir un peu remis mes esprits, je retournai comme je pus dans ma chambre, & m'étant remise au lit, toute tremblante, je ne pus fermer la paupiere.

 Cependant Daphné chercha tant Filandre, qu'elle le trouva enfin, mais dans un état digne de compassion. Elle le blâma de n'avoir pas sçu profiter d'une occasion si favorable, & tâcha ensuite de le rassurer en lui disant, que j'étois moins touchée que lui, de ce qui s'étoit passé. Toutefois il n'osa point paroître le lendemain. Moi d'un autre, coté, qui étois piquée au vif contre l'un & l'autre, je gardai le lit, pour dérober à ceux qui nous environnoient, & sur tout à la niéce de Gerestan, la connoissance de mon déplaisir. Il ne fut pas aisé à Daphné de m'appaiser ; cependant elle me tourna de tant de côtés, que je lui promis d'oublier le chagrin qu'elle m'avoit causé ; quant à Filandre je jurai que je ne le verrois jamais, & je croi que ne pouvant supporter ma colere, il auroit pris le parti de s'en aller, s'il n'avoit craint d'exposer Callirée à l'humeur fâcheuse de son mari. Cette consideration le retint ; mais il garda le lit cinq ou six jours, sans que je voulusse le voir, quoique Daphné pût me dire en sa faveur ; & je ne l'aurois vu de long-temps, si l'on ne m'avoit averti que Filidas & Callirée revenoient. La crainte qu'un pareil secret ne fût divulgué par toute la contrée me fit resoudre à le voir : à condition qu'il se conduiroit avec moi comme auparavant. Il le promit, & me tint parole ; à peine osoit-il lever les yeux sur moi, & quand il le faisoit, c'étoit avec l'air du monde le plus soumis.

 Filandre avoit averti sa sœur de ce qui lui étoit arrivé, & celle-ci, disant que sa sœur étoit malade, elle engagea Filidas à précipiter son retour. J'abrege toutes nos petites querelles, pour ne vous point ennuyer. Callirée qui, comme je viens de le dire, avoit été informée de tout par son frere, trouva le secret de me faire agréer que Filandre demeurât jusqu'à ce que les cheveux de Callirée étant revenus, elle pût paroître devant Gerestan. Il arriva, comme elles l'avoient prevû, que je m'accoutumai à voir le berger, qui enfin ne m'étoit point desagréable. La grandeur de sa passion me flatta de sorte, que moi-même j'excusois sa tromperie : Si bien qu'avant son départ, il obtint de moi cette declaration qu'il avoit tant desirée, sçavoir que j'oubliois sa faute, & que tant qu'il resteroit dans les termes du devoir, je cherirois ses sentimens pour moi. La joye qu'il témoigna dans cette occasion, m'assura bien autant de son amour, que son deplaisir passé. Cependant Filidas de qui la passion croissoit de jour en jour, ne put se contenir davantage ; il resolut d'eprouver tout à fait le dissimulé Filandre. Un jour donc qu'elles se promenoient ensemble, après avoir gardé long-temps le silence, elle le rompit en ces termes : «Eh bien, Filandre, sera-t-il dit, que vous serez toujours insensible à toute ma tendresse ? Je ne sçai, répondit Callirée, quelle preuve je pourrois vous donner de ma sensibilité. Et pouvez-vous douter de moi, sans m'avoir mise à l'épreuve ? Ignorez-vous, dit Filidas, que le doute accompagne toujours l'extrême desir ? Jurez-moi que vous m'aimerez, & je vous declarerai des choses qui peut-être vous surprendront.» Ces mots étonnerent Callirée ; mais curieuse de sçavoir ce qu'il alloit lui dire : «Je vous jure, lui répondit-elle, ce que vous souhaitez.» Alors Filidas, comme transportée hors d'elle-même, lui donna un baiser si passionné que Callirée en rougit, & la repoussa avec colere. «Je sçai, continua Filidas, que cette action vous surprendra ; mais si vous avez la patience de m'écouter, j'espere que vous aurez bien plus tôt compassion de moi que vous n'en aurez une idée desavantageuse.» Et reprenant les choses de loin, elle lui raconta le procès qui avoit été entre nos peres, Phormion & Celion, l'accord qui le termina, l'artifice enfin de Celion qui la fit élever en homme, bien qu'elle fut fille. «Maintenant, continua-t-elle, ce que je veux de vous, pour acquiter votre promesse, c'est qu'en consideration de mon amour extrême, vous daigniez m'accepter pour époux, & je donnerai Diane à mon cousin Amidor, que mon pere élevoit chés lui dans cette vue.»

 Je ne puis vous exprimer quelle fut la surprise de Callirée, mais lorsqu'elle en fut revenue, elle lui dit qu'assurément elle lui avoit raconté de grandes choses, & que ces paroles ne suffisoient pas pour la convaincre. Aussi-tôt Filidas découvrant son sein, l'honnêteté lui dit-elle, m'interdit les autres preuves. Callirée, qui vouloit nous consulter, fit semblant d'en être ravie ; seulement elle ajouta qu'elle avoit des parens, sans l'avis desquels elle ne pouvoit se determiner, & que si Filidas avoit leur consentement, il auroit lieu de se louer de sa bonne volonté. Après cet entretien, ils rentrérent dans la maison, & de tout le jour Callirée n'osa nous aborder, pour éviter les soupçons de Filidas ; mais le soir elle raconta tout à son frere, & tous deux ils allérent trouver Daphné pour lui en faire part. Le matin, Daphné me pria d'aller voir la feinte Callirée, & la veritable demeura auprès de Filidas. Dieu sçait quelle je devins, quand j'appris tout ce discours ! Mais ce qu'il y eut d'admirable, est que Daphné se plaignoit que je lui eusse si long-temps caché un pareil secret ; & mes sermens purent à peine la convaincre. Enfin, pour éviter que Bellinde ne disposât de moi suivant son goût, ou que Filidas ne me fît quelque surprise pour Amidor, car dès lors gagnée par Daphné & par Callirée, je promis d'épouser Filandre, nous convinmes qu'il ne falloit rien faire sans y avoir murement pensé. C'est pourquoi Filandre reprenant ses habits se retira avec sa sœur vers Gerestan, sous prétexte, comme il l'avoit fait croire à Filidas, de parler à ses parens. Depuis ce tems, Filandre eut la permission de m'écrire, & il le faisoit si finement que Filidas ni Amidor ne s'apperçurent de rien.

 Jusqu'ici, belles bergeres, les soins de Filandre ne m'avoient gueres coûté d'amertume ; mais dans quel abîme de maux la suite ne m'a-t-elle point précipitée. Il arriva pour mon malheur, qu'un étranger me trouva endormie sur le bord de la fontaine des Sicomores, où la fraicheur des arbres, & le murmure de l'onde m'avoient invitée au sommeil. L'étranger que la beauté du lieu attiroit, & qui venoit y passer l'ardeur du midi, n'eut pas plus tôt jetté les yeux pour moi, qu'il me trouva à son gré. Dieux quel homme, ou plus tôt quel monstre je vis ! Il avoit le visage extremément noir, de petits cheveux crespés, le nés applati, la bouche grosse, les lévres renversées, il ne paroissoit rien de blanc dans tout son visage, que quand il rouloit les yeux dans sa tête. Voilà quel amant le ciel me dessina. Il s'approche de moi pour m'embrasser ; mais le bruit qu'il fit (car il étoit à cheval & armé) m'éveilla si à propos, que j'ouvris les yeux, lorsqu'il étoit près de satisfaire sa passion ; je fis un grand cri, puis lui portant les mains au visage, je le poussai de toute ma force, & comme il ne s'attendoit pas à cette défense, & qu'il étoit à moitié panché, il chancela & craignant, comme je le croi, de tomber sur moi, il aima mieux tomber de l'autre côté. Ainsi j'eus le loisir de m'enfuir ; déja j'étois bien éloignée quand il se releva, car il étoit armé pesamment, & la peur m'avoit donné des aîles. Il saute donc sur son cheval, & me poursuit à toute bride. J'étois presque hors d'haleine, lorsque Filidas, qui s'entretenoit près de là avec Filandre, que le sommeil avoit surpris, entendit ma voix ; & voyant que ce monstre me poursuivoit l'épée nue, elle s'opposa genereusement à sa fureur, & par cette derniere action elle me prouva qu'elle m'avoit autant aimée, que son sexe le lui permettoit. Elle saisit d'abord la bride du cheval ; & le barbare indigné d'une si noble hardiesse, lui assene un si grand coup d'épée, qu'il lui emporte le bras. Filidas tombe morte entre les pieds du cheval, & le cri qu'elle fit avant que de tomber, frapant les oreilles de Filandre, il accourut. Quel spectacle pour lui ! Filidas sans vie, & nageant dans son sang ! Mais que devint-il, quand il apperçut le cruel barbare courant sur moi, l'épée à la main, & sa chere Diane saisie de frayeur, & fatiguée de la course qu'elle avoit faite, ne pouvant plus marcher : Telle qu'une lyonne dont on vient d'enlever les petits, se jette sur ceux qui les emportent, tel & plus leger encore Filandre s'élance sur ce barbare. «Cesse, lui cria-t-il, d'outrager une bergere qui merite nos hommages.» Cris inutiles, il ne s'arrêtoit point. Filandre met une pierre dans sa fronde, la lance si adroitement qu'elle va fraper la tête de l'affreux chevalier, & le renverse par terre. C'étoit fait de lui sans doute, sans son casque qui le préserva. Mais il se releve incontinent, & porte à Filandre un coup mortel qu'il ne put éviter, parce qu'il n'avoit que sa houlette pour toute défense. Filandre au lieu de reculer, s'avance sur lui, & s'enfonçant lui-même le fer meurtrier, il plante si avant le bout ferré de sa houlette entre les yeux du barbare, qu'il ne put le retirer : alors il le saisit à la gorge, & acheve de le tuer. Mais helas ! que cette victoire fut cherement achetée ! pendant que mon ravisseur tomboit mort d'un côté, les forces manquant à Filandre, il tomba de l'autre à la renverse, de façon pourtant que l'épée qu'il avoit dans le corps donnant de la pointe sur une pierre, elle sortit de la blessure. Quand j'apperçus Filandre en cet état, la frayeur de la mort ne put m'empêcher de courir à lui, & toute eplorée je me couchai par terre, & l'appellai par son nom. Il avoit déja perdu beaucoup de sang ; mais admirez ce que peut l'amitié, j'eus bien le courage de mettre mon mouchoir sur un côté de sa blessure, & mon voile que je rompis, sur l'autre côté. Ce leger secours ne lui fut pas inutile ; car après que je lui eus appuyé la tête sur mon sein, il ouvrit les yeux & reprit la parole. Alors me voyant baignée de larmes, il me dit d'une voix moutante : «Le ciel m'envoye une fin plus heureuse que je n'eusse osé la desirer : je sentois que mon peu de merite seroit toujours un obstacle à mon entiere felicité, & je craignois que mon désespoir ne me portât à quelqu'extrémité. Les dieux qui nous aiment ont jugé que n'ayant vécu depuis si long-temps que pour vous, il falloit aussi que je mourusse pour vous. Quelle est donc ma satisfaction, puisque non seulement je meurs pour vous, mais encore pour vous conserver ce que vous avez de plus precieux ! Maintenant, chere Diane, il ne manque qu'une chose à mon bonheur, & je vous conjure par tout l'amour que vous avez reconnu dans Filandre, de me l'accorder. Cher ami, lui répondis-je, les dieux n'ont point mis en nous une si vertueuse affection, pour ne nous en laisser que le regret. J'espere qu'ils vous donneront assés de vie pour que je puisse vous convaincre que mon amitié ne le cede point à la vôtre. Demandez-moi donc ce qu'il vous plaira ; il n'est rien que je puisse, ou que je veuille vous refuser.» Alors il me prit la main, & l'approchant de sa bouche, «Dieux ! dit-il, je ne vous demande qu'autant de vie qu'il m'en faut pour voir Diane accomplir sa promesse.» Puis m'adressant la parole : «Ma belle maîtresse, continua-t-il, puisque je meurs pour vous, que j'emporte avec moi le titre de votre époux ; & mon ame s'envolera contente au sejour des bienheureux.»

 Je vous jure, aimables bergeres, que je fus si penetrée de ce discours que je ne sçai pas même comment j'eus la force de lui répondre. «Filandre, lui dis-je, je vous accorde ce que vous me demandez, & j'atteste tous les dieux, que Diane se donne à vous pour épouse, & qu'elle vous reçoit de tout son cœur pour époux.» A ces mots je l'embrassai : «Et moi, dit-il, je me donne à vous, content d'emporter au tombeau un titre si glorieux.» Helas ! ces mots furent les derniers qu'il profera ; car me tirant à lui pour m'embrasser, il expira, laissant ainsi son esprit sur mes lévres. Je tombai sur lui sans poux, sans mouvement, & tellement évanouie, que l'on m'emporta dans ma cabane en ce triste état. O dieux ! que j'ai vivement ressenti cette perte, & que j'ai bien reconnu la verité de ce qu'il m'avoit tant de fois prédit, que je l'aimerois après sa mort, plus que je n'avois fait durant sa vie. Depuis que je l'ai perdu, il me semble qu'à toute heure je l'ai devant les yeux, & qu'il me dit sans cesse, que je dois l'aimer, si je ne veux être l'ingratitude même. Aussi t'aimai-je, ô chere ame, mais de l'amour le plus vif & le plus tendre ! Et si aux lieux que tu habites maintenant, on a quelque connoissance de ce qui se passe ici bas, reçoi ces larmes que je t'offre en témoignage que Diane aimera son cher Filandre jusqu'au dernier soupir.



LIVRE SEPTIÈME.



 Astrée voulant interrompre de si tristes regrets, demanda à Diane quel étoit le malheureux auteur d'un si grand desastre. «Helas ! répondit la bergere, que pourrois-je vous en dire ? C'étoit un monstre qui ne nâquit que pour me causer une éternelle douleur. Mais enfin, poursuivit Astrée, n'a-t-on jamais sçu quel homme c'étoit ? On nous dit quelque temps après, repliqua Diane, qu'il venoit d'un pays barbare, situé au delà d'un détroit, que l'on appelle, je ne sçais si je le nommerai bien, les colomnes d'Hercule. Le sujet qui l'amena pour mon malheur, est que la dame qu'il aimoit en ces funestes contrées, lui avoit commandé de parcourir toute l'Europe, pour sçavoir si dans cette partie du monde il y avoit quelque femme qui l'égalât en beauté. Et s'il rencontroit quelqu'amant qui voulût soutenir celle de sa maîtresse, il étoit obligé de combatre contre lui, & d'envoyer à cette indigne femme la tête de l'amant avec le portrait & le nom de la personne aimée. Helas, lorsqu'il me poursuivoit pour m'ôter la vie, que n'ai-je été moins prompte à fuir ! peut-être par ma mort, j'aurois sauvé le jour à mon cher Filandre.» A ces mots, les larmes coulerent de ses yeux, & bien-tôt elle en fut baignée. Phylis, pour éloigner des idées si fâcheuses, se leva la premiere, & dit aux bergeres : «Nous avons demeuré bien long-temps assises, ne seroit-il pas à propos maintenant que nous nous promenassions.

 Aussi-tôt les autres se leverent, & parce que le soleil avoit déja fait la moitié de sa course, elles regagnerent leurs hameaux. Leonide écoutoit attentivement tous leurs discours, & ce qu'elle venoit d'apprendre, excitoit encore sa curiosité ; mais elle fut vivement touchée, quand elle les vit partir, sans qu'elles eussent rien dit de Celadon. Esperant toutefois que si elle demeuroit tout ce jour avec elles, ainsi qu'elle l'avoit resolu, elle en pouroit découvrir quelque chose, elle se mit à les suivre de loin, car elle ne vouloit pas qu'elles pensassent qu'elle les eût entendues. Phylis tournant la tête par hazard, apperçut Leonide, & la montra à ses compagnes, qui s'arrêterent ; mais voyant que la nymphe venoit à elles, elles rebrousserent chemin, pour lui rendre les honneurs dus à sa condition. Leonide, après avoir répondu à leur honnêteté, s'adressant à Diane, lui dit : «Sage bergere, je vous demande pour aujourd'hui l'hospitalité, pourvu qu'Astrée & Phylis soient des nôtres ; car j'ai quitté ce matin mon oncle Adamas, dans la vue de passer ce jour avec vous, & de reconnoître si ce que l'on m'a dit de votre vertu, Diane ; de votre beauté, Astrée ; de votre merite, Phylis, répond à ce que la renommée en a publié.» Diane répondit en ces termes, au nom de ses compagnes : «Grande nymphe, il seroit peut-être plus heureux pour nous que vous ne nous connussiez que par la renommée ; mais puisque vous daignez nous faire cette honneur, nous le recevrons avec respect.» En même temps elles la mirent au milieu d'elles, & la conduisirent au hameau de Diane, où elle fut si bien reçue, & avec tant de civilité, qu'elle ne pouvoit comprendre, comment des personnes élevées dans les bois pouvoient être si polies. Après le diner Leonide leur fit plusieurs demandes ; elle s'informa sur tout d'un berger nommé Celadon, fils d'Alcippe. Diane répondit qu'il s'étoit noyé dans le Lignon. «Et son frere Lycidas, ajouta la nymphe, est-il marié ? Il ressent encore trop la perte de son frere, dit Diane, pour y penser. Et comment, continua Leonide, est arrivé ce malheur ? Il voulut secourir cette bergere qui étoit tombée dans l'eau avant lui, répondit Diane, en montrant Astrée.»

 La nymphe qui observoit Astrée, voyant qu'elle changeoit de visage, & que pour cacher sa rougeur, elle mettoit la main sur ses yeux, connut bien qu'elle aimoit le berger ; & pour en sçavoir davantage, elle continua ainsi : «N'a-t-on point retrouvé son corps ? Non, dit Diane ; seulement on reconnut son chapeau qui s'étoit arrêté à quelques arbres.» Phylis, pour ménager Astrée, à qui ce discours auroit infailliblement tiré des larmes ; «mais, grande nymphe, dit-elle, quelle bonne fortune pour nous vous a conduite en ces lieux ? Je vous l'ai declaré, répondit Leonide, le seul plaisir de vous voir & de vous connoître. Si donc vous l'agréez, reprit Phylis, nous irons à nos exercices ordinaires, & par là vous connoîtrez mieux notre façon de vivre.» Leonide y consentit, & prenant Diane d'une main, & de l'autre Astrée, elles vinrent, en discourant, dans un bois qui s'étend sur les bords du Lignon. Elles furent à peine assises, qu'elles entendirent chanter près d'elles. Diane reconnut la voix, & s'adressant à Leonide, elle lui dit : «Grande nymphe, prendriez-vous plaisir aux discours d'un jeune berger qui n'a rien du village que l'habit & le nom, & qui a toujours été nourri dans les grandes villes ? c'est le berger Silvandre, qui n'est parmi nous que depuis deux ou trois ans. Quelle est sa famille, dit Leonide ? Il ne le sçait pas lui-même, répondit Diane. Il a seulement une legere connoissance qu'elle est du Forest ; & c'est pour cela qu'il y est venu dans la resolution d'y passer sa vie. S'il changeoit de dessein, notre Lignon perdroit beaucoup ; car en verité c'est un des bergers le plus accompli : ce que vous m'en dites, répondit la nymphe, me donne une veritable envie de le voir & de l'entretenir.»

 Cependant Silvandre appercevant les bergeres, vint à elles, & parce qu'il ne connoissoit point Leonide, il feignit de passer outre. Mais Diane le retint en lui disant qu'elle ne comprenoit pas comment ayant appris la civilité dans les villes, il pouvoit ainsi interrompre une compagnie par son arrivée, & ne rien dire ensuite.

 «Puisque je vous ai interrompues, dit le berger en souriant, j'ai failli ; mais le moyen de reparer mon erreur, c'est d'empêcher qu'elle ne dure. Ce n'est pas, répondit Diane, ce qui vous obligeoit à partir si promptement, c'est plutôt que vous n'avez rien trouvé qui merite de vous arrêter. Si pourtant vous tournez les yeux vers cette belle nymphe, je m'assure que vous changerez de sentiment. Ce qui attire une chose, repartit Silvandre, doit avoir quelque rapport avec elle ; mais n'y en ayant point entre tant de merite & mes imperfections, doit-il vous sembler étrange que je ne me sois point senti attiré ?

 Cette difference dont vous parlez, interrompit Leonide, c'est votre modestie seule qui vous la fait trouver. Pour le corps, je ne vois pas que vous ayez à vous plaindre de la nature & pour l'ame, si elle est raisonable, peut-elle être differente des nôtres.» Silvandre comprit qu'il falloit à la nymphe des discours plus forts, que ceux qu'il avoit accoutumé de tenir aux bergeres. «Belle nymphe, lui dit-il, ce qui fait le prix des choses c'est leur usage ; l'homme, autrement, seroit la moindre des creatures, puisqu'il n'y a point d'animal qui ne le surpasse en quelque chose. Le taureau a plus de force, le cerf plus de vitesse, ainsi des autres. Mais quand on considere que les dieux ont fait tous les animaux pour l'homme, & l'homme pour eux, il faut avouer qu'ils l'ont jugé plus excellent. Pour connoître donc le prix des hommes en particulier, il faut examiner à quel usage s'en servent les dieux ; & puisqu'ils ont fait de vous une nymphe, & de moi un berger, il est impossible que nous soyons égaux en merite.» Leonide admira l'esprit du berger, & pour lui donner lieu de continuer, elle lui dit : «Quand ces raisons seroient bonnes pour moi, du moins les bergeres devroient-elles vous arrêter, puisque vous avez avec elles cette conformité. Sage nymphe, répondit Silvandre, la moindre partie cede toujours à la plus grande. Cependant, interrompit Diane, je veux croire que j'ai assez de merite & de beauté pour un berger.» Elle parloit ainsi, parce qu'elles avoient accoutumé de le nommer l'insensible. «Vous croirez ce qu'il vous plaira, dit Silvandre ; mais pour gagner l'affection d'un berger, il vous manque une partie essentielle. Quelle est-elle, repartit Diane ? La volonté, repliqua-t-il. En effet, interrompit Phylis, vous êtes aussi peu disposée à l'amour que Silvandre.» A ces mots, le berger se tournant vers Astrée, lui dit : «Voyez comme vos compagnes m'attaquent toutes à la fois. C'est répondit Diane, que Phylis me voyant aux mains avec un ennemi si terrible, elle a cru devoir me secourir. Dites plutôt, repartit Silvandre, qu'en essayant de me donner un coup sur la fin du combat, elle a voulu vous derober l'honneur de la victoire, mais elle n'y réussira pas si facilement qu'elle le pense.» Phylis qui étoit naturellement enjouée, & qui vouloit divertir Leonide, lui répondit : «J'admire votre simplicité, Silvandre ; Quoi ! vous pensez que je desire de vous vaincre, moi qui mettrois cette victoire au rang des moindres que j'aye remportées. Ah ! bergere, interrompit Diane, ne parlez point ainsi de Silvandre. S'il merite vos mepris, quel berger meritera votre estime ?» Ces mots toucherent le berger, & dès lors il se sentit pour Diane un penchant qu'il ne put vaincre. «Mais à quoi bon tant de discours, dit Phylis ? Si vous avez tant de merite, dites quelle bergere a pour vous une estime particuliere ; celle, répondit le berger, pour qui vous voyez que j'ai les mêmes sentimens. Vous voulez dire, ajouta Phylis, que vous n'en recherchez aucune, mais c'est en vous manque de courage ; Dites plus tôt, repliqua Silvandre, manque de volonté. Et vous, ajouta-il, vous qui affectez pour moi tant de mepris, dites-nous quel berger vous aime si tendrement. Tous ceux qui ont de l'esprit & du courage, répondit Phylis. Mais enfin, dit Silvandre, nommez-en quelqu'un. Je voudrois bien, dit-elle, prenant un visage severe, qu'il y en eût d'assés teméraires pour l'entreprendre. Et pourquoi, s'écria Silvandre, pretendez-vous que c'étoit faute de volonté en vous, plutôt qu'en moi ? Il seroit admirable, dit la bergere, que ce qui vous sied me fut permis. Aurois-je bonne grace à courir, à luter, à sauter ? Mais c'est trop disputer ; je prens Diane pour juge, toute partiale qu'elle est. Quand on ne peut par ses discours établir ce que l'on a avancé, ne faut-il pas en venir à la preuve ? sans doute, répondit Diane.

 Eh bien, reprit Phylis, condamnez donc ce berger à faire preuve de son merite, & pour cela qu'il s'attache à une bergere, & qu'il la force de convenir, qu'en effet il est digne de retour.» Leonide & les bergeres agréerent la proposition, & Silvandre fut condamné d'une voix unanime à ce que Phylis avoit proposé. «Non pas, ajouta Diane en souriant, qu'il soit contraint d'aimer, car en amour la contrainte ne peut rien, mais j'ordone qu'il serve, & qu'il honore.

 Quoique vous m'ayez condamné sans m'entendre, dit le berger, je n'appelle point de votre jugement. Je demande seulement que celle qu'il me faudra servir merite mes services, & sçache les reconnoître. Silvandre, Silvandre, dit Phylis, vous cherchez à échaper, mais je vous en ôterai bien les moyens ; c'est Diane que vous servirez.

 J'y consens, répondit Silvandre, pourvu que ce ne soit point profaner sa beauté, que de la servir ainsi par gageure.» Diane vouloit répondre, mais, à la priere de Leonide & d'Astrée, elle y consentit, à condition pourtant, que cet essai ne dureroit que trois lunes.

 Les choses étant ainsi arrêtées, Silvandre se jetta aux genoux de sa nouvelle maîtresse, & lui baisa la main comme pour faire le serment de fidelité. Puis se relevant. «Maintenant, dit-il, ma belle maîtresse, ne me permettrez-vous pas de vous exposer un tort qui m'a été fait ?» Et Diane lui ayant répondu qu'il le pouvoit, il reprit ainsi : «Pour avoir répondu au mepris que l'on me marquoit, par des discours un peu trop avantageux, j'ai été justement condamné à faire preuve de mon merite, pourquoi Phylis qui est plus vaine que moi, ne sera-t-elle pas condamnée à une preuve semblable ?» Astrée, sans attendre la réponse de Diane, s'écria, que la demande étoit si juste, qu'elle s'assuroit qu'elle lui seroit accordée. Et Diane ayant pris l'avis de Leonide, condamna la bergere, ainsi que Silvandre l'avoit requis. «Je n'attendois pas, dit Phylis, une sentence plus favorable, ayant de tels adversaires ; mais enfin, que dois-je faire ? acquerir, dit Silvandre, les bonnes graces de quelque berger. Cela n'est pas raisonnable, répondit Diane, car jamais la raison n'est contraire au devoir. Mais j'ordonne qu'elle serve une bergere, qu'elle soit obligée de s'en faire aimer ainsi que vous, & que celui de vous deux qui paroîtra moins aimable, soit contraint de ceder à l'autre. Je veux-donc, dit Phylis, servir Astrée. Non, ma sœur, répondit Astrée, il me semble qu'il est plus convenable que vous vous adressiez tous deux à Diane ; elle pourra prononcer un jugement plus équitable, si tous deux vous la servez.» Cette proposition parut si judicieuse, qu'elle passa tout d'une voix, & l'on fit jurer à Diane, que les trois mois expirés, elle prononceroit, sans avoir égard à autre chose, qu'à la verité. Rien n'étoit plus agréable que de voir ces nouveaux amans. Phylis & Diane jouoient à merveille leur personnage ; & bien-tôt Silvandre le joua plus naturellement.

 Pendant qu'ils discouroient ainsi, & que Leonide jugeoit en elle-même ce genre de vie le plus heureux de tous ; ils apperçurent deux bergeres & trois bergers, qui à leurs habits paroissoient étrangers, & lorsqu'ils furent près d'eux, Leonide s'informa qui ils étoient. Phylis répondit qu'elle n'en sçavoit rien autre chose, sinon qu'ils étoient étrangers. Alors Silvandre ajouta, qu'elle perdoit beaucoup de ne les pas connoître davantage, que parmi eux étoit un berger nommé Hylas, d'une humeur extrémement agréable ; «car il aime, disoit-il, tout ce qu'il voit ; mais aussi il ne l'aime pas long-temps, & il fait valoir son caractere par des raisons si extravagantes, qu'il est impossible de l'entendre sans rire. Je serois ravie de l'entendre, dit Leonide, & dès qu'il sera ici, il faut que nous le fassions parler.

 La chose ne sera pas difficile, répondit Silvandre, car il veut toujours discourir. Mais si l'inconstance est le caractere d'Hylas, avec lui est un berger d'un caractere bien different, puisqu'il regrete sans cesse une bergere qu'il aimoit. Celui-ci paroît avoir du jugement, mais il est si triste, qu'il n'a jamais que des plaintes à faire entendre. Et qui les arrête en cette contrée, repliqua Leonide ? Je n'ai point encore eu la curiosité de m'en informer, dit Silvandre, mais belle nymphe, si vous le souhaitez, je vais le leur demander, car voici qu'ils approchent de nous.» En effet, ils entendirent qu'Hylas chantoit ces vers :


 L'inconstance est mon caractere.
J'aime à changer, je n'en fais point mystere ;
 Le beau triomphe que ce sera
 Pour celle qui me fixera.


 Enchaîner une ame volage,
C'est des beautés le glorieux partage.
 Le beau triomphe que ce sera
 Pour celle qui me fixera.

 Leonide en souriant, dit à Silvandre : «au moins ce berger n'est pas du nombre de ceux qui cachent leurs imperfections, il paroît qu'il ne veut point en imposer. C'est, répondit Silvandre, que ce qu'il va chantant, il ne le regarde pas comme une imperfection.» Déja les bergers étoient arrivés, & la nymphe occupée de leur rendre le salut, ne put répondre à Silvandre. Celui-ci qui n'avoit point oublié que la nymphe desiroit sçavoir qui étoient ces bergers : après les premiers complimens, s'adressa à l'un d'eux, & lui dit : «Tircis (c'étoit le nom du berger) dites-nous, je vous en conjure, quel motif vous a conduit en ces lieux, & qui vous y retient ?» Alors Tircis levant les yeux & les mains au ciel : «Grand dieu, dit-il, dont la providence gouverne cet univers, sois-tu loué à jamais de tes bontés pour moi.»

 Il répondit ensuite à Silvandre, mais comme frapé d'étonnement ; «Sçachez, gentil berger, que c'est vous qui m'amenez dans cette contrée ; sçachez que c'est vous-même, vous que j'ai si long-temps cherché. Moi, repartit Silvandre ! Comment cela se peut-il, puisque je n'ai pas même le bonheur d'être connu de vous. Je satisferai volontiers à votre demande, quand vous aurez repris vos places sous ces arbres ; car mon recit sera long.» Alors Silvandre se tournant vers Diane, «Ma maîtresse, dit-il, voulez-vous vous asseoir ? Vous deviez, répondit Diane, vous être adressé à Leonide. Je sçai, repliqua le berger, que la civilité l'ordonnoit ainsi ; mais j'ai obéi à l'amour.» Leonide prenant Astrée & Diane par la main, s'assit au milieu, approuvant ce qu'avoit fait Silvandre ; & les autres bergeres s'assirent autour d'elles. Alors Tircis se tournant vers la bergere qui étoit venue avec lui ; «Voici, dit-il, Laonice, le jour heureux que nous avons tant desiré, voici le terme que l'oracle a marqué à nos peines.» La bergere, sans lui répondre, s'adressa à Silvandre, & commença de la sorte :



HISTOIRE
DE TIRCIS ET DE LAONICE.



 Il n'est point de plus fortes amitiés que celle de l'enfance, parce que la coutume devient insensiblement une seconde nature, dont il est mal-aisé de se dépouiller. Ceux-là le sçavent qui veulent la surmonter. C'est par là, gentil berger, que je prétens excuser mon affection pour Tircis ; je la suçai, pour ainsi dire, avec le lait, & il semble que tout ait conspiré dès ma naissance à la fortifier. L'union de nos parens, l'égalité de notre âge, la gentillesse de Tircis. Mais pour mon malheur, Cleon nâquit presqu'en même temps dans notre hameau, avec plus de grace que moi peut-être, du moins avec plus de bonheur. Dès qu'elle commença d'ouvrir les yeux, Tircis commença de l'aimer ; il se faisoit un plaisir de la considerer dans le berceau même. Il avoit alors environ dix ans, & moi six. Admirez ici comme le ciel dispose de nous sans nous ; dès que je vis le berger, je l'aimai ; & dès qu'il vit Cleon, il l'aima. Bien que nous fussions extremément jeunes, on ne laissoit pas de remarquer entre nous cette difference. Vous pouvez croire qu'alors je n'observois pas ses actions, mais quand je fus un peu plus âgée, je lui trouvai si peu de goût pour moi, que je pris une resolution que le depit suggere toujours, mais que le veritable amant ne peut suivre, c'étoit d'en plaisanter. J'eus assez de force pour dissimuler mon ressentiment, j'essayai même de me retirer tout à fait du berger ; mais ce qui me retint, c'est que je ne voyois pas qu'il eût d'autre attachement ; car ce qu'il faisoit pour Cleon ne pouvoit me donner de jalousie : elle étoit dans un âge trop tendre ; & quand elle put ressentir les traits de l'amour, elle cessa de le voir. Mais le perfide amour lui exagera le merite & les services de Tircis, & la rendit enfin sensible. La blessure étoit encore legere ; mais enfin il fallut avouer sa défaite. Ainsi Tircis est aimé de Cleon, & commence à jouir de toutes les douceurs d'un tendre engagement. La joye de Tircis fut si vive, qu'elle éclata malgré lui ; pour Cleon, outre qu'elle renferma toujours sa tendresse dans les bornes du devoir, elle pria Tircis de feindre pour moi de l'amour, afin que ceux qui l'éclairoient, s'arrêtant à ce qui paroissoit, ne songeassent point à penetrer ce qu'elle vouloit cacher. Elle me donna la preference sur les autres bergeres, parce qu'elle s'étoit apperçue que j'aimois Tircis, & que mon penchant pour lui étant assés connu, on croiroit volontiers ce qu'elle desiroit, étant bien difficile d'être aimée sans aimer. Tircis qui vouloit se conformer à la volonté de Cleon, se mit aussi-tôt en devoir d'executer ses ordres. Dieux ! quand je me rappelle ce qu'il me disoit de gracieux, je cheris encore ses discours tout mensongers qu'ils étoient, & je remercie Amour des heureux momens dont il me fit jouir alors : Et plût à dieu, puisque je ne pouvois être plus heureuse, eussai-je toujours été trompée de la sorte. Tircis n'eut pas de peine à me persuader qu'il m'aimoit ; outre que l'on croit aisement ce que l'on desire, les soins que j'avois pris de lui plaire ; le commerce que nous avions eu ensemble ; quelques agrémens que je m'imaginois avoir ; tout cela me rendoit la chose vrai-semblable. La fiere Cleon rioit souvent avec lui de mon erreur : Helas, que pour la punir, Amour ne permit-il que Tircis m'aimât sans feinte ! Mais bien loin de m'aimer, cette feinte même lui étoit insupportable, & si l'amour ne m'avoit fermé les yeux, je l'aurois aussi bien remarqué que la plus part de ceux qui nous voyoient, & à qui je ne pouvois ajouter foi. Cependant le bruit de nos amours se repandit, on cessa de parler de Cleon, & moi seule infortunée je fus en butte à tous les discours. Mais craignant que je ne vinsse à découvrir l'artifice, elle voulut l'enveloper sous un autre. Elle conseille à Tircis de me faire entendre que nos liaisons donnoient lieu à des jugemens desavantageux, qu'il étoit de notre prudence de faire cesser ces bruits, & que pour les assoupir il falloit qu'il feignît d'aimer Cleon. «Vous lui direz, ajoutoit-elle, que vous me choisirez plus tôt qu'une autre bergere, parce que vous serez près d'elle, & que vous pourrez lui parler.» Moi qui étois la franchise même, j'approuvai ce dessein, & depuis ce jour, quand nous nous trouvions tous trois ensemble, c'étoit avec ma permission & de mon aveu qu'il entretenoit sa chere Cleon. Quel plaisir pour ces deux amans ! témoin des empressement de Tircis pour Cleon, insensée que j'étois, je les prenois pour une feinte, & Cleon qui m'observoit, connoissant mon erreur, avoit une peine extrême à renfermer sa joye. Elle avoit quelquefois besoin de recourir à de mauvais pretextes, & moi j'en accusois sa tendresse, & la satisfaction qui lui revenoit de l'erreur dans laquelle je la croyois. Telle étoit ma simplicité, que je partageois d'avance avec elle le déplaisir qu'elle auroit lorsqu'elle sçauroit la verité. Mais depuis je connus bien que moi-même je devois être l'objet de sa compassion. Cependant qui n'y eût été trompée lorsqu'amour est entré dans une ame, il ne lui permet plus la moindre défiance. Le berger jouoit d'ailleurs si bien son personnage, qu'à la place de Cleon, j'eusse peut-être douté que sa feinte ne fût veritable. Si quelquefois en ma presence il marquoit à Cleon trop de tendresse, aussi-tôt se tournant vers moi il me demandoit à l'oreille s'il ne representoit pas bien. Mais vous n'avez encore rien entendu ; écoutez jusqu'où il porta l'artifice. Il avoit des entretiens plus frequents avec Cleon, qu'avec moi, il lui baisoit la main ; Il se tenoit à ses genoux, & ne se cachoit point de moi ; mais en public il ne me quittoit point, & sa dissimulation fut telle que l'on crut toujours que nous nous aimions. Et quand je lui disois que l'on ne pouvoit se persuader qu'il aimât Cleon ; «Et comment, me répondoit-il, se persuaderoit-on ce qui n'est pas ? mais il arrivera du moins que nous tromperons le grand nombre. Sur tout, ajoutoit-il, il faut tromper Cleon, parlez-lui pour moi, soyez comme notre confidente ; & par là nous vivrons en assurance.» Je pensai que si Cleon avoit pu croire quelquefois que j'aimois Tircis, le personnage que j'allois faire lui en ôteroit l'opinion. Cleon de son côté fatiguée de la contrainte dans laquelle elle vivoit avec le berger, reçut avec joye la proposition que je lui fis, & dès ce moment elle traita avec lui comme avec son amant, & moi je n'eus d'autre emploi que de porter leurs billets. O Amour, ce sont là de tes coups ! Tel rend de pareils offices à autrui, qui croit se les rendre à soi-même.

 Cependant les Francs, les Romains, les Gots & les Bourguignons se faisant une cruelle guerre, nous fûmes contraints de nous retirer sur les bords du grand fleuve de Seine, dans une ville qui porte le nom du berger qui jugea les trois déesses. On y accouroit en foule de toutes les contrées, & bien-tôt un mal terrible, ce mal contagieux dont les grands mêmes ne peuvent se défendre, affligea les habitans. La mere de Cleon en fut attaquée, Cleon ne voulut jamais consentir à s'éloigner d'elle, quelqu'instance qu'elle lui fît pour l'y déterminer. Ses amis eurent beau lui representer que c'étoit offenser les dieux que de les tenter de la sorte. «Si vous m'aimez, leur disoit-elle, ne me tenez jamais ces discours. Ne dois-je pas la vie à qui me l'a donnée ? Et les dieux peuvent-ils être offensés de me voir servir celle qui m'apprit à les adorer ?» Elle s'enferma donc avec elle, resolue de ne la quitter qu'après qu'elle lui auroit fermé les yeux, si les dieux refusoient de la rendre à ses prieres. Tircis passoit les jours entiers à leur porte, essayant inutilement d'entrer, Cleon ne voulut jamais y consentir. Il leur faisoit apporter tout ce qui leur étoit necessaire, & rien ne leur manqua. Mais quelques préservatifs que Tircis pût envoyer, l'heureuse Cleon fut frapée à son tour. Aussi-tôt que le berger en fut instruit, il crut qu'il n'étoit plus temps de feindre, ni de redouter la médisance. Il met ordre à ses affaires, & se renferme avec des personnes si cheries. Quels offices il rendit à la mere en consideration de la fille ! il est aisé de l'imaginer ; mais quand il ne lui resta plus que sa maitresse, dont le mal empiroit tous les jours, quelle fut l'horreur de son état ! Il la tenoit dans ses bras, il lui appliquoit des remedes. Cleon qui l'avoit toujours aimé, & à qui il donnoit en cette occasion une si grande preuve de son amour, ne sentoit rien plus vivement que le danger où il s'exposoit pour elle. Tircis au contraire étoit si content, que la fortune encore qu'ennemie, lui eût offert ce moyen de prouver à Cleon tout son amour, qu'il ne pouvoit assés se louer d'elle. Enfin, malgré les soins du berger, Cleon fut réduite en peu de jours dans un état si déplorable, qu'à peine elle put proférer ces paroles. «J'aurois souhaité, fidele Tircis, que les dieux eussent prolongé mes jours, non que j'aime la vie, j'ai trop éprouvé les miseres qui en sont inseparables ; mais seulement pour avoir le temps de vous convaincre de ma reconnoissance. Il est vrai que je vous ai tant d'obigation, que je ne pourrois jamais les reconnoître ; ainsi je n'accuserai point le ciel d'injustice, quand il m'ôte la vie. Recevez donc tout ce que je puis, c'est le serment de n'oublier jamais ce que je vous dois. Ma belle maitresse, répondit Tircis, ce que j'ai fait jusqu'ici ne m'a point encore satisfait ; & quand vous me parlez d'obligations, je vois bien que vous ne connoissez pas la grandeur de mon amour. Croyez, belle Cleon, que je ressens comme je dois la faveur que vous m'avez faite d'agréer mes prétendus services, le ciel qui ne m'a fait naître que pour vous me reprocheroit mon ingratitude, si je ne vivois pour vous, & si j'employois ailleurs un seul moment de ma vie ?» Il vouloit continuer, lorsque la bergere l'interrompit en ces termes : «Laisse-moi parler, cher Tircis, laisse-moi employer le peu de vie qui me reste à t'assurer que j'ai pour toi le plus tendre & le plus veritable amour. En te disant un éternel adieu, je te demande trois choses, d'aimer toujours Cleon, de me faire inhumer auprès de ma mere, & d'ordonner, quand tu payeras le tribut à la nature, que ton corps soit mis auprès du mien, afin que si nous n'avons pû être unis pendant la vie, nous le soyons du moins après la mort.

 Tircis lui repondit : «Les dieux seroient injustes, s'ils éteignoient si promptement une flamme si belle. J'espere qu'ils vous rendront la vie, ou du moins qu'ils disposeront de moi, avant que de vous la ravir. Mais s'ils rejettent mes vœux, du moins qu'ils me donnent assés de vie pour executer vos ordres, & qu'ils me permettent ensuite de vous suivre. S'ils ne trenchent mes jours, assurez-vous que vous ne serez pas long-temps sans moi. Cher Tircis, lui répondit-elle, je t'ordonne de vivre autant qu'il plaira aux dieux immortels. Pendant qu'aux champs Elysées je raconterai notre amour mutuel, tu le rediras aux vivans, & tous honorerons notre memoire.» A ces mots elle expira dans le sein du berger. Quelle fut sa douleur, on peut le comprendre par celle qu'il ressent encore. «O mort, s'écria-t-il, qui m'as ravi la meilleure partie de moi-même, ou prens le reste, ou rens moi ce que tu m'as ôté.

 Il se tut alors, pour laisser couler les larmes qu'un si triste souvenir lui arrachoit. Silvandre lui representa que le mal étant sans remede il devoit se soumetre, & que les plaintes n'étoient qu'un témoignage de foiblesse. «S'il y avoit quelque remede, dit Tircis, je n'aurois garde de me plaindre ; mais c'est précisement parce qu'il n'y en a point, que la plainte doit m'être permise.

 Laonice les interrompit, & continua de la sorte : Enfin cette heureuse bergere étant morte, & Tircis lui ayant fermé les yeux, il ordonna qu'elle fut inhumée auprès de sa mere ; mais ses ordres furent mal executés. Pour lui il étoit si affligé, que sans la défense de Cleon, il ne lui eût pas survécu. Quelques jours après, s'informant de ceux qui le venoient voir, en quel lieu ce corps si cheri avoit été mis, il apprit qu'il n'étoit point auprès de celui de sa mere ; il en fut vivement touché, & promit une grande somme pour l'y faire porter. Quatre hommes s'en chargerent ; ils se rendent au lieu où étoit le corps de Cleon, ils ôtent la terre qui le couvroit, ils le portent quelques pas, mais la puanteur horrible qui en exhabloit les contraignit de le laisser, resolus de mourir plus tôt, que d'aller plus loin. Tircis en étant averti leur offrit une plus grande somme, mais ils la refuserent. «He quoi, dit-il, as-tu donc esperé que l'attrait du gain auroit plus de pouvoir sur eux, que son amour sur toi-même ?» Il dit, & comme un forcené il court à l'endroit où étoit le corps, il le prend dans ses bras, & malgré l'infection il le porte dans le tombeau de la mere. Après une action si heroïque, il sortit secrétement de la ville, & demeura quarante jours dans une affreuse solitude.

 J'ignorois, moi, tout ce qui se passoit ; car une de mes tantes ayant été attaquée du même mal presqu'en même temps, nous n'avions de commerce avec personne, & j'étois revenu le même jour que lui. Lorsque j'eus appris la mort de Cleon, j'allai chés lui pour en sçavoir le détail ; & lorsque je fus à la porte de sa chambre, je crus l'entendre soupirer. Je regardai par la serrure, & je le vis sur son lit les mains jointes, les yeux tournés ver le ciel & le visage tout baigné de larmes. Jugés quelle fut ma surprise, gentil berger, car je ne croyois pas qu'il aimât Cleon, & je venois en partie pour me consoler avec lui de la perte que j'avois faite. Enfin après l'avoir consideré quelque temps, j'entendis qu'il profera ces paroles : «Pourquoi cacherois-je mes pleurs ? il n'est plus temps de feindre, & quand je le voudrois, ma douleur ne me trahiroit-elle pas ? Tout l'espoir de ma vie est maintenant au tombeau. Elle vivoit en moi, je vivois en elle ; mais helas une mort cruelle me l'a ravie ! elle n'est plus ; que dis-je, elle est encore, & toujours elle vivra dans mon cœur.»

 Dieux ! quelle devins-je, quand je l'entendis parler ainsi ! telle fut ma surprise, que sans y penser j'entr'ouvris sa porte. Et lorsqu'il m'apperçut, il me tendit la main, & les yeux baignés de larmes, il me parla en ces termes : «Laonice, c'est fait de Cleon, & nous lui avons survêcu pour la pleurer. Je conçois que l'état où vous me voyez doit vous surprendre. L'amitié feinte ne connoît point de pareils regrets. Mais helas ! quittez votre erreur. Je serois coupable envers l'amour, si je ne vous desabusois enfin. Sçachez donc, Laonice, que j'ai aimé Cleon, & que je n'aimois qu'elle lorsque je feignois de vous aimer. Mais si jamais vous avez eu quelque affection pour moi, plaignez ma cruelle destinée, & pardonnez à Tircis un crime qu'il n'a commis que pour ne pas manquer à ce qu'il devoit à Cleon.» A ces mots, transportée de fureur je le quittai. A peine pus-je retrouver ma cabane, où je demeurai long-temps cachée ; mais après avoir mille fois combatu mon amour, il me fallut ceder, & j'appris par ma propre experience que le dépit est une foible ressource en ces occasions. Me voilà donc plus éprise que jamais de Tircis ; moi-même je cherche à me justifier son procedé, je lui pardonne de m'avoir offensée, & bien-tôt je me flate de remplacer Cleon dans son cœur. Lorsque j'allois ainsi me decevant moi-même, une de mes sœurs vint m'avertir que Tircis avoit disparu, & que personne au monde ne sçavoit où il s'étoit retiré. Dès-lors je pris la resolution de le suivre, & je partis secrétement durant la nuit. Quelles furent mes frayeurs, lorsque je me vis dans l'obscurité ! mais l'amour qui conduisoit mes pas, me donna du courage, & je pour suivis ma route, sans en tenir aucune assurée ; car j'ignorois où Tircis étoit allé, j'ignorois où j'allois moi-même. Je rencontrai enfin cette bergere, dit-elle, en montrant Madonte, avec le berger Tersandre. Assis à l'ombre d'un rocher, ils attendoient que la chaleur du midi fut tombée. Je leur demandai des nouvelles de Tircis, & je sçus par eux qu'il étoit en ces deserts, & qu'il regrettoit toujours Cleon. Alors je leur racontai ce que vous venez d'entendre, & je les conjurai de me dire les nouvelles les plus certaines qu'ils pourroient du berger. Madonte me répondit avec tant de douceur, & d'un air si touché, que je la jugeai atteinte du même mal que moi ; je ne me trompois pas, car elle m'apprit dans la suite la longue histoire de ses malheurs, & cette histoire me fit comprendre que l'Amour n'exerce pas moins sa tyrannie dans les cours que dans nos bois.

 Madonte m'invita à demeurer ; elle me representa que nous devions marcher de compagnie, puisqu'aussi-bien le but de notre voyage étoit le même. J'acceptai volontiers sa proposition, & depuis nous ne nous sommes point quittées. Mais que fait ce discours à mon sujet ? je ne veux vous entretenir que de Tircis & de moi. Il me suffit de vous dire, gentil berger, qu'après avoir demeuré plus de trois mois dans cette contrée, nous sçumes enfin qu'il étoit venu ici. A peine y fûmes-nous arrivés, que je le rencontrai. Il me fit d'abord un acceuil assés gracieux ; mais quand il sçut le sujet de mon voyage, il me declara qu'il avoit trop aimé Cleon, & qu'il cherissoit trop sa memoire, pour pouvoir m'aimer. Amour, si vous n'êtes injuste, je vous demande, & non pas à cet ingrat, le salaire de tant de travaux !

 Ainsi finit Laonice, & s'essuyant les yeux, elle les tourna vers Silvandre, comme pour lui demander justice. Alors Tircis parla en ces termes :

 «Sage berger, vous venez d'entendre l'histoire de mes malheurs ; elle n'est que trop fidele, & mon dessein n'est pas de vous ennuyer par des redites importunes. J'ajouterai seulement à ce que vous a dit Laonice, que fatigués de ses plaintes, nous allâmes consulter l'oracle, pour sçavoir ce qu'il ordonneroit de nous ; & que l'oracle nous fit entendre cette réponse, par la bouche d'Arontine :


 Dans ces aimables lieux où le Lignon serpente,
Amans, vous trouverez un curieux berger.
Il ira s'informant du mal qui vous tourmente ;
Croyez-le ; car le ciel l'élit pour vous juger.

 Quoiqu'il y ait déja bien long-temps que nous sommes ici, vous êtes le premier qui nous ait interrogés sur l'état de notre fortune. Ordonnez donc, sage berger, ce que nous avons à faire. Et pour que rien ne se fît que par la volonté du dieu, la vieille qui nous rendit l'oracle, ajouta que quand nous vous aurions rencontré, il falloit tirer au sort qui plaideroit notre cause. On le fit, & le sort amena pour Laonice le nom d'Hylas, & celui de Phylis pour Tircis

 «Autrefois, dit Hylas en souriant, que je soupirois pour Laonice, je n'aurois pas volontiers entrepris de persuader à Tircis de l'aimer ; mais à present que je soupire pour Madonte, je veux bien me conformer à la volonté du dieu. Berger, répondit Leonide, reconnoissez ici sa providence : c'est à l'inconstant Hylas qu'il remet le soin d'engager un berger au changement ; & c'est à une bergere connue par sa constance qu'il remet celui de persuader la fidelité. Et pour juge il choisit un berger exempt de partialité ; car Silvandre n'est constant, ni inconstant, puisqu'il n'a jamais rien aimé.» Alors Silvandre prenant la parole ; «Puisque vous voulez, dit-il, ô Tircis, & vous Laonice, que je sois juge de vos differens ; jurez tous deux entre mes mains que vous vous soumettrez à ma décision. Autrement nous prendrions des soins inutiles, & vous ne feriez qu'irriter les dieux.» Après qu'ils eurent fait le serment, Hylas commença de la sorte :


Harangue de Hylas pour Laonice.



 Si j'avois à parler pour Laonice devant un juge dénaturé, je craindrois de nuire à sa cause par mon peu de capacité ; mais puisque j'ai le bonheur de parler devant vous, gentil berger, non-seulement j'espere un jugement favorable, mais je suis encore persuadé qu'à la place de Tircis vous rougiriez que l'on pût vous faire les mêmes reproches. Je ne m'arrêterai donc point à chercher des moyens pour établir ma cause : elle parle d'elle-même. Le sexe de Tircis, la volonté des dieux, les loix de la nature, tout condamne le berger. Les dieux ne commandent-ils pas la reconnoissance, & la nature ne prescrit-elle pas d'aimer une bergere aimable, & d'oublier plus tôt que de cherir une bergere qui n'est plus. Mais ce berger ingrat malgré tous les bienfaits qu'il a reçus de Laonice, malgré la tendresse qu'elle lui a marquée dès le berceau, ne lui rend que des mépris. Cependant elle est telle, qu'elle est bien plus propre à faire ressentir les outrages dont elle se plaint, qu'à les ressentir elle-même ? Si tu es homme, ignore-tu que tu dois aimer les vivans ? & si tu connois les dieux, ne sçais-tu pas qu'ils punissent ceux qui violent leurs loix ? Si tu avoues que Laonice t'aima dès le berceau, seroit-il possible qu'une amitié si longue n'eût jamais d'autre recompense que tes dédains ? Mais encore que l'amour de Laonice étant volontaire, elle puisse peu toucher une ame ingrate, je ne puis croire, ô juste Silvandre, que vous ne condamniez un trompeur à faire satisfaction à la personne qu'il a trompée ; & qu'ainsi Tircis qui en a imposé si long-temps à cette bergere, ne soit obligé à reparer l'injure qu'il lui a faite, en l'aimant avec autant de franchise qu'il l'aimoit autrefois avec dissimulation. Mais, dis-moi, Tircis, quel peut être ton dessein, en donnant toute ton affection à des cendres inanimées ? Esperes-tu de leur rendre la vie par tes soupirs, & par tes larmes ? Helas ! quand une fois on a passé la barque de l'inexorable vieillard, on a beau le rappeller, il ne reçoit jamais personne qui vienne de l'autre bord. C'est être impie, Tircis, que de troubler le repos de ceux qu'appellent les dieux. L'amour est pour les vivans, le cerceuil pour les morts. Et ne te pique point d'une constance insensée ; Cleon n'y a point d'interêt. Rentre en toi-même, berger, reconnois ton erreur. Jette-toi aux genoux de Laonice, avoue lui ta faute, & previen ainsi la juste sentence de ton juge.

 Le discours d'Hylas fut extremément goûtê ; le seul Tircis montroit par ses larmes combien peu il en étoit satisfait, lorsque Silvandre commandant à Phylis de parler, elle commença ainsi en levant les yeux au ciel.


Discours de Phylis pour Tircis.



 O belle Cleon, toi qui du ciel entends l'injure que l'on propose de te faire, daigne m'inspirer ; empêche que je n'affoiblisse les raisons qu'a Tircis de n'aimer jamais que toi. Et vous, sage berger, qui sçavez mieux ce que je devrois dire pour sa défense, que je ne puis le concevoir, supplée au défaut de mon génie. Et d'abord, Hylas, je t'accorde, si tu le veux, que nous devons aimer les personnes qui nous aiment, mais peux-tu en conclure que Tircis doive trahir la foi qu'il a jurée à Cleon, pour aimer Laonice ?

 Tu demandes des choses impossibles, & qui se contredisent elles-mêmes. Impossibles, car nul n'est obligé à ce qu'il ne peut. Et comment veux-tu que mon berger prenne d'autres engagemens, s'il n'a plus de volonté. Ne ris point, Hylas : quiconque aime, il donne son ame toute entiere à la personne aimée. Mais, dit Hylas, Cleon à qui il l'avoit donnée, n'étant plus, il a dû la reprendre. Hylas, Hylas, tu parles bien en homme qui ne connoît pas l'amour ; les dons faits sans son autorité sont irrevocables. Et qu'est-elle devenue, reprit Hylas, cette volonté depuis la mort de Cleon ? Si Cleon est encore en quelque lieu, comme nos druydes nous l'enseignent, la volonté de Tircis est entre ses mains, & quand Cleon voudroit la rendre, elle ne retourneroit pas vers Tircis, elle iroit dans le cercueil reposer auprès de ses os bien aimés : Pourquoi donc accuses-tu d'ingratitude le fidele Tircis ; puisqu'il n'est pas en son pouvoir d'aimer un autre objet ? & c'est ainsi que tu exiges une chose impossible, & qui se contredit elle même ; car si nous devons aimer qui nous aime, pourquoi veux-tu qu'il cesse d'aimer Cleon, dont il fut toujours aimé ?

 Quant à la recompense que tu demandes pour les services de Laonice, qu'elle se rappelle toute la satisfaction qu'elle goûta alors, & combien de jours heureux elle a passés, tant qu'a duré son erreur. Tu dis, Hylas, que Tircis l'a trompée, dis plus-tôt qu'Amour l'a punie, puisqu'elle n'avoit pas intention de servir Cleon. Si Laonice doit se plaindre de quelque chose, c'est d'avoir été moins rusée que sa rivale. Voilà, Silvandre, comment j'ai crû devoir répondre aux fausses raisons du berger.

 Il ne me reste plus que de faire avouer à Laonice qu'elle poursuit une chose injuste ; & je le ferai aisément si elle daigne me répondre. Dites-moi, belle bergere, aimez-vous Tircis ? «Qui me connoîtra, pourra-t-il en douter, répondit Laonice ? Et s'il étoit contraint, repliqua Phylis, de s'éloigner de vous pour long-temps, & que pendant son absence quelqu'autre vous recherchât, l'écouteriez-vous ? Non sans doute, parce que j'espererois toujours qu'il reviendroit. Et si vous sçaviez, ajouta Phylis, qu'il ne dût jamais revenir, cesseriez-vous de l'aimer ? Non certe, répondit-elle.» Ne trouvez donc pas étrange, continua Phylis, que ce berger qui sçait que Cleon est aux champs Elysées, qu'elle voit ses actions, & qu'elle se réjouit de sa fidelité, ne veuille point changer d'amour, ni permettre que la distance des lieux qui les separe rompe une union que toutes les traverses de la vie n'ont pu affoiblir. Ne croyez pas ce qu'a dit Hylas, que nul ne repasse l'Acheron, plus d'un mortel chéri des dieux en a reçu cette faveur. Et qui la mérite mieux que Cleon, elle que les destins regarderent en naissant d'un œil si favorable, que jamais elle n'a aimé sans être aimée ! O Laonice ! si vos foibles yeux pouvoient contempler la divinité, vous verriez Cleon qui presente en ces lieux, m'inspire ce que je dis pour sa défense. Il me semble que je la vois au milieu de nous, revétue de l'immortalité, & que je l'entens reprocher à Hylas les blasphêmes qu'il a vomis contre elle.

 Et que pourrois-tu répondre, Hylas, si l'heureuse Cleon te disoit : «Tu veux, infidele, persuader à Tircis de l'être comme toi. S'il m'aima autrefois, penses-tu que mon corps fût l'objet de son amour ? S'il est ainsi, pourquoi le condamner parce qu'il aime mes cendres ? Si c'est mon esprit qu'il aimoit, pourquoi cesseroit-il de l'aimer maintenant qu'il est plus parfait que jamais ? Quand j'étois encore au rang des vivans, j'étois susceptible de jalousie, je pouvois être imperieuse, il me falloit servir, ses rivaux pouvoient me voir aussi-bien que lui. Maintenant affranchie de toute imperfection, je ne puis lui causer le moindre déplaisir. Et tu veux, Hylas, quand je ne vis plus sur la terre que dans le souvenir de mon berger, m'ôter cette seconde vie ? Sage Silvandre, vous aurez entendu ces mêmes paroles qui ont frapé mes oreilles. Je me tais donc, & j'ajoute seulement, que vous ne devez point écouter la pitié qui vous interesseroit pour Laonice.»

 Laonice vouloit repliquer, quand Silvandre lui dit qu'il n'étoit plus temps de se défendre, mais seulement d'écouter l'arrêt que les dieux alloient prononcer par sa bouche. Après avoir pesé quelque temps les raisons d'Hylas & de Phylis, il parla ainsi :


JUGEMENT DE SILVANDRE.



 Des causes plaidées devant nous, le point essentiel est de sçavoir, si l'amour peut finir par la mort de l'objet aimé : sur quoi nous disons qu'un amour qui peut finir n'est pas un veritable amour, car il doit suivre le sujet qui l'a fait naître. Ainsi ceux qui se sont attachés au corps seul, doivent enfermer leur amour dans le tombeau avec ce même corps ; mais ceux qui ont aimé l'esprit avec le corps, doivent suivre cet esprit dans les champs Elysées : Tout bien examiné, nous ordonnons que Tircis aime toujours sa Cleon, & que des deux amours dont nous sommes capables, l'un suive le corps au tombeau, & l'autre l'esprit aux champs Elysées. Qu'ainsi il soit desormais défendu à Laonice de troubler davantage le repos de Cleon ; car telle est la volonté du dieu dont je suis l'interprete.

 A ces mots, après avoir salué Leonide, il se retira avec Phylis, pour ne point entendre les plaintes d'Hylas, & les regrets de la bergere. Pour Leonide, parce qu'il étoit tard, elle se retira dans le hameau de Diane, dans le dessein d'y passer la nuit. Les autres bergers & bergeres se retirerent dans leurs cabanes, Laonice seule, indignée contre Silvandre & Phylis, jura de ne point quitter cette contrée qu'elle ne se fût vengée. La fortune sembla la conduire au gré de ses desirs. S'étant enfoncée dans le bois, elle se remit devant les yeux les mepris du berger, & considerant combien il étoit indigne de sa tendresse, elle jura mille fois de le hair, aussi-bien que Silvandre & Phylis, à cause de lui. Pendant qu'elle étoit occupée de ces pensées, Lycidas qui avoit cru remarquer quelque froideur dans Phylis, apperçut Silvandre qui l'entretenoit. Il est vrai que la bergere, depuis son commerce avec Diane n'avoit plus les mêmes empressemens pour Lycidas ; & comme il sçavoit fort bien qu'une passion ne peut se former qu'aux dépens d'une autre passion, il crut que les froideurs de Phylis venoient d'une nouvelle inclination. Il ne pouvoit encore reconnoître qui en étoit l'objet ; mais ne doutant point que ses soupçons ne fussent bien fondés, il se retiroit dans les lieux les plus solitaires, pour s'y plaindre en liberté. Par malheur, comme il s'en retournoit, il apperçut de loin Silvandre & Phylis, & le merite de la bergere lui persuada aisement que Silvandre en étoit épris, & que Phylis suivant les inclinations de son sexe agréoit sa passion.

 Une chose redoubla ses soupçons, c'est que passant près du berger, il entendit ou crut entendre des paroles d'amour. Ce qui pouvoit bien être, après la sentence que Silvandre venoit de prononcer. Lycidas les ayant laissé passer, il sortit du lieu où il étoit, & prenant une route opposée, la fortune voulut qu'il allât s'asseoir près de Laonice sans la voir. Là, après avoir rêvé quelque temps, «ô Amour, s'écria-t-il, est-il possible, que tu laisses impunie une injustice si criante ? Se peut-il que sous ton empire les services & les outrages ayent le même salaire ?» Puis retombant dans un morne silence, il levoit les yeux & les mains au ciel, & reprenoit ainsi :

 «Amour, tu me fais bien connoître aujourd'hui, qu'il n'y a point de constance dans les femmes, & que Phylis toute parfaite qu'elle est d'ailleurs, est pourtant sujéte à ces mêmes loix, Phylis, de l'affection de qui je me tenois autrefois si assuré. Mais ne suis-je pas ce même Lycidas, dont l'amour vous étoit si agréable ? Pourquoi donc lui preferez-vous Silvandre, un inconnu, que nulle contrée n'avoue pour sien ?»

 Laonice entendant nommer Phylis & Silvandre, écouta si attentivement, qu'elle apprit ce qu'elle pouvoit desirer des plus secrétes pensées de Phylis. Elle resolut donc pour lui déplaire ou à Silvandre, de nourrir les soupçons de Lycidas ; elle se persuadoit que si Phylis aimoit Lycidas, elle rendroit Silvandre jaloux ; & si c'étoit Silvandre, elle vouloit divulguer leur amour. A peine le berger se fut retiré, qu'elle suivit ses pas, & l'ayant atteint, elle le trouva s'entretenant avec Corilas qu'il avoit rencontré. Elle leur demanda des nouvelles du berger desolé, à quoi ils repondirent qu'ils ne le connoissoient pas ; «c'est, leur dit-elle, un berger qui pleure continuellement la mort d'une bergere, & que l'on m'a dit avoir passé une partie du jour avec la belle Phylis & son serviteur. Et qui est-il, répondit incontinent Lycidas ? Je ne sçai, continua la bergere, si je pourrai vous dire son nom : je croi qu'il s'appelle Silvandre, ou Silvandre, il est d'une taille mediocre, le visage un peu long, & d'humeur agréable, quand il lui plaît. Et qui vous a dit, repliqua Lycidas, qu'il sert Phylis ? leurs actions, répondit-elle. Mais dites-moi si vous ne sçavez rien de celui que je cherche, car il est tard, & j'ignore où je pourrai le trouver.» La surprise de Lycidas fut telle qu'il ne put lui répondre ; mais Corilas lui dit de suivre le sentier où ils étoient, qu'en sortant du bois elle verroit une prairie où l'on s'assembloit tous les soirs, & qu'elle ne manqueroit pas d'y trouver le berger desolé. Il ajouta, que de peur qu'elle ne s'égarât, il l'accompagneroit si elle le jugeoit à propos. Laonice feignant de ne sçavoir pas le chemin, accepta avec politesse l'offre de Corilas, & saluant Lycidas, elle prit le chemin qui lui avoit été montré. Pour Lycidas, il demeura long-temps immobile au même lieu : enfin revenant à lui-même, il repetoit ce que lui avoit dit la bergere, & ne pouvoit la soupçonner d'imposture. Il seroit trop long de redire ses plaintes, & les outrages dont il chargea la fidele Phylis. Il passa toute la nuit dans le plus épais du bois, & lorsque le soleil commença de paroître, la fatigue le contraignit de se coucher sous des arbres, où le sommeil le surprit.



LIVRE HUITIÈME.



 Dés que le jour parut, Diane, Astrée, & Phylis s'assemblerent pour se rendre au lever de Leonide. La nymphe avoit tellement goûté les bergeres, que pour ne pas perdre un moment de temps qu'elle pouvoit passer auprès d'elles, elle s'étoit habillée aussi-tôt qu'elle avoit vû le jour. Les bergeres furent étonnées de sa diligence ; toutes ensembles elles se prirent par la main, & sortirent du hameau, pour commencer le même exercice que le jour d'auparavant. Le premier objet qui s'offrit à leurs yeux fut Silvandre. On ne feint point impunément d'aimer ; il ressentoit déja un amour veritable pour Diane, & ce nouveau souci lui avoit fait devancer l'aurore. Il attendoit que la bergere sortît du hameau, & aussi-tôt qu'il l'avoit apperçue, il étoit venu à elle, chantant des vers amoureux.

 Phylis, dont l'humeur étoit enjouée, & qui vouloit bien se soumettre à l'essai à quoi elle avoit été condamnée, dit à Diane : «Ma maitresse, écoutez à l'avenir les discours de Silvandre, hier, il ne vous aimoit point, maintenant il meurt d'amour pour vous. Du moins devoit-il commencer plus tôt à vous servir, ou differer à un autre temps les paroles qu'il vient de vous faire entendre. O ma maitresse, s'écria Silvandre, fermez l'oreille aux discours de mon ennemie.» Puis étant arrivé près des bergeres : «Cruelle Phylis, dit-il, pourquoi voulez-vous procurer votre satisfaction aux dépens de la mienne ? N'êtes-vous pas admirable, répondit Phylis, & ne joignez-vous point à vos autres perfections celle de la plus part des bergers qui par vanité se disent favorisés de leurs maitresses, lorsqu'en effet ils en sont rebutés ? Avez-vous pû prononcer ce mot, vous Silvandre, en presence de Diane même ? Et que dites-vous ailleurs, puisque vous avez la temerité de parler ainsi devant elle ?» Elle eût continué, si le berger après avoir salué la nymphe & les bergeres, ne l'eût interrompue en ces termes : «Vous pretendez que Diane s'offence du mot de satisfaction ? Et si je ressens un plaisir infini en la servant, pourquoi ne le dirai-je pas ? N'ajouterez-vous pas, répondit Phylis, qu'elle vous aime, & qu'elle ne peut vivre sans vous ? Plût aux dieux, repliqua le berger, que je pusse le dire ! Mais vous, continua-t-il, n'avez-vous point de plaisir à servir Diane ? Si j'en ai, dit-elle, du moins je ne m'en vante pas. C'est être ingrat, reprit le berger, que de taire les bienfaits, & peut-on aimer ceux pour qui l'on a de l'ingratitude ? Par là, interrompit Leonide, je jugerois que Phylis n'aime point Diane. Il y a peu de personnes qui n'en portassent le même jugement, répondit Silvandre, & je croi qu'elle-même le pense ainsi. Si vous aviez de bonnes raisons, vous pourriez me le persuader, repliqua Phylis. S'il ne faut que des raisons, dit Silvandre, je n'en ai plus besoin ; car qu'ai-je à faire de vous convaincre ? Il suffit qu'il n'y ait qu'à vous prouver que vous n'aimez point Diane.» Phylis demeurant interdite, Astrée lui dit : «Il semble, ma sœur, que vous approuviez ce que dit le berger. Je ne l'approuve pas, répondit-elle, mais je suis embarassée à le refuter. Si cela est, ajouta Diane, vous ne m'aimez point ; car puisque Silvandre a trouvé les raisons que vous demandiez, & que vous ne pouvez les combatre, vous êtes forcée d'avouer qu'il dit la verité.» Le berger, à l'instant, s'approcha de Diane, & lui dit : «Belle & équitable maîtresse, Phylis osera-t-elle bien encore me condamner sur le mot de satisfaction, après la réponse flateuse que vous venez de me faire ? En disant, répondit Astrée, que Phylis ne l'aime point, Diane ne dit pas que vous l'aimiez, ou qu'elle vous aime. Ah ! si je l'entendois prononcer ces mots, s'ecria Silvandre ; ce ne seroit pas une simple satisfaction pour moi, ce seroit ravissement, transport de joye. Mais ne puis-je pas dire, que ma belle maitresse avoue que je l'aime, puisqu'elle entend mes discours, sans les contredire. Si l'amour consistoit en paroles, repliqua Phylis, comme les paroles ne vous manquent jamais au besoin, vous auriez aussi plus d'amour que le reste des hommes.»

 Leonide prenoit un plaisir extrême à ces débats, & sans les inquietudes que lui causoit le mal de Celadon, elle eût demeuré plusieurs jours avec les bergeres. Elle les pria donc de l'accompagner jusqu'à la riviere, afin qu'elle jouît plus long-temps de leur entretien. Les bergeres y consentirent autant par goût pour la nymphe, que par politesse.

 Ainsi Leonide prenant d'une main Diane, & de l'autre Astrée, elle se mit en chemin. Silvandre s'étant trouvé plus éloigné de Diane, que Phylis, celle-ci avoit pris la place qu'il desiroit, & le railloit en lui disant, que sa maitresse pouvoit aisément juger qui étoit plus attentif à la servir. «Si vous l'aimiez, répondit-il, vous me laisseriez la place que vous occupez. Je prouverois le contraire, dit Phylis, si je consentois que quelqu'un en approchât plus que moi ; car si l'amant desire de se transformer en l'objet aimé, plus il en peut approcher, & plus il approche aussi de la perfection de ses desirs. L'amant, répondit Silvandre, qui cherche plus sa propre satisfaction que celle de sa maitresse, ne merite pas un si beau nom, & vous ne devez pas dire, que vous aimiez Diane, puisque vous ne consultez que le plaisir d'être auprès d'elle, au lieu que si j'avois le bonheur d'occuper votre place, je l'aiderois à marcher. Si ma maitresse, repartit Phylis, me traitoit comme vous, je ne sçai si je l'aimerois. Ah ! Phylis, dit le berger, une des loix d'amour, est que qui peut s'imaginer de pouvoir quelquefois n'aimer pas, n'aime déja plus.»

 «Ma maitresse, j'implore votre justice, ôtez de ce lieu trop honorable une bergere qui ne vous aime point, & placez-y un berger qui ne veut vivre que pour vous aimer. Ma maitresse, interrompit Phylis, je vois bien qu'il est trop envieux de mon bonheur, pour m'en laisser jouir tranquillement. Je consens donc, si vous l'agréez, que vous lui accordiez la place qu'il souhaite avec tant d'ardeur, mais sous une condition ; c'est qu'il vous declarera ce que je lui proposerai.» Silvandre, sans attendre la réponse de Diane, dit à Phylis : «Retirez-vous seulement, bergere, pensez-vous que je puisse refuser la condition que vous m'imposez ? & quelque chose que Diane veuille sçavoir de moi, n'est-elle pas en droit de m'interroger ?»

 A l'instant il prit la place de Phylis ; & celle-ci lui dit : «Envieux berger, quoique le lieu où vous êtes ne puisse s'acheter, peut-être avez-vous promis plus que vous ne pensez ; car vous voilà obligé à nous dire qui vous êtes, & quel motif vous a conduit dans cette contrée, où vous êtes depuis si long-temps, sans que nous ayons pû rien sçavoir de votre fortune.»

 Leonide prenant la parole : «En verité, dit-elle, Phylis, j'approuve tout à fait votre proposition. Silvandre sera d'un plus grand secours que vous pour Diane, & moi j'aurai le plaisir de le connoître plus particulierement.

 Je voudrois bien, répondit le berger en soupirant, pouvoir satisfaire votre curiosité ; car la fortune en me faisant naître ne m'a permis de sçavoir autre chose de moi, si-non que je vis. Et afin que vous ne croyez pas que je veuille éluder ma promesse, je vous jure par Thautates, & par les beaux yeux de Diane, dit-il, en se tournant vers Phylis, que je vous dirai avec la derniere franchise tout ce que j'en sçais.»



HISTOIRE DE SILVANDRE.



 Stilicon, pour recompenser les services que Gondioch, premier roi de Bourgogne avoit rendus aux Romains, lui avoit donné les provinces des Autunois, des Sequanois, & des Allobroges, & que dès lors ils nommerent Bourgogne. Cette nouvelle puissance parut dangereuse à Ætius qui gouvernoit les Gaules, si l'empereur Valentinien qui avoit alors sur les bras les Gots, les Huns, les Vandales, & les Francs, n'eût commandé à Ætius de laisser les Bourguignons en paix, il les eût renvoyés au delà du Rhin. Mais lorsque les ordres de Valentinien arriverent, les Bourguignons avoient déja reçû plusieurs échecs ; & tels que les provinces voisines se ressentoient du degât que faisoit l'ennemi, emmenant indistinctement tout ce qu'il rencontroit.

 Moi, qui avois alors environ cinq ans, je fus emmené, comme beaucoup d'autres en la derniere ville des Allobroges par quelques Bourguignons qui usoient de represailles. Je tombai heureusement entre les mains d'un Helvetien, qui avoit un pere également âgé & vertueux, & qui charmé des petites réponses que je lui avois faites, prit la resolution de me faire étudier. Malgré l'opposition de son fils, il persista dans son premier dessein, il n'épargna rien pour me faire instruire, & dans cette vue il m'envoya à l'école des Massiliens.

 Mais, bien que rien ne me parût plus agréable que les lettres, c'étoit pour moi un suplice continuel de penser que j'ignorois & mon nom, & les auteurs de ma naissance. Un ami persuadé que je devois consulter quelqu'oracle, pour me tirer d'une incertitude si affligeante ; me dit que le ciel, qui jusqu'alors m'avoit protegé d'une façon si particuliere, me continueroit ses faveurs. Je me laisse persuader ; nous partons ensemble, & nous eûmes cette réponse :


 Tu nâquis dans la terre, où fut jadis Neptune.
Jamais tu ne sçauras à qui tu dois le jour,
Que Silvandre ne meure, & qu'il n'ait à son tour
Eprouvé les rigueurs de l'injuste fortune.

 Jugez, belle Diane, quelle fut notre satisfaction ; pour moi, je resolus de ne plus m'informer de ma naissance, puisque je ne pouvois en rien sçavoir sans mourir. Je m'en remis donc à la conduite du ciel, & je ne songeai plus qu'à mes études. J'y fis tant de progrès, que le vieillard Abariel (c'étoit le nom du pere de celui qui m'avoit élevé) souhaita de me revoir, avant que de mourir. Lors que je fus arrivé près de lui, un jour que j'étois seul dans sa chambre, il me parla en ces termes :

 «Mon fils, car je ne vous ai point donné d'autre nom, depuis que le sort de la guerre vous remit entre mes mains, je ne vous crois point assés ingrat pour douter de mon affection. Si pourtant le soin que j'ai pris de votre enfance, ne vous en avoit pas convaincu, écoutez ce que je veux faire pour vous : vous sçavez qu'Azaïde mon fils, celui qui vous amena dans ma maison, a une fille que j'aime autant que moi-même. J'ai resolu de vous la donner en mariage, & de passer tranquillement avec vous le reste des jours que le ciel me destine. Et ne croyez pas que ce soit une simple proposition ; il y a long-temps que je roule ce dessein dans ma tête. En premier lieu j'ai voulu reconnoître si votre humeur compatiroit avec la mienne, je l'ai étudiée pendant que vous étiez enfant, on ignore à cet âge tout artifice, & les inclinations se montrent à découvert. Je vous trouvai tel que j'eusse voulu qu'Azaïde eût été, & je pensai dès lors à établir sur vous le repos de ma vieillesse. C'est pour cela que je vous envoyai étudier : persuadé que rien ne rend une ame plus capable d'écouter la voix de la raison, que les connoissances. Et pendant que vous avez été éloigné de moi, j'ai tellement disposé ma petite-fille à vous épouser, qu'elle le desire presqu'autant que moi.

 Il est vrai qu'elle souhaiteroit sçavoir qui vous êtes ; & pour la satisfaire, j'ai plusieurs fois demandé à Azaïde en quel lieu il vous prit ; mais il m'a toujours dit qu'il ne sçavoit de vous autre chose, sinon que vous lui fûtes donné au delà du Rhône, en échange de quelques armes, par celui qui vous avoit enlevé à plus de deux journées de ce même fleuve ; mais que peut-être vous vous souviendriez de quelque chose, car vous aviez alors cinq ou six ans. Je lui demandai encore si à vos habits on ne pouvoit juger de quels parens vous étiez issu, & il me répondit que vous étiez trop jeune pour en rien conclure. Ainsi, mon fils, si votre memoire ne vous sert en cette occasion, personne au monde ne peut nous donner le moindre éclaircissement.»

 A ces mots le sage veillard se tût, & me conjura encore de lui dire ce que je pouvois sçavoir. Après lui avoir marqué ma reconnoissance de l'opinion avantageuse qu'il avoit conçue de moi, des soins qu'il avoit pris de mon éducation, & du mariage qu'il me proposoit, je lui répondis que je n'avois nul souvenir ni de mes parens, ni de ma naissance. N'importe, reprit le veillard, nous passerons outre, si vous y consentez. J'ai voulu sçavoir votre sentiment, avant que de communiquer mon dessein à Azaïde.

 Après que je l'eus assuré que je me ferois un plaisir & un devoir de me conformer à ses vues, il me fit retirer ; & dès l'heure même il envoya chercher son fils, il lui declara son dessein, qu'il sçavoit déja par sa fille. Azaïde lui allegua toutes les raisons qu'il put pour l'en détourner ; mais Abariel voyant qu'il ne pouvoit obtenir son consentement, lui dit : «Azaïde, si vous ne voulez pas donner votre fille à qui je veux, je donnerai mon bien à qui vous ne voudrez pas ; accordez-la donc à Silvandre, ou bien je lui choisirai une femme que je ferai mon heritiere.» Azaïde comprit que son pere parloit serieusement, & craignant de perdre sa succession, il lui demanda quelques jours pour deliberer. Abariel qui étoit naturellement bon, les lui accorda. Il n'étoit pas besoin que je fusse averti de ce qui se passoit, je le connus assés aux discours d'Azaïde, qui commença de me traiter avec indignité.

 Dans l'intervalle qu'il avoit demandé pour se decider, il commanda à sa fille, dont le naturel étoit meilleur que le sien, & il lui commanda, sous peine de mort, de faire entendre au bon vieillard qu'elle étoit au desespoir que son pere ne voulût point se conformer à sa volonté ; que pour elle, elle étoit prête à m'épouser secretement ; & que quand l'affaire seroit consommée, Azaïde ne pourroit plus refuser son consentement. Le dessein d'Azaïde étoit de me faire mourir.

 La jeune fille intimidée d'un côté par les menaces d'un pere cruel, & de l'autre retenue par l'amitié qu'elle me portoit dès l'enfance, se trouva dans un étrange embaras. Toutefois la crainte prévalut, & la fit resoudre à jouer le personnage qui lui avoit été commandé. Elle vint donc faire sa harangue au vieillard ; elle en fut reçue avec toutes les marques de tendresse imaginables, & celui-ci resolut d'en user comme elle le lui avoit inspiré. Il me donna des ordres si absolus, que je n'osai le contredire, malgré les inconveniens que je prévoyois.

 Il fut decidé que je monterois par la fenêtre dans la chambre de la fille, & que là je l'épouserois en secret. La ville où Abariel faisoit sa residence est située sur les bords du lac Leman, & ses ondes baignent une partie des maisons. Celle d'Azaïde étant de ce nombre, il resolut de me faire tirer avec une corde, & de me precipiter ensuite dans le lac. Il esperoit que m'y noyant, on n'auroit jamais de mes nouvelles, parce que le Rhône qui passe au travers m'emporteroit bien loin, ou que me brisant contre les rochers, on ne pourroit me reconnoître. Il auroit sans doute reussi dans ce malheureux dessein ; car j'étois bien déterminé à obéir, si la fille émue de compassion & d'horreur, ne me l'eût découvert. Elle me dit ensuite ; «Silvandre, en vous sauvant la vie, je me donne la mort, car je suis bien assurée qu'Azaïde ne me pardonnera jamais ; mais j'aime mieux mourir innocente, que de conserver mes jours par un si horrible attentat.»

 Après que je l'eus remerciée, comme elle le meritoit, je lui dis de ne point craindre la fureur d'Azaïde, d'executer seulement ses ordres., & que je sçaurois bien pourvoir à son salut & au mien ; je lui recommandai sur tout le secret.

 Je pris le soir même tout l'argent que je pouvois avoir ; je donnai ordre à tout, sans qu'Abariel s'en apperçût ; & l'heure de me rendre au lieu destiné étant venue, jo pris congé du bon vieillard, qui vint me conduire jusque sur le rivage, & je montai dans la petite barque que lui-même avoit preparée ; puis allant doucement sous la fenêtre, j'y attachai mes habits remplis de sable, & soudain me tirant un peu à côté pour voir ce qui arriveroit, je les entendis tomber dans le lac. En même temps je fis quelque bruit avec la rame, pour mieux persuader que c'étoit moi qui y étois tombé. Mais on jetta tant de pierres qu'à peine je pus me sauver. Un moment après je vis mettre une lumiere à la fenêtre, & pour n'être pas découvert, je me couchai dans la barque, où l'obscurité de la nuit empêcha que l'on ne me reconnût.

 Bien-tôt j'entendis un grand tumulte sur le rivage, où j'avois laissé Abariel, & j'ai toujours cru que c'étoit les cris du tendre vieillard, qui me regrètoit. Cependant malgré la passion que j'avois de le servir dans sa vieillesse, & de lui marquer, par mes empressemens à lui plaire, la reconnoissance dont ses bontés m'avoient penétré, je sçavois trop de quoi Azaïde étoit capable, pour rebrousser chemin.

 Lors donc que je fus arrivé aux chaînes qui ferment le port, je fus contraint d'abandonner la barque, & de gagner à la nage la rive opposée. J'y avois caché d'autres habits, avec ce que j'avois de plus pretieux ; & prenant le chemin d'Agaune, j'arrivai vers la pointe du jour à Evians.

 J'étois si excedé de fatigues, que je fus obligé de m'y arrêter tout ce jour là. Comme j'y étois inconnu, je voulus, à l'exemple de plusieurs, prendre conseil de la sage Bellinde, superieure des Vestales du lieu, & mere de ma belle maitresse, comme je l'appris ensuite. Je lui expliquai mes desastres ; elle consulta l'oracle, & le lendemain elle me dit de la part du dieu, que je ne devois point me laisser abatre par l'adversité, & que si je voulois en sortir, il falloit que je me visse dans la fontaine de la verité d'Amour, parce que j'y reconnoîtrois infailliblement & mon pays & l'auteur de ma naissance. Et lui ayant demandé où étoit cette merveilleuse fontaine, elle me répondit que je la trouverois dans cette contrée.

 A l'instant je formai la resolution d'y venir, & prenant mon chemin par la ville de Plancus, j'arrivai ici il y a quelques mois. Le premier que je rencontrai fut Celadon, qui revenoit alors d'un long voyage, & qui m'enseigna où étoit cette admirable fontaine. Mais lorsque j'étois sur le point de m'y transporter, je tombai malade, & six mois après, lorsque je me sentis assés de forces pour marcher, j'appris des bergers d'alentour, qu'à cause de Clidaman, un magicien avoit confié la garde de la fontaine à deux lions, & à deux licornes, qu'il y avoit enchantés, & que le charme ne pouvoit être rompu que par la mort du plus fidele amant, & de la plus fidele amante.

 Cette nouvelle pensa me desesperer ; mais considerant que c'étoit en cette contrée, que suivant la promesse des dieux, je devois reconnoître mes parens ; je resolus d'y demeurer. J'esperai d'ailleurs que peut-être ces amans si fideles pourroient se montrer. Bien affermi dans ma resolution, je m'habillai en berger, afin de vivre plus librement avec les habitans de ces bords ; & pour n'être point inutile, j'achetai des troupeaux, & la cabane qui me sert d'asile.

 Voilà, belle Leonide, ce que vous avez desiré sçavoir, & c'est ainsi que je paye la place que Phylis m'a vendue. Qu'elle n'ait donc plus la hardiesse de la prendre, ô ma belle maitresse, puisqu'elle l'estime si peu. «Le recit de vos avantures m'a causé un vrai plaisir, répondit Leonide ; & je pense que vous devez concevoir pour l'avenir de grandes esperances, puisque les dieux vous protegent, & qu'ils vous annoncent par leur oracle une meilleure fortune, j'en souhaite avec ardeur l'accomplissement.

 Je suis bien éloignée de faire les mêmes vœux, reprit Phylis, s'il étoit connu, peut-être que le merite de son pere lui obtiendroit la main de Diane, car le merite personnel & l'amour influent moins sur les mariages que la naissance & le bien. J'espere au contraire, dit Silvandre, connoître par votre moyen ce ce que je desire si ardemment. Par moi, repartit Phylis étonnée ! Par vous, continua le berger, puisqu'il faut le sang d'un amant & d'une amante fideles pour faire mourir les lions, ne suis-je pas en droit de croire que je suis cet amant, & que vous êtes cette amante ? Je disputerois volontiers de fidelité, dit Phylis, mais je ne me pique point de courage ; & puis de quelle utilité serois-je à Diane, si je mourois ?» Pendant qu'ils discouroient de la sorte, & qu'ils approchoient du lieu où la nymphe devoit les quitter, ils apperçurent de loin un homme qui hâtoit ses pas, & que Leonide reconnut bien-tôt ; c'étoit Pâris, fils d'Adamas. Il étoit envoyé par le druyde pour annoncer à la nymphe son retour ; & pour sçavoir quel motif l'amenoit seule, car les nymphes n'avoient pas accoutumé de marcher de la sorte.

 Les bergeres à qui Leonide avoit nommé Pâris, le saluerent quand il fut près d'elles avec beaucoup de civilité. Il en fut charmé, mais sur tout la beauté & la gentillesse de Diane lui causerent une surprise qu'il n'auroit pû cacher sans les caresses de Leonide. Après qu'il lui eut expliqué le sujet de son voyage, «Ma sœur lui dit-il (car Adamas vouloit qu'ils se non-massent de la sorte) ma sœur où avez vous trouvé une si aimable compagnie ? Mon frere, répondit-elle, il y a deux jours que nous sommes ensemble, & je vous jure que nous ne nous sommes point ennuyées. Celle-ci en lui montrant Astrée, est cette bergere dont vous avez tant oui vanter la beauté ; celle-là est Diane, fille de Bellinde & de Celion, l'autre est Phylis, & ce berger c'est l'inconnu Silvandre, dont pourtant il n'y a personne en cette contrée qui n'estime le merite. En verité, dit Pâris, si mon pere vous avoit sçue en si bonne compagnie, il auroit eu moins d'inquietude.» En prononçant ces mots il fixa les yeux sur Diane. Et la bergere l'ayant remarqué, elle répondit : «Gentil Pâris, une belle nymphe avec tant de vertus peut-elle être mal accompagnée ? Cependant, repliqua Pâris, j'ai merois mieux être avec elle quand vous y serez, que quand elle sera seule. Et vous ma sœur dit-il en se tournant vers la nymphe, bien que je sois venu pour vous chercher, vous ne laisserez pas de vous en aller sans moi, aussi bien êtes-vous près de la maison d'Adamas. Je rougis d'être inconnu à tant de beautés, & pour commencer à reparer ma faute, je veux demeurer avec elles jusqu'à la nuit. Je voudrois bien, dit-elle, qu'il me fût permis de vous imiter, mais je suis contrainte d'achever mon voyage. Seulement je suis bien determinée à ranger tellement mes affaires, que je puisse vivre avec ces bergeres dont j'envie le bonheur.» A ces mots, Leonide les embrassa, & leur promit encore de les réjoindre bien-tôt. Elle se retiroit en effet si contente d'elles, qu'elle resolut de quitter les vanités de la cour pour une vie aussi delicieuse. Mais ce qui l'y determinoit d'avantage, est qu'elle vouloit tirer Celadon des mains de Galatée, & qu'elle pensoit qu'il reviendroit incontinent en ce hameau, où elle esperoit de le voir, sous prétexte de vivre avec les bergeres.

 Tel fut le voyage de Leonide qui vit naître deux grandes passions dont Diane étoit l'objet. Déja Silvandre étoit épris de ses charmes, & Pâris en devint tellement amoureux, que pour vivre auprès d'elle, il embrassa la vie pastorale. Les bergers & les bergeres approchoient de la grande prairie, où la plus part des troupeaux paissoient d'ordinaire, lorsqu'ils apperçurent de loin Tircis, Hylas, & Lycidas, qui venoient à eux. Aux gestes d'Hylas on jugeoit qu'il avoit une vive dispute avec Tircis. Pour Lycidas, il avoit le chapeau enfoncé, les mains derriere le dos, & montroit à son allure qu'il étoit occupé de quelque déplaisir. Lorsqu'Hylas reconnut Phylis, il laissa Tircis pour venir à elle, & sans saluer les autres bergeres, il la prit sous les bras, & lui dit, avec son enjoument ordinaire, la volonté qu'il avoit de la servir. Phylis qui étoit bien aise de se réjouir, lui dit : «J'ignore, Hylas, d'où vous peut venir cette idée ; car je n'ai rien qui puisse vous l'inspirer. Si vous croyez ce que vous dites, répondit Hylas, vous m'en serez d'autant plus obligée, & si vous ne le croyez pas, vous m'estimerez d'avoir sçu reconnoître ce qui merite d'être servi. Ne doutez point, repartit Phylis, que je ne vous estime, & que votre amitié ne me soit chere.»

 Pendant qu'ils parloient ainsi, Lycidas survint ; Lycidas dont la jalousie avoit tellement augmenté, qu'elle surpassoit déja son amour. Et pour son malheur, il put entendre la réponse d'Hylas. «Je ne sçai, dit-il, trop aimable bergere, si vous continuerez avec moi, comme vous avez commencé ; si cela est, vous serez peu veritable ; je sçai bien du moins que Silvandre m'aidera à vous démentir, & s'il le refusoit, tous ceux qui vous virent hier ensemble seront pour moi.»

 Silvandre croyant qu'il lui seroit honteux de désavouer Hylas : «Berger, dit-il, ne cherchez point d'autre témoin que moi, & ne croyez pas que les bergers du Lignon se dépouillent ainsi de leur affection. Ils sont rustiques & lents ; mais plus ils s'enflamment difficilement, plus aussi leur flamme est-elle durable. Si donc vous m'avez vû serviteur de Phylis, je declare que je le suis encore ; car l'inconstance est un vice ignoré parmi nous. Si vous êtes d'un caractere opposé, pourquoi portez-vous de nous un pareil jugement ?» Hylas entendant cette réponse, crut que Tircis le lui avoit dépeint, ou qu'il le connoissoit d'ailleurs. «Berger, lui dit-il, m'avez-vous vu autrefois, ou qui vous a appris ce que vous dites de moi. Je ne vous vis jamais, dit Silvandre, mais votre air & vos discours me persuadent ce que je dis. Car d'ordinaire on ne soupçonne point en autrui les défauts dont on est exempt. Vous n'êtes donc pas exempt de l'inconstance que vous soupçonnez en moi, reprit Hylas ? Nommerez-vous soupçon, repartit Silvandre, ce qui est une certitude entiere ? Ne vous ai-je pas oui dire, que vous aviez aimé Laonice ; puis la quittant pour cette seconde qui étoit hier avec elle, vous les avez abandonnées toutes deux pour Phylis, que vous sacrifierez encore à la premiere de qui les regards tomberont sur vous ? Hylas, il ne faut plus dissimuler, dit Tircis, vous êtes demasqué. Puis s'adressant à Silvandre : sçachez, continua-t-il, gentil berger, qu'Hylas en effet est le plus leger & le plus inconstant des bergers. De sorte, ajouta Phylis, qu'il oblige celles qu'il n'aime point. Et vous aussi, ma maitresse, vous vous declarez contre moi, répondit Hylas ? vous ajoutez foi à leurs impostures ? Ne sentez-vous pas que Tircis veut reconnoître en quelque sorte les obligations qu'il a à Silvandre, en vous donnant une opinion desavantageuse de moi ? Et qu'importe au berger la reconnoissance de Tircis, dit Phylis ? Ignorez-vous, répondit l'inconstant, qu'il est plus difficile de prendre une place occupée, qu'une place abandonnée ? Il veut dire, ajouta Silvandre, que tant que vous l'aimerez, il me sera moins aisé de de gagner vos bonnes graces. Mais, Hylas, que vous êtes ingenieux à vous tromper vous-même ! Quand Phylis daignera jetter quelques régards sur vous je ne douterai point de son amour ; elle a trop de discernement pour ne pas faire un meilleur choix. Berger présomptueux, répondit Hylas, vous croyez peut-être avoir quelqu'avantage sur moi ? Mais considerez, ma belle maitresse, quel homme il peut être, lui qui n'eut jamais l'assurance de servir qu'une seule bergere, & qui le fait encore si nonchalamment. Que pouvez-vous attendre d'un pareil berger, & que ne devez-vous pas vous promettre d'Hylas, qui a servi des beautés de toute condition, & de tout âge. Permettez-moi seulement de l'interroger :» Et se tournant vers lui, il continua. «Qui peut, Silvandre, engager davantage une beauté à nous aimer ? c'est, dit Silvandre, de n'aimer qu'elle. Et qui peut lui plaire davantage, poursuivit Hylas ? c'est qu'on ait pour elle un amour extrême. Quelle ignorance, dit le berger inconstant ! une pareille conduite attire bien plus tôt des mépris, qu'elle ne fait naître de l'amour. En effet, que doit penser une bergere, sinon que l'on s'attache à elle, faute de quelqu'autre ; au lieu que si l'on aime indistinctement celles qui le meritent, la bergere tient compte alors de tout ce que l'on fait pour elle, & si on lui marque plus d'empressement qu'aux autres, il n'est pas possible que l'on n'en soit aimé.

 C'est ainsi, Tircis, que vous engagerez une bergere à vous aimer. Mais pour lui plaire, loin d'avoir, comme vous le dites, un amour extrême pour elle, il faut au contraire l'éviter avec soin, rien n'étant plus incommode en amour qu'une passion excessive. Vous êtes toujours sur ses pas, elle ne voit que vous, elle n'entend que vous, vous l'importunez, vous la fatiguez. Si un un jour elle ne vous fait pas le même accueil, tout est perdu, les plaintes & les reproches ne finissent point. Si quelque fois elle veut être seule, vous la contraignez de vous entretenir. De bonne foi est-ce là une voye bien sure pour se faire aimer ? La médiocrité seule est donc louable en amour comme en tout le reste. Mais ce que j'ai dit ne suffit pas ; car pour plaire, ce n'est pas assés que vous ne déplaisiez point ; il faut encore des attraits qui rendent aimable, il faut de l'enjoument, du badinage, & sur tout avoir toujours quelque chose à dire. Jugez maintenant, ma belle maitresse, si je suis novice en l'art d'aimer, & si vous devez cherir mon affection.» Phylis vouloit répondre, mais Silvandre lui demandant la permission de parler, l'interrompit, & s'adressant à Hylas : «Que desirez-vous davantage quand vous aimez, lui dit-il ? D'être aimé, répondit Hylas. Mais repliqua Silvandre, quand vous êtes aimé, que desirez-vous plus de celle qui vous aime ? Qu'elle me préfere à tout autre, dit Hylas, & qu'elle soit ravie de me plaire. Comment voulez-vous, reprit Silvandre, qu'elle vous donne la préférence, si vous êtes un infidele ? Mais, dit le berger, elle ignorera mes infidelités. Si elle les ignore, repartit Silvandre, elle vous croira fidele, & cet artifice vous sera utile ; mais jugez si l'artifice peut autant que la vérité. Vous parlez de dépit & de mépris : quoi de plus capable d'exciter ces sentimens dans un cœur genereux que de penser : ce même berger que je vois maintenant à mes genoux, en fit autant hier pour vingt bergeres qui ne me valent pas. Cette même bouche qui me jure aujourd'hui un amour éternel, fit hier pour elles les mêmes sermens ; & qu'ai-je à faire, moi, de ses sermens & de ses caresses ? Quand il me parle, il croit parler à une autre, & les dicours qu'il me tient, il vient de les apprendre, ou bien de les étudier, pour les repeter ailleurs.

 Je viens au second article, que pour se faire aimer il ne faut être que médiocrement amoureux, & avoir du badinage & de l'enjoument. Vous dites, berger, qu'en toutes choses la médiocrité seule est louable. Y avez-vous bien réfléchi ? Pensez-vous qu'il en soit ainsi de la fidelité ? Qui n'est qu'un peu fidele, ne l'est absolument pas, & qui l'est en effet, l'est à l'excès, car il ne peut y avoir de plus ou de moins dans cette vertu. Il en est de même de l'amour ; quiconque peut le mesurer, ou en imaginer un plus grand, il est constant qu'il n'aime pas. Concevez donc, Hylas, qu'en recommandant ici la mediocrité, vous demandez une chose impossible ; & quand vous aimez de la sorte, vous ressemblez à ces mélancoliques qui ignorant tout croyent tout sçavoir, puisque vous pensez aimer, & qu'en effet vous n'aimez pas. Mais je vous accorde que l'on puisse se tenir dans la médiocrité ; ignorez-vous que l'amour ne moissonne que l'amour & que quand il seme c'est uniquement dans la vue d'en recueillir ce fruit ? D'ailleurs comment voulez-vous être beaucoup aimé, si vous aimez peu ? Elle ignoreroit, dit Hylas, que je l'aimasse ainsi.

 Voici, dit Silvandre, la perfidie que je vous ai déja reprochée. Et croyez-vous, puisqu'à votre avis un amour extréme fatigue celle qui en est l'objet, que si vous ne lui rendiez pas ces assiduités importunes, elle ne connoîtroit pas bien-tôt que vous aimez foiblement. O Hylas, que vous êtes peu instruit des mysteres de l'amour. Ces effets que produit une extrême passion & que vous nommez importunités, peuvent bien paroître tels à qui, comme vous, n'aime point ; mais pour ceux qui sont veritablement touchés, qui sçavent quels sacrifices on doit faire sur les autels de l'amour, ce que vous appellez importunités, ils le regardent comme des biens, comme des satisfactions inexprimables. Sçavez-vous ce que c'est que d'aimer ? Aimer, c'est mourir en soi pour revivre dans l'objet aimé, c'est ne s'aimer soi qu'autant qu'on lui est agréable ; l'amour, en un mot, est un desir violent de se transformer entierement, s'il est possible, en ce que l'on aime. Pouvez-vous imaginer qu'une bergere qui aime de la sorte puisse jamais être importunée par ce qu'elle aime, & que la certitude d'être aimée ne soit pas pour elle la souveraine felicité. Si vous l'aviez jamais éprouvé, vous ne croiriez pas que qui aime ainsi, puisse jamais déplaire, tout ce qui est marqué du beau caractére de l'amour, ne pouvant produire qu'un effet opposé ; vous avoueriez plus tôt, que dans celui qui veut plaire, l'erreur même est agréable, parce qu'on lui tient compte de l'intention, ou que le desir de plaire, quand il est vif & sincere, ne manque jamais son effet. De là vient que tant de bergers qui ne semblent pas plus aimables que beaucoup d'autres, sont pourtant si aimés de leurs bergeres.

 Convenez donc, Hylas, que jusqu'ici vous avez profané le beau nom d'amour, & que vous n'avez point aimé celles que vous avez cru aimer. Quoi ! dit Hylas, je n'ai point encore aimé ? Et qu'ai-je donc fait avec Carlis, Amarante, Laonice, & tant d'autres ? Dans tous les arts, répondit Silvandre, il y en a qui réussissent, & d'autres qui échouent. Il en est ainsi de l'amour ; on peut aimer bien comme moi, & aimer mal comme vous.»

 A ces mots, il n'y eut que Lycidas qui put s'empêcher de rire ; ces discours ne faisant qu'augmenter une jalousie dont Phylis ne croyoit pas qu'il pût être atteint, après les preuves qu'elle lui avoit données de son amitié. Ignorante qu'elle étoit, elle ne sçavoit pas qu'en amour la jalousie est un rejetton qui attire à soi la séve destinée aux véritables rameaux, & qui à proportion de sa grandeur, montre & la bonté du terroir, & la force de la plante. Pâris qui admiroit l'esprit de Silvandre, ignoroit quel jugement il devoit porter de lui ; il lui sembloit que s'il eût été nourri dans les villes, rien ne l'eut égalé, puisqu'il ne connoissoit rien de plus aimable, bien qu'il vécût parmi ces bergers. Les charmes de sa conversation l'engagerent à lier amitié avec lui, & pour le faire disputer encore, il s'adressa à Hylas, & lui dit qu'il falloit avouer qu'il avoit pris un mauvais parti, puisqu'il avoit été réduit au silence. «N'en soyez point surpris, interrompit Diane, la conscience est le plus terrible de tous les juges : Hylas sçait qu'il dispute contre la verité, & seulement pour excuser sa faute.» Diane eut beau continuer, Hylas ne répondit rien. Il avoit les yeux sur Phylis, qui, depuis que Lycidas les avoit joints avoit toujours entretenu ce berger. Et parce qu'Astrée ne vouloit pas qu'il entendît ce qu'elle lui disoit, elle l'interrompit plusieurs fois, & le força à lui dire : «Si Phylis étoit aussi importune que vous, je ne l'aimerois point. Si vous en usez aussi peu civilement avec elle qu'avec moi, dit Astrée, elle n'aura pas pour vous de grands empressemens.» Et parce que Phylis continuoit toujours de parler à Lycidas, Diane lui dit : «Est-ce ainsi que vous me rendez ce que vous me devez ? Vous me laissez donc pour aller entretenir un berger ? Je ne voudrois pas, ma maitresse, répondit Phylis un peu surprise, que cette erreur vous eût déplû. J'ai pensé qu'Hylas vous occupoit tellement que vous ne songiez pas à moi, & cependant je tâchois de remedier à une chose dont ce berger me parloit.» Et certe, elle disoit vrai, car la froideur de Lycidas ne lui causoit pas de legeres inquiétudes. «N'êtes-vous pas admirable, répondit Diane ? A chaque faute vous trouvez une excuse ; mais souvenez-vous qu'en temps & lieu je n'oublierai pas la maniere dont vous me servez.» Hylas avoit repris Phylis sous les bras, & comme il ne sçavoit point la gageure d'elle & de Sylvandre, il fut surpris d'entendre ainsi parler Diane. C'est pour cela qu'il l'interrompit en lui disant : «Pourquoi, ma belle maitresse, cette superbe bergere vous traite-t-elle avec tant de hauteur ? N'allez pas lui ceder en rien, je vous en conjure ; encore qu'elle soit belle, vous l'êtes assés pour avoir autant ou plus d'adorateurs qu'elle. Si vous sçaviez, Hylas, dit Phylis, contre qui vous parlez, vous choisiriez plus tôt de perdre pour jamais l'usage de la parole, que de rien dire qui pût déplaire à cette belle bergere. Elle peut d'un regard, si vous m'aimez, vous rendre le plus malheureux amant. Qu'elle m'honore de ses regards, ou quelle me les refuse, dit le berger, mon bonheur ne dépendra jamais d'elle, & pourtant je vous aime, & veux vous aimer. Si vous m'aimez, reprit Phylis, & que je puisse quelque chose sur vous, elle y peut encore plus, car je puis être touchée ou de votre amitié ou de vos services. Mais Diane n'étant ni aimée, ni servie de vous, elle n'en aura aucune compassion. Et que m'importe, dit Hylas, sa compassion ? Suis-je à sa merci ? Oui sans doute, repartit Phylis, car je n'ai d'autre volonté que la sienne, & ce n'est que pour elle seule que je veux aimer. Concevez maintenant, Hylas, qui vous avez offensé.» Alors le berger se jettant aux pieds de Diane : «Belle maitresse de la mienne, lui dit-il, si un amant pouvoit avoir des yeux pour tout autre objet que pour celui de sa passion, j'aurois sans doute remarqué ce que vous valez. Mais puisque je ne vois que Phylis, vous seriez trop cruelle, si vous ne me pardonniez pas une faute dont je m'avoue coupable, & dont j'implore le pardon.» Phylis qui vouloit entretenir Lycidas, se hâta de lui répondre, qu'il ne devoit pas l'esperer, à moins qu'il ne leur racontât les avantures qu'il avoit eues depuis qu'il avoit commencé d'aimer ; parce qu'il étoit impossible que le recit n'en plût infiniment. «Vous m'avez prévenue, dit Diane, mon dessein étoit de ne lui pardonner qu'à cette condition. Comment, dit le berger, vous voulez me contraindre à raconter mon histoire devant ma maitresse ? Et que pensera-t-elle de moi, quand elle m'entendra dire que j'ai aimé plus de cent bergeres ? Ce qu'elle en pense, dit Sivandre ? elle jugera qu'alors vous étiez inconstant comme vous l'êtes encore. Il est vrai, dit Phylis, mais pour vous ôter toute inquiétude, j'irai avec Astrée où des affaires m'appellent, & pendant mon absence, vous executerez les ordres de Diane.» En même temps elle prit Astrée, & se retira dans le bois où Lycidas étoit déja. Silvandre qui avoit entendu quelque chose de sa reponse au berger, la suivit de loin par curiosité. La nuit le favorisoit, car il commençoit à se faire tard ; il se glissa donc près d'eux, & caché par des buissons, il entendit qu'Astrée lui disoit : «Pourquoi Lycidas veut-il vous parler à cette heure & en ce lieu, puis qu'il a tant d'autres occasions de vous entretenir ? Je ne sçai, répondit Phylis, je l'ai trouvé réveur ce soir, & j'ignore ce qui peut lui être arrivé ; mais il m'a tant pressée de venir ici, que je n'ai pû le refuser. Je vous supplie de vous promener seule, pendant que nous serons ensemble, car il ne veut point de témoins. Je ferai, dit Astrée, ce qu'il vous plaira, mais craignez de faire tort à votre reputation, en lui parlant à ces heures indues, seule, & dans un lieu écarté. C'est pour cela même, répondit Phylis, que je vous ai priée de m'accompagner, & que je vous conjure de vous tenir si près de nous, que si quelqu'un survenoit, il pût nous croire tous trois ensemble.»

 Pendant qu'elles parloient ainsi, Diane & Pâris pressoient Hylas de leur raconter ses avantures, pour obeir à sa maitresse ; enfin après bien des difficultés, il commença de la sorte.



HISTOIRE D'HYLAS.



 Vous exigez donc, belle Diane, & vous gentil Pâris, que je vous raconte ce qui m'est arrivé, depuis que j'ai commencé d'aimer. Si j'ai hésité quelque temps ne croyez pas que je manque de matiere ; je crains seulement de manquer de loisir. Mais puisqu'il faut que j'obeisse, souvenez vous, je vous conjure en m'écoutant, qu'ici bas tout est soumis à quelque puissance invincible. J'avoue que celle qui dispose de moi m'incline fortement à l'amour. J'avoue encore, que si tous tant que nous sommes nous avons reçu quelqu'inclination de la nature, la mienne est l'inconstance, inclination, au reste, dont on ne peut me blâmer, puisqu'elle n'est pas volontaire. Ne perdez pas de vue ces principes, pendant que vous m'écouterez. Entre les principales contrées qu'arrose le Rhône en son cours impetueux, après avoir reçu l'Arar, l'Isere, la Durance, il vient baigner les murailles de la ville d'Arles, capitale de la province des Romains. Près de cette ville opulente, suivant le recit de nos druydes, vint camper autrefois un certain Marius, avant qu'il eût remporté cette insigne victoire sur les Cimbres, & les Cimmeriens, qui partis des bords schythiques à dessein de saccager Rome, furent taillés en pieces par ce grand capitaine. Or les Romains, pour rassurer leurs alliés, venant camper près de cette ville, & ceignant leur camp de profondes tranchées, il arriva que le Rhône qui mine incessament ses bords, venant à rencontrer ce canal, il entra avec tant de furie, qu'il continua les tranchées jusqu'à la mer, où il se décharge maintenant par deux embouchures ; car l'ancien lit a toujours subsisté, & le nouveau qui forme avec celui-ci une île très agréable & très fertile, s'est tellement acrû qu'il égale les plus grandes rivieres. Le peuple par corruption donne à ce nouveau canal le nom de Camargue, & parceque le lieu se trouva entouré d'eau, sçavoir de ces deux bras du Rhône, & de la mer Mediterranée, il le nomme l'île de Camargue. La fertilité du lieu, & l'abondance des pâturages inviterent grand nombre de bergers à s'y établir ; on les nomma pasteurs ; c'est là que j'ai pris naissance, & mes peres y ont vêcu avec distinction, soit qu'il fussent estimés plus vertueux, ou qu'ils fussent plus accommodés des biens de la fortune. Mon pere mourut le jour même que je nâquis, & ma mere qui m'avoit élevé avec toute sorte de mignardise, je la perdis dans ma douziéme année. Jugez quel je devois être, ainsi abandonné à ma propre conduite. Parmi les défauts de mon âge, je ne pus éviter celui de la présomption ; il me sembloit qu'il n'y avoit pasteur dans toute la contrée qui ne dût me respecter ; mais quand l'amour vint se joindre à cette présomption, je crus que toutes les bergeres étoient éprises de moi, & que l'offre de mes services devoit les flater infiniment. Ce qui me fortifia dans cette opinion, fut qu'une belle & sage bergere, nommée Carlis, me faisoit tout l'acceuil que demandoit notre voisinage. J'étois trop jeune encore pour ressentir les déplaisirs qui suivent l'amour, je n'en goûtois que les douceurs.

 Bien qu'à l'âge où j'étois, je connusse peu l'amour, je ne laissois pas de me plaire avec la bergere, & de faire ce que j'entendois dire que faisoient les amans. Mes assiduités firent croire que j'étois instruit au delà de ce que permettoit mon âge ; & c'est par là que quand j'eus atteint dix-huit ans, je me trouvai engagé à la servir. Je n'étois pas d'humeur à me piquer de constance, ni à cherir la vaine gloire qui en revient ; c'étoit l'accueil de Carlis bien plus que ce devoir imaginaire qui me fixoit. Un ami que je croyois veritable, entreprit de m'éloigner d'elle, il s'appelloit Hermante ; je ne m'étois point apperçu de sa passion. Il étoit plus âge que moi, & par consequent plus avisé ; d'ailleurs il sçavoit si bien dissimuler, que personne ne soupçonna rien de ses vues. Une chose l'inquiétoit, c'est que les parens de la bergere desiroient qu'elle m'épousât, dans l'idée où ils étoient que cette alliance lui seroit avantageuse. Hermante en étant averti, & connoissant aux discours de la bergere, qu'elle m'aimoit veritablement ; il crut qu'elle se retireroit de moi, si je commençois à me retirer d'elle. Comme il avoit penetré mon caractere, il jugea qu'il suffisoit de me representer que je meritois davantage, pour me faire quitter un bien qui m'étoit assuré. Moi, qui ne me défiois point de lui, je le crus aisément, & je m'imaginois qu'il n'y avoit point de bergere dans toute la contrée qui ne dût se tenir honorée de mon choix. Frapé de cette idée, je bannis entierement Carlis de mon cœur, & je m'attachai à une autre bergere que je crus digne de mon amour. Elle l'étoit sans doute. Elle s'appelloit Stilliane, elle passoit pour une des plus belles & des plus vertueuses de notre île ; altiere au reste, & telle qu'il falloit pour me désabuser. Ce qui me détermina davantage à rechercher Stilliane, c'est qu'elle avoit été servie de plusieurs, & qu'elle les avoit tous rebutés. Carlis fut bien surprise de mon changement, mais il fallut le souffrir : elle eut beau me rappeller, je voguois en pleine mer, je ne pouvois si promptement regagner le rivage. Mais si mon éloignement l'affligea, elle fut bien vengée par celle-là même qui l'avoit causé ? Moi qui me figurois que je n'aurois pas plus tôt declaré ma passion à Stilliane, qu'elle y repondroit ; la premiere fois que je la rencontrai dans une assemblée, je lui dis en dansant avec elle : «Belle bergere, tel est le pouvoir & le charme de vos yeux, qu'Hylas ne peut vivre sans vous aimer.» Comme elle n'ignoroit pas quelle avoit été ma passion pour Carlis, elle crut que je ne parlois pas serieusement. «N'est-ce pas à l'école de la belle Carlis que vous avez appris ces discours, me dit-elle» Je voulois répondre quand on vint nous separer, & je ne pus la rejoindre, quelqu'envie que j'en eusse. Je fus donc contraint d'attendre que l'assemblée se retirât, & comme elle sortoit des premieres, je m'avançai, & lui donnai la main. Elle sourit d'abord, & me dit ensuite : «Est-ce de dessein premedité, Hylas, que vous m'avez agacée ce soir ? Pourquoi, lui répondis-je, me faites-vous cette demande ? Parce que je ne conçois rien, dit-elle, à votre procedé. C'est, lui dis-je, que j'ai resolu de n'aimer jamais que la belle Stilliane, & que jamais je ne servirai qu'elle. Vous vous trompez, ajouta-t-elle, songez que je ne suis pas Carlis, & que Stilliane est mon nom. Je serois bien aveugle, repliquai-je, si je prenois Carlis pour Stilliane, ou Stilliane pour Carlis, je sçai trop pour mon repos que vous êtes Stilliane.» Nous arrivâmes ainsi chés elle, sans que je pusse deviner, si ma declaration lui avoit plû.

 Le lendemain dès que l'aurore parut, j'allai trouver Hermante pour lui raconter ce qui m'étoit arrivé le soir. Je le trouvai encore au lit ; & me voyant agité : «Eh bien, me dit-il, quoi de nouveau, avez-vous vaincu, avant que de combatre ? Cher ami, lui répondis-je, je suis dédaigné, rebuté ; à chaque mot on me renvoye à Carlis.» Quand je lui eus repeté toute notre conversation, il se prit à rire, car il s'étoit attendu à ce que je lui disois. Mais craignant que mon inconstance ne me ramenât à Carlis, & que celle-ci ne me reçût comme auparavant ; il me répondit : «Vous êtes-vous flaté d'un autre accueil ; croiriez-vous qu'elle meritât votre amour, si ignorant encore que vous l'aimez, elle se donnoit à vous ? comment peut-elle ajouter foi à vos discours, quand elle vous a entendu tant de fois jurer le contraire à Carlis ? Elle seroit bien aisée à vaincre, si elle se rendoit sans combat. Mais avant que j'en sois aimé, lui dis-je, s'il faut que je lui en dise autant que j'en ai dit à Carlis, quand aurai-je ce bonheur ? Que vous connoissez peu, me répondit-il, ce que c'est qu'amour ? Apprenez, Hylas, que les bergeres ne sont pas si credules, elles sçavent que les pasteurs bien élevez ont pour leur sexe des égards qui peuvent compatir avec l'indifference. Ainsi vous persuaderez plus aisement à Carlis que vous la haissez, qu'à Stilliane que vous l'aimez. Et puisqu'elle a sur le cœur votre ancienne passion pour Carlis, il me semble que ce qui vous importe plus maintenant, est de la convaincre, que Carlis n'a plus d'empire sur vous ; vous y réussirez certainement par quelqu'action d'éclat.» Il sçut enfin me tourner si bien, que j'écrivis en ce termes à Carlis.


HYLAS A CARLIS.



 Je ne vous écris plus, Carlis, pour vous assurer de ma tendresse, vous n'en avez été que trop persuadée. Je vous écris pour vous apprendre que je ne vous aime plus. Cette declaration aura de quoi vous surprendre, vous qui m'avez toujours aimé plus que je ne pouvois le desirer. Ce qui me fait renoncer à vous, c'est ou votre mauvaise étoile, ou ma bonne fortune qui ne veut pas qu'un objet aussi peu digne de moi me retienne plus long-temps dans ses fers. Pour vous ôter tout sujet de plainte, je vous dis adieu, & vous permets de prendre un autre engagement ; car vous ne devez plus compter sur moi.

 Le hazard voulut que, quand on lui rendit ma lettre, elle fût en compagnie, & que Stilliane même s'y trouvât. Mon procedé fut generalement désaprouvé, mais de Stilliane encore plus que des autres bergeres. C'est ce qui détermina Carlis à les prier de me faire elles-mêmes la réponse. «Pour moi, dit Stilliane, je serai volontiers le secretaire,» & prenant du papier & de l'encre, elles me récrivirent toutes en ces termes, au nom de Carlis.


CARLIS A HYLAS.



 Hylas, la bonne opinion que vous avez de vous vous a persuadé que je vous aimois, mais votre humeur inconstante & volage m'a toujours empêché de vous aimer. Mon malheur & votre bonne fortune n'existent que dans votre idée, & tout ce qu'il y a eu de certain à cet égard, c'est que vous avez été dans l'erreur, quand vous avez cru que je vous aimois. Je vous le jure, Hylas, par tout le merite que vous croyez avoir, & que vous n'avez pas. Je ne serai donc plus exposée à vos importunités ; quel bonheur est égal au mien ? puissiez vous persister dans une resolution qui m'est si agréable ? Cependant vivez heureux ; si vous l'êtes autant que moi, Hylas, je ne vois pas ce que vous aurez à desirer.

 J'avouerai sincerement que je fus touché à la lecture de cette réponse, & que je sentis tout le tort que j'avois. Mais l'amour que Stilliane m'avoit inspiré, ne me permit pas de conserver long-temps ces sentimens. Si elle est moins belle que Stilliane, me disois-je à moi-même, est-ce moi qui en suis coupable ? qu'elle s'en prenne à ceux qui l'ont fait naître avec moins de perfections. Que puis-je faire, sinon de la plaindre, & dois-je refuser mes homages à qui les merite ?

 C'est ainsi que je m'éforçois d'oublier Carlis, & pensant que Stilliane étoit déja toute à moi, je priai Hermante de lui porter une lettre de ma part, & de lui montrer celle que j'avois écrite à Carlis. Lui qui étoit incapable de me trahir en ce qui ne touchoit point Carlis, consentit à ce que je voulois ; & saisissant une occasion favorable, il lui presenta mes lettres. «Belle Stilliane, lui dit-il, en les presentant, si le soleil éblouit qui l'ose regarder, si le fer donne la mort à qui le reçoit dans le cœur, ne soyez point surprise, si le malheureux Hylas osant vous regarder a été ébloui, & si recevant le trait fatal de vos yeux, il en ressent la blessure mortelle. Vous travaillez envain, répondit brusquement l'impatiente bergere, Hylas n'a point assés de merite, ni vous assés d'éloquence pour m'inspirer les sentimens qu'il voudroit que je prisse. Hermante, il me suffit de connoître le caractere d'Hylas par l'experience d'autrui ; & il devroit vous suffire que Carlis ait été si indignement trompée, sans prêter encore votre ministere à d'autres perfidies. Si vous aimez Hylas, j'aime beaucoup plus Stilliane, & si vous voulez le conseiller en ami, dites lui qu'il ne pense jamais à Stilliane, comme Stilliane ne veut jamais penser à lui. Au reste, je n'hesite point à prendre sa lettre, j'ai, pour le redouter, de trop bonnes défenses contre ses armes.» A ces mots, elle ouvrit la lettre. Je l'assurois de mon amour, par l'adieu que j'avois dit à Carlis, & je la suppliois d'avoir quelque retour pour moi. Elle sourit après l'avoir lue, & s'adressant à Hermante, elle lui demanda s'il vouloit une réponse. Il répondit qu'il le desiroit passionnément, & aussi-tôt elle m'écrivit en ces termes.


STILLIANE A HYLAS.



 Hylas, vous voulez que je vous aime à cause de Carlis, & rien ne m'oblige tant à vous haïr que le souvenir de Carlis. Vous dites que vous m'aimez ; si quelqu'autre plus veritable que vous me le disoit, je pourrois le croire, car je connois que je le merite. Mais moi qui cheris la verité, je vous atteste que je ne vous aime point. Vous trouverez peut être ces paroles trop dures ; mais souvenez-vous, Hylas, que je suis contrainte à vous parler ainsi, afin que vous ne vous persuadiez pas que j'ai du penchant pour vous. Si vous goutez cette réponse, remerciez-en Hermante ; si elle vous déplaît, ne vous en prenez qu'à vous.

 Hermante n'avoit point vû cette réponse, & bien qu'il imaginât qu'elle ne devoit pas être fort gracieuse, il ne la croyoit pas si desobligeante. Il en fut pourtant moins surpris que moi. Je demeurai immobile comme un homme frapé de la foudre : Hermante de son côté n'osoit lever les yeux sur moi. Nous gardâmes quelque temps un profond silence. Enfin tout à coup faisant un saut : «Tant pis pour elle, m'écriai-je ; qu'elle cherche un autre amant : Hylas sçaura bien trouver des bergeres plus belles, & qui seront ravies qu'il les serve.» Puis m'adressant à lui : «Que Stilliane est insensée, lui dis-je, si elle croit que je vueille l'aimer ! & que je manquerois de courage, si jamais je songeois à elle ! Elle aura bien fait des minauderies, Hérmante, quand vous lui avez parlé ? Elle ne sçait que me reprocher Carlis. Oui, je l'ai aimée, & je veux l'aimer encore en dépit d'elle. Elle reconnoîtra bien-tôt son imprudence ; mais qu'elle ne se flate pas d'être jamais aimée d'Hylas.» A ces mots, je vis Hermante changer de couleur ; mais alors j'en ignorois la cause. Seulement j'ai jugé depuis qu'il avoit craint que je ne renouasse avec Carlis. Je voulus sur le champ executer la résolution que j'avois prise ; je me rens donc chés la bergere, je lui demande mille pardons de la lettre que je lui avois écrite, & je l'assure que mon inclination pour elle n'a point diminué. Carlis, après m'avoir tranquillement écouté, me répondit ainsi : «Hylas, si les assurances que tu me donnes de ton affection sont sinceres, je suis satisfaite ; si elles sont feintes, n'espere pas de te reconcilier jamais avec moi.» Elle alloit continuer, quand Stilliane, qui venoit lui montrer la letre que je lui avois écrite, nous interrompit. Lorsqu'elle me vit près de Carlis : «Est-ce songe, ou vérité, dit-elle ? Est-ce bien Hylas que je vois, ou seulement son fantôme ? C'est bien Hylas, répondit Carlis, vous ne vous trompez point ; & si vous daignez vous approcher, vous entendrez qu'il me crie merci, & que pour la lettre qu'il m'a écrite, il se soumet à la punition que je voudrai lui imposer. Il ne doit point en subir d'autre, repartit Stilliane, que celle de me continuer son amour. A vous, dit Carlis, bien loin qu'il vous aime, il me juroit, quand vous êtes entrée, qu'il n'aimoit que moi. Et depuis quand, ajouta Stilliane ? Il n'y a pas une heure qu'Hermante m'a rendu de sa part ce billet, lisez :» Dieux ! que devins-je alors ? Je vous jure, belle bergere, que je ne pus jamais ouvrir la bouche pour me défendre. Et ce qui me perdit entierement, fut que plusieurs bergeres arriverent en même temps, & qu'elles leur conterent cette avanture de la maniere du monde la plus piquante pour moi. Je n'eus d'autre parti à prendre que de me retirer, & dans le moment j'allai trouver Hermante pour lui rapporter ce qui m'étoit arrivé. Bientôt mon avanture fut repandue dans toute l'île, & ma confusion fut telle, que je ne crus pas devoir y demeurer davantage. Combien j'étois jeune alors ! il me faudroit aujourdhui bien des reproches d'inconstance pour me toucher. Ne pouvant donc supporter les railleries qu'il me falloit essuyer chaque jour, je remis le soin de mes affaires à Hermante, & je m'embarquai pour remonter le Rhône. Je n'avois d'autre dessein que de voyager, ne me souciant pas plus de Carlis, ni de Stilliane, que si jamais ne je les avois vues. Mais qu'il est difficile de surmonter ses inclinations naturelles ! à peine fus-je entré dans le batteau, que je rencontrai un nouveau sujet d'amour.

 Une vieille femme alloit à Lyon rendre au temple de Vénus les vœux qu'elle avoit faits pour son fils, & conduisoit sa belle fille avec elle pour le même sujet ; elle n'avoit pas moins de beauté que Stilliane, mais plus que Carlis ; elle avoit à peine dix-huit ans, elle s'appelloit Aimée, & quoiqu'elle habitât dans notre île, elle ne me connoissoit point, parce que son mari jaloux, suivant la coutume des vieillards, & sa belle-mere soupçonneuse, ne lui permettoient pas d'assister jamais à nos assemblées. Dès que je la vis, elle me charma, & malgré toutes les resolutions que j'avois prises, il fallut que je l'aimasse. Je prévis toutes les difficultés que j'aurois à surmonter. Il me falloit tromper la belle-mere, & vaincre la belle-fille. Cependant je m'armai de courage, & je crus que je devois commencer par me faire connoître à la mere, & qu'ensuite l'occasion m'instruiroit de ce que j'aurois à faire. Aussi-tôt que je lui eus dit qui j'étois, & que je l'eus assurée qu'en lui découvrant le sujet de mon voyage, je n'avois d'autre vue que de lui être utile. «Mon fils, me répondit-elle, vos sentimens pour moi n'ont rien qui m'étonnent, vous seriez bien indigne de votre pere, si vous n'aviez pour moi quelqu'affection. Il étoit le plus aimable homme de la contrée, il daigna m'aimer.» En proferant ces paroles, elle me baisoit au front, & ses baisers me rappelloient le souvenir de ces foyers qui retiennent encore un reste de chaleur, lors même qu'il n'y a plus de feu. Mon pere avoit pensé l'épouser, & ne l'avoit peut-être que trop servie pour sa reputation, ainsi que je l'appris dans la suite. Bien que je ne me souciasse de ses caresses, qu'autant qu'elles étoient utiles à mon dessein, je feignis de les recevoir avec beaucoup de reconnoissance, je la suppliai de continuer au fils l'affection qu'elle avoit eue pour le pere, & je l'assurai que comme j'avois succedé à ses biens, je voulois aussi succeder à l'attachement qu'il lui avoit marqué. Je sçus enfin la gagner si bien, qu'elle n'aimoit rien tant que moi, & qu'elle commanda à sa belle-fille d'avoir quelque bontés pour moi. O qu'elle eût eu d'esprit, si elle avoit suivi un conseil aussi salutaire ! mais je lui trouvai tant de froideur, que je n'osai lui rien dire de mon dessein, que quand nous fûmes près d'Avignon ; car Stilliane m'avoit bien fait rabatre de la bonne opinion que j'avois eue de moi-même. D'ailleurs elle ne quittoit point la vieille, qui m'entretenoit sans cesse du passé. Le grand nombres des passagers qui étoient avec nous étant descendus, ils allerent danser dans une île près d'Avignon ; pour nous qui étions engourdis d'avoir si long-temps demeurés assis, nous nous contentâmes de nous promener. Aussi-tôt que ma bergere fut dans l'île, elle se mit à badiner avec d'autres filles qui étoient sorties avec elle du batteau. Et moi, pendant que la vieille se promenoit de son côté, je me glissai parmi elles. Aimée s'étant par hazard éloignée de ses compagnes pour cueillir des fleurs sur le bord de la riviere, je m'avançai, je la pris sous les bras, & après avoir marché quelque temps en silence, je lui dis, comme sortant d'un profond sommeil : «Je rougirois, aimable bergere, de me taire ainsi, quand j'ai tant de sujet de vous parler, si je n'en avois encore plus de garder le silence. J'ignore, Hylas, me dit-elle, & quel sujet vous avez de vous taire, & quel sujet vous avez de me parler. Ah, belle bergere ! lui répondis-je, la passion que j'ai conçue pour pour vous me permet à peine le silence, & d'un autre côté cette même passion me faisant craindre d'offenser celle que j'aime, elle me lie tellement la langue que je n'ose parler. Songez-vous bien, Hylas, à ce que vous dites, reprit-elle incontinent ? Ne croyez pas, lui dis-je, que je n'y aye bien pensé auparavant ; & si vous en doutez, jettez les yeux sur vous-même.» Je fis ensuite mille sermens pour la persuader. Elle me répondit sans s'émouvoir : «Hylas, puisque ni l'amitié de ma mere, ni ma condition n'ont pû vous détourner d'un si étrange dessein, comptez que ce que le devoir n'a pû sur vous, il le pourra sur moi. Si je vous parle d'un air si tranquille, ce n'est pas que je sois insensible à l'outrage que vous me faites, je veux seulement vous faire comprendre que la passion ne me transporte point, & que je n'écoute que la raison.» Ces paroles me penetrérent jusqu'au fond du cœur : Elles ne m'auroient pourtant point déterminé à quitter la partie, car je sçavois que les premieres attaques n'ont pas d'ordinaire un meilleur succès, si par hazard, lorsqu'Aimée me quitta toute interdite, une de ses compagnes n'étoit venue à moi, & me passant la main sur les yeux, n'avoit pris la fuite, comme pour m'inviter à courir après elle. Je fis d'abord semblant de ne m'en point appercevoir, mais quand elle revint la seconde fois, je me mis à la suivre. Elle, après avoir tourné quelque temps autour de ses compagnes, s'écarta de la troupe, & feignant d'être hors d'haleine, elle se coucha près d'un buisson ; moi qui la suivois au commencement sans dessein, quand je la vis ainsi étendue, & dans un lieu solitaire, je lui pris quelques baisers, sans qu'elle fît la moindre resistance. «Hylas, me dit-elle, en se relevant, je ne vous aurois pas cru si temeraire, autrement je n'aurois eu garde de m'attaquer à vous.» A ces mots elle me frapa doucement la joue, & rejoignit ses compagnes. Elle étoit fille d'un vertueux chevalier qui habitoit les bords de l'Arar, & son pere étant tombé malade, elle alloit le trouver. Elle s'appelloit Floriante ; elle n'étoit pas belle, mais je lui trouvai tant de graces, & tant d'enjoument, que j'oubliai bien-tôt Aimée pour elle ; du moins je le crus, quoi qu'en effet Aimée m'attiroit avec plus de violence. Ainsi j'aimai Floriante, sans abandonner Aimée. Mais cette double passion ne me couta gueres ; car si j'étois près de Floriante, je ne me souvenois plus d'Aimée, & si j'étois près d'Aimée, j'oubliois absolument Floriante. Je n'avois à souffrir que lorsque toutes deux me manquoient, car je les regretois toutes deux également.

 Or, gentil Pâris, ces amours durerent jusqu'à Vienne ; mais un soir que nous étions descendus pour reposer, une bergere vint demander au patron une place jusqu'à Lyon, parce que son mari qui avoit été blessé par quelques ennemis, lui mandoit de l'aller trouver. Le patron la reçut, & le lendemain elle entra avec nous dans le batteau. Elle avoit de la beauté sans doute, mais sa modestie l'emportoit sur sa beauté ; elle étoit au reste si affligée, qu'elle excita notre compassion. Je fus moi plus touché que tous les autres, car je suis naturellement tendre & compatissant, & je n'oubliai rien pour lui donner quelque consolation. Mes attentions pour elle ne plurent ni à Floriante ni à Aimée, quoiqu'elles dissimulassent leur chagrin. Car, souvenez-vous, gentil Pâris, que les femmes ressentent toujours la perte de leurs amans, parce que c'est une espéce d'outrage fait à leur beauté, & que leur beauté est ce qu'elles ont de plus cher. Mais un peu d'amour se mêlant à ma compassion, je feignis de ne rien appercevoir, & je continuai de parler à celle-ci. Et pour la connoître autant que pour passer le temps, je la suppliai de me dire le sujet de son affliction. Incontinent la bergere commença de la sorte.

 «La part que vous daignez prendre à mes déplaisirs, gracieux étranger, m'engage à plus que vous ne me demandez, & je me croirois coupable, si je vous refusois une satisfaction si legere ; mais daignez aussi considerer l'état où je suis, & ne trouvez pas mauvais que j'abrege le plus qu'il me sera possible. Sçachez donc, berger, que j'ai pris naissance sur les rives de la Loire, & que jusqu'à l'âge de quinze ans j'y ai été élevée avec tous les soins imaginables. On me donna le nom de Cloris, & mon pere s'appelloit Leonice. Il étoit frere de Gerestan. C'est entre ses mains que l'on me remit après la mort de ceux qui m'avoient donné le jour. Je commençai dès lors à sentir les coups de la fortune, car Gerestan, uniquement occupé de ses enfans, me négligea tout-à-fait. Je ne trouvai de consolation qu'en Callirée son épouse, car elle m'aimoit, & me donnoit, à l'insçu de son mari, tous les secours qu'elle pouvoit. Mais le ciel vouloit combler mes malheurs. Lorsque Filandre frere de Callirée fut tué, elle en conçut tant de douleur qu'elle mourut bien-tôt après, & je demeurai avec deux filles trop jeunes encore pour me procurer la moindre satisfaction. Il arriva qu'un berger de la province Viennoise, nommé Rosidor, vint au temple d'Hercule, situé sur un rocher qui s'eléve au dessus de tous les autres. Le jour qu'il parut dans le Temple étoit un jour solemnel pour toute la contrée, & nous y étions un grand nombre de bergers. Vous redire l'entretien que nous eûmes, & la maniere dont-il me declara sa passion ce seroit un discours superflu. Il suffit que vous sçachiez que dès ce jour il se donna tellement à moi, que rien ne put me le ravir. Il étoit beau, jeune, plus riche que je n'osois l'esperer, & les qualités de son esprit répondoient à celles de son corps. Il me rechercha durant quatre ans, & me donna tant de marques de son amour, que je fus obligée de me rendre ; je puis bien dire avec vérité que jamais berger ne fut plus aimé que Rosidor l'étoit de Cloris. Nous passâmes de la sorte une année entiere, & nous goûtâmes toute la satisfaction qu'une amitié parfaite peut apporter à deux amans. Les dieux permirent enfin que quelques difficutés qui empêchoient notre mariage fussent levées ; nous voilà parfaitement heureux, si des mortels peuvent l'être. On nous conduit au temple ; on entendoit de toutes parts qu'hymen & hymenée : on ne voyoit que danses, & que transports de joie, lorsque par un accident funeste nous fûmes separés. Nous étions alors à Vienne, où sont les biens de Rosidor. De jeunes débauchés sortant de leurs hameaux voulurent faire quelque desordre, & mon mari, après avoir inutilement employé les voyes de la douceur, les repoussant vivement, ils oserent bien s'attaquer à moi, persuadés qu'ils ne pouvoient faire un outrage plus sensible à Rosidor. Un d'eux alloit me décharger un coup sur la tête, mais l'abaissant à propos, je le reçus sur les épaules ; vous pouvez, dit-elle, en voir les marques, elles sont encore toutes fraîches. Quand Rosidor vit couler mon sang, il ne se connut plus ; il met l'épée à la main, & la passe au travers du corps de celui qui m'avoit blessée ; puis aidé de ses amis, il chasse toute la troupe de sa maison. Je ne puis vous exprimer le trouble qui me saisit ; car je me croyois plus blessée que je ne l'étois en effet, & je voyois mon mari tout sanglant. Quand la premiere frayeur fut dissipée, & que l'on eut sondé la blessure de Rosidor, la justice vint incontinent se saisir de lui, & l'emmena avec tant de violence, que l'on me refusa la permission de lui dire adieu. Mais mon amour plus fort que leur défense m'ouvrit un passage au milieu d'eux, & me jettant au col de Rosidor, je m'y attachai de sorte qu'il fut presqu'impossible de m'en arracher. D'un autre côté Rosidor aimant mieux mourir que de se voir separé de moi, fit tous les efforts dont un grand courage soutenu d'un amour extrême est capable ; tout blessé qu'il étoit, il échapa aux satellites, & sortit de la ville. Tous les soirs il me venoit trouver sous des habits empruntés, & passoit les nuits avec moi. Dieu sçait quelle étoit ma joye, mais aussi quelles étoient mes frayeurs ? Je n'ignorois pas que ceux qui le poursuivoient, informés de notre tendresse mutuelle tâcheroient de le surprendre. Helas ! ce que je craignois arriva. Il fut surpris avec moi, & conduit à Lyon, où je le suivis, heureusement. Les juges fatigués par mes solicitations, & touchés de mes larmes, lui rendirent la liberté. Mais il fut contraint de sejourner quelques jours à Lyon, pour retablir sa santé que ses chagrins avoient alterée. Je demeurai toujours auprès de lui, essayant de lui procurer tous les soulagemens qui dépendoient de moi : lorsqu'il fut hors de danger, il me pria de me rendre en sa maison, afin de donner les ordres necessaires pour recevoir ses amis ; il vouloit se rejouir avec eux du succès de ses affaires. Et voila que ces malheureux, animés par leur rage, sont entrés dans sa chambre, & qu'après lui avoir donné plusieurs coups de poignards, ils ont pris la fuite. Hylas, gracieux berger, jugez quelles doivent être mes allarmes, & quelle est ma douleur.»

 A ces mots Cloris versa un torrent de larmes, & cessa de parler ; l'affliction de la bergere me toucha si vivement, je me sentis si ému de compassion pour elle, que ni Carlis, ni Stilliane, ni Floriante, ni même Aimée ne m'engagerent jamais plus fortement que la desolée Cloris. Ce n'est pas que je n'aimasse les autres ; mais mon cœur pouvoit suffire encore à cette passion. Me voilà donc dans les fers de Cloris. Cependant je compris que je devois attendre à faire parler mon amour, que Rosidor fût mort ou guéri ; car elle en étoit uniquement occupée. Nous arrivâmes enfin à Lyon, où tous les passagers se separerent. Pour moi, l'amour que j'avois conçu pour Cloris, me la fit accompagner jusqu'en sa maison. Je rendis ma visite à Rosidor ; jugeant bien que pour obtenir les bonnes graces de la femme, il falloit que je m'insinuasse dans l'esprit du mari. Cloris qui le croyoit plus dangereusement blessé qu'il n'étoit, car on augmente toujours le mal, le trouvant levé, changea tout à coup de visage & de maniere. Ecoutez ce qui m'arriva. La tristesse de Cloris avoit fait naître mon amour pour elle ; son air joyeux & content le fit mourir. J'étois entre captif en sa maison, & j'en sortis avec toute ma liberté. Mais bien-tôt l'idée de Floriante & d'Aimée s'offrant à moi, je les cherchois par tout, & la fortune voulut que je les trouvasse ensemble. Le lendemain étoit la fête de Vénus. Or c'est un usage anciennement établir que les filles chantent la veille des hymnes à l'honneur de la deésse, & j'entendis que la belle-mere d'Aimée se preparoit à passer la nuit dans le temple, pour rendre son vœu. Floriante, à la secrete sollicitation d'Aimée, promit d'en faire autant. Je resolus d'entrer aussi déguisé en fille ; mais sçachant que les druydes gardoient eux-mêmes l'entrée, dès que la nuit approchoit ; je pris le parti de me cacher dans le temple long-temps auparavant. Déja les portes en étoient fermées, & j'étois le seul homme en cet auguste lieu ; déja on avoit chanté plusieurs hymnes, lorsque je sortis de ma retraite. Le temple n'étant éclairé que par quelque flambeaux allumés sur l'autel, je me glissai aisement parmi les filles, sans être reconnu. Et lorsque j'allois cherchant Aimée, je vis porter une bougie à une jeune fille, qui s'approchant de l'autel, entonna quelques hymnes, à quoi toute la troupe répondit. Je ne sçai si veritablement elle étoit belle, ou si cette clarté tenebreuse lui étoit favorable. Mais aussi-tôt que je la vis, je l'aimai. Que l'on me dise maintenant que l'amour se prend par les yeux, la jeune fille dont je parle ne jetta pas même un regard sur moi, & je ne l'avois pas assés vue, pour la reconnoître une autre fois. Curieux, je me mêle parmi les bergeres qui étoient au près d'elle, mais par malheur elle finit en même temps son hymne, & renvoya la bougie qu'on lui avoit apportée, en sorte que le lieu demeurant obscur, ma curiosité ne fut point satisfaite. Cependant je restai là quelque temps, dans l'esperance qu'elle ou quelqu'autre recommenceroit à chanter. Vainne esperance ! la bougie fut portée à l'autre chœur, & dans le moment une des filles qui le composoient chanta comme venoit de faire ma belle inconnue. Je ne pus resister davantage à la curiosité qui me pressoit, & contrefaisant, le mieux que je pus ma voix, je demandai à une femme qui étoit écartée des autres, le nom de celle qui avoit chanté avant la derniere. «Puisque vous ne la connoissez pas, me dit-elle, il faut que vous soyez bien étrangere en ces lieux. Je la reconnoîtrois peut-être, lui répondis-je, si j'entendois son nom. Qui ne la connoîtra pas à ses traits, ajouta-t-elle, le demandera inutilement. Mais pour vous tirer d'inquietude, sçachez qu'elle s'appelle Cyrcêne, la plus belle des filles qui habitent les bords de l'Arar.» Jusques là j'avois à merveille contrefait ma voix, mais oubliant mon rôle, je lui dis, après bien des remercimens, que si par mes services je pouvois reconnoître la peine qu'elle avoit prise, je m'estimerois l'homme du monde le plus heureux. «Comment, s'écria-t-elle ? & qui êtes vous, vous qui me parlez de la sorte ? Et me regardant de plus près : Temeraire, me dit-elle, avez-vous bien eu la hardiesse d'enfraindre ainsi nos loix ? sçavez-vous que la mort seule peut expier votre crime ?» J'avouerai la verité, je sçavois que javois encouru quelque peine, mais ignorant qu'elle fut capitale, je fus frapé d'étonnement. Toutefois en lui representant que j'étois étranger, & que leurs statuts m'étoient inconnus, j'excitai sa compassion. Elle me dit que la loi étoit si formelle, qu'il étoit impossible que j'obtinsse mon pardon, mais qu'à cause de la pureté de mes intentions, elle n'oublieroit rien pour me sauver : que pour cet effet, il ne falloit pas attendre que minuit sonnât, parce qu'alors les druydes venoient à la porte avec des flambeaux, & les regardoient toutes au visage, qu'actuellement le temple étoit bien fermé, mais qu'elle essayeroit de le faire ouvrir. En même temps elle me mit sur la tête un voile qui me descendoit jusqu'aux talons, & m'ayant ainsi équipé, elle dit à quelques femmes qui l'avoient accompagnée, qu'elle se trouvoit mal ; & toutes ensemble allerent demander la clef à la plus vieille de la troupe. Nous sortimes en foule, n'ayant pour nous éclairer, qu'une foible lumiere, & j'échapai de la sorte au danger qui me menaçoit. Pour me deguiser mieux, & sçavoir à qui je devois la vie, je suivis toutes ces femmes jusques chés la vieille.

 Mais, belle bergere, dit-il en s'adressant à Diane, je n'ai pas encore raconté la moitié de mes avantures, & déja le soleil est couché. Ne seroit-il pas mieux de remettre le reste à un autre jour que nous aurons plus de loisir ? «Vous avez raison, dit-elle, gentil berger, ainsi pourrez-vous nous faire passer encore une agréable journée ; d'ailleurs Pâris ne peut s'arrêter davantage avec nous. Il n'y a rien, dit-il, belle bergere, qui puisse m'incommoder, quand je suis près de vous. Je voudrois bien, répondit-elle, qu'il y eût en moi quelque chose qui vous fût agreable, car votre merite & votre politesse vous gagnent tous les cœurs.» Pâris alloit répondre, quand Hylas l'interrompit en lui disant : «Plût à dieu, gentil berger, que je fusse à votre place, & que Diane fût Phylis, & me tint ce langage. Si cela étoit, dit Pâris, vous ne lui en seriez que plus obligé. J'en conviens, repartit Hylas, mais je ne crains point d'avoir obligation à qui je me suis entierement livré.» En discourant ainsi, Diane, Pâris, & les autres bergeres arriverent dans la prairie, où l'on avoit coutume de s'assembler ; & Pâris, après avoir salué Diane, & ses compagnes, prit le chemin de Laigneu.

 Cependant Lycidas, que sa jalousie tourmentoit, s'expliquoit avec Phylis. Il étoit tellement hors de lui-même, que sans remarquer qu'on l'écoutoit, après avoir poussé quelques soupirs, il lui dit : «Bergere, est-il possible que les dieux n'ayent conservé mes jours que pour me faire sentir votre infidelité ?» La bergere, qui n'attendoit pas de pareils reproches, fut tellement surprise, qu'elle ne pût répondre. Lycidas interprétant mal son silence, continua : «Vous faites bien, lui dit-il, vos yeux parlent assés, & ne parlent que trop clairement pour mon repos, votre silence ne m'apprend que trop ce que je voudrois ignorer.» La bergere se sentant offensée de ces discours lui répondit : «Puisque mes yeux s'expliquent assés, qu'est-il besoin que je parle ? & si mon silence vous prouve mieux l'indifference dont vous m'accusez, que mes actions passées ne vous ont prouvé mon affection, pensez-vous que j'espere vous en convaincre davantage par mes discours ? Je vous entends, Lycydas : vous avez des desseins ailleurs, & pour donner à votre legereté quelque couleur, vous forgez des chimeres, & vous faites tomber votre propre faute sur moi. Mais, Lycidas, examinons vos raisons, ou, si vous ne le voulez pas, retirez-vous, berger, & contentez-vous de me laisser un déplaisir mortel, sans m'attirer le blâme de toutes nos bergeres, par les plaintes dont vous fatiguez le ciel & la terre. C'est, repliqua le berger, le doute où j'étois qui les a excités, mais la certitude que me donnent vos discours me fera mourir. Et quelle crainte peut vous troubler, répondit la bergere ? Je crains, puisque vous desirez le sçavoir, dit le berger, que Phylis n'aime point Lycidas. Ajoutez, berger, que vous pouvez le croire, continua Phylis, & vous souvenir de ce que j'ai fait pour vous, & pour Olympe. Se peut-il, lorsque vous êtes agité de ces noirs soupçons, que vous vous rappelliez les actions de ma vie passée ? Je n'ignore pas, répondit le berger, que vous m'avez aimé, & si j'en avois douté, je ne ressentirois pas les peines que je ressens aujourd'hui : mais je crains que vous ne m'aimiez plus.»

 A ces mots, Phylis tournant la tête, & montrant par ses gestes quelle étoit son indignation, «Eh bien, lui dit-elle, berger, puisque toutes les preuves que je vous ai données de mon affection, n'ont rien avancé auprès de vous, soyez persuadé que ce que j'en regréte le plus, c'est les soins & le temps que j'y ai employés.» Lycidas connut bien qu'il avoit offensé sa bergere ; mais telle étoit sa jalousie, qu'il ne put s'empêcher de lui répondre : «Ce couroux que vous faites éclater, ne doit-il pas me convaincre de ce que j'apprehende ? Quiconque est veritablement touché, ne s'irrite point des discours que la passion met quelquefois dans la bouche des amans.» A ce reproche Phylis commença de s'adoucir, & jettant sur le berger un regard tendre & languissant. «Je hais la feinte & la dissimulation, lui dit-elle, je ne la puis supporter en ceux avec qui j'ai resolu de vivre. Comment, Lycidas ose bien me dire qu'il doute de l'affection de Phylis, & je croirai qu'il parle serieusement ? Berger, berger, ces discours me font mal juger des assurances que vous m'avez données autrefois de votre amour. Car il se peut que vous me trompiez alors, comme vous vous trompez aujourd'hui sur mon compte ; ou que comme vous pensez n'être point aimé, bien que vous le soyez plus que le reste des hommes ensemble, vous croyez m'aimer, sans m'aimer en effet : Bergere, répondit Lycidas, si ma passion n'étoit extrême, je serois le premier à me condamner ; mais ignorez-vous qu'un amour violent ne marche jamais sans la crainte, & que pour peu qu'elle soit fondée, elle se tourne en jalousie, & la jalousie en l'état affreux où vous me voyez.»

 Lycidas & Phylis croyoient parler sans témoins, mais Silvandre qui les écoutoit ne perdit pas un mot de leur entretien. D'un autre côté Laonice qui s'étoit endormie en ce lieu, s'éveilla lorsqu'ils commencerent, & reconnoissant leur voix elle fut ravie de cette heureuse rencontre. Elle prévoioit bien que ces deux amans ne se separeroient pas sans lui apprendre des secrets dont elle esperoit se servir pour les perdre. Son esperance ne fut pas trompée. Car Phylis apprenant de Lycidas que la jalousie le tourmentoit, lui repliqua vivement : «Et qui peut être l'objet de votre jalousie ? Pourquoi me le demander, dit Lycidas ? D'où viendroit la froideur que vous me témoignez depuis quelque temps, & cette familiarité si étroite avec Silvandre, si l'affection que vous m'avez portée, vous ne l'aviez maintenant pour lui ? Depuis combien de temps vous êtes-vous retirée de moi ? Depuis combien de temps ne vous plaisez plus avec moi ? Qu'est devenu le soin que vous aviez de vous informer de moi ? Qu'est devenu l'ennui que vous ressentiez en mon absence ? Rappellez-vous, si vous le pouvez, combien de fois voulant nommer un autre berger, le nom de Lycidas vous échapoit de la bouche. Si vous vous en souvenez, pouvez-vous n'avoir maintenant dans le cœur & dans la bouche que le nom de Silvandre, avec qui vous vivez de façon, que les étrangers mêmes s'apperçoivent du goût que vous avez pour lui ? Après cela vous trouvez étrange que moi qui suis toujours ce même Lycidas qui vous adoroit, & qui vous adore encore, soupçonne votre infidelité ?»

 L'extrême déplaisir de Lycidas le faisoit parler avec tant de feu, que Phylis ne pouvoit saisir le moment de lui répondre. Insensé qui ne consideroit pas que ses plaintes mêmes ne faisoient qu'augmenter son mal, & que si quelque chose pouvoit le soulager, c'étoit la réponse, qu'il ne vouloit pas entendre ! Il jugeoit au contraire que le silence de la bergere venoit des reproches de sa conscience, en sorte que tous ses mouvemens & tous ses gestes le confirmoient dans ses soupçons. Phylis offensée, interdite, ne sçavoit si elle devoit se plaindre delui, ou le tirer de son erreur. Mais le berger s'étant apperçu qu'elle rougissoit, ou du moins le croyant ainsi, il ne lui donna pas le temps de songer au parti qu'elle prendroit. Et dans le moment, après avoir reclamé les dieux vengeurs de l'infidelité, il s'enfonça dans le bois, sans vouloir écouter Phylis, ni l'attendre. Elle le suivit inutilement pour le desabuser ; il couroit avec tant de vitesse qu'elle le perdit bien tôt.

 Cependant Laonice ravie d'un si beau prélude, se retira avec la bergere sa compagne ; & d'un autre côté Silvandre resolut, puisque Lycidas prenoit si aisément de la jalousie, de la lui vendre à l'avenir plus cherement, en feignant d'être amoureux de Phylis, lorsqu'il le verroit auprès d'elle.



LIVRE NEUVIÈME.



 Leonide, cependant arriva chés Adamas, & lui fit entendre que Galatée avoit un besoin extrême de son secours, pour un sujet qu'elle lui diroit en chemin. Adamas, pour ne point désobeir à la nymphe, resolut de partir aussi-tôt que la lune se montreroit. Lorsqu'ils furent au bas de la colline, & qu'ils n'avoient plus à traverser qu'une plaine, qui les conduisoit au palais d'Isoure, Leonide, à la sollicitation d'Adamas, commença en ces termes :



HISTOIRE
DE GALATÉE ET DE LINDAMOR.



 «Mon pere, car elle l'appelloit ainsi, ce que j'ai à vous dire pourra vous étonner ; mais souvenez-vous que c'est l'amour dont autrefois vous avez éprouvé la puissance, qui a produit ce que vous allez entendre. Je n'oserois vous en rien dire, si Galatée ne me l'avoit commandé. Mais vous ayant choisi pour guerir son mal, elle veut bien que vous en sçachiez la naissance & les progrès ; seulement elle vous conjure de lui garder un secret inviolable.» Le druyde qui étoit penetré de respect pour l'heritiere de sa souveraine, répondit, qu'il avoit assés de prudence pour taire ce qu'il sçauroit interesser Galatée, & qu'en cela sa promesse étoit superflue. Sur cette assurance, continua Leonide, je vais poursuivre mon recit. Il y a déja long-temps que Polemas devint si éperdument amoureux de Galatée, qu'elle ne put ignorer sa passion ; loin de le rebuter, elle lui témoigna plus d'une fois qu'elle agréoit ses services. Polemas, comme vous le sçavez, ne le cede en rien pour la naissance à Galatée elle-même. Quant à sa personne, on peut dire qu'il est fait pour donner de l'amour ; à ces qualités il joint encore les talens de l'esprit, & il l'a si cultivé qu'il fait honte aux plus sçavans. Mais, oubliai-je à qui j'ai l'honneur de parler ? vous sçavez ces choses, mon pere, beaucoup mieux que moi. Tant de merite prevint tellement Galatéé en sa faveur, qu'elle daigna le traiter avec plus de bonté que tous ceux qui étoient pour lors à la cour d'Amasis. Elle en usa pourtant avec tant de discretion, que personne ne s'apperçut de la préference qu'elle donnoit à Polemas. Des esperances si brillantes le rendoient aussi heureux qu'il le pouvoit être en cet état. Mais le perfide amour, ou plus tôt la fortune legere, voulut qu'à son tour il éprouvât son inconstance. Vous pourrez vous souvenir qu'Amasis il y a quelque temps permit à Clidaman de nous donner à toutes des serviteurs. De là est sorti comme un essain d'amours, qui, après avoir peuplé notre cour, se sont repandus dans toute la contrée. Lindamor échut à Galatée, & bien qu'il ait du merite, il en fut reçu aussi froidement que pouvoit le permettre la ceremonie de la fête. Mais Lindamor, qui peut-être aimoit déja la nymphe, sans avoir osé se declarer, fut ravi de pouvoir, sous le voile de la fiction, montrer une passion veritable. Si Polemas fut touché du prélude, la suite le toucha bien davantage. En effet le prélude étoit autorisé par les loix de la politesse, & par l'exemple des autres nymphes ; ensorte qu'il ne pouvoit s'offenser des honnêtetés de Galatée pour Lindamor. Mais quand il vit que ce n'étoit plus un jeu, alors il ressentit la jalousie & toutes ses horreurs.

 Galatée de son côté ne croyoit pas en venir si avant ; mais les occasions qui se tiennent, pour ainsi dire, les unes aux autres, l'emporterent si loin, que Polemas meritoit bien d'être excusé, si la jalousie détruisoit l'assurance que ses services lui donnoient. Lindamor avoit des graces, & rien ne lui manquoit de ce qui peut rendre une personne de son rang accomplie : extremément galant à la cour, & à l'armée le plus brave des guerriers. Il n'avoit point encore ressenti les traits de l'amour : non qu'il eût de l'éloignement pour un commerce tendre, où qu'il manquât de courage pour tenter un engagegement ; mais les penibles exercices qui jusqu'alors avoient fait toute son occupation, avoient fermé à l'amour l'entrée de son cœur. Dès qu'il put faire ses premieres armes, poussé par cet instinct genereux qui porte les nobles courages aux plus dangereuses entreprises, il n'y eut point de guerre, où il ne donnât des preuves de ce qu'il étoit.

 Polemas s'apperçut bien-tôt de la passion de Lindamor pour Galatée, il y avoit un trop grand interêt pour n'être pas des premiers à la remarquer ; mais bien qu'ils fussent amis, il ne lui en témoigna rien, il vouloit par là s'en assurer mieux, afin de perdre, comme il l'essaya depuis, Lindamor dans l'esprit de la nymphe. En ce même temps Clidaman commença de se plaire aux tournois, ou il reussissoit au dessus de son âge ; mais Lindamor effaçoit toujours les autres chevaliers par son air & par son adresse. Polemas en conçut tant de jalousie qu'il ne put la dissimuler, & pensant que s'il joûtoit contre lui, il sortiroit glorieux du combat, parce qu'il avoit plus d'experience, il entra dans tous les desseins de son rival ; mais Lindamor, qui ne penetroit point l'artifice, y alloit sans contrainte, & cela même donnoit plus de grace à toutes ses actions ; en sorte que Polemas qui avoit un dessein caché, lui servoit de lustre. Et le dernier jour des bachanales, que le jeune Clidaman fit un tournoi, pour soutenir la beauté de Sylvie, Lindamor & Guyemans firent tout ce que des hommes pouvoient faire, mais Lindamor l'emporta tellement sur tous les autres, que quand Galatée n'auroit point été juge, Amour toutefois eût prononcé en sa faveur contre Polemas. C'est ainsi que ce dieu se joue de la prudence des amans. Ce que Polemas avoit recherché avec tant d'artifice, pour triompher de Lindamor, le rend presque son inferieur ; car la comparaison que l'on fit des actions de l'un & de l'autre, étoit si desavantageuse à celui-là, qu'il eût mieux fait de ne point paroître dans le tournoi, ou de se declarer ennemi de Lindamor. Ce fut ce soir là même, que Lindamor poussé par son bon genie, car je tiens pour moi qu'il y a des jours heureux, & des jours malheureux, se declara publiquement le serviteur de Galatée ; il ne pouvoit aussi desirer une occasion plus favorable. Il dansoit cette contredance que les Francs ont nouvellement apportée de Germanie, dans laquelle on ravit celle qui plaît davantage ; & conduit par l'amour, ou plus tôt par son heureuse étoile, il enleva Galatée à Polemas, qui étoit moins occupé du bal que des reproches qu'il faisoit à la nymphe sur la naissante amitié de Lindamor. Galatée qui n'aimoit point encore celui-ci, s'offensa des discours de Polemas, & son ressentiment lui fit trouver d'autant plus agréable ceux de Lindamor, qu'elle crut se vanger en les écoutant. Personne n'est mieux instruit que moi de tous ces détails, puisque j'étois destinée à les entendre. Galatée avoit accoutumé de lire ses dépêches lorsqu'elle étoit au lit ; & ce soir-là, faisant semblant d'en avoir qui pressoient, elle me commanda de demeurer auprès d'elle. Dès que les nymphes furent sorties, & que par son ordre j'eus fermé la porte, elle me fit asseoir sur le pied de son lit, & me dit en souriant : «Encore faut-il, Leonide, que vous vous rejouissiez avec moi de l'agréable avanture que j'ai eue au bal. Je vous ai déja dit que Polemas avoit pris la resolution de me servir & je vous avouerai que ses soins ne m'étant point désagréables, je l'ai reçu avec distinction : non pourtant que je l'aimasse, bien qu'il se le soit peut-être figuré, car le propre de l'amour est de flater ceux qu'il blesse. Je ne sçai ce qui pourroit arriver dans la suite, mais pour le present je répons de moi. Polemas voyant que je l'écoutois avec patience, & que je n'avois pour qui que ce soit les mêmes bontés, est allé si loin, qu'il est maintenant hors de lui-même. Et ce soir, quand j'ai dansé avec lui, il m'a paru si rêveur, que sans y faire reflexion, je lui en ai demandé le sujet. Ne vous offenserez-vous point, m'a-t-il dit, si je vous en découvre la cause ; & sur ce que je lui ai répondu que je ne demandois rien que je ne voulusse sçavoir, il a continué : Je vous dirai, Madame, qu'il n'est pas en mon pouvoir de ne pas songer à des actions continuellement présentes à mes yeux, & qui me touchent si vivement, que si mes soupçons se tournoient en certitude, rien au monde ne pourroit m'empêcher de terminer mes jours. Je ne conçus pas d'abord ce qu'il vouloit dire ; pensant toutesfois que son affection m'obligeoit à une sorte de curiosité, je lui demandai ce qui le touchoit si vivement. Alors, après avoir fixé ses regards sur moi, il m'a dit : Pouvez-vous bien, Madame, me faire une pareille demande, vous à qui toutes ces choses s'adressent, vous qui causez tout mon malheur ? Mais, dût-il m'en couter la vie, je ne puis plus dissimuler. Vous sçavez, Madame, avec quels transports je vous ai servie jusqu'ici, que vous avez été le but de tous mes desirs, la fin de toutes mes actions, & j'espere que si je suis assés malheureux pour que mes services ne vous soient plus agréables, vous avouerez du moins que je vous suis uniquement devoué. Jugez donc quelle doit être ma douleur, quand je vois un autre triompher à mes yeux, & devoir plus à la fortune qu'au merite, la victoire qui l'enorgueillit. Excusez, Madame, les justes plaintes que m'arrache mon amour. C'est de Lindamor que je parle, Lindamor que vous me préferez, bien qu'il vous soit moins devoué, moins acquis que Polemas. Car n'est-ce pas le preferer à moi, que de lui marquer les mêmes bontés dont vous m'honoriez, lorsque vous commençâtes à jetter sur moi des regards favorables, & que vous me permîtes de vous entretenir, & de me dire à moi-même que ma passion vous étoit connue.» Il alloit continuer, si la jalousie qui le transportoit ne lui eût absolument ôté l'usage de la parole.

 «Jugez, Leonide, si de pareils discours m'ont offensée ; mais pour cacher le trouble où j'étois à ces argus, qui n'ont des yeux que pour épier nos actions, j'ai pris sur moi, & je lui ai répondu avec plus de moderation que je n'eusse fait ailleurs. Polemas, lui ai-je dit, il faudroit que j'eusse oublié ce que je suis, & ce que vous êtes, pour douter de votre attachement à ma personne ; mais je ne puis assés m'étonner que vous osiez aspirer jusqu'à moi. J'aime & j'estime votre mérite ; ne vous figurez rien au delà. Pour ce qui est de Lindamor, desabusez-vous sur son compte ; & si j'en use avec lui, comme j'ai fait avec vous, croyez que je traiterai de même tous ceux qui le mériteront par leurs vertus.» Madame, interrompis-je alors, trouvez-vous tant de modération dans cette réponse ? J'ignore ce que vous eussiez pû lui dire de plus mortifiant, car il faut avouer qu'il est comme forcené, & que son desepoir a quelque fondement. «Que dites-vous, repartit incontinent la nymphe ? Et quelles raisons pourriez-vous alleguer ?» Plusieurs, Madame, mais je me contente d'une seule, c'est que vous lui avez permis de se declarer votre serviteur, & qu'il pouvoit se flatter que vous l'aimiez malgré l'inégalité qui est entre vous.

 «Et comment, Leonide, dit Adamas, la nymphe ne l'aime donc point ? Elle l'aimoit, mon pere, il n'en pouvoit douter après les preuves qu'elle lui avoit données de son affection ; & quoiqu'elle dissimulât avec moi, je sçai qu'elle l'avoit attiré par des artifices, & des esperances qui eussent trompé de plus habiles que lui ; mais il est digne du châtiment qu'il éprouve ; son infidelité envers une nymphe qu'il a cruellement deçue a crié vengeance, & l'amour éxauce aujourd'hui cette amante infortunée. Polemas est le plus perfide & le plus indigne des hommes ; & s'il souffre ce qu'il a fait souffrir à d'autres, il ne merite pas d'être plaint.»

 Adamas voyant Leonide si émue, lui demanda qui étoit la nymphe que Polemas avoit trompée ; «Il faut, lui dit-il, qu'elle soit bien de vos amies, puisque vous ressentez si vivement son offense.» Elle comprit alors que cedant à sa passion elle s'étoit trop avancée, & qu'elle découvroit sans y penser ce qu'elle avoit si long-temps dissimulé ; mais son esprit la tira de l'embarras où elle s'étoit jettée, & le druyde ne soupçonna rien. «Ignorez-vous, ma fille, lui dit Adamas, que les hommes n'ont d'autre but que de triompher de votre foiblesse, & que s'ils vous marquent de l'empressement, ce n'est que pour y mieux réussir ? Tout amour est un desir, or le desir une fois assouvi n'est plus desir, il n'y a donc plus d'amour où le desir est éteint. Voilà pourquoi celles qui veulent être long-temps aimées, nourrissent par des refus adroits les desirs de leurs amans. Mais, ajouta Leonide, celle dont je parle n'a jamais traité Polemas qu'avec toute la froideur imaginable. La froideur éteint aussi le desir, repliqua Adamas ; car le desir s'entretient par l'esperance & par les faveurs. Mais revenons à Galatée, que vous répondit-elle ? Si Polemas, me dit-elle, ne s'étoit point méconnu, il auroit imputé à mes bontés, & non pas à mon amour ce que je faisois pour lui. Mais, poursuivit Galatée, vous n'avez encore rien entendu. A peine je cessois de lui parler, que Lindamor, suivant le cours de la danse, m'a enlevée adroitement, sans que Polemas ait sçu l'éviter, ni me répondre que des yeux. Lindamor n'a point remarqué son chagrin, ou du moins il a feint de ne le pas remarquer, & dans le moment il m'a tenu des discours capables d'aliener l'esprit de Polemas, s'il les avoit entendus. Madame, est-il possible, m'a-t-il dit, que la feinte se tourne en vérité, & que les présages qu'au premier aspect je lus dans vos yeux s'accomplissent ainsi. Lindamor, lui ai-je répondu, vous seriez puni, comme vous le meritez, si en feignant vous rencontriez la verité. Agréable punition, s'est-il écrié, & que je cheris autant que ma vie ! Je lui ai reparti, expliquez-vous, Lindamor, peut-être avons-nous en vue des choses bien differentes. J'entens, Madame, a-t-il dit, que je vous ai enlevée au bal, & que vous avez ravi mon cœur. Alors, rougissant de dépit & de colere, je lui ai répondu : Lindamor, vous oubliez qui vous êtes, & qui je suis, vous devez me servir avec respect & non pas avec amour, ou cet amour doit naître de votre devoir. Madame, a-t-il incontinent repliqué, jamais les dieux ne furent respectés, si je ne vous sers pas avec respect, mais qu'il soit la cause ou l'effet de mon amour, que vous importe ? je suis resolu à vous aimer, à vous adorer, quelle que vous puissiez être, car vos divines perfections & mon destin me donnent à vous, & je reconnois que qui vit sans vous aimer est souverainement malheureux. Il a prononcé ces mots avec tant de feu, que j'ai bien compris que ses sentimens ne démentoient point ses discours. Pour moi je n'avois point remarqué sa passion, & sans la jalousie de Polemas, je ne m'en fusse jamais apperçue ; mais depuis j'ai toujours observé Lindamor, & pour ne point feindre avec vous, Leonide, je ne l'ai pas trouvé moins capable d'inspirer de l'amour, que de la jalousie. Tout ce que fait Lindamor me plaît infiniment ; au contraire, Polemas me deplaît tellement en toutes ses actions, que j'ignore comment j'ai pû le souffrir le reste de la soirée auprès de moi. N'est-il plus ce qu'il étoit, ou mes yeux ont-ils changé à son égard ? quoi qu'il en soit, je ne le vois plus qu'à regret.» Je vous avouerai, Adamas, que l'ingratitude affreuse de Polemas me fit trouver un plaisir secret dans ces discours de Galatée, & pour le ruiner tout à fait dans l'esprit de la nymphe, je lui dis : «La préference que vous donnez à Lindamor sur Polemas n'a rien qui m'étonne ; quiconque les examinera, portera d'eux le même jugement que vous ; mais en verité, Madame, je prevoi de grandes brouilleries. Comment dit Galatée, pensés-vous que Lindamor, ou moi, nous dépendions de Polemas ! Non, Madame ; mais pensez-vous que Polemas voye tranquillement son rival jouir d'un bien qu'il croit lui appartenir, & qu'il ne lui échapera point de folie éclatante ? Vous en serez piquée, Lindamor s'en offensera, & fassent les dieux qu'il n'arrive rien de plus étrange ! Ne craignez rien, Leonide, si Lindamor m'aime, il m'obéira, s'il ne m'aime pas, il se souciera peu de ce que fera Polemas. Pour lui, s'il s'écarte, je sçaurai bien le rappeller à son devoir.» A ces mots elle me commanda de tirer ses rideaux & de la laisser reposer, du moins si ces nouveaux desseins le lui permettoient.

 Lindamor qui avoit été frapé de l'air qu'avoit montré Polemas, lorsqu'il lui avoit ôté Galatée, soupçonna qu'il l'aimoit ; cependant comme ses actions passées ne lui en avoient rien appris, il resolut de s'adresser à lui-même pour en être instruit, & s'il le trouvoit épris de Galatée, de s'en détacher, s'il le pouvoit. Il croyoit devoir ces égards à l'amitié que Polemas lui avoit témoignée, & qu'il croyoit véritable. Lindamor va donc trouver Polemas, & demande à lui parler sans témoins. Polemas qui étoit fait aux manieres de la cour, lui répondit avec un faux air d'amitié : «Qu'éxige de moi Lindamor ? Je n'ai rien à exiger d'un homme tel que vous, dit Lindamor, je viens seulement vous demander une chose à quoi m'oblige notre amitié. Cette même amitié, repliqua Polemas, m'oblige moi à vous répondre avec toute la franchise que vous pouvez desirer. C'est, ajouta Lindamor, qu'après avoir quelque temps servi Galatée, pour obéir à Clidaman, j'ai été contraint de continuer pour obéir à l'amour. Le sort m'avoit donné à elle, mais son merite m'a fait ratifier ce don ; & si je le reprenois, je serois aussi lâche, que je suis maintenant temeraire en disant que j'ose l'aimer. Cependant notre amitié étant plus ancienne que cet amour, je viens vous protester que si vous avez quelque prétention sur le cœur de la nymphe, je tenterai l'impossible pour vous convaincre que les droits de l'amitié me sont plus chers que ceux de l'amour. Dites-moi sincerement quelles sont vos dispositions : ce n'est pas que je veuille vous arracher votre secret ; ma confiance en vous doit m'attirer la vôtre ; & les loix de l'amitié exigent que vous ne me cachiez rien, puisque c'est le seul desir de conserver celle qui est entre nous qui me fait parler en cette occasion.» Lindamor s'expliquoit sans feinte, insensé qui croyoit trouver un ami dans son rival ! L'artificieux Polemas lui répondit au contraire : «Lindamor, la nymphe Galatée merite les hommages de tout l'univers ; mais pour moi, je n'ai sur son cœur aucune prétention. Je vous dirai pourtant qu'en fait d'amour, il me semble que chacun de son côté doit faire ce qui dépend de lui.» Lindamor piqué de cette réponse, ne tarda pas à se repentir de sa politesse, & resolut de faire tous ses efforts pour s'insinuer dans l'esprit de la nymphe ; il lui répondit néanmoins en ces termes : «Rien ne pouvoit m'arriver de plus agréable que l'assurance que vous me donnez ; car je vous avoue que renoncer à Galatée eût été pour moi un supplice plus terrible que la mort.

 Je suis bien éloigné, ajouta Polemas, d'aspirer aux bonnes graces de la nymphe ; je ne l'ai jamais regardée qu'avec le respect que nous sommes tous obligés de lui porter : pour moi, repliqua Lindamor, je sçais l'honorer comme la fille de ma souveraine, mais aussi je sçais l'aimer comme la plus belle personne qui fut jamais, & si je ne présume trop de ma fortune, je puis bien porter jusqu'à elle mes regards. Est-ce offenser les déesses que de les aimer ?» Après de semblables discours, ils se separerent peu satisfaits ; Polemas à cause de la jalousie dont il étoit transporté, & Lindamor à cause de la perfidie qu'il venoit de reconnoître en son ami. Dès ce jour ils vécurent ensemble d'une maniere étrange ; ils se voyoient continuellement, & toutefois ils se cachoient leurs desseins. Lindamor dissimuloit moins en apparence, mais en effet il ne faisoit rien connoître de ce qu'il avoit resolu de faire. Et persuadé que les occasions perdues ne se recouvrent point, il n'en laissoit passer aucune de convaincre la nymphe de sa passion. Il ne dut pas regréter les soins qu'il prenoit de lui plaire, car ils lui furent infiniment agréables, & si elle avoit dans les yeux moins d'amour que Lindamor, elle en avoit peut-être autant dans le cœur. Mais comme il est difficile de cacher un grand feu, l'amour dont ils bruloient éclata bien-tôt, malgré toutes leurs précautions. C'est ce qui détermina Galatée à lui parler moins souvent, & à chercher les moyens d'entretenir secretement avec lui un commerce de lettres. Elle jetta les yeux sur Fleurial neveu de la nourice d'Amasis, & frere de la sienne, dont elle avoit souvent reconnu la bonne volonté. Il étoit intendant des beaux jardins de Montbrison, & lorsque Galatée alloit s'y promener, il la prenoit entre ses bras, & lui cueilloit les fleurs qu'elle aimoit. Outre que ces sortes d'inclinations étant pour ainsi dire, succées avec le lait, sont les moins douteuses, elle n'ignoroit pas que la vieillesse est avare, & qu'elle gagneroit aisement Fleurial, en lui faisant du bien. Un jour donc que nous étions un peu éloignées de la nymphe, elle l'appella, & feignant de lui demander le nom de quelques fleurs qu'elle tenoit à la main, elle baissa un peu la voix, & lui dit : «Approche, Fleurial, m'aimes-tu bien ? Madame, répondit-il, je serois le plus méchant homme du monde si je ne vous aimois plus que ma vie, & je choisirois plus tôt de faillir contre le ciel que contre vous. Quoi, ajouta Galatée, quand tu devrois offenser Amasis ou Clidaman ? Peu m'importe, dit Fleurial, qui j'offenserois en vous servant : c'est à vous seule que j'appartiens, puisque c'est de vous que je tiens le poste que j'occupe. Mais, Madame, à quoi tendent ces discours ? Je ne serai jamais assés heureux pour vous donner des preuves de ce que j'avance.» Alors, Galatée lui dit : «Ecoute, Flerial, si tu persistes dans cette resolution, & que tu sois discret, tu seras l'homme le plus heureux de ta condition, ce que j'ai fait pour toi jusqu'ici n'est rien au prix de ce que je ferai. Mais souviens toi que j'ai besoin d'un secret inviolable, & que si tu me trahissois il t'en couteroit la vie. Va trouver Lindamor, & fais tout ce qu'il te prescrira.» Galatée vint ensuite nous retrouver, & nous dit, en riant, qu'elle & Fleurial avoient long-temps parlé d'amour. Pour Fleurial, après bien des detours, il sortit du jardin, non sans de mortelles inquietudes, car il soupçonna la verité ; il n'ignoroit pas quel danger il couroit, soit du côté d'Amasis, s'il venoit à être découvert ; soit du côté de Galatée, s'il n'executoit pas ses ordres. Enfin son devoument pour Galatée, & le desir du gain le déterminerent à obéir, & de ce pas il se rendit chés Lindamor qui l'attendoit, car la nymphe l'avoit prevenu qu'elle le lui envoyeroit. Dès que Lindamor vit Fleurial, il feignit, en presence de ceux qui étoient avec lui, de le connoître peu, & lui demanda s'il avoit quelqu'affaire à lui communiquer. Il répondit qu'il venoit le supplier de representer à Amasis ses longs services, & parlant plus bas, il lui expliqua le sujet de son ambassade. Lindamor le remercia de ses offres de services, & lui fit entendre ce qu'il avoit à faire. Dès lors Fleurial, pour donner à la nymphe les lettres de Lindamor, faisoit semblant de lui presenter une requête, & quand elle faisoit réponse, il la remettoit à Lindamor avec le decret tel qu'elle avoit pû l'obtenir d'Amasis. Et comme les vieux serviteurs ont toujours quelque chose à demander, celui-ci presentoit tous les jours de nouvelles requêtes qui réussissoient souvent au delà de ses esperances. Or pendant tout ce temps, l'affection que la nymphe avoit eue pour Polemas diminua tellement, qu'à peine pouvoit-elle lui parler, sans lui marquer des mépris. Polemas le souffrit avec impatience, & connoissant que Lindamor lui attiroit ces froideurs, il ne put s'empêcher de dire bien des choses à son desavantage : que quoiqu'il eût des qualités admirables, sa présomption les effaçoit toutes, qu'il avoit la temerité de prétendre à l'alliance de Galatée, & que non content de renfermer en soi-même un dessein si extravaguant, il avoit eu l'insolence de s'en vanter en parlant à lui. Ces discours vinrent aux oreilles de Galatée, & furent bien-tôt connus de toute la cour. La nymphe offensée, resolut de traiter desormais Lindamor, de maniere qu'il n'auroit plus sujet de se glorifier. Elle cessa absolument de lui parler ; les bruits qui s'étoient repandus tomberent d'eux-mêmes, quand ceux qui observoient les actions de Galatée ne purent remarquer dans ses actions nulle apparence d'amour, & sur tout lorsqu'ils virent Lindamor s'éloigner de la cour, pour une affaire importante dont Amasis le chargea peu de temps après.

 Mais son départ ne fut pas si précipité, qu'il ne trouvât l'occasion de s'expliquer avec Galatée. Un jour qu'elle accompagnoit au temple la reine sa mere, il se trouva si près d'elle, & tellement au milieu de nous, qu'il étoit difficile qu'Amasis l'apperçût. Aussi-tôt que Galatée le vit, elle voulut se retirer ; mais la retenant par sa robe, il lui dit : «Quelle offense est la mienne ? ou quel changement est le vôtre ? Ni offense, ni changement, répondit Galatée, en s'en allant, je suis toujours Galatée, & vous toujours Lindamor, trop vil sujet pour pouvoir m'offenser.» Ses actions montrerent s'il fut touché de ces paroles foudroyantes. Quoique son départ pressât, il ne put donner aucun ordre à ses affaires ; il rechercha en soi-même en quoi il avoit pû faillir, & ne trouvant rien qu'il dût se reprocher ; il écrivit en ces termes, à la nymphe irritée.


LINDAMOR A GALATÉE.



 Ce n'est pas pour me plaindre, Madame, que j'ose prendre la plume, mais seulement pour deplorer mon malheur. Ne suis-je plus ce Lindamor qui vous a toujours servie avec tant de respect & de soumission, & n'êtes-vous pas toujours cette même Galatée à qui j'ai offert mes premiers hommages. Depuis que vous daignâtes les agréer, je ne suis point devenu plus vil, ni vous plus grande. Pourquoi donc ne me jugez-vous plus digne des mêmes bontés ? J'ai repassé dans mon esprit toutes mes actions, je me suis examiné à la rigueur, & quand il vous plaira, je les dévoilerai toutes à vos veux. Je ne me suis trouvé coupable de rien, & si vous pensez autrement que moi, après m'avoir entendu, j'aurai du moins la satisfaction de ne pas ignorer la cause de ma disgrace.

 Cette lettre fut portée à la nymphe par Fleurial, & si à propos qu'elle n'osa la refuser, parce que nous étions toutes auprès d'elle. Pour dire le vrai, il étoit impossible de mieux jouer son personnage. Fleurial accompagna sa requête d'expressions si propres & si ajustées à ce qu'il demandoit, qu'il n'étoit pas naturel de soupçonner le moindre artifice dans cette démarche. Pour moi, si Galatée elle même ne m'avoit éclairci le mystere, je ne l'aurois jamais penetré ? mais en l'état où elle étoit elle avoit besoin d'une personne de confiance à qui elle pût librement découvrir ses plus secretes pensées. Et c'est moi qu'elle jugea propre à son dessein. Dès qu'elle eut reçu la lettre, elle feignit d'avoir oublié quelque chose dans son cabinet, & m'appellant, elle dit à mes compagnes qu'elle revenoit dans le moment. Elle monta dans son appartement sans me rien dire, ce qui me fit comprendre qu'elle avoit quelque déplaisir secret. Elle s'assit aussi-tôt, & jettant la requête de Fleurial sur une table, elle me dit : «Leonide, Fleurial m'apporte éternellement des lettres de Lindamor, dites-lui qu'il ne m'en rende plus.» Je fus étonnée d'un pareil changement, bien que je sçus que l'amour ne va point sans querelles, & que les querelles des amans sont un redoublement d'amour. Je ne laissai pas néanmoins de lui demander depuis quand Fleurial lui donnoit des lettres de Lindamor. «Il y a long-temps, me répondit-elle ; & ne le sçavez-vous pas ? Non, Madame, lui dis-je, je ne le sçai point.» Alors fronçant un peu le sourcil, «Il est vrai, me dit-elle, qu'autrefois il m'étoit agréable, mais à present qu'il a abusé de mes bontés, & que sa temerité m'a offensée. Il a abusé de vos bontés, Madame ? Oui, Leonide. Il a l'insolence de faire entendre qu'il m'aime, & qu'il me l'a declaré : O, madame, lui repliquai-je, c'est une fausseté que ses ennemis ont imaginée pour le perdre dans votre esprit, & dans celui d'Amasis. Cependant, repartit la nymphe, Polemas le publie par tout ; seroit-il possible que lui seul l'ignorât ? Et s'il le sçait que n'y remedie-til ? Eh quel remede, m'écriai-je, peut-il y apporter ? Le fer & le sang, Leonide. C'est sans doute par respect pour vous, madame, qu'il dissimule ; car je me souviens d'avoir oui dire, qu'en amour les éclats ne servent qu'à confirmer les soupçons. Mais il devoit du moins me consulter sur ce qu'il avoit à faire. Avez-vous vû, madame, la lettre qu'il vous écrit ? Non, je ne l'ai point vue, je ne la verrai point, & j'éviterai avec un soin extrême de lui parler.» Alors je pris la lettre, & après l'avoir lue tout haut, j'ajoutai : «Eh bien, madame, ne devez-vous pas aimer un homme qui vous est si dévoué, & lui pardonner, du moins quand il ne vous a point offensée ? Est-il vrai-semblable, répondit Galatée, qu'il ignore lui seul les bruits qui se sont répandus ? Mais qu'il dissimule tant qu'il lui plaira, s'il m'aime, il payera cherement le plaisir de son indiscretion ; s'il ne m'aime pas, & qu'il me soit échapé quelque chose qui ait pu lui persuader que je l'aimois, je sçaurai bien le convaincre du contraire. Ordonnez, encore une fois, à Fleurial de ne me plus rien apporter de sa part. Madame, lui dis-je, vous avez droit de me commander ; mais il me semble qu'une affaire de cette importance exige une mure deliberation. Vous sçavez, Madame, combien Fleurial est borné, si vous lui donnez à connoître votre rupture avec Lindamor, qui vous a dit que la crainte ne lui fera pas tout découvrir à la reine Amasis ? Au nom des dieux, Madame, reflechissez auparavant : ne vaut-il pas mieux, sans en venir à une rupture ouverte, expliquer à Lindamor vos sujets de plaintes ? Si vous craignez de vous commetre, je le ferai pour vous, & je m'assure qu'il vous donnera une entiere satisfaction. Si le contraire arrive, vous pourrez lui annoncer vous-même sa disgrace, sans vous servir du ministere de Fleurial. Non, me répondit Galatée, je ne puis me resoudre à ce que vous me proposez. Du moins, madame, écrivez lui. Il n'a que trop de mes lettres, Leonide, ajouta-t-elle.» Enfin, pour que Fleurial ne s'apperçût point de leur mésintelligence, elle me permit de plier un papier blanc en forme de lettre, & de le mettre dans sa requête. Quelle fut la surprise de Lindamor, quand il ouvrit le papier ! mais ce qui pensa l'accabler, c'est qu'il devoit partir ce jour-là même pour se rendre sur les rives du Rhin, où les interêts d'Amasis & de Clidaman devoient le retenir long-temps. Retarder son départ, il avoit des ordres pressans. Partir ainsi ? c'étoit se donner la mort. Il resolut enfin de hazarder une seconde lettre. Malheureusement Fleurial ne put la rendre si promptement ; Galatée qui ressentoit vivement cette division, s'étoit mise au lit, & elle le garda plusieurs jours. Fleurial voyant Lindamor parti, osa venir trouver la nymphe dans son appartement ; moi-même je l'introduisis, parce que je haissois Polemas. Galatée ne s'attendoit à rien moins, toutefois elle fut contrainte de dissimuler, & de prendre ce que Fleurial lui presenta ; c'étoit des fleurs en apparence. Après qu'il fut sorti, Galatée m'appella. Elle me dit, qu'elle n'auroit pas cru devoir encore être exposée aux importunités de Lindamor. Moi qui voulois le servir, à son insçu, je pensai qu'il falloit donner d'abord dans le sentiment de la nymphe, & que convenir avec elle de ce qu'elle me diroit, ce seroit la mieux punir ; car elle aimoit toujours Lindamor, bien qu'elle fût mécontente de lui ; & dans son cœur elle auroit voulu que je prisse son parti ; non pour me ceder, mais pour avoir occasion de parler de lui. Par ces differentes considerations, je me tus. La nymphe, à qui mon silence déplaisoit, ajouta : «Mais que pensez-vous, Leonide, du procedé de Lindamor ? Madame, que pourrois-je vous en dire, sinon qu'il expiera bien son crime, s'il est coupable. Mais, poursuivit-elle, pourquoi me mettre dans ses discours ? n'avoit-il point d'autre matiere d'entretien ?» Puis jettant les yeux sur sa lettre ; «J'ai bien affaire qu'il continue de m'écrire.» Et comme je persistois dans mon silence ; «Quoi, Leonide, vous ne me répondez rien ? mes plaintes ne sont-elles pas legitimes ? Madame, lui dis-je alors, ne vous offenserez-vous point, si je vous parle avec franchise ? Parlez, Leonide, me dit-elle, je vous le demande avec la derniere instance. Je conviens, répondis-je, que vous avez raison en tout, excepté en un seul point : Vous voulez, madame, que l'Amour soit raisonnable ; mais ignorez-vous qu'il ne dépend que de lui-même, & qu'en vain on s'efforceroit de le soumettre à des loix ? Si donc Lindamor a failli contre l'amour, j'avoue qu'il est coupable ; mais si c'est contre la prudence, c'est vous qui meritez la punition, en voulant asservir l'Amour qui commande à tout ce qui respire. Et quoi, me dit-elle, y a-t-il d'amour louable que celui qui est vertueux ? l'amour doit donc être assujeti aux loix de la vertu.

 L'amour est superieur à cette vertu dont vous parlez, madame, il ne reçoit ses loix que de lui-même. Mais puisque vous me commandez de parler librement : N'êtes-vous pas plus coupable que lui ? s'il a osé dire qu'il vous aimoit, à qui devez-vous vous en prendre qu'à vous même, qui le lui avez permis ? Quand cela seroit, répondit-elle, devoit-il être indiscret ? Plaignez-vous donc lui-dis-je, de son indiscretion, & non pas de son amour. Il est au contraire bien fondé à se plaindre du vôtre, puisqu'au premier rapport que l'on vous à fait, vous l'avez banni de votre cœur, sans pouvoir l'accuser d'avoir manqué à son affection. En verité, il y a de l'injustice à le traiter de la sorte, du moins avant que de le punir falloit-ille convaincre, ou le faire rougir de son erreur.

 Après s'être tue quelque temps, elle me dit : «Il sera temps de reparer cette injustice, quand il reviendra ; non que je sois déterminée à l'aimer, ou à lui permetre de me servir ; mais seulement à lui expliquer mes sujets de mécontentement. En cela je vous satisferai ; & s'il n'est aussi insolent que temeraire, je l'obligerai à finir ses importunités. Peut-être, madame, lui dis-je, il ne sera plus temps à son retour ; si vous sçaviez tout ce que peut un amour violent, vous sentiriez quelles sont les consequences des délais en ces matieres. Daignez au moins jetter les yeux sur cette lettre. Cela est bien inutile, repliqua-t-elle ; car il doit être parti maintenant.» A ces mots, elle m'arracha la lettre, & elle vit qu'elle étoit conçue en ces termes.


LINDAMOR A GALATÉE.



 Autrefois l'amour me faisoit vous écrire, à present c'est mon desespoir qui conduit ma main. Ce papier blanc que vous m'avez envoyé prouve tout à la fois mon innocence, & vos mépris. Car ne m'auriez vous point accuse si j'étois coupable ? & si vous aviez quelqu'estime pour moi, d'où pouvoit proceder ce silence injurieux ? s'il vous reste quelque souvenir de mes services & de ma fidelité, je vous demande au nom des dieux ou la vie, ou la mort. Je pars au desespoir.

 Ce fut un effet d'amour que le changement de Galatée, car je la vis attendrie. Mais ce qui me prouva bien son humeur altiere, c'est que pour me derober la connoissance de ce qui se passoit dans son cœur, ne pouvant commander à son visage qui étoit devenu pâle, elle ne profera pas une seule parole, d'où je pusse conclure qu'elle avoit changé. Le soleil commençant à baisser, elle me prit avec elle pour aller au jardin, sans me rien dire de la lettre. Je lui demandai si elle ne vouloit pas y répondre, & m'ayant dit que non : «Vous me permettrez bien, lui dis-je, de le faire pour vous. Que voudriez-vous lui écrire, me répondit-elle ? ce que vous me commanderez, lui dis-je. Ce que vous voudrez vous-même, ajouta-t-elle, pourvû que vous ne parliez pas de moi : Vous verrez, madame, lui répondis-je, ce que j'écrirai. Je ne veux point le voir, je m'en rapporte bien à vous.» Aussi-tôt je pris mes tabletes, & pendant qu'elle se promenoit, je fis la réponse que je jugeai la plus convenable. Galatée qui ne vouloit point la voir, n'eut pas la patience de me laisser finir sans la lire, pendant que j'écrivois.


LEONIDE A LINDAMOR
POUR GALATÉE.



 Jugez par votre disgrace de votre bonheur. Si l'on ne vous eût point aimé, on n'auroit pas été si sensible. Vous ne pouvez sçavoir quelle est votre offence, que vous ne soyez present ; mais esperez en votre affection & en votre retour.

 La nymphe ne vouloit pas que mon billet fut conçu en ces termes ; cependant je l'emportai, & donnant les tablettes à Fleurial, je lui commandai de les remettre entre les mains de Lindamor. Ensuite je tirai Fleurial à part, & j'ajoutai ces mots à l'insçu de Galatée.


LE ONIDE A LINDAMOR.



 J'Apprens dans le moment votre départ. La compassion m'oblige à vous instruire du sujet de votre disgrace. Polemas a publié que vous aimez Galatée & que vous le disiez hautement. Un grand courage comme le sien n'a pû souffrir une grande offence sans ressentiment. Conduisez-vous dans cette occasion avec la prudence qui vous a toujours accompagné, afin que pour vous aimer, & avoir pitié de votre mal, je n'aye pas en échange de qui me plaindre de vous.

 Je ne fus pas long-temps sans me repentir d'avoir ajouté ces mots. Un mois après que Fleurial fut parti, nous vîmes arriver avec un herault un chevalier armé de toutes pieces, la visiere baissée. Et parce qu'à la porte de la ville le heraut avoit demandé d'être conduit devant Amasis, une foule nombreuse attirée par la curiosité les accompagnoit. On donne avis à la reine de leur arrivée, ils sont conduits à son audience, où Clidaman avoit été appellé. Après que le chevalier eut salué avec respect la reine & le prince, le heraut parla de la sorte : «Madame, ce chevalier qui paroît devant vous, l'un des plus illustres de la contrée, sçachant qu'en votre cour tout homme d'honneur peut demander la reparation des injures qu'il a reçues, vient sur cette assurance se jetter à vos piés, & vous supplier de lui permettre en votre presence, & de ces belles nymphes, de tirer raison de celui qui l'a insulté, par les voyes usitées entre les personnes de son rang.» Amasis, après avoir quelque temps réfléchi, répondit qu'à la vérité cet usage étoit ancien dans sa cour, mais que du sexe dont elle étoit, elle ne permettroit jamais que l'on en vînt aux armes ; que toutefois elle s'en remettoit à la prudence de son fils. A l'instant Clidaman prenant la parole : «Madame, dit-il, les dieux vous ont moins établie souveraine pour être honorée de vos sujets, que pour honorer vous-même le mérite, & faire punir les crimes. Dans les faits dont on ne peut avoir la conviction, le meilleur moyen est celui des armes. Si vous le retranchiez, vous autoriseriez les méchans qui sont presque toujours lâches à commettre le mal, dès là qu'ils pourroient esperer d'en dérober la preuve ; d'ailleurs ces étrangers sont les premiers qui sous votre regne ont eu recours à vous. Et puisque vous daignez vous en rapporter à ma décision, je vous dirai, continua-t-il, en se tournant vers le heraut, que ce chevalier peut librement accuser & défier celui qu'il voudra.» Alors le chevalier mettant un genou en terre, baisa la main de Clidaman, & fit signe au heraut de poursuivre. «Seigneur, dit le heraut, nous cherchons un chevalier nommé Polemas, que je supplie qui me soit montré, afin que j'acheve ce que j'ai entrepris.» Polemas s'entendant nommer, s'avança fierement, & dit qu'il étoit celui qu'il cherchoit. Aussi-tôt le chevalier inconnu lui presentant son hoqueton, le heraut dit à Polemas : «C'est pour vous une assurance qu'il sera demain, dès le lever du soleil, au lieu qui sera déterminé pour se battre à toute outrance avec vous, & vous prouver que méchamment vous avez inventé ce que vous avez dit contre lui. Heraut, je reçois ce gage, dit Polemas. Et bien que je ne connoisse point ton chevalier, & que je n'aye jamais rien avancé contre la vérité ; demain soit le jour que la preuve s'en fera.» A ces mots le chevalier, après avoir salué Amasis & toutes les dames, se retira dans une tente qu'il avoit fait dresser aux portes de la ville. Cette avanture, comme vous pouvez croire, donna lieu à bien des discours ; & quoi qu'Amasis & Clidaman, qui aimoient fort Polemas, le vissent à regret exposé au péril, ils étoient liés par la parole qu'ils avoient donnée.

 Pour ce qui est de Polemas, il se préparoit au combat, sans connoître son ennemi. Galatée qui avoit presqu'oublié les sujets de plainte de Lindamor contre Polemas, & qui ne croyoit pas qu'il sçût que son mal vint de là, ne pensa pas seulement que ce pût être Lindamor. C'étoit lui pourtant. Il avoit reçu ma lettre, & venoit inconnu pour se venger. Je n'entens point assés la guerre, pour vous faire le détail du combat. Après s'être battus long-temps à armes égales, leurs chevaux leur manquerent, & bien qu'ils fussent tous deux couverts de blessures, ils recommencerent avec tant de fureur, & de cruauté, que tous les spectaeurs étoient émus d'horreur & de compassion. Amasis dit à Clidaman qu'il seroit à propos de les separer, & ils jugerent que personne ne pouvoit mieux y réussir que Galatée. La nymphe qui n'attendoit qu'un ordre pareil, & qui étoit ravie de l'executer, s'avança avec quelques-unes de nous vers le champ de bataille. Lorsqu'elle y entra, la victoire penchoit du côté de Lindamor ; elle s'adressa par hazard à celui-ci, & le prenant par l'écharpe qui lioit son héaume, elle le tira un peu fort. Lindamer qui se crut trahi, se tourna brusquement du côté de la nymphe, & la nymphe voulant se reculer, de peur d'être heurtée, s'embarassa tellement dans sa robe, qu'elle tomba au milieu du champ de bataille. Lindamor la reconnoissant courut pour la relever ; aussi-tôt Polemas profitant lâchement de l'avantage qui lui étoit offert, prit son épée à deux mains, en déchargea plusieurs coups sur la tête de son ennemi, & le contraignit de mettre un genou en terre. Lindamor se releva avec tant de furie, que malgré les prieres de Galatée, il ne quitta point Polemas qu'il ne l'eût terrassé, & désarmé. Il alloit même lui donner le dernier coup, lorsqu'il entendit la voix de sa dame qui lui crioit : «Je vous conjure par celle que vous aimez le plus, de me donner ce chevalier. J'y consens, dit Lindamor, s'il vous avoue qu'il a faussement parlé de moi, & de celle au nom de qui vous me le demandez.» Polemas qui croyoit toucher à sa derniere heure, avoua tout ce qu'on voulut.

 Ainsi s'en retourna Lindamor, après avoir baisé les mains de Galatée, qui ne le reconnut point, quoi qu'il lui parlât, parce qu'elle étoit trop saisie de frayeur. Il est vrai qu'en passant près de moi, il me dit tout bas : «Belle Leonide, je vous ai trop d'obligation pour me cacher à vous. Vous avez vû ce qu'a produit votre lettre.» Sans s'arrêter davantage, il monta à cheval, & quoiqu'il eût des blessures considerables, il prit le galop jusqu'à ce qu'on l'eût perdu de vue. Cet effort le réduisit dans un état déplorable, & lors qu'il fut arrivé chés une tante de Fleurial, où il avoit resolu de se retirer, en cas qu'il fut blessé, il se trouva si foible qu'il fut près de trois semaines sans se rétablir. Cependant Galatée étoit fort irritée contre le chevalier inconnu, de ce qu'il n'avoit pas voulu la seconde fois abandonner le combat. Elle se trouva plus offensée de ce refus, qu'obligée de ce qu'il lui avoit accordé la vie de Polemas ; celui-ci, comme vous sçavez, tenoit un des premiers rangs à la cour. Aussi la reine & Clidaman vivement touchés de son état, le firent traiter avec tant de soin, qu'enfin on commença d'esperer sa guérison.

 La valeur du chevalier inconnu lui avoit gagné l'affection de plusieurs ; Galatée seule en avoit conçu mauvaise opinion, cette beauté fiere oublioit la politesse pour ne se souvenir que de l'offense. Et parce que j'étois la confidente de ses pensées les plus secrettes, aussi-tôt qu'elle me vit en particulier : «Ne connoissez-vous point, me dit-elle, ce discourtois chevalier qui doit à la fortune bien plus qu'à sa bravoure, l'avantage de ce combat ? Je le connois, madame, lui répondis-je, je le connois pour avoir autant de politesse que de courage. Il ne l'a pas montré dans cette action, me dit-elle : autrement il eût abandonné le combat quand je l'en ai prié. Madame, repliquai-je, vous le blâmez de ce dont vous devriez l'estimer, puisque pour vous rendre l'honneur qui vous est dû, il a exposé sa vie, & que j'ai vu couler son sang. Si Polemas avoit tort, repartit-elle, il l'a bien eu davantage ensuite, lorsqu'il a rebuté mes prieres. Et ne devoit-il pas, lui dis-je, châtier un temeraire qui vous avoit manqué de tespect ? Pour moi, j'approuve tout à fait le procedé de Lindamor. Comment, Leonide, m'interrompit-elle, c'est Lindamor qui a combattu ?» Je fus bien surprise en ce moment, car je l'avois nommé sans le vouloir ; mais puisque c'étoit une chose faite, je pris le parti de soutenir ce que j'avois avancé. «Oui, madame, continuai-je, c'est Lindamor qui s'est senti offensé des discours qu'avoit tenus Polemas, & qui en a voulu éclaircir la vérité par les armes.» Elle demeura quelque temps comme hors d'elle-même, & après bien des reflexions, elle me dit : «C'est donc Lindamor qui m'a causé ce déplaisir ? c'est donc lui qui m'a porté si peu de respect ? qui a bien osé exposer mon honneur au hazard de la fortune & des armes ?» A ces mots prononcés impétueusement, la colere qui la transportoit étouffa sa voix ; pour moi qui voulois qu'elle rendît justice à Lindamor, je lui dis : «Est-il possible, madame, que vous vous plaigniez de Lindamor, sans comprendre le tort que vous vous faites à vous-même ? Quel déplaisir vous a-t-il procuré, puisqu'en triomphent de Polemas, il a triomphé de votre ennemi ? Polemas, mon ennemi, s'écria la nymphe ! Que Lindamor l'est bien plus car, si Polemas a parlé, Lindamor lui en a donné sujet. O dieux, qu'entens-je, m'écriai-je à mon tour, Lindamor votre ennemi ! Lindamor qui vous adore uniquement, & qui est toujours prêt à verser pour votre service la derniere goute de son sang ! Polemas votre ami, lui qui par des discours calomnieux s'est efforcé de ternir votre réputation ? Mais qui sçait, ajouta la nymphe, si Lindamor poussé par sa temerité ordinaire, n'a point tenu ces discours ? Eh bien, repliquai-je, quelle reconnoissance ne devez-vous point à Lindamor, puisqu'il a fait avouer à votre ennemi, qu'il les avoit inventés.

 Pardonnez-moi, madame ; mais je ne puis m'empêcher de vous accuser d'ingratitude. Si Lindamor expose ses jours pour éclaircir la calomnie de Polemas, vous le taxez d'inconsideration ; s'il force le calomniateur d'avouer son crime, vous le taxez d'impolitesse. Comment pouvoit-il autrement faire éclater la vérité ? Et s'il avoit abandonné le combat, quand vous le souhaitâtes, Polemas eût-il avoué ce que tout le monde a pû entendre ? Malheureux Lindamor, que je plains ta destinée ! Et que feras-tu desormais, puisque tes services les plus signalés sont réputés des offenses ? Madame, peu-être qu'il ne sentira pas long-temps votre cruauté ! La mort moins barbare que vous terminera son supplice ; peut-être qu'il n'est plus maintenant, & la nymphe Galatée seule est cause de sa perte. Pourquoi me l'imputez-vous, dit-elle ? Parce que Polemas, dont vous louez tant la politesse, profitant du moment où Lindamor étoit occupé à vous relever, lui assena plusieurs coups de son épée, & que je vis son sang ruisseler par terre. Mais s'il meurt de ces blessures, la mort est le moindre mal qu'il reçoive de vous ; car il me semble que rien n'est égal au déplaisir de se voir méprisé, quand on a bien fait. Avez-vous oublié, madame, que vous m'avez dit autrefois que pour mettre fin aux discours de Polemas, Lindamor devoit employer le fer, s'il n'y sçavoit point d'autre remede ? Il a fait ce que vous avez jugé qu'il devoit faire ; & vous blâmez sa conduite ?» J'aurois bien adouci la colere de Galatée, si Sylvie & d'autres nymphes ne nous eussent interrompues, mais nous changeâmes de propos, dès qu'elles furent près de nous. Je reconnus pourtant dans la suite que mes paroles n'avoient pas été tout-à-fait inutiles, car depuis ce jour je formai la resolution de ne lui parler jamais de Lindamor, qu'elle ne me prévînt ; elle de son côté, attendant que je lui en parlasse la premiere, plus de huit jours s'écoulerent sans qu'il en fût question.

 Cependant Lindamor inquiet de sçavoir ce que l'on disoit de lui à la cour, & ce qu'en pensoit Galatée, m'envoya Fleurial à ce sujet. Celui-ci me rendit la lettre si à propos, que Galatée ne s'en apperçut point. Elle etoit conçue en ces termes.


LINDAMOR A LEONIDE.



 Madame, qui pourra douter de mon innocence, sera bien prévenu contre moi ; la justice de ma cause a éclaté ; serois-je assés malheureux pour que la princesse fermât les yeux à la lumiere : faites-moi le plaisir de l'assurer, que si le sang de mon ennemi ne peut effacer la fletrissure qu'il a voulu m'imprimer, j'ajouterai le mien avec plus de joye, que je ne conserverai ma vie, qui lui appartient, quelqu'affreuse que sa rigueur me la puisse rendre.

 Je m'informai de Fleurial comment il se portoit, & si personne ne l'avoit reconnu. Il me répondit, que le sang qu'il avoit perdu retardoit sa guerison, mais qu'il étoit hors de danger. Que pour être reconnu, la chose n'étoit pas possibe, parce que le heraut qu'il avoit amené étoit de l'armée de Merovée, & que sa tante ne ne le connoissoit que pour le chevalier qui s'étoit batu avec Polemas ; qu'il lui avoit ordonné de venir me demander quel étoit le bruit de la cour, & ce qu'il avoit à faire. «Rapportez, lui dis-je, à Lindamor que toute la cour admire sa valeur, bien qu'il y soit inconnu ; qu'il songe à guerir, & qu'il soit persuadé que je n'oublierai rien de ce qui dépendra de moi pour sa satisfaction.» En même temps je lui donnai ma réponse, & je lui dis de demander à la nymphe, quand elle viendroit dans les jardins le lendemain, la permission d'aller chés sa tante, sur quelque pretexte. Il n'y manqua pas, & la nymphe étant venue sur le soir dans les jardins, il lui fit la reverence ; Galatée pensant qu'il vouloit lui rendre des lettres de Lindamor, changea de couleur ; & de peur que Fleurial ne s'en apperçût, je m'avançai, & je lui dis : «Madame, voici Fleurial qui va chés sa tante, parce qu'elle est malade, il vous supplie de lui donner congé pour quelques jours.» Galatée lui accorda ce qu'il souhaitoit, & lui recommanda de ne revenir que lorsque sa tante seroit guerie. Pendant qu'elle continuoit à se promener, je parlai à Fleurial, montrant par mes gestes de la douleur & de l'admiration, afin que Galatée y fît attention. Je lui dis enfin : «Fleurial, sois discret & prudent, de là dépend ton bonheur, ou ton malheur ; fais sur tout ce que Lindamor te commandera.» Après me l'avoir promis il partit ; pour moi je pris le mieux que je pus un air affligé : & lorsque j'étois en lieu, où la nymphe seule pouvoit m'entendre, je feignois de soupirer ; je levois les mains au ciel ; je faisois tout ce que je pouvois imaginer qui lui donneroit quelque soupçon de ce que je voulois.

 La nymphe qui attendoit toujours que je lui parlasse de Lindamor, remarquant que j'en fuyois les occasions, & qu'à mon enjoument ordinaire avoit succedé une tristesse profonde, conçut à peu près l'opinion que je voulois lui donner. Mon dessein étoit de lui faire croire que Lindamor au sortir du combat étoit mort de ses blessures, afin que la pitié fît sur elle ce que n'avoient pû ni les services, ni l'affection. Ma feinte me réussit : Galatée me voyant ainsi taciturne se figura qu'il étoit en grand danger, ou que peut-être il n'étoit plus ; & ne pouvant plus soutenir une si cruelle incertitude, elle me fit venir dans son cabinet.

 Là, feignant de me parler d'autre chose, elle me dit : «Ne sçavez-vous point comment se porte la tante de Fleurial ?» Je lui répondis, que depuis qu'il étoit parti, je n'en avois rien sçu. «En verité, me dit-elle, je la regréterois vivement, si je venois à la perdre. Vous auriez raison, lui dis-je, madame, car elle vous aime, & vous a rendu des services qui n'ont pas encore été reconnus. Si elle vit, dit-elle, je lui marquerai ma reconnoissance, & à Fleurial aussi, à sa consideration.» Alors je répondis : «Fleurial surtout merite vos bontés, il est d'une affection & d'une fidelité à toute épreuve. Il est vrai, me dit-elle, mais à propos de Fleurial, qu'aviez-vous tant à lui dire le jour qu'il est parti ? Dites la verité, sans doute il étoit question d'autre chose que de la tante. Et quelle autre affaire, repliquai-je, pourrois-je avoir avec lui ? Je connois maintenant que vous dissimulez, me dit-elle. Combien n'en avez-vous point eu pour Lindamor ? Madame, lui dis-je, je ne croyois pas que vous vous souvinssiez d'un homme qui a été si malheureux» & me taisant, je poussai un grand soupir. «Qu'avés-vous à soupirer, me dit-elle ? avouez-moi la verité, où est Lindamor ? Lindamor répondis-je, n'est plus que cendre & que poussiere. Comment s'écria-t-elle, Lindamor n'est plus ? Non, madame, il n'est plus, & il est mort bien plus de vos coups, que de ceux de son ennemi ; car ayant appris au sortir du combat vos dispositions à son égard, il n'a point voulu que l'on bandât ses playes. Puisque vous l'avez voulu sçavoir, c'est ce que Fleurial me disoit, & je lui ai commandé de retirer le plus adroitement qu'il pourroit les lettres que nous lui avons écrites. Helas ! que me dites-vous, Leonide, est-il possible qu'il ait ainsi renoncé à la vie ? C'est vous, madame, qui l'y avez fait renoncer. Pour lui, il a gagné en mourant, puisqu'il a trouvé le repos dont vos cruautés ne lui eussent jamais permis de jouir.Ah ! Leonide, avouez la verité, vous voulez m'allarmer, il n'est point mort. Plût au ciel qu'il ne le fût pas ! Mais pourquoi vous en imposerois-je ? Je suis persuadée que sa mort ou sa vie vous sont indifferentes : d'ailleurs, puisque vous l'aimiez si peu, vous devez vous rejouir d'être délivrée de ses importunités. En verité, dit alors la nymphe, je plains la destinée de Lindamor, & je vous jure que je suis veritablement touchée de sa perte : mais dites-moi, ne s'est-il point souvenu de nous ? n'a-t-il point temoigné quelques regrets de nous quitter ? Voilà, lui dis-je, une demande bien singuliere ! il meurt pour vous, & vous demandez s'il s'est souvenu de vous en mourant ? Mais n'en parlons plus ; je m'assure qu'il est dans un lieu où il reçoit le salaire de sa fidelité, & d'où peut-être il se verra vangé à vos dépens. Je puis bien avoir quelque tort, dit la nymphe, mais aussi je n'en ai pas autant que vous le dites. Mais laissons ces discours, dites-moi, je vous en conjure, si en ses dernieres paroles il s'est souvenu de moi ? Faut-il encore, lui répondis-je, que vous triomphiez de sa mort, comme vous avez fait de tout son amour, tant qu'il a vêcu ? mais il faut vous satisfaire. Dès qu'il sçut que vous fletrissiez sa victoire, & qu'au lieu de vous plaire, il s'étoit attiré votre haine par ce combat, expions, dit-il, notre offense. En même temps il ôta l'appareil, & depuis il n'a point voulu souffrir la main du chirurgien. Ses blessures n'étoient pas mortelle ; mais elles le devinrent bien-tôt. Lorsqu'il sentit que les forces lui manquoient, il appella Fleurial, & lui dit : Tu pers aujourd'hui le plus zelé de tes protecteurs ; mais arme toi de patience, puisque telle est la volonté du ciel. Cependant j'attens encore de toi un service signalé. Aussi-tôt que je serai mort, arrache mon cœur, & le portant à la belle Galatée, di-lui que c'est la derniere disposition de Lindamor. En prononçant ces mots, il perdit l'usage de la parole, & la vie. Fleurial avoit apporté ici ce cœur, & sans moi il vous l'auroit presenté. Ah, Leonide, me dit-elle, il est donc bien certain qu'il n'est plus ? Que n'ai-je sçu son état, & que ne m'en avez-vous avertie ? Grands dieux ! quelle perte j'ai faite, & quelle faute vous avez commise ! Madame, lui répondis-je ? je n'en ai rien sçu, car Fleurial étoit demeuré près de lui, pour le servir. Mais quand je l'aurois sçu, je doute que je vous en eusse parlé ; j'ai reconnu en vous trop de mauvaise volonté pour lui.» Alors elle me commanda de la laisser seule ; sans doute elle ne vouloit pas que je visse couler ses larmes. Mais à peine étois-je sortie, qu'elle me rappella, & sans lever la tête, elle me dit de commander à Fleurial de lui apporter ce que Lindamor lui envoyoit, & qu'elle vouloit absolument l'avoir. Je ne doutai plus alors que les affaires du chevalier n'eussent le succès dont je m'étois flatée. Cependant lorsque Fleurial retourna vers Lindamor, il le trouva en d'étranges inquietudes ; mais ma lettre les dissipa si bien, que depuis on le vit changer chaque jour en mieux.


LEONIDE A LINDAMOR.



 La justice de votre cause éclate aux yeux même de ceux qui étoient prevenus contre vous. La personne que vous desiriez qui la vît par moi, commence à la reconnoître ; mais comme les blessures du corps, bien qu'elles ne soient plus dangereuses, ne sont pas pour cela absolument gueries, & qu'il faut encore du temps, laissez de même au temps refermer les blessures de son ame ; vous en avez ôté le danger par votre prudence & votre valeur. Esperez tout ce que vous desirez ; vous le pouvez avec fondement.

 Je lui écrivis de la sorte, afin que la douleur ne l'empêchât point de guerir. Il me fit cette réponse.


LINDAMOR A LEONIDE.



 Ainsi, belle nymphe, puissiez-vous avoir toute sorte de satisfaction, comme toute la mienne vient & dépend de vous seule. J'espere, puisque vous me le commandez. Cependant l'amour qui est toujours accompagné de la défiance, m'inspire de mortelles allarmes. Mais que les dieux fassent de moi ce qu'il leur plaira, ils ne peuvent du moins me refuser le tombeau.

 Mais pour ne point vous fatiguer pas tant de lettres, je lui répondis, qu'aussitôt qu'il le pourroit, il trouvât le moyen de me parler, & qu'il connoîtroit combien j'étois veritable. Je lui fis entendre aussi les discours que Galatée & moi nous avions tenus, & le déplaisir qu'elle avoit ressenti de sa mort.

 Admirez ce que peut un amour exttrême : le sang que Lindamor avoit perdu l'avoit mis en peril de la vie, mais à peine a-t-il reçu ma derniere lettre, que contre l'esperance des chirurgiens il se leve, il s'habille ; il essaye de monter à cheval deux jours après, & se hazarde enfin à me venir trouver. Pour n'être point reconnu, il s'habilla en jardinier, & se disant cousin de Fleurial, il resolut de venir dans les jardins, & de s'y conduire suivant les occasions. Il avoit fait entendre à la tante de Fleurial qu'avant le combat il avoit fait un vœu qu'il lui falloit rendre, & que craignant les amis de Polemas, il vouloit partir en cet équipage. En vain la vieille lui conseilla-t-elle de remettre ce voyage à un autre temps, il lui répondit, que s'il ne le faisoit avant que de sortir de la contrée, il croiroit que tous les malheurs ensemble viendroient l'accabler. Il se met donc en chemin sur le soir, & il arrive si heureusement, que sans être vu, il entre dans les jardins. Fleurial le conduisit en sa maison, où pour lors étoit un seul domestique, à qui il fit croire que Lindamor étoit son cousin, & qu'il vouloit lui apprendre le jardinage. Si la nuit ne parut pas au chevalier plus longue qu'à l'ordinaire, qui aura été dans quelqu'attente de ce qu'il desire, pourra le juger. Dès que l'aurore est levée, Lindamor prend une bêche à la main ; si vous l'aviez vu en cet état, vous auriez bien connu qu'une lance lui auroit sié davantage. Il m'a depuis juré que honteux de paroître ainsi devant sa maitresse, il avoit pensé s'en retourner. Mais enfin l'amour plus fort que la honte, le fit resoudre d'attendre que nous vinssions.

 La nymphe, ce jour-là même étoit descendue dans les jardins pour s'y promener avec plusieurs de mes compagnes. Aussitôt qu'elle apperçut Fleurial, elle tressaillit, & me fit un signe que je n'eus pas de peine à comprendre. J'essayai donc de lui parler, mais il ne me fut pas possible de le faire, parce que le nouveau jardinier que nulle de nous ne put reconnoître, étoit toujours près de lui. Pour moi, si je ne le connus pas, c'est que je n'eusse jamais pensé qu'il dût me cacher un pareil dessein, mais il m'a dit depuis qu'il en avoit usé de la sorte, parce qu'il sçavoit que je m'y serois opposée. Ne songeant donc point à Lindamor, je demandai à Fleurial qui étoit cet étranger, il me répondit froidement que c'étoit le fils de sa tante, qu'il vouloit former au jardinage. Galatée non moins curieuse que moi s'approcha, & entendant que celui-ci étoit cousin de Fleurial, elle lui demanda des nouvelles de sa mere. Lindamor craignant que sa voix ne le trahît, répondit le mieux qu'il put en langage rustique, qu'elle étoit hors de danger, & fit ensuite une reverence avec tant de grace, qu'il fit rire toutes les nymphes. Mais lui sans en faire semblant, il remet son chapeau à deux mains, & reprend son ouvrage. Galatée s'étant retirée pour continuer sa promenade, j'eus plus de facilité pour entretenir Fleurial, car mes compagnes pour se divertir entourerent Lindamor ; chacune lui disoit son mot pour le faire parler ; il répondoit à toutes, mais d'un air si naïf, qu'elles ne pouvoient s'empêcher de rire ; & jamais en leur répondant il ne levoit la tête, il feignoit d'être attentif à son travail.

 Cependant je m'approchai de Fleurial, je lui demandai des nouvelles de Lindamor, il me répondit, suivant l'ordre qu'il en avoit reçu, que Lindamor étoit assés mal. «Et d'où vient son mal, lui dis-je, puisque tu m'as assuré que ces blessures étoient presque gueries ? Vous le sçaurez, me répondit-il, par la lettre qu'il écrit à madame. Madame croit qu'il n'est plus, mais donne-moi la lettre, ajoutai-je ; en la lui donnant, je feindrai qu'il y a long-temps qu'il l'a écrite. Je n'oserois, répondit-il, il me l'a défendu ; pour son bien & pour mon interêt, il faut que je rende moi-même la lettre.» J'eus beau le menacer, je n'en pus rien tirer autre chose, sinon que la nymphe n'auroit point autrement ce qu'il avoit à lui donner de la part de Lindamor. Galatée, qui s'étoit apperçue de notre entretien, quitta la promenade plus tôt que de coutume, & m'ayant appellée en particulier, elle voulut sçavoir ce que c'étoit. Je le lui dis franchement pour ce qui étoit de la resolution de Fleurial : mais au lieu de la lettre, je lui dis que c'étoit le cœur de Lindamor. Alors Galatée me répondit, qu'elle ne voyoit point d'autre moyen que de lui apporter des fruits dans une corbeille, & d'y mettre le cœur. Je lui representai que cela pouvoit bien se faire ainsi ; mais que Fleurial, dans l'esperance de faire valoir ses services, persisteroit à vouloir remettre le cœur entre ses mains. «S'il ne tient qu'à des recompenses, me dit-elle, je suis assurée du succès. Ce sera, lui dis-je, une espece de rançon que vous payerez pour le cœur de Lindamor. Ce n'est pas ainsi que je dois la payer, me répondit-elle, c'est de mes larmes, & quand la source en sera tarie, de tout mon sang.» Le lendemain je parlai encore à Fleurial, suivant les ordres de Galatée, & je n'oubliai rien pour l'engager à me donner la lettre. «Leonide, me dit-il, quand le ciel & la terre s'en mêleroient, je ne changerai point de resolution. Si madame veut sçavoir, ce que j'ai à lui dire, qu'elle vienne avec vous jusqu'au bas de son escalier, le chemin n'est pas long ; je l'y ai vue bien souvent, la lune est claire. Je m'assure qu'elle ne regrettera point la peine qu'elle aura prise.»

 A ces mots j'entrai dans une grande colere, & je lui representai que c'étoit à la nymphe qu'il devoit obéir, & non pas à Lindamor. Lui, sans s'émouvoir, me dit : «Ce n'est pas à Lindamor que j'obéis, c'est au serment que j'en ai fait aux dieux ; si la chose ne se peut ainsi, je m'en retourne d'où je viens.» Je rendis sa réponse à Galatée ; & trois jours s'écoulerent sans qu'elle voulût faire ce que Fleurial demandoit. Pour moi, je n'aurois pas manqué de l'aider, si j'avois sçu le dessein de Lindamor. Pressée enfin par la violence de son amour, Galatée me dit, que les manes de Lindamor ne cessoient de la tourmenter, qu'il lui sembloit que c'étoit bien la moindre chose qu'elle dût à sa memoire, que de faire quelque pas pour avoir son cœur, & que j'avertisse Fleurial de se trouver au bas de l'escalier. O dieux ! quels furent les transports du nouveau jardinier ! car il m'a dit depuis que ne voyant plus la nymphe dans les jardins, il avoit craint d'être reconnu. Dès qu'il fut averti de la resolution de Galatée, il se prepara à ce qu'il avoit à faire, avec plus d'empressement qu'il n'avoit fait contre Polemas. La nuit étant venue, & tout le monde retiré, la nymphe prit une simple robe, & me fit passer devant elle. Elle étoit si tremblante qu'à peine elle pouvoit marcher ; lorsqu'elle fut un peut rassurée, nous descendîmes jusqu'en bas. Dès que nous eûmes ouvert la porte, nous trouvâmes Fleurial qui nous attendoit depuis long-temps. La nymphe alors passa la premiere, & se rendit sous un berceau de jasmins, qui par son épaisseur la défendoit de la lune, & l'empêchoit d'être vue des fenêtres qui donnoient sur le jardin. «Et bien, Fleurial, dit-elle alors, transportée de colere, depuis quand êtes-vous si ferme en vos opinions, que vous persistiez à me desobéir ? Madame, si je suis coupable, répondit-il, c'est à vous seule que vous devez vous en prendre, car ne m'avez-vous pas commandé d'executer tout ce que m'ordonneroit Lindamor ? C'est lui, madame, qui m'a obligé par serment à ne remettre son cœur qu'entre vos mains. Où est-il, interrompit-elle, en soupirant ? Le voici, madame, répondit-il, dans ce petit cabinet, s'il vous plaît d'y venir, vous le verrez mieux qu'où vous êtes.» La nymphe se leve, & dans le moment qu'elle entroit, voilà qu'un homme se jette à ses genoux, & sans rien dire, lui baise la robe. O dieux, s'écria la nymphe, Fleurial, un homme en ce lieu ! «Ne craignez rien, madame, dit Fleurial en souriant, c'est un cœur qui vous appartient.» A ces mots je m'approchai, & je connus incontinent que c'étoit celui-là même que Fleurial disoit son cousin. Je ne sçus d'abord que penser ; nous étions Galatée & moi entre les mains de ces deux hommes, dont l'un nous étoit inconnu. A quoi pouvions-nous nous resoudre ? Tout ce que je pus, fut de me jetter sur celui qui tenoit la robe de la nymphe, & de l'égratigner. «Ah, Leonide, me dit-il, si vous traitez ainsi vos serviteurs, comment traiterez-vous vos ennemis.» Malgré la fureur qui m'animoit, je reconnus presque la voix. Et lui demandant qui il étoit : «Je suis, dit-il, celui qui vient porter à cette belle nymphe le cœur de Lindamor,» & sans se se lever, il continua en s'adressant à elle : «Ma témérité est grande, je l'avoue, madame, cependant elle n'égale pas encore mon amour. Voici le cœur de Lindamor que je vous apporte. J'ai cru qu'il seroit aussi bien reçu de sa main que d'une main étrangere ; si toutefois j'ai le malheur de déplaire à la seule divinité que je veux adorer, condamnez ce cœur aux plus cruels supplices ; pourvu qu'ils vous satisfassent, il les subira avec autant de joye que vous les ordonnerez.» Quelle fut notre surprise en ce moment que nous reconnumes toutes deux Lindamor ! Galatée en voyant à ses piés celui qu'elle avoit pleuré comme mort, & moi sous ces habits rustiques un chevalier des plus illustres de la contrée. L'étonnement de Galatée lui ôtant l'usage de la parole, «Est-ce ainsi, lui dis-je, ô Lindamor, que vous surprenez les nymphes ; en verité ce n'est pas là le procedé d'un chevalier tel que vous. Je l'avoue, me répondit-il, gracieuse nymphe, mais aussi vous m'avouerez à votre tour que c'est bien celui d'un amant. Et que suis-je autre chose ? Amour qui en instruisit d'autres à filer, m'apprend à moi à être jardinier. Est-il possible, madame, continua-t-il, en s'adressant à Galatée, que cet amour extrême que vous m'inspirez vous soit si désagréable, que vous vueilliez l'éteindre par ma mort ? J'ai pris la hardiesse de vous apporter ce que vous souhaitiez de moi, ne doit-il pas vous plaire davantage, animé, que privé de vie. Au reste, voici un poignard qui abregera ce que votre rigueur feroit avec le temps.» La nymphe ne répondit que ces mots : «Ah ! Leonide, vous m'avez trahie,» puis elle se retira dans une allée, où elle trouva un siege fort à propos, car, dans le trouble où elle étoit, elle ne pouvoit se soutenir. Le chevalier se jette encore à ses genoux, & moi passant de l'autre côté, je lui dis : «Pourquoi m'accuser, madame, de vous avoir trahie ? Je vous jure par vous même que Fleurial m'a trompée ainsi que vous ; mais je loue les dieux de ce que la tromperie est si avantageuse ; voici le cœur de Lindamor, que Fleurial vous avoit promis, mais le voici en état de vous continuer ses services. Ne devez-vous pas être ravie d'une pareille trahison ?

 Pour abréger, la reconciliation se fit, mais à condition que Lindamor partiroit à l'heure même pour se rendre au lieu où la reine & Clidaman l'avoient envoyé. Il fallut obéïr, & sans autre faveur que celle de baiser la main de la nymphe, il partit, emportant avec lui l'assurance qu'à son retour, il pourroit la voir quelquefois en ce même lieu. Après qu'il eut rejoint ses gens qui l'attendoient, il retourna en diligence où Clidaman pensoit qu'il fût. Enfin trouvant que tout ce qui l'éloignoit de Galatée ne méritoit pas ses soins, il demanda la permission de revenir en Forest. A son retour Amasis & Clidaman le traiterent avec la distinction que méritoient ses vertus, & la maniere dont il avoit répondu à leur attente. Mais rien ne le flatoit autant que l'accueil gracieux de la nymphe, qu'il n'aimoit peut-être pas plus qu'il en étoit aimé. Lindamor convaincu de sa tendresse, la pressa un soir qu'ils étoient dans le jardin, de consentir à ce qu'il la demandât à la reine, ne doutant point qu'en consideration de ses services, Amasis & Clidaman se réuniroient en sa faveur. Galatée lui répondit : «Vous devez plus douter de leur volonté que de votre mérite, & vous devez être moins assuré de votre mérite que de mon amour, mais je veux que vous attendiez que Clidaman se marie. Vous pouvez attendre, répondit-il incontinent ; mais le puis-je moi, avec une passion aussi violente que la mienne ? Du moins, si vous l'avez ainsi arrêté, accordez-moi la grace que je vais vous demander. Si je le puis, dit-elle, je vous l'accorde. Madame, lui dit-il, après lui avoir baisé la main, vous m'avez promis de jurer en presence de Leonide, & devant les dieux témoins de nos discours, que vous serez à moi, comme je fais serment de n'être jamais à d'autre qu'à vous.» Galatée un peu surprise, & feignant de ne pouvoir aller contre sa promesse, mais en effet poussée par son amour, jura ce qu'il vouloit entre mes mains, à condition que Lindamor ne reviendroit plus au jardin que leur mariage ne fût déclaré. Lindamor étoit presqu'au comble de ses vœux, il n'attendoit que l'hymenée promis si solemnellement, lorsqu'amour, ou plus tôt la fortune le précipita dans un abîme de douleur.

 Alors Clidaman étoit parti pour aller avec Guvemans chercher les hazards de la guerre, & s'étoit rendu secrétement au camp de Merovée ; mais ses actions l'ayant découvert, Amasis assembla toutes les troupes qu'elle put pour les lui envoyer, & comme vous sçavez en donna le commandement à Lindamor, retenant Polemas pour gouverner sous elle ses provinces, pendant l'absence de Clidaman. Elle en usa de la sorte autant pour les separer, que pour les satisfaire tous deux ; car depuis le retour de Lindamor, ils avoient toujours eu quelque pique ensemble, soit que Polemas soupçonnât que c'étoit contre lui qu'il avoit combattu, ou que l'amour seul s'en mêlât ; quoiqu'il en soit, personne n'ignoroit leurs divisions. Polemas, que ses emplois fixoient auprès de Galatée, étoit charmé de son partage ; & Lindamor n'étoit pas mécontent du sien, parce qu'il esperoit par ses nouveaux services faciliter l'alliance à laquelle il aspiroit. Mais Polemas qui connoissoit tout à la fois combien son rival étoit favorisé, & combien il étoit, lui, peu agréable, Polemas, dis-je, esperant peu de son mérite & de ses services, recourut aux stratagêmes. Il aposte un homme extrêmement artificieux, il lui fait voir Amasis, Galatée, Sylvie, Silere & moi, il lui redit ce qu'il sçavoit de plus secret sur notre compte, & le prie de se donner pour druyde, & pour un devin admirable.

 Le nouveau druyde vint près des beaux jardins de Montbrison, & bâtit une cabane sur les bords du ruisseau qui arrose la forêt de Savigneu. Il y demeura quelque temps, & se fit bien-tôt la réputation d'un devin merveilleux. Le bruit en vint jusqu'à nous ; Galatée alla le trouver pour apprendre quelle seroit sa fortune. Il contrefit si bien son personnage, il sçut si bien nous imposer par des cérémonies sans nombre, que j'y fus trompée comme les autres. La conclusion fut qu'il dit à Galatée, que le ciel lui avoit donné le choix d'un grand bien ou d'un grand mal, & que c'étoit à sa prudence de les élire. Que l'un & l'autre dépendoit de ce qu'elle aimeroit ; que si elle méprisoit ses avis, elle seroit la plus malheureuse personne du monde ; qu'au contraire si elle les suivoit, elle seroit infiniment heureuse ; & lui regardant la main, puis le visage, il lui dit : «Un tel jour étant à Marcilly, vous verrez un homme vétu d'une telle couleur, si vous l'épousez tous les malheurs ensemble fondront sur vous.» Ensuite lui montrant dans un miroit un endroit sur les rives du Lignon : «Voyez-vous ce lieu, continua-t-il, allez-y à telle heure, & vous trouverez un homme qui vous rendra heureuse, si vous unissez votre destinée à la sienne.» Or Climante (c'est le nom de l'imposteur) avoit adroitement sçu le jour que Lindamor devoit partir, & la couleur dont il seroit vétu ; & son dessein étoit de faire trouver Polemas au lieu qu'il avoit montré dans le miroir. Redoublez, je vous prie, votre attention. Lindamor paroît vétu, comme l'avoit dit Climante, & dès ce jour Galatée qui n'avoit point oublié Lindamor, demeura si étonnée qu'elle ne pût lui répondre. Le malheureux chevalier, attribuant ce déplaisir à son éloignement, partit plus content que ne le vouloit sa fortune. Si j'avois sçu que Galatée eût dans la tête ces chimeres, j'aurois tâché de l'en guérir ; mais elle me tint la chose si secrete, que je n'en eus alors aucune connoissance. Depuis, le jour s'approchant où elle devoit trouver sur les rives du Lignon celui qui la rendroit heureuse, elle me fit seulement entendre qu'elle vouloit sçavoir si le druyde étoit véritable, qu'aussi-bien la cour étant presque deserte, la solitude seroit pour un temps plus agreable, & qu'elle avoit resolu d'aller dans son palais d'Isoure, où elle ne vouloit que Sylvie & moi, sa nourrice & le petit Meril. Sa nourrice qui l'aimoit tendrement l'avoit fortifiée dans cette opinion ; elle ajoutoit aisément foi à ces sortes de prédictions, & trouvant déja la nymphe toute disposée, elle n'eut pas de peine à la persuader. Nous voilà donc toutes trois seules dans ce palais. La nymphe qui avoit bien remarqué le jour que Climante lui avoit dit, se prepara le soir auparavant pour aller au lieu qu'elle avoit vû dans le miroir ; & le matin elle prit ses plus beaux ajustemens, & nous commanda de faire de même. Nous allons dans un char jusqu'au lieu designé, nous y arrivons par hazard à l'heure prescrite par Climante, & nous trouvons un berger presque noyé, & que les vagues avoient jetté sur la rive où nous étions. C'étoit Celadon ; je ne sçai si vous le connoissez ; il étoit par malheur tombé dans le Lignon, & nous arrivâmes si à propos, que nous le sauvâmes. Galatée s'imaginant que c'étoit lui qui devoit la rendre heureuse, nous aida à le porter jusqu'au char, & l'emmena dans son palais, sans qu'il revînt à lui. Alors le sable dont il étoit couvert, la frayeur de la mort, & les taches qu'il avoit au visage offusquoient sa beauté ; pour moi, je maudissois l'enchanteur qui nous causoit tant de peines. Mais quand Celadon fut revenu, & que son visage ne fut plus souillé, il parut le plus bel homme du monde ; son esprit n'a rien du berger, je n'ai rien vû dans notre cour de plus civilisé ni de plus digne d'amour ; en sorte que je ne suis pas surprise si Galatée en est tellement amoureuse, qu'elle peut à peine l'abandonner la nuit. Mais qu'elle s'abuse étrangement ! car Celadon n'aime que la bergere Astrée. Cependant ces rencontres ont perdu Lindamor ; la nymphe ayant trouvé ce que Climante lui avoit dit, mourra plus tôt que de l'épouser, & par toutes sortes de moyen elle tâche d'inspirer de l'amour au berger, qui même en sa presence ne fait que soupirer l'absence d'Astrée. Je ne sçai si c'est la contrainte où il se trouve (car elle ne veut point qu'il sorte du palais) ou la quantité d'eau qu'il a bue qui cause son mal ; mais il n'a fait que languir, & il lui a pris une fiévre si ardente, que ne sçachant plus de remede à sa santé, la nymphe me commanda de venir en diligence vous chercher, afin que vous vissiez ce qui seroit necessaire pour le sauver.

 Le druyde avoit attentivement écouté le recit de sa niéce, & suivant les differentes choses qui lui étoient échapées, il porta des jugemens qui approchoient assés de la verité ; car il connut bien que Leonide n'étoit exemte ni de faute, ni d'amour. Mais il étoit trop habile pour ne pas dissimuler ; il dit donc à la nymphe, qu'il seroit ravi de pouvoir servir Galatée, sur tout en la personne du berger, dont il avoit toujours aimé la famille ; qu'il étoit issu d'anciens chevaliers, que ses ancêtres avoient choisi la vie pastorale comme plus heureuse que celle des cours, & qu'il falloit prendre grand soin de lui ; mais que Galatée en usoit d'une maniere qui lui étoit peu honorable, & que quand il seroit arrivé au palais, il lui feroit sur cela ses remontrances. La nymphe un peu honteuse, répondit que, malgré l'envie qu'elle avoit eue de lui parler, elle n'en avoit eu ni la hardiesse, ni les occasions ; & que Climante étoit l'auteur de tout le mal. «Oh, s'il étoit possible de l'attraper, repartit Adamas, il payeroit cher l'insolence qu'il a eue d'usurper la qualité de druyde. La chose ne sera pas difficile, dit Leonide. Il dit à Galatée, de retourner plusieurs fois au lieu qu'il lui marquoit, en cas que la premiere fois elle ne rencontrât pas l'homme désigné. Je sçai que Polemas & lui étant venus trop tard le premier jour, ne manquérent pas d'y venir les jours suivans : qui voudra surprendre l'imposteur, n'aura qu'à se cacher au lieu que je vous montrerai, il y viendra sans doute. Pour ce qui est du jour, je l'ai oublié, mais vous pourrez le sçavoir de Galatée.»



LIVRE DIXIÈME.



 Le druyde & la nymphe abregérent ainsi leur chemin, & se trouvérent, presque sans y penser, près du palais d'Isoure. Adamas instruisit Leonide de tout ce qu'elle avoit à dire de lui à Galatée : «Mais sur tout, disoit-il, ne lui faites pas entendre que j'aye blâmé sa conduite ; c'est par la douceur, & non par la force qu'il faut la ramener. Cependant, souvenez-vous que ces sortes d'attachemens sont honteux pour ceux qui les ont, & pour ceux qui les favorisent.» Il alloit continuer, mais à l'entrée du palais ils rencontrerent Sylvie qui les conduisit où étoit Galatée. Elle se promenoit dans les jardins, pendant que Celadon reposoit. Adamas mit un genou en terre, en abordant Galatée, & baisa le bas de sa robe ; Leonide en fit autant, mais la nymphe les releva, & les embrassa avec amitié. Elle remercia sur-tout Adamas de la peine qu'il avoit prise de venir, & l'assura qu'elle lui en marqueroit sa reconnoissance en toutes les occasions. «Madame, dit Adamas, je regrette seulement que celle qui se presente ne soit pas plus considerable. Vous n'en trouverez jamais qui me soit plus agréable que celle-ci, répondit Galatée. Nous en parlerons à loisir. Cependant allez vous reposer : Sylvie vous conduira dans votre appartement, & Leonide me rendra compte de ce qu'elle a fait.» Le druyde s'étant retiré, Galatée redoubla ses caresses à Leonide, & lui demanda des nouvelles de son voyage. Leonide en rendit compte ; «mais, continua-t-elle, je loue les dieux, madame, qui vous ont rendu votre serenité. Je dois, dit la nymphe, ce changement dont vous me felicitez, à la santé de Celadon ; à peine aviez-vous fait une lieue qu'il s'éveilla sans fiévre ; & son mal a tellement diminué, qu'il espere de se lever dans quelques jours. Voila, répondit Leonide, les meilleures nouvelles que je pusse apprendre à mon retour. Mais si je les avois sçues plus tôt, je n'aurois pas amené Adamas. Que dit-il de cet accident, repartit Galatée ? car vous lui aurez tout declaré. Je ne lui ai dit, madame, repliqua Leonide, que ce que j'ai cru qu'il sçauroit necessairement, quand il seroit ici. Il est instruit de vos bontés pour Celadon ; mais je lui ai dit, que c'étoit la pitié qui vous interessoit en sa faveur. Il connoît ce berger & sa famille ; il compte qu'il lui persuadera ce qu'il voudra, & je croi que si vous le desirez véritablement il vous y servira, mais il faudroit ne lui rien dissimuler. Quel bonheur, dit la nymphe ! Telle est la prudence d'Adamas, & son habileté, qu'il doit réussir dans tout ce qu'il entreprendra. Madame, répondit Leonide, je n'avance point ceci legerement, si vous daignez l'employer, vous verrez quel en sera le suecès.»

 La nymphe se figurant ses desirs satisfaits, est transportée de joye. Mais pendant qu'elles discouroient de la sorte, Sylvie qui avoit beaucoup de familiarité avec Adamas, l'entretenoit du même sujet : & le druyde voulant s'assurer si Leonide lui avoit dit la verité, la pria de lui raconter ce qu'elle en sçavoit. Sylvie qui vouloit serieusement rompre cette intrigue, parla sans feinte, & commença en ces termes :



HISTOIRE DE LEONIDE.



 Pour satisfaire à ce que vous me demandez, Adamas, je suis contrainte de toucher des particularités étrangeres à Galatée, car si je ne me trompe, il est nécessaire que vous en soyez instruit. Je ne sçai par quelle fatalité Leonide se trouve toujours mêlée aux desseins de Galatée ; mon intention n'est pas de la blâmer, moins encore de rien divulguer ; car en vous parlant je croi la chose aussi secrete que si vous l'aviez ignorée. Sçachez donc que le merite & la beauté de Leonide lui avoient concilié l'affection de Polemas, & que non contente d'être aimée, elle voulut aimer aussi ; mais elle sçut si bien déguiser ses sentimens, que Polemas fut long-temps sans être instruit de son bonheur. Vous avez aimé, n'en faites point mystere, & vous sçavez mieux que moi que l'amour se cache difficilement. Polemas donc connut qu'il étoit aimé ; cependant ils n'avoient point osé se declarer leur tendresse mutuelle. Après le sacrifice qu'Amasis fait offrir tous les ans, en memoire de son mariage avec Pimandre, nous nous trouvâmes toutes l'après dinée dans les jardins de Montbrison ; & pour nous garantir du soleil, Leonide & moi, nous nous étions assises sous des arbres qui formoient un agréable ombrage. A peine y étions nous que Polemas vint nous joindre, & bien que j'eusse remarqué qu'il nous avoit suivies des yeux, il feignit que c'étoit par hazard qu'il nous avoit rencontrées. Comme nous gardions le silence, & qu'il avoit la voix belle, je le priai de chanter. «Je le ferai, si cette beauté, dit-il, en montrant Leonide, me le commande. Un tel commandement ne seroit pas à sa place, dit-elle, mais je joins mes prieres à celles de ma compagne. Je le veux, répondit Polemas, & de plus, je vous assure que ce que vous entendrez a été fait durant le sacrifice, & pendant que vous étiez en oraison.» C'est donc, Leonide, lui dis-je, qui en est la matiere ? «Oui certes, me répondit-il, & j'en suis témoin.» Alors il commença de la sorte :


 La divine beauté qu'adorent tous les cœurs,
Adoroit à son tour la majesté suprême ;
Oui je l'ai vue alors s'oublier elle même,
Et pourtant, sans dessein, lancer des traits vainqueurs.


 Sois pere, disoit elle, & non juge irrité,
Puisque tu veux, ô dieu ? que pere l'on t'appelle.
Sois traitable, disois je, & non pas si cruelle'
Puisqu'enfin tu reçus le don de la beauté.

 Nous prétions une oreille attentive, & peut-être que j'en eusse sçu davantage, si Leonide craignant que Polemas ne découvrît ce qu'elle vouloit me cacher, n'avoit à l'instant pris la parole. «Je gage, dit-elle, que je devinerai pour qui cette chanson a été faite.» Et feignant de lui nommer une nymphe tout bas, elle lui dit en effet d'être reservé devant moi. «Vous n'avés assurément pas deviné, répondit Polemas, je vous jure que ce n'est point celle que vous m'avez nommée.» Je m'apperçus alors qu'elle se défioit de moi ; c'est pourquoi je m'éloignai d'eux, sous pretexte de ceuillir des fleurs, & je ne laissai pas d'observer leurs actions. Polemas m'a tout avoué, depuis qu'il a cessé d'aimer Leonide ; car je n'ai rien pu sçavoir tant qu'a duré sa passion. Lorsqu'ils furent seuls, Leonide commençant la premiere : «Hé quoi, Polemas, dit-elle, vous vous jouez ainsi de vos amies ? Avouez la verité, pour qui sont ces vers ? Belle nymphe, dit-il, vous le sçavez aussi bien que moi. Il faudroit donc, dit-elle, que j'eusse le talent de deviner. Vous l'avez, répondit Polemas, & vous êtes de celles qui commandent au dieu même qui parle par leur bouche. Voilà un énigme impenetrable, dit Leonide. J'entens, repliqua Polemas, que l'Amour parle par votre bouche ; & que vous n'obéissez point à ce dieu, car il veut que qui aime soit aimé, & vous au contraire, vous êtes insensible pour ceux même que vous faites mourir. Voilà ce que j'éprouve, moi qui puis jurer avec verité, que jamais personne n'aima comme je vous aime.» En prononçant ces derniers mots il rougit, & Leonide lui répondit en souriant. «Polemas, les vieux soldats prouvent leur valeur par leurs blessures, & ne s'en plaignent point ; pour vous qui vous plaignez, si l'Amour demandoit à voir les vôtres, vous seriez dans un étrange embarras. Cruelle nymphe, dit Polemas, vous vous trompez. Je lui dirois seulement : Amour quitte ton bandeau, & regarde les yeux de mon ennemie. Belle nymphe laissez vous attendrir par nos larmes, & si nous adorons votre beauté, ne nous faites pas blâmer vos rigueurs.» Leonide aimoit Polemas ; cependant elle ne vouloit pas encore qu'il le sçut ; mais aussi craignant de le perdre, si elle lui ôtoit toute esperance, elle répondit : «Le temps m'apprendra mieux que vos discours quels sont en effet vos sentimens : Et quand le temps m'en aura dit autant que vous, soyez persuadé que je serai touchée de votre affection, comme je le suis déja de votre merite. Jusques-là n'esperez de moi que ce que vous pouvez vous promettre de mes compagnes en general.» Polemas voulut lui baiser la main ; mais parce que Galatée la regardoit : «Chevalier, lui dit-elle, on nous observe, si vous en usez de la sorte vous me perdrez.»

 A ces mots elle se leva, & vint nous réjoindre. Telle fut la premiere ouverture qu'ils se firent de leurs sentimens. D'un autre côté Galatée qui avoit des desseins sur Polemas, & qui s'étoit apperçue de son empressement pour Leonide, voulut sçavoir ce qui s'étoit passé au jardin. Leonide qui a toujours eu la confiance de la nymphe, n'osa nier entierement la verité ; elle dissimula en partie, & satisfit en partie à la curiosité de Galatée. Mais elle en dit assés pour l'enflamer davantage, ensorte que depuis ce jour Galatée employa tant d'artifices pour engager Polemas, qu'il étoit difficile qu'il échapât. Elle commença par défendre à Leonide d'écouter davantage le chevalier, parce qu'il avoit certainement d'autres desseins. Leonide étoit encore trop simple pour penetrer les vues de Galatée. Elle evita donc Polemas, qui en devint plus empressé. Il continua ses recherches, il fit parler ses feux, il plut tellement que Leonide eut peine à dissimuler le bien qu'elle lui vouloit ; Polemas enfin connut qu'il étoit aimé. Mais que l'amour est bizare ! ce jeune amant dont la passion étoit si violente, quand il doutoit du retour de Leonide, cesse de l'aimer presqu'en même temps qu'il en est assuré. Il est vrai que Galatée contribua beaucoup à ce changement ; car elle sçut si bien se servir de son autorité & du temps, caressant Polemas quand Leonide le maltraitoit, l'attirant à elle quand Leonide le fuyoit, qu'il commença de tourner les yeux vers Galatée. Bien-tôt le cœur suivit les yeux. Mais, ô sage Adamas, apprenez comment il a plu à l'Amour de se jouer de ces amans. Le sort avoit donné depuis quelque temps Agis pour serviteur à Leonide ; & quoiqu'Agis en la servant n'eût point consulté son cœur, toutefois il ratifia depuis l'élection du sort quand Polemas se mit sur les rangs. Agis remarqua cette passion naissante. Il se plaignit ; on lui répondit froidement, & ces réponses au lieu d'éteindre sa jalousie, éteignirent peu à peu son amour. Il considera combien Leonide étoit susceptible d'inconstance, & prenant une genereuse resolution, il aima mieux s'eloigner, que de voir triompher son rival. Et certes j'ai oui dire qu'en pareil cas, il n'y avoit point de remede plus assuré. Du moins Agis eut à se louer de la resolution qu'il avoit prise. A peine fut-il parti, que le mepris de la volage succeda dans son cœur à tout l'amour qu'il avoit eu pour elle. Ainsi Leonide voulant acquerir Polemas, perdit Agis qui lui étoit entierement acquis. Mais l'Amour n'en demeura pas là ; presqu'en même temps prit naissance l'affection de Lindamor ; & comme Leonide avoit dédaigné Agis pour Polemas, & Polemas Leonide pour Galatée, de même Galatée dédaigna Polemas pour Lindamor. Il seroit difficile de vous redire ici toutes les extravagances des derniers ; Polemas, bien que traité comme il avoit lui-même traité Leonide, n'a pas perdu pour cela l'esperance. Il a usé de tous les artifices imaginables pour rentrer en grace ; mais jusqu'ici tres-inutilement, quoiqu'il ait empêché l'auteur de sa disgrace de posseder le bien qu'il desire. Lindamor n'est plus aimé, soit qu'il faille imputer ce changement aux artifices de Polemas, ou que telle soit la volonté des dieux qui lui a été der nierement declarée par un druyde. Il semble qu'Amour veuille exercer toute sa tyrannie sur la nymphe Galatée ; à peine le souvenir d'un amant est-il effacé de son cœur, qu'un autre lui succede ; & nous voici maintenant reduites à l'amour d'un berger, qui comme berger peut meriter beaucoup, mais qui en cette même qualité est indigne de Galatée ; cependant elle est si entêtée de ce berger, que si son mal avoit continué, j'ignore ce qu'elle seroit devenue. Vous n'avez pas encore tout entendu, sage Adamas, mais ici j'ai besoin de votre prudence & de votre discretion. Leonide est peut-être encore plus éprise de Celadon, que Galatée. Déja la jalousie s'en mêle, & bien que j'aye tâché de tout concilier, je desespere d'y réussir desormais. C'est pour cela que je loue les dieux de votre heureuse arrivée ; pour moi, je ne sçavois plus comment me conduire en des conjonctures si delicates. Pardonnez, si je vous ai parlé avec tant de franchise de ce qui vous touche, j'ai consulté mon attachement pour Leonide & pour Adamas.

 Ainsi parla Silvie, montrant qu'elle desapprouvoit la conduite des nymphes, & pour commencer à les guerir avant le berger, dont le mal étoit moins grand, Adamas lui demanda quel étoit son avis. Pour moi, dit-elle, je commencerois par ôter la cause du mal, qui est le berger ; mais il faut ici de la dexterité, car Galatée ne peut consentir à son départ. Vous pensez-bien, répondit le druyde ; mais en attendant, il faut prendre garde que Celadon ne prenne de l'amour pour elle ; car la jeunesse & la beauté ont bien de la sympathie ; & nous travaillerions en vain, s'il venoit à les aimer. O Adamas, répondit Silvie, si vous connoissiez Celadon comme moi, vous n'auriez point ces frayeurs ! Il est si amoureux d'Astrée, que rien qu'elle ne peut le toucher ; d'ailleurs en l'état où il est, il ne peut guere s'occuper d'autre chose que de sa guerison. Belle Silvie, repartit le druyde, vous n'avez point encore senti le pouvoir de l'Amour, ce dieu à qui tout ce qui respire est assujetti, se plaît toujours à faire éclater sa puissance ; vous-même ne vivez point dans une si grande securité ; il n'y a point encore eu de vertu qui se soit soustraite à l'amour. La chasteté même ne l'a pû, temoin Endymion. Pourquoi, sage Adamas, dit incontinent Sylvie, me présagez-vous un si grand malheur ? C'est, dit Adamas, afin que vous ne soyez point surprise, avant que d'être bien preparée. On m'a dit que le berger avoit toutes les qualités qui peuvent tendre aimable : si l'on m'a fait un fidele rapport, il y a du danger. Je le brave, dit Sylvie ; voyez seulement ce que vous jugez à propos que je fasse. Il me semble, dit le druyde, qu'il faut connoître auparavant les dispositions, quand j'en serai instruit, nous arrangerons les choses le mieux qu'il nous sera possible ; cependant tenons notre dessein secret.

 Là dessus Sylvie laissa reposer Adamas, & vint retrouver Galatée, qui avec Leonide étoit près de Celadon ; dès qu'elle l'avoient sçu éveillé elles n'avoient pû resister plus long-temps à l'impatience qu'elles avoient de le voir. Il fit bien des caresses à Leonide, quoique l'humeur de Sylvie lui plût davantage. Bien-tôt la conversation tomba sur Adamas, dont on loua la sagesse & la bonté. Sur cela, Celadon demanda s'il n'étoit pas fils du grand Pelion, dont il avoit entendu raconter tant de merveilles : «C'est lui-même, répondit Galatée, il est venu exprès pour vous. Oh, madame, dit le berger, qu'il seroit habile, s'il pouvoit me guerir ! mais je crains bien qu'il n'osera pas même l'entreprendre, quand il connoîtra mon mal.» Galatée pensant qu'il parloit de la maladie qui le tenoit au lit : «Est-il possible, dit-elle, que vous vous croyiez encore malade ? je suis persuadée, que pour peu que vous vous aidiez, vous pourrez sortir avant deux jours. Peut-être, madame, répondit Leonide, ne sera-t-il pas gueri pour cela ; car notre mal est quelquefois si caché, que nous-mêmes nous l'ignorons, jusqu'à ce qu'il soit à son dernier periode.»

 Le druyde qui survint interrompit cet entretien. Il trouva Celadon bien disposé pour le corps, car le mal étoit sur son déclin ; mais quand il lui eut parlé, il jugea bien qu'il n'en étoit pas de même de son esprit : & n'ignorant pas qu'un prudent medecin doit toujours apporter le premier remede au mal qui presse davantage, il resolut de commencer par Galatée.

 Dans ce dessein il voulut s'éclaircir de la volonté de Celadon ; & le soir, quand toutes les nymphes furent retirées, profitant d'un moment où Meril n'étoit point avec lui, il ferma les portes, & lui parla en ces termes : «Je crois, Celadon, que votre surprise n'a pas été médiocre, lors que vous, berger, & nourri dans les villages, vous vous êtes vû tout à coup caressé, servi par des nymphes, & par celle-là même qui commande en toute cette contrée ? Fortune que les plus grands ont inutilement desirée, & dont vous devez remercier les dieux, afin qu'ils la rendent durable.» Adamas ne lui tenoit ce langage, que pour l'inviter à lui découvrir son amour, s'il en avoit conçu pour les nymphes. «Mon pere, répondit le berger, en poussant un profond soupir, puis-je appeller fortune, ce qui me fait ressentir les plus cruels déplaisirs ? Comment se peut-il, ajouta le druyde, pour mieux cacher l'artifice, que vous soyez assés aveugle pour ne pas connoître à quel point de grandeur cette rencontre vous éleve ! Helas, repartit Celadon, c'est ce qui m'annonce une chute plus terrible. Quoi, lui dit Adamas, vous craignez que votre bonheur ne s'écoule ! Je crains, dit le berger, qu'il dure trop ; mais pourquoi nos agneaux meurent-ils quand ils sont long-temps dans l'eau, tandis que les poissons y vivent & s'y plaisent ? C'est, répondit le druyde, que l'eau n'est pas l'élement de ceux-là. Hé pensez-vous, mon pere, repliqua Celadon, qu'il soit plus naturel à un berger de vivre parmi tant de nymphes ? Je suis né berger, & dans les villages, & rien au dessus de ma condition ne me peut plaire. Mais est-il possible, ajouta le druyde, que l'ambition qui semble née avec l'homme, ne puisse point vous retirer de votre vie champêtre ; ou que la beauté dont les charmes font de si vives impressions sur un jeune cœur, ne puisse vous détourner de votre premier dessein ? L'ambition qui convient à chacun de nous, dit le berger, c'est de faire avec distinction ce qu'il doit faire ; la beauté qui doit nous attirer est la beauté que nous pouvons aimer, & non pas celle que nous ne devons regarder qu'avec respect. Pourquoi, dit Adamas, vous figurez-vous parmi les hommes quelque grandeur où le merite & la vertu ne puissent arriver ? Parce que je sçai, dit le berger, que toutes choses doivent se tenir dans les bornes que la nature leur a prescrites, & que qui espere d'être autre qu'il n'étoit, est dans l'erreur du monde la plus grossiere.

 Le druyde charmé des réponses du berger, & ravi que son cœur fut si éloigné de Galatée, reprit la parole : «Mon fils, lui dit-il, je loue les dieux, qui vous ont accordé tant de sagesse : soyez assuré que tant que vous n'abandonnerez point ces maximes, ils vous envoyeront toutes sortes de prosperités. Combien y en a-t-il qui se sont laissé seduire par des esperances encore plus frivoles ? Quel en a été le fruit ? un repentir violent suivi de peines incroyables. Demandez aux dieux qu'ils vous maintiennent dans la vie douce & tranquille que vous avez menée jusqu'ici. Mais, Celadon, puisque vous n'aspirez ni à ces grandeurs, ni à ces beautés, qui peut donc vous retenir parmi les nymphes ? Helas, répondit le berger, c'est la seule volonté de Galatée. Si mon mal me l'avoit permis, je n'aurois rien oublié pour échaper, quoique l'entreprise me paroisse difficile : à moins que je ne sois aidé, ou que foulant aux pieds tout respect, je ne m'en aille malgré la nymphe. Elle m'obsede continuellement, & si quelque affaire l'oblige à me quitter, les nymphes demeurent auprès de moi, & le petit Meril en leur absence. Lorsque j'ai parlé à Galatée de mon départ, elle est entrée dans une si vive colere, elle m'a accablé de tant de reproches, que je n'ai plus osé lui en rien toucher ; mais ce séjour m'a paru si affreux, que cest principalement à l'ennui qu'il m'a causé, que j'attribue ma maladie. Si jamais les malheureux ont excité votre compassion, je vous conjure, mon pere, par les dieux que vous servez si dignement, par votre bonté naturelle, & par la memoire du grand Pelion, qui vous donna le jour, de prendre pitié de ma vie, & de m'aider à sortir des fers où je suis retenu.» Adamas charmé des dispositions dans lesquelles il trouvoit le berger, l'embrassa tendrement, & lui dit : «Soyez assuré, mon fils, que je ferai ce que vous souhaitez, & que dès que votre mal vous le permettra, je vous faciliterai les moyens de sortir sans effort de ces lieux ; songez seulement à rétablir votre santé, & persistez dans votre resolution.» Après plusieurs discours semblables, Adamas laissa le berger, mais si transporté de joye, qu'il se seroit levé à l'instant même, si le druyde ne s'y étoit opposé.

 Cependant Leonide qui vouloit enfin détromper Galatée au sujet de Climante, se mit à genoux près de son lit, lorsque Sylvie, & le petit Meril se furent retirés ; & après quelques mots jettés au hazard, elle poursuivit en ces termes : «Qu'en mon voyage j'ai appris de nouvelles, & de nouvelles qui vous interessent ! Je ne voudrois pour rien au monde les ignorer. Que voulez-vous dire, répondit la nymphe ? C'est, ajouta Leonide, que l'on vous a tendu le piege le plus subtil & le plus horrible que l'amour ait jamais inventé : & quand je n'aurois fait autre chose que de le découvrir, vous devriez être contente de mon voyage.» Alors elle raconta tout ce qu'elle avoit entendu de la bouche même de Climante, & de Polemas. Galatée témoigna d'abord quelque surprise, mais enfin sa passion pour le berger lui persuada que Leonide avoit des vues secretes, & qu'elle vouloit le posseder toute seule. Ainsi loin d'ajouter foi à ces discours ; «Allez, lui dit-elle, retirez-vous, peut-être que demain vous sçaurez mieux déguiser vos artifices.» Leonide se sentit si piquée de ces mots, qu'elle resolut à quelque prix que ce fût de mettre Celadon en liberté.

 Dans ce dessein elle vint trouver le soir même Adamas, & lui parla en ces termes : «Puisque la santé de Celadon est rétablie, que voulez-vous qu'il fasse ici plus long-temps ? Je ne vous ai point caché les sentimens de Galatée ; j'ai essayé de la desabuser au sujet de l'imposteur Climante, mais elle est tellement éprise de Celadon, qu'elle regarde comme ses plus cruels ennemis tous ceux qui veulent l'en détacher. Je ne vois d'autre moyen d'y réussir, que de renvoyer le berger, ce qui ne se peut sans vous ; car la nymphe m'éclaire incessamment, & au moindre pas que je fais je lui deviens suspecte.» Adamas entendant Leonide, se figura qu'elle avoit parlé ainsi, dans la crainte qu'il n'eût remarqué sa bonne volonté pour Celadon. Jugeant neanmoins que pour couper racine à ces amours, le meilleur moyen étoit d'éloigner le berger, il dit à sa niece, pour mieux couvrir son artifice, qu'il ne desiroit rien tant que ce qu'elle proposoit ; mais que l'execution n'étoit pas facile. «Rien ne l'est davantage, repartit Leonide, ayez seulement un habit de nymphe, Celadon est jeune, il n'a point encore de barbe, il pourra aisément sous cet habit sortir du palais ; & personne ne le reconnoîtra.» Adamas approuva l'expedient, & resolut d'aller dès le lendemain chercher un habit ; il fit entendre à Galatée qu'il avoit besoin de remedes pour empêcher que Celadon ne retombât, & communiqua ce dessein à Sylvie, qui le gouta fort, supposé qu'Adamas revînt promptement.

 A peine Celadon étoit éveillé que Galatée & Leonide entrerent dans sa chambre, sous pretexte d'apprendre de ses nouvelles ; en même temps Adamas connoissant à leur vigilance que tout retardement étoit dangereux, s'approcha du berger, & se tournant vers la nymphe, lui demanda la permission de s'informer de quelques particularités, qu'il n'oseroit toucher en sa presence. Galatée pensant qu'il seroit question de sa maladie, se retira, & donna lieu au druyde d'expliquer à Celadon ses desseins, lui promettant de revenir au plus tard dans trois jours. Celadon l'en conjura avec la derniere instance, il prévoyoit bien qu'autrement il ne pouvoit guere esperer sa liberté. Adamas après l'avoir assuré d'un prompt retour, tire à part Galatée, & lui repete que maintenant le berger se porte bien, mais que pour prévenir le mal, il est necessaire qu'il aille chercher des remedes, & qu'il ne tardera pas à revenir. Ce parti plut à la nymphe, car d'un côté elle souhaitoit passionnément l'entiere guerison du berger ; & de l'autre la presence du druyde commençoit à la contraindre. Bien qu'Adamas connût ses dispositions secretes, il dissimula, & dès qu'il eut diné il se mit en chemin, laissant les trois nymphes dans une étrange perplexité ; car chacune avoit ses interêts separés, & pour se tromper mutuellement, elles avoient toutes besoin d'une grande souplesse. Elles étoient donc incessamment autour du lit de Celadon ; mais Sylvie le quittoit moins que les autres, ne voulant pas que ni Galatée ni Leonide lui parlassent en particulier. Cependant elle ne put empêcher celle-ci d'avertir le berger des mesures qu'elle avoit concertées avec Adamas ; puis elle continua : «Mais dites la verité, Celadon, vous serez aussi peu sensible à ce bon office, que vous l'êtes maintenant à toutes les marques que je vous donne de mon amitié. Du moins souvenez-vous des outrages que me fait Galatée à votre occasion ; & si toute ma tendresse pour vous ne peut meriter la vôtre, que j'aye du moins la satisfaction d'entendre de votre bouche que l'affection de la nymphe Leonide ne vous est pas desagréable.» Celadon avoit déja remarqué cette amitié naissante, il eût voulu l'éteindre d'abord ; mais craignant que le dépit ne fit changer à la nymphe la resolution qu'elle avoit prise avec Adamas ; il lui dit : «Belle Leonide, quelle opinion auriez-vous de moi, si oubliant Astrée que j'ai si long-temps servie, je prenois de nouvelles chaînes ? Celadon, répondit Leonide, il est inutile que vous dissimuliez avec moi, je suis trop instruite de ce qui vous regarde. Puisque vous êtes si bien informée, repliqua le berger, examinez mes actions passées, & dites ce que vous exigez de moi.» A ces mots Leonide ne put retenir ses larmes ; considerant toutefois qu'elle trahissoit son devoir, & que ses efforts étoient superflus, elle resolut de se vaincre elle même. Mais la chose étant difficile, il fallut que le temps la preparât à recevoir les conseils de la prudence. Dans cette resolution, elle parla au berger en ces termes : «Berger, en l'état où je suis, je ne sçaurois prendre de parti, mais n'oubliez pas l'offre que vous m'avez faite, car je prétens m'en prévaloir.» Leur entretien eût duré plus long-temps, si Sylvie qui survint ne l'eût interrompu ; & s'adressant à Leonide. «Vous ne sçavez pas, dit-elle, que Fleurial est arrivé, & qu'il a tellement surpris la garde, que nous l'avons vu près de Galatée, avant que nous sçussions son retour. Il a donné des lettres à la nymphe, je ne sçai d'où elles viennent, mais elle a changé de couleur en les recevant.» Leonide se doutant qu'elles venoient de Lindamor, se rendit auprès de Galatée, pour s'en éclaircir.

 Sylvie se trouvant seule avec Celadon, lui parla avec tant de bonté, que si quelqu'autre qu'Astrée eût pû le toucher, c'étoit elle sans doute. Admirez comme l'Amour se plaît à contrarier nos desseins : Leonide & Galatée employent tous les artifices imaginables pour lui inspirer de la tendresse, & ne peuvent y réussir : Sylvie qui n'y pense pas approche plus du but qu'elles. Cependant la nymphe qui aimoit la conversation du berger, & qui ne cherchoit qu'à le faire parler, lui dit : «Vous ne sçauriez croire, berger, quelle joye je ressens de vous connoître, & si Galatée s'en rapporte à moi, tant que Clidaman sera éloigné de la Cour, nous aurons plus souvent votre compagnie que nous ne l'avons eue ; car à ce que je vois il y a du plaisir dans vos hameaux, & parmi vos jeux innocens, puisque vous ne connoissez ni l'ambition, ni l'envie, ni l'artifice, ni la médisance, qui sont comme autant de maux dont notre vie est empoisonnée. Sage nymphe, répondit le berger, ce que vous dites seroit plus que veritable, si nous n'étions pas sous le pouvoir de l'Amour mais les effets que produit l'ambition parmi vous, l'amour les fait naître en nos villages : les ennuis d'un rival valent bien ceux d'un courtisan, comme les artifices des bergers qui aiment ne le cedent point aux artifices des ambitieux ; & de là vient que les médisans expliquent à leur gré nos actions, ainsi que parmi vous. Il est vrai qu'au lieu de deux ennemis que vous avez, qui sont l'amour & l'ambition, nous n'en avons qu'un, & c'est pour cela que parmi les bergers quelques uns peuvent se dire heureux, mais nul, comme je le croi, entre les courtisans ; car ceux qui triomphent de l'amour ne resistent point aux attraits de l'ambition, & qui n'est point ambitieux ne triomphe pas de la beauté. Nous qui n'avons qu'un ennemi, nous pouvons plus aisément le combattre ; témoin Silvandre, berger sage à la vérité, mais pourtant plus heureux que sage ; car je tiens pour un grand bonheur qu'il n'ait point encore trouvé de bergere qui lui ait plu ; de là vient qu'il n'a point eu de familiarité avec aucune, & qu'il a conservé sa liberté. Il me semble en effet, qu'à moins que d'avoir déja une passion dans le cœur, il est impossible de voir long-temps une beauté aimable sans l'aimer.» Sylvie lui répondit : «Je suis si peu sçavante en cet art, que je dois m'en rapporter à vous ; il faut pourtant que ce soit autre chose que la beauté qui fasse aimer, autrement qui seroit aimée d'un seul devroit l'être de tous. Toutes les beautés, dit le berger, ne sont pas vues de la même façon : & semblables aux couleurs, il y en a qui plaisent à quelques-uns, & qui déplaisent à d'autres. Les belles non plus ne voyent pas tous les hommes de la même façon. Tel leur plaira à qui elles s'efforceront de plaire, & tel au rebours à qui elles essayeront de paroître moins agréables. Mais outre ces raisons, j'approuve encore celles de Sylvandre : demandez-lui pourquoi il est sans amour, il vous répondra qu'il n'a pas trouvé son aiman, & que quand il le rencontrera, il ne pourra se défendre d'aimer. Qu'entend-il par cet aiman, répondit Sylvie ? Je ne sçai, répliqua le berger, si je pourrai bien vous redire ce que j'ai entendu de la bouche de Silvandre ; car il a fort étudié, & il passe parmi nous pour très-intelligent. Quand Dieu forma nos ames, dit Silvandre, il les toucha toutes avec des aimans, & mit en des lieux separés les aimans dont il avoit touché les ames des hommes ; & ceux dont il avoit touché les ames des femmes. Quand il envoye les ames dans les corps, il conduit celles des femmes où sont les aimans qui ont touché les ames des hommes, & les ames des hommes, il les conduit où sont les aimans qui ont touché celles des femmes, & leur fait prendre un aiman à chacune. S'il y a des ames friponnes, elles en prennent plusieurs qu'elles cachent. Il arrive de là qu'aussi-tôt que l'ame est entrée dans le corps, & qu'elle rencontre celle qui a son aiman, elle ne peut se défendre de l'aimer. De là tous les effets de l'amour : car celles qui sont aimées de plusieurs, c'est qu'elles ont pris plusieurs aimans. Celle qui aime quelqu'un dont elle n'est pas aimée, c'est qu'il a son aiman, & qu'elle n'a pas le sien. On lui fit plusieurs difficultés, à quoi il répondit très-bien ; je lui demandai, moi, pourquoi un berger aimoit quelquefois plusieures bergeres. C'est, dit-il, que lors que Dieu mêla les aimans, celui du berger se rompit, & que son ame est attirée par celles qui en ont pris des parties ; mais aussi remarquez que les personnes qui ressentent plusieurs amours n'aiment pas beaucoup ; c'est que ces parties separées ont moins de force que si elles étoient unies. De là encore, ajoutoit-il, voyons-nous des personnes en aimer d'autres qui à nos yeux n'ont rien d'aimable ; & des Gaulois nourris parmi les plus belles femmes, leur préférer des étrangeres.» Diane lui demanda ce qu'il disoit de Timon athenien qui n'aima jamais, & qui ne fut jamais aimé. «C'est, dit Silvandre, que lorsqu'il vint au monde, son aiman étoit resté dans la foule des autres, ou que celui qui l'avoir pris, n'étoit déja plus. Que disoit-il, continua Sylvie, sur ce que personne n'avoit aimé Timon ? Il disoit, répondit Celadon, que le grand Dieu comptoit quelquefois les pierres qui lui restoient, & n'en trouvant pas le nombre déterminé, parce que des ames en avoient pris plusieurs, comme je l'ai dit, celles qui se presentoient alors n'en emportoient point : c'est pour cela, ajoutoit-il, que nous voyons quelquefois des bergeres très-aimables ne trouver personne qui les aime. Mais le gracieux Corilas lui fit une demande suivant ce qui le touchoit alors. Pourquoi, lui dit-il, après avoir long-temps aimé une bergere, la quittons-nous pour en prendre une autre ? C'est, répondit Silvandre, que l'aiman de celui qui change a été rompu, & que la bergere qu'il avoit aimée la premiere, avoit une pierre moins grande que la seconde à qui il la sacrifioit.

 Voilà un gentil berger, dit Sylvie, mais de grace, apprenez-moi qui est ce Silvandre. Comment pourrois-je vous l'apprendre, dit Celadon, puisque lui-même il l'ignore ? Seulement nous jugeons par ses bonnes qualités qu'il est de bon lieu ; & tout ce que nous sçavons c'est qu'il est venu des bords du lac Leman s'établir dans notre hameau avec des facultés médiocres ; mais par la connoissance qu'il a des troupeaux & des pâturages, il s'est fait une petite fortune : il peut même aujourd'hui se dire riche : car, ô belle nymphe, peu suffit pour nous rendre tels, nous ne cherchons qu'à vivre selon la nature, & nous mesurons nos richesses à notre contentement. Vous êtes, dit Sylvie, plus heureux que nous. Mais vous m'avez parlé de Diane, je ne la connois que de vue. Dites-moi, je vous supplie, qui est sa mere. C'est Bellinde, répondit-il, femme du sage Celion, qui fut enlevé à la fleur de son âge. Et quel est le caractere de Diane, dit la Nymphe ? C'est, répondit le berger, une des beautés les plus accomplies du Lignon, & je ne sçai qu'Astrée qui puisse le lui disputer. Mais ce qu'il y a de plus admirable en elle, c'est que son esprit égale sa beauté, & qu'elle est douée de toutes les perfections. Bien qu'elle n'ait point d'amour, elle sçait aimer la vertu, & plaît davantage avec ces sentimens paisibles, que les autres avec leurs passions. Comment se peut-il, ajouta Sylvie, qu'elle ne soit pas servie de plusieurs ? C'est, dit le berger, à cause de la tromperie de Filidas. Si vous daigniez me l'apprendre, & qui étoient Celion & Bellinde, vous me feriez un extrême plaisir, dit la nymphe ; aussi-bien ne pouvons-nous mieux employer le temps que nous laisse Galatée, qui lit maintenant les lettres qu'elle a reçues. Je vous obéis, ajouta Celadon, & pour ne pas vous ennuyer, j'abrege autant qu'il m'est possible.»



HISTOIRE
DE CELION ET DE BELLINDE.



 Si la vertu plaît par elle-même, & s'il est comme impossible de resister à ses attraits seuls ; lorsqu'elle est unie à la beauté, non seulement elle se concilie la bienveillance, mais elle emporte encore l'admiration. Vous en allez voir, belle Sylvie, une preuve nouvelle dans l'histoire de Bellinde que vous m'avez demandée.

 Sçachez donc que non loin de ce palais, fut un honnête berger, nommé Philemon, qui après plusieurs années de mariage eut une fille qu'il appella Bellinde, & que l'on vit bien-tôt surpasser toutes ses compagnes, par son esprit & par sa beauté. En même temps un autre berger, nommé Leon, avec qui le voisinage l'avoit lié d'une étroite amitié, eut aussi une fille, qui dès son enfance promettoit beaucoup, on lui donna le nom d'Amarante. De l'amitié des peres nâquit celle des filles : dès le berceau elles furent nouries ensemble, & quand leurs âges le permit, elles conduisirent leurs troupeaux au même lieu, & le soir elles les ramenoient de compagnie en leurs cabanes. Mais comme elles croissoient en beauté à mesure qu'elles croissoient en âge ; plusieurs bergers les rechercherent, sans pouvoir obtenir d'elles qu'un accueil gracieux. Il arriva que Celion, jeune bergerde cette contrée, ayant égaré une brebis, la retrouva dans le troupeau de Bellinde, où elle s'étoit retirée. Bellinde la rendit avec tant de marques d'honnêteté, que Celion ressentit en ce moment ce que peuvent deux beaux yeux ; il ne l'avoit point éprouvé, l'idée même ne lui en étoit pas venue. Cependant, tout ignorant qu'il étoit, il sçut faire connoître son mal au seul medecin qui pouvoit le guerir ; car Bellinde le connut par ses actions presqu'aussi-tôt que lui-même. L'amour de Celion croissant avec l'âge, il fut contraint de changer les jeux de l'enfance en une recherche serieuse. D'un autre côté Bellinde écoutoit plus volontiers Celion que les autres bergers qui la servoient ; mais elle ne le traitoit pourtant que comme son frere, ainsi qu'elle lui fit bien connoître un jour. Pendant que ses troupeaux paissoient sur les rives du Lignon, elle contemploit sa beauté dans l'onde. Surquoi le berger, en lui passant avec mignardise la main devant les yeux, lui dit : «Ne craignez-vous point, belle bergere, le danger que d'autres ont couru en se regardant ainsi ?» Bellinde qui ne comprenoit pas le sens de ces paroles, lui demanda pourquoi il lui tenoit ce langage. «Ah, dit Celion, belle & dissimulée bergere, vous voyez plus de belles choses dans cette onde bien-heureuse, que Narcisse n'en vit jamais dans la fontaine où il se miroit !» A ces mots ? Bellinde rougit, & sa rougeur ne fit qu'augmenter sa beauté ; cependant elle répondit : «Depuis quand, Celion, m'en voulez-vous ? Il y a long-temps que je vous veux du bien, dit le berger, & cette volonté n'aura d'autres bornes que celle de ma vie.» Alors, la bergere baissant la tête de son côté, lui dit : «Je ne doute point de votre amitié, & je la reçois de la même volonté que je vous offre la mienne. Que je baise cette belle main, dit alors Celion transporté de joye, pour arrhes de la fidelité avec laquelle je veux à jamais vous servir.» Bellinde comprenant qu'il se figuroit son affection toute autre qu'elle étoit, lui dit, pour le détromper : «Celion, vous êtes loin de ce que vous pensez : si vous desirez que je vous continue l'affection que je vous ai promise, que la vôtre se renferme toujours dans les bornes de l'honnêteté ; autrement je romps avec vous, & je vous proteste que je ne vous aimerai jamais.» Celion fut si étonné qu'il ne sçut que lui répondre, seulement il se jetta à ses genoux, l'invitant par cette soumission à lui pardonner ; & l'assura ensuite qu'elle pouroit regler ses sentimens, puisqu'elle les lui avoit inspirez. «Par là, reprit Bellinde, vous m'engagerez à vous aimer. Belle bergere, repliqua Celion, telle qu'est mon affection, elle vit, elle ne mourra qu'avec moi ; pour la reduire aux termes où vous la voulez, il me faut du temps. Mais je vous jure que je m'étudierai à la regler sur vos desirs, & cependant s'il m'échape quelque action qui puisse vous déplaire, je consens à perdre cette amitié dont vous me flattez.» La bergere consentit d'être aimée à ce prix.

 Ainsi commencérent des nœuds qui leur donnerent tant de satisfaction, qu'ils durent se louer de leur fortune. Quelquefois, si le jeune berger étoit retenu ailleurs, il envoyoit à Bellinde son frere Diamis, qui croyant ne porter que des fruits, lui rendoit des lettres. Souvent Bellinde lui répondoit, & toujours ses réponses étoient gracieuses. Ils se conduisirent avec tant de circonspection, qu'Amarante, bien qu'elle fût sans cesse avec eux, n'auroit jamais connu leur intelligence, si par hazard elle n'avoit trouvé un biller que sa compagne avoit perdu.

 Jusqu'à ce moment Amarante n'avoit point songée à l'amour ; mais qu'il est dangereux d'approcher des feux d'une ame bien éprise ! Dès qu'elle eut vu cette lettre, soit qu'elle portât envie à sa compagne, qu'elle croyoit égaler en beauté, soit qu'elle fût en l'âge des desits, elle sentit en elle une passion violente non pas d'aimer, car l'amour ne vouloit point precipiter sa victoire, mais d'être aimée & servie par quelque berger. Dans ces dispositions elle relut plusieurs fois le billet, qui étoit conçu en ces termes :


CELION A BELLINDE.



 Belle bergere, n'êtes vous pas bien cruelle de vouloir éteindre une flamme que vous même avez allumée ! Pour moi qui cheris plus ce qui vient de vous que ma propre vie, j'ai resolu de l'emporter avec moi dans le tombeau, esperant que les dieux touchés enfin de ma patience exciteront quelque jour en vous la pitié que je vous demande, & qu'alors vos rigueurs feront place à de meilleurs sentimens. Adieu, cruelle, mais pourtant chere. Celion.

 C'est ainsi qu'Amarante avaloit sans y penser le doux poison de l'amour. Si elle rappelle dans sa memoire les traits du berger ; ô qu'elle les trouve charmans ! Si elle s'occupe de son esprit, qu'elle le juge admirable ! Que dirai-je encore ? elle le voit si accompli, qu'elle estime sa compagne trop heureuse d'en être aimée. Les reproches de Celion flatoient ses desirs, elle pensoit que Bellinde ne l'aimoit pas encore, & qu'elle pourroit plus aisément gagner le berger. Mais insensée qu'elle étoit, elle ne faisoit pas reflexion que c'étoit la premiere lettre qu'il lui avoit écrite, & que depuis il pouvoit y avoir bien du changement ! L'amitié qu'elle portoit à Bellinde balança quelque temps son amour pour Celion, mais l'amour triomphant enfin de l'amitié, elle écrivit de la sorte au berger.


AMARANTE A CELION.



 La grandeur de votre merite doit excuser ma démarche, & votre politesse recevoir l'amitié que je vous offre. Je me voudrois mal si j'aimois quelque chose qui fût moindre que vous. Si vous refusez ce que je vous presente, ce sera manque d'esprit ou de courage ; l'un ou l'autre sera aussi honteux pour vous, que vos refus pour moi.

 Elle rendit elle-même sa lettre à Celion, qui plein de mépris pour elle n'auroit pas daigné lui répondre, si l'étroite amitié qui étoit entr'elle & Bellinde ne l'y avoit engagé, mais craignant qu'elle ne lui rendît de mauvais offices auprès de sa chere Bellinde, il lui envoya cette réponse par Diamis.


CELION A AMARANTE.



 Que ne puis-je accepter la fortune que vous m'offrez ! je me croirois le plus heureux des bergers ; mais belle Amarante, mon cœur n'est plus en ma disposition. N'accusez, s'il vous plaît, ni mon esprit, ni mon courage, vous sçavez que la necessité ne reçoit point de loi. Je vous supplie donc par votre vertu même de vous reduire à la tendre amitié, vous aurez lieu de vous louer de mon retour ; c'est tout ce que je puis desormais, & rien de ce qui ne sera point impossible pour votre service ne me paroîtra difficile.

 Une pareille réponse devoit bien la détromper ; mais l'amour est semblable aux torrens, les digues qu'on leur oppose les rendent encore plus impetueux. Elle chercha donc à justifier Celion, elle se dit à elle-même, qu'il ne devoit pas si-tôt abandonner Bellinde, & qu'il seroit trop volage, si à la premiere semonce, il prenoit un autre engagement. Mais elle apprit à ses dépens qu'elle s'abusoit. Le berger depuis ce jour ne lui marqua que des mépris. Il la fuyoit, & souvent il aimoit mieux s'éloigner de Bellinde, que d'être obligé à voir Amarante.

 Ce fut alors qu'elle connut sur quelle mer elle s'étoit embarquée. On ne la vit plus avec ses compagnes, ni danser sous l'ormeau, ni cueillir des fleurs. Elle se livra tellement à la tristesse, qu'elle tomba malade. Sa chere Bellinde vint aussi-tôt la visiter, & mena Celion avec elle ; la vue d'un bien qu'Amarante ne pouvoit avoir, en augmentant ses desirs, augmenta son mal. Le soir étant venu, toutes les bergeres se retirerent ; il ne resta que Bellinde, qui étoit veritablement touchée de l'état où elle voyoit sa compagne ; & lorsqu'elle lui demandoit quel étoit son mal, Amarante ne répondoit que par des soupirs. Bellinde n'en pouvant rien tirer davantage, se sentit offensée ; «Je n'aurois jamais crû, lui dit-elle, qu'Amarante eût pu me cacher quelque chose ; je me flatois d'avoir une amie, mais je conçois maintenant combien je me suis trompée.» Amarante, que la honte seule empêchoit de parler, se voyant pressée si vivement, résolut d'éprouver les derniers remedes. Elle ouvrit trois fois la bouche pour s'expliquer, & trois fois les paroles expirérent sur ses levres. Tout ce qu'elle put enfin fut de proferer ces mots interompus, en se mettant la main sur les yeux ; parce qu'elle n'osoit regarder Bellinde. «Ma chere compagne, lui dit-elle, notre amitié ne me permet pas de vous rien celer ; mais helas ! qu'allez-vous entendre ? Vous me demandez d'où procede mon mal, sçachez que c'est de l'amour.» A ces mots, vaincue à la fois par la honte & par la douleur, elle tourna la tête de l'autre côté, & gardant le silence, elle versa un torent de larmes. Il seroit malaisé d'exprimer qu'elle fut l'étonnement de Bellinde. Pour enhardir néanmoins sa compagne à continuer, elle lui dit : «Est-il possible qu'une passion si generale & si ordinaire, vous cause tant d'ennuis ? Nommez donc votre vainqueur.» Alors Amarante reprenant la parole, dit, avec un profond soupir. «Helas ! le berger qui m'a charmée en aime une autre. C'est, répondit-elle, puisqu'enfin vous le voulez sçavoir, c'est ce même Celion qui n'adore que vous ; excusés ma foiblesse, oubliez-là & laissez-moi seule me plaindre & souffrir.» Cet aveu fit rougir la sage Bellinde ; mais bien qu'elle aimât infiniment Celion, elle resolut de rendre en cette occasion une preuve bien extraordinaire de ce qu'elle étoit, & se tournant vers Amarante : «L'état où je vous vois, dit-elle, me cause une veritable affliction ; car il semble que notre sexe ne nous permet pas de donner à l'amour une si grande autorité ; mais je loue les dieux qui m'envoyent cette occasion de vous faire connoître jusqu'où peut aller mon amitié. J'aime Celion, pourquoi le dissimulerois-je ? & je l'aime autant que s'il étoit mon frere ; mais je vous aime aussi comme ma sœur. Je veux donc, & je sçai qu'il m'obéira, je veux qu'il vous aime plus que moi, reposez-vous en sur Bellinde ; lorsque vous serez guerie, vous connoîtrez ce qu'elle étoit capable de faire pour vous.

 La nuit qui survint obligea Bellinde à se retirer, laissant Amarante si charmée, qu'en peu de jours elle parut aussi belle que jamais. Cependant Bellinde cherchoit avec empressement l'occasion de communiquer au berger le dessein qu'elle avoit pris. Elle le rencontra par hazard dans la grande prairie, où il se jouoit avec son belier. Cet animal conducteur du troupeau, étoit si bien dressé, qu'on eût dit qu'il entendoit la voix de son maître. La bergere voulut essayer, s'il lui obéiroit comme à Celion, & le trouvant encore plus prompt à ce qu'elle exigeoit de lui, elle s'éloigna de la troupe, & dit au berger : «Que pensez-vous de l'obéissance que me rend votre belier ? N'en soyez pas surprise, répondit Celion, par toutes les chansons qu'il m'a entendu chanter, il a dû apprendre que j'étois plus à vous qu'à moi, tel qu'il est, que je vous serois obligé, si vous daigniez l'accepter ! Vous expliquez bien ingenieusement sa docilité, dit la bergere ; mais je ne le recevrai point, il perdroit trop au change ; d'ailleurs je veux bien faire une autre épreuve de ce que je puis sur vous. Commandez seulement, dit le berger, & vous connoîtrez si je sçai vous obéir.» Bellinde crut avoir trouvé l'occasion qu'elle cherchoit ; elle poursuivit donc ainsi : «Dès le jour que vous m'assurâtes de votre affection, je me flatai que vous étiez sincere, & je commençai de vous preferer à tous nos bergers. Mes sentimens n'ont point changé, rien ne pourra les alterer, & je les emporterai avec moi dans le tombeau.» Celion ne pouvant comprendre à quoi tendoient ces discours, répondit qu'il attendoit la volonté de sa bergere, avec une impatience mêlée de joye & de crainte ; de joye, parce qu'il n'imaginoit rien de plus agréable que de lui obéir, & de crainte, parce qu'il ignoroit de quoi il étoit ménacé ; qu'au reste, la mort même ne lui paroîtroit point amere, si il la recevoit par ses ordres. «Puisque je ne sçaurois douter, sans injustice, de votre sincerité, continua la bergere, je conjure Celion par toute son amitié pour Bellinde, de lui obéir en cette occasion. Je ne veux pas lui commander des choses impossibles, moins encore lui défendre de m'aimer ; mais avant que de m'expliquer, dites-moi si votre amitié a toujours été la même qu'aujourd'hui.» Celion répondit, qu'après de telles assurances, il commençoit de bien esperer, qu'à la verité il avoit aimé la bergere avec les mêmes transports & les mêmes desirs que la jeunesse produit ordinairement dans les cœurs bien épris ; mais que depuis les ordres absolus qu'elle lui avoit donnés, il avoit tellement réduit sa passion dans les bornes de l'amitié, qu'il ne croiroit point offenser une sœur, en l'aimant de la sorte. «Mon frere, poursuivit Bellinde, car je vous regarderai comme tel tout le reste de ma vie, jamais aucune de vos actions ne m'a touchée autant que celle-ci ; mais c'est trop vous tenir en suspens : ce que j'exige de vous, c'est que me conservant l'amitié que vous me portez, vous donniez votre amour à une des plus charmantes bergeres du Lignon. Ce discours a peut-être de quoi vous surprendre ; mais si vous considerez que la bergere dont je parle vous veut pour époux, & qu'elle est après vous, ce que j'ai de plus cher, je m'assure que votre étonnement cessera.» Quel pensez-vous, belle nymphe, que devint Celion ; dans le trouble où il étoit, il put à peine proferer ces paroles : Ah cruelle Bellinde ! ne m'avez-vous jusqu'ici conservé le jour, que pour me le ravir avec tant d'inhumanité ? O commandement injuste, & barbare !... Helas, permettez-moi de mourir, & de mourir fidele ! si ma mort seule peut guerir Amarante, je lui sacrifie ma vie.» Bellinde fut émue ; mais elle ne changea pas de sentiment. «Celion, lui dit-elle, laissons ces discours superflus. Comment croirai-je ce que vous m'avez dit, si vous me refusez la premiere chose que je vous aye demandée ? Cruelle, dit incontinent l'affligé Celion, pourquoi exigez-vous en preuve de mon amitié, ce qui n'est point en mon pouvoir ?» Peu s'en fallut qu'elle ne cedât à la pitié ; la douleur du berger, & la certitude qu'il lui donnoit de son amour, l'auroient ébranlée, si elle n'avoit voulu cacher à sa compagne qu'elle étoit atteinte du même mal. Déja les larmes couloient de ses yeux ; mais faisant effort sur elle même, elle quitta Celion, & lui dit en partant : «Quoiqu'il en puisse arriver, je ne vous verrai jamais que vous ne m'ayez obéi.» Quiconque a aimé, il pourra juger quel fut-en ce moment l'état du malheureux berger. Pendant trois jours entiers il évita toute societé ; & semblable à un forcené, il alloit sans dessein où ses pas le conduisoient, lorsqu'enfin un vieux pasteur qui l'avoit toujours aimé, le tourna de tant de côtés, qu'il lui découvrit son cœur. Le vieillard qui avoit souvent passé par de semblables détroits, lui donna de sages conseils, & le fit rentrer en lui-même, il lui representa que le remede étoit si facile qu'il rougiroit pour Celion, si l'on venoit à sçavoir qu'il se fût laissé abbatre par un senblable accident ; qu'au pis aller, il n'avoit qu'à feindre, qu'à dissimuler. «Cependant, ajoutoit-il, il est bien que vous ayez resisté d'abord, car la bergere croira que votre amour est extrême, & cette idée vous l'attachera davantage ; mais après la resistance que vous lui avez inutilement opposée, croyez-moi, feignez, pour la satisfaire, d'executer ce qu'elle vous a commandé.» Celion se rendit enfin aux conseils du pasteur ; mais avant que de les pratiquer, il écrivit ces mots à Bellinde.


CELION A BELLINDE.



 Si j'avois merité le traitement que je reçois de vous, j'aimerois mieux mourir que de l'endurer. Cependant puisque je me suis donné à vous sans reserve, il est juste que vous puissiez disposer absolument de moi. J'essayerai donc de vous obéir ; mais souvenez-vous que cette contrainte me sera plus douloureuse que la mort ; abregez-la donc, inexorable bergere, s'il vous reste encore, non pas quelqu'étincelle d'amitié, mais quelque sentiment de compassion.

 Bellinde sentit que ces discours partoient d'une extrême affection ; & persistant neanmoins dans son dessein, elle assura sa compagne que dès qu'elle seroit guérie, Celion commenceroit à la voir ; cette heureuse nouvelle hâta sa guérison. Le berger au contraire ne pouvant supporter la violence qu'il étoit obligé de se faire, dépérissoit à vue d'œil ; on pouvoit à peine le reconnoître. Bellinde, loin de revoquer une loi si cruelle, resolut, parce qu'elle jugea qu'Amarante avoit encore quelque soupçon de leur intelligence, d'engager si bien les affaires, que ni l'un ni l'autre ne pût se dédire.

 Un jour Bellinde voulant sonder le pere du berger, lui proposa Amarante pour être la compagne de son fils. Celui-ci pensant que Celion aimoit veritablement la bergere, gouta cette proposition, & déja le mariage étoit fort avancé, sans que l'infortuné Celion fût instruit de ce qui se passoit. Mais quand il en eut connoissance, il alla trouver Bellinde, qu'il accabla de reproches, & courut aussi-tôt vers son pere, à qui il tint à peu près ce discours : «Je serois au desespoir de vous desobéir jamais, moins en cette occasion qu'en toute autre. Je vois que vous me destinez Amarante ; vous n'ignorez pas quelle est ma passion pour la bergere ; mais permettez-moi de vous dire que je ne l'aimerois point pour ma femme, & ne me commandez pas, je vous supplie, de vous en dire les raisons.» Le pere se figura qu'il avoit reconnu quelque défaut dans Amarante, & lui sçut gré de l'empire qu'il prenoit sur sa passion. Ainsi la partie fut rompue ; & plusieurs ayant sçu les propositions qui s'étoient faites, il ne put s'empêcher d'en dire quelque chose à ses amis les plus intimes, & ceux-ci repetant à d'autres ce qu'ils avoient entendu, Amarante en fut informée. Elle s'affligea beaucoup au commencement ; mais considerant depuis en elle-même combien elle étoit insensée de vouloir se faire aimer par force, elle oublia insensiblement le berger, & saisit la premiere occasion qui se presenta d'un autre mariage. Voilà nos amans bien soulagés ; heureux, si en sortant d'un abîme, ils n'étoient pas retombés dans un autre.

 Bellinde étoit déja nubile, & Philemon songeoit à la marier, pour avoir en sa vieillesse la consolation de se voir renaître dans ses petits enfans. Celion lui auroit bien convenu, mais Bellinde qui fuyoit le mariage, ayant défendu au berger d'en parler, celui-ci ne fit aucune démarche, & Philemon remarquant sa froideur ne voulut point lui offrir sa fille. Cependant Ergaste berger vertueux & d'honnête famille la fit demander, & celui qui traita cette affaire la mena si secretement, que la promesse du mariage fut aussi-tôt sçue que la proposition. Car Philemon qui comptoit sur l'obéissance de sa fille avoit donné sa parole, & ne l'en avertit qu'après. Elle ne sçut d'abord à quoi se resoudre ; neanmoins ce jeune courage que les disgraces n'avoient jamais abbatu se releva incontinent ; mais quand elle considera qu'elle alloit perdre Celion pour toujours, elle ne put retenir ses larmes. Elle avoit promis au berger de l'avertir, lorsqu'elle se verroit contrainte de songer au mariage, afin qu'il la demandât à Philemon. Elle lui donne donc avis de ce qui se passe. Dès qu'il eut cette permission si desirée, il sollicita de sorte son pere, que le même jour il en parla à Philemon ; mais il n'étoit plus temps. O dieux, que de regrets quand il connut sa disgrace ! Il sortit de sa cabane, & ne cessa point de courir qu'il n'eût trouvé la bergere. En l'abordant, il ne put parler ; mais son visage lui dit assés quelle avoit été la réponse de Philemon. Et quoiqu'elle fût aussi dépourvue que lui de conseil & de force pour supporter ce nouveau malheur, elle voulut montrer de la fermeté, & pourtant ne pas paroître insensible à la douleur du beger ; elle lui demanda donc à quoi aboutiroit la démarche qu'il venoit de faite. Il lui rendit en propres termes la réponse de Philemon, & y ajouta tant de plaintes & tant de regrets, qu'elle eût été plus dure qu'un rocher, si elle n'avoit été émue. Cependant elle fit effort, sur elle-même, & lui dit : «Qu'est devenu ce courage à l'épreuve, disiez-vous, de tous les accidens, excepté de mon inconstance ? Croyez-vous que rien puisse affoiblir mon amitié pour vous ; & ne sentez-vous pas que vos plaintes ne sçauroient produire d'autre effet que de donner mauvaise opinion de nous ? Epargnez-moi des soupçons injurieux, & que je n'ai évités qu'avec des précautions excessives ; & puisqu'il n'y a point d'autre remede, armez-vous de patience à mon exemple, peut-être que les dieux attendris en notre faveur, feront tourner les choses plus à notre satisfaction, que nous n'oserions maintenant l'esperer. De mon côté, j'eloignerai notre malheur autant que je le pourrai ; mais s'il est inévitable, prenons l'un & l'autre une genereuse resolution.» Ces derniers mots penserent le desesperer ; il crut que ce grand courage procedoit de peu d'amitié. «Devois-je esperer, répondit-il, que vous prendriez le soin de me rassurer ainsi ? Voilà donc le salaire de mes services ? Je dois ne point m'affliger de vous voir entre les bras d'un autre ? Ah ! bergere, de quel œil verrez-vous ce nouvel amant ? Vous dont les yeux m'ont tant de fois juré qu'ils n'aimeroient que Celion ? Eh bien, vous m'ordonnez de vous quitter ; je vous obéirai ; mais sçachez que je ne survivrai pas long-temps à votre infidelité. Je loue la fortune de ce qu'elle m'a suscité tant d'occasions de vous prouver mon amour, que vous n'en sçauriez douter ; encore, ne serois-je pas content de moi, si ce dernier moment qui me reste, je ne l'employois à vous en assurer. Puissent les dieux benir cette nouvelle chaîne ; & vous combler d'autant de biens, que vous me causez de maux ! Vivez heureuse avec Ergaste, & recevez-en autant de satisfaction, que j'avois la volonté de vous en procurer, si mes jours avoient été plus longs. Que ce nouvel amour plein des plaisirs que vous me présagez, vous accompagne jusqu'au tombeau, comme je vous assure que j'emporterai avec moi & ma douleur & ma fidelité.» Si Bellinde n'interrompit point un discours si touchant, c'est qu'elle craignit de montrer par ses larmes le peu de pouvoir qu'elle avoit sur elle-même. Orgueilleuse beauté, qui aimoit mieux qu'on lui crût peu de tendresse que peu de resolution ! Mais se sentant assés affermie, elle lui dit : «Celion, vous croyez peut-être me témoigner votre amour ; vous vous trompez. Si vous n'avez pas mauvaise opinion de moi, comment avez-vous pu croire que je vous aimois, & penser maintenant que je ne vous aime plus ? Au nom des dieux témoins de notre tendresse mutuelle, épargnez Bellinde, & ne conjurez pas avec la fortune pour augmenter ses ennuis. Quelle apparence y a-t-il que je préfere à Celion, que j'aime plus que ma vie ; à Celion, dont l'humeur est si bien assortie à la mienne, un Ergaste qui m'est inconnu ! Mais avez-vous oublié que je vous ai dit mille fois que l'idée même du mariage me révoltoit ? Cependant vous ne laissiez pas de m'aimer. Si vous m'avez aimée alors, pourquoi ne m'aimeriez vous pas aujourd'hui ? Un époux me défendra-t-il d'avoir un frere que j'aime tendrement ? Mon penchant me retient trop long-temps auprès de vous, adieu. Celion, vivez, aimez Bellinde qui vous aimera toujours.»

 A ces mots elle lui donna un baiser ; faveur qu'il n'avoit point encore pu obtenir, & le laissa dans un trouble si violent, qu'il ne put lui répondre. Quand il fut revenu à lui-même, & qu'il eut compris qu'il n'avoit pas la moindre esperance de flechir Bellinde, il se livra au desespoir, & s'enfonça dans les plus affreuses solitudes, malgré toutes les remontrances de ses amis. Là il faisoit entendre jour & nuit des plaintes qui eussent attendri les rochers ; & souvent il chantoit ces vers qu'il envoya à sa bergere.


 O services perdus ! O rigoureux supplice !
 Se peut-il qu'en un jour
Un berger inconnu pour jamais me ravisse
 Le fruit de tant d'amour,
Et que moi pour tout prix de cet amour fidele,
 Je n'emporte au tombeau qu'une douleur mortelle ?
Vous m'aimâtes jadis ; mais enfin que me vaut
 Cette ancienne tendresse,
Si tandis qu'à mes yeux un autre vous caresse,
 Pour surcroît il me faut
Ensevelir toujours dans un profond silence
Les cruels déplaisits qui lassent ma constance ?


 Mais, ô foible raison, le devoir, dites-vous,
 Par ses loix m'a contrainte ;
Et quel devoir plus fort, & quelle loi plus sainte
 Imaginer pour nous,
Que la foi si souvent & reçue, & donnée,
Sur les autels sacrés du dieu de l'hymenée ?
Puisse, me disiez-vous, sécher dans le moment
 Ma main comme parjure,
Si Bellinde jamais peut se faire l'injure
 De prendre un autre amant ?
O cruel souvenir de mon bonheur passé
Que n'êtes-vous, helas pour toujours effacé !

 Mais quand il eut appris que les articles étoient signés, ce fut alors que toute sa raison l'abandonna tellement, qu'il se mit plusieurs fois en chemin pour tuer Ergaste. Cependant, lorsqu'il étoit près de lui porter le coup mortel, un reste de consideration pour Bellinde lui faisoit craindre de l'offenser. Il lui écrivoit souvent des lettres si pleines de reproches & d'amour, qu'elle ne pouvoit les lire, sans les mouiller de ses larmes. Entr'autres il lui envoya celle-ci.


CELION A BELLINDE.



 Faut-il inconstante bergere, que sans vous aimer, je souffre tant à vous sçavoir entre les bras d'un autre ? Les dieux ne veulent-ils point me punir, de vous avoir plus aimée que je ne le devois, ou plus tôt n'est-ce point que je me figure de ne vous aimer plus, & que pourtant je vous aime autant que jamais ? Mais pourquoi vous aimerois-je, puisque vous ne pouvez être à moi ? Pourquoi aussi ne vous aimerois-je pas, puisque je vous ai tant aimée ? Non, je ne dois point vous aimer, vous êtes trop insensible & trop ingrate. Cependant, si vous êtes Bellinde, Celion peut-il se défendre de vous aimer ? Vous aimai-je donc, ou ne vous aimai-je point ? Jugez en vous même, bergere : pour moi, dans le trouble où je suis, je connois seulement que je suis l'homme du monde le plus affligé.

 Lorsque Bellinde reçut cette lettre, elle cherchoit à lui faire tenir une des siennes, pour le détourner, s'il étoit possible de la vie étrange qu'il menoit, persuadée qu'elle donnoit lieu à des discours qui lui étoient injurieux. Sa lettre étoit conçue en ces termes :


BELLINDE A CELION.



 Je ne puis supporter davantage le tort que nous fait votre étrange façon de vivre. Quel transport vous empêche de voir qu'en faisant connoître au reste du monde que vous mourez d'amour pour moi, vous m'obligez pourtant à croire qu'en effet vous ne m'aimez point ? car si vous m'aimiez, voudriez vous me déplaire ? Et ne sçavez-vous pas que la mort me toucheroit moins que l'opinion que vous donnez de notre amitié ? Je vous conjure donc, mon frere, par ce nom qui doit vous rendre mes interêts chers, de cesser vos plaintes qui me deshonorent, ou de vous éloigner du moins, ensorte que ceux qui les entendront, ne connoissant point mon nom, partagent vos ennuis, sans jetter sur moi des soupçons injurieux. Si vous me donnez cette satisfaction, j'attribuerai à l'excès de votre amour, votre conduite passée ; & cette consideration obligera Bellinde à conserver le souvenir d'un frere qui l'aime, & qu'elle aime parmi les cruels ennuis qu'elle ressent.

 L'amour de Celion pour la bergere lui ouvrit enfin les yeux. Il se détermine à s'éloigner, il dispose en secret son voyage, & la veille de son départ, il écrit à Bellinde qu'il veut lui obéir, & qu'afin de partir avec quelque sorte de consolation, il la supplie de lui procurer le moyen de prendre congé d'elle. La bergere qui l'aimoit sincerement, ne voulut pas lui refuser ce qu'il demandoit, bien qu'elle prévît que cet adieu ne feroit qu'augmenter ses ennuis. Elle lui donna donc rendez-vous pour le lendemain matin à la fontaine des sicomores.

 A peine l'aurore commençoit à paroître, lorsque Celion sortant de sa cabane avec son troupeau, le poussa droit vers la fontaine ; là il se couche sur le gazon, & les yeux sur le cours de l'onde, en attendant sa bergere, il s'occupe de ses malheurs. Que ces petits flots qui se renouvellent sans cessent, sont bien, disoit-il, une fidele image de mes ennuis ! Ainsi qu'eux, mes ennuis se succedent les uns aux autres, & renaissent continuellement dans mon cœur.

 Pendant qu'il s'entretenoit de la sorte en lui-même, & que sans y penser il proferoit plusieurs paroles, Bellinde qui n'avoit point oublié le rendez-vous qu'elle lui avoit donné, vint le trouver, dès qu'elle put écarter ceux qui l'environnoient.

 La douleur, malgré le soin qu'elle prenoit de la cacher, étoit peinte sur son visage. Ergaste qui s'étoit levé de bonne heure pour venir voir la bergere, l'apperçut par hazard ; & remarquant qu'elle étoit seule, & qu'elle cherchoit les sentiers les plus couverts, il la suivit de loin. Il vit qu'elle prenoit le chemin de la fontaine des sicomores, & que déja un troupeau y paissoit. Lui qui étoit tres avisé, & qui n'ignoroit pas les sentimens de Celion pour Bellinde, soupçonna d'abord que ce pouvoit bien être le troupeau de son rival, & que Bellinde alloit le trouver ; non toutefois qu'il doutât de sa vertu ; mais il crut aisément qu'elle ne haissoit pas le berger.

 Aussi-tôt qu'il la vit sous les sicomores, il prit un long détour, & se cachant entre des buissons, il apperçut Bellinde assise sur les gazons qui formoient une espece de sieges au tour de la fontaine, & Celion aux genoux de la bergere. Dieux ! quel fut son étonnement ! Mais ne pouvant entendre ce qu'ils se disoient, il se traîna doucement, & s'approcha tellement d'eux, qu'il n'en étoit separé que par la haye qui comme une pallissade faisoit le tour de la fontaine ; de ce lieu regardant au travers des feuilles, & prêtant une oreille attentive, il entendit que la bergere lui répondoit : «Où est votre courage, Celion, où est votre amour ? N'avez-vous pas supporté pour moi de plus grands malheurs que celui qui nous afflige ? Croirai-je donc que vous m'aimez moins à present, que vous m'aimiez alors ? Ah que plus tôt mes jours soient diminués, que l'affection que vous m'avez promise ! Et comme jusqu'ici j'ai pû sur vous tout ce que j'ai voulu, faites qu'à l'avenir rien ne puisse alterer ce pouvoir.» Puis Ergaste entendit que Celion repliquoit ainsi : «Pouvez-vous, bergere, douter de mon amour, & de votre pouvoir sur moi ? Avez-vous donc oublié toutes les preuves que je vous en ai rendues ? Vous Bellinde, vous revoquer en doute, ce que toutes les actions de ma vie ont si bien établi ! Interrogez Amarante, demandez-lui ce qu'elle en croit ; interrogez le respect qui m'a fait taire ; interrogez Bellinde elle-même, demandez-lui, si elle a jamais rien imaginé de si difficile que mon amour n'ait executé. Mais quand pour prix de mon amitié fidele, je vous vois entre les bras d'un autre, & que je me bannis à jamais de votre présence, helas ! pouvez-vous dire que je ne vous aime pas, ou que je veuille vous desobéir ? Vous dites que le courage & l'amour me rendront insensible à ce nouveau malheur : eh ne seroit-ce pas manquer & de courage & d'amour que de le souffrir sans se desesperer ? O bergere, que nous pensons differemment ! Si mon desespoir vous fait douter de mon affection, votre fermeté ne m'assure que trop que vous en manquez vous même ; mais dois-je attendre un meilleur destin, puisqu'un autre que moi doit vous posseder ?»

 A ces mots, l'infortuné berger tomba sur les genoux de Bellinde, sans force & sans sentiment. Si la bergere fut vivement touchée, vous pouvez le juger, belle nymphe, puisqu'elle l'aimoit autant qu'il étoit possible d'aimer, & qu'elle étoit obligée de dissimuler la douleur que lui causoit une si cruelle separation. Lorsqu'elle crut n'avoir pour témoins que les sicomores : «Helas ! dit-elle, en joignant les mains, ô souveraine bonté, ou delivrez-moi de cette misere, ou rompez les liens qui m'attachent à la vie.» Baissant ensuite les yeux sur Celion ; «Et toi, continua-t-elle, trop fidele berger, qui n'es malheureux que parce que tu m'aimes, puissent les dieux te donner la satisfaction que merite ton amour, ou m'envoyer la mort, puisque c'est moi seule qui cause les ennuis que tu ressens, & que tu ne merites pas !» Puis, s'étant tue quelque temps, elle reprit : «O qu'il est difficile de bien aimer, & d'être sage tout ensemble ! Je voi bien que mon pere a fait un choix judicieux en la personne d'Ergaste, qui joint le merite aux biens de la fortune. Mais, helas ! que me sert d'approuver son choix, si l'amour me défend de l'agréer ? Je ne puis esperet un parti plus avantageux qu'Ergaste, je le sçai, mais comment pourrai-je me donner à lui, si déja l'amour m'a donnée à un autre ? J'aimai Celion dès le berceau, ma tendresse s'est accrue avec moi, & maintenant elle est tellement empreinte dans mon ame, qu'elle est plus en mon ame, que mon ame même. O dieux pourrai-je m'en dépouiller, sans me dépouiller de la vie !»

 En parlant de la sorte, elle arrosoit de ses larmes les mains & la joue du berger, qui revenant peu à peu, lui fit changer & de visage & de voix. «Berger, lui dit-elle, je ressens votre peine peut-être autant que vous même, & j'avoue que je ne puis douter de votre affection. Mais puis-je désobeïr à qui m'a donné la vie ? Et quand l'amour triompheroit du devoir, serions-nous heureux, Celion ? Pouriez-vous, si vous m'aimez, avoir la moindre satisfaction, en me voyant pour jamais livrée aux regrets les plus amers ? Et pouvez-vous croire que ma désobéissance, & l'opinion que je donnerois de notre vie passée, me laissât un moment de repos ? Armez-vous plus tôt de courage, ô berger, & puisque notre amour, tout violent qu'il est, ne nous a rien fait commettre contre notre devoir, ne souffrons pas qu'il dégenere ; d'ailleurs la plainte est superflue, où il n'y a point de remede. Il est constant que mon pere m'a donnée à Ergaste, & qu'Ergaste seul peut me rendre à mon pere ; jugez de quelle esperance nous devons nous flater. Il est vrai que j'avois disposé de mon amour, avant que mon pere disposât de moi ; aussi je vous jure, & j'en atteste les dieux, que je vous aimerai jusqu'au tombeau. Le ciel m'a donnée à un pere, ce pere a donné mon corps à un mari. Je n'ai pu contredire ni le ciel, ni mon pere ; mais ni mon pere, ni le ciel, ni mon époux ne m'empêcheront jamais d'avoir un frere que j'aime, ainsi que je l'ai juré.

 A ces mots, prévoyant bien que Celion recommenceroit à se plaindre, elle se leva, & lui baisant le front, elle lui dit : «Adieu berger, puisse le ciel vous accorder en votre voyage autant de satisfaction que vous m'en laissez peu en l'état où je suis.» Celion n'eut ni la force de lui répondre, ni le courage de la suivre ; il se leva seulement, & l'accompagna tant qu'il put des yeux ; mais lorsque les arbres lui en eurent dérobé la vue, en versant des larmes, & poussant des soupirs, il courut d'un autre côté, sans souci ni de son troupeau, ni de ce qu'il laissoit dans sa cabane.

 Ergaste qui avoit entendu tous leurs discours, admira le courage & la vertu de la belle & sage Bellinde, & frapé d'une amitié si tendre, il crut qu'il y auroit à lui de l'indignité, s'il causoit la separation de ces deux amans ; & que le ciel n'avoit permis qu'il fût témoin de cet adieu, que pour lui faire comprendre la faute qu'il alloit commettre sans le vouloir. Dans cette resolution, il se met à suivre le berger ; mais il étoit déja si éloigné qu'il ne put l'atteindre, & pensant le trouver en sa cabane, il s'y rendit par le sentier le plus court. Ses pas furent inutiles : Celion avoit pris une route differente. Il s'en étoit allé sans parler à qui que ce soit, & durant plusieurs jours il erra sans autre dessein que de fuir les hommes, se nourrissant des fruits sauvages qu'en sa faim extrême il cueilloit dans les bois. Ergaste après l'avoir cherché en vain pendant deux jours vint trouver Bellinde, pour sçavoir d'elle le chemin qu'il auroit pris ; & par hazard il la trouva dans le même lieu où les deux amans s'étoient quittés. Elle étoit seule sur les bords de la fontaine, repassant en elle même le nouveau malheur qui lui étoit arrivé, & dont le souvenir lui arrachoit des larmes. Ergaste qui l'avoit apperçue de loin, étoit venu exprès pour la surprendre, mais voyant ses pleurs tomber comme deux sources dans la fontaine, il en eut tant de pitié, qu'il jura de soulager incessamment sa douleur. Il s'avance donc tout à coup vers la bergere, & la salue. Bellinde mit promptement ses mains dans l'eau, & se les porta toutes mouillées au visage, de façon que si Ergaste n'avoit vu couler ses larmes, il n'auroit point reconnu qu'elle pleuroit, & ce qui lui fit davantage admirer sa vertu, c'est qu'en même temps elle prit un air riant. «Je me croyois seule en ces lieux, dit elle, gentil berger ; mais je vois bien que le sujet qui m'y a amenée, vous y amene aussi, & que vous venez pour vous y rafraîchir comme moi. En verité voici la meilleure source & la plus fraîche qui soit dans la plaine. Belle & sage bergere, répondit Ergaste en souriant, il est vrai que le même motif nous a conduit ici l'un & l'autre ; mais quand vous dites que c'est pour nous rafraichir que nous y sommes venus, pardonnez si je vous contredis. Pour moi, dit la bergere, je puis bien m'être trompée en ce qui vous regarde ; mais permettez-moi de vous dire, qu'en ce qui me regarde, moi, personne ne peut en être mieux instruite que moi-même. Je vous l'accorde, reprit Ergaste, mais vous ne me ferez pas avouer pour cela que vous soyez venue ici seulement pour vous rafraichir. Quel motif donc pensez-vous qui m'y ait amenée, repartit la bergere ?» En même temps elle porta sa main sur son visage, feignant de se froter les sourcils, mais en effet pour cacher sa rougeur. Ergaste s'en étant apperçu, & voulant la tirer d'inquietude, il répondit de la sorte : «Belle & discrete bergere, ne dissimulez plus avec Ergaste, il sçait ce que vous avez de plus secret dans l'ame ; & pour vous convaincre que je ne parle point à l'aventure, je vous dis qu'en ce moment vous rappelliez avec douleur le dernier adieu que sur ces mêmes bords vous avez dit à Celion. Moi, dit-elle, incontinent, toute surprise ? Oui vous-même, répondit Ergaste ; mais ne vous affligez point de ce que j'ai penetré votre secret. Je sçai que Celion est à vous dès l'enfance, je sçai avec quelle honnêteté il vous a toujours recherchée, avec quelle affection il persevere depuis si long-temps, combien vous l'aimez vous-même, & combien votre affection est vertueuse. La connoissance de toutes ces choses me fait desirer la mort, plus tôt que de contribuer à votre separation. Ne pensez pas que ce soit la jalousie qui me fasse tenir ce langage, jamais je ne soupçonnerai la vertu de Bellinde ; d'ailleurs j'ai entendu les sages discours qu'elle a tenus à Celion. Ne pensez pas encore que je ne sois bien persuadé qu'en vous perdant je fais une perte irreparable ; mais si je vous rens à qui vous devez être, c'est, ô sage Bellinde, que je ne veux point acheter mon bonheur au prix du vôtre, & que je me croirois coupable envers les hommes & les dieux, si je pouvois rompre une si vertueuse & si belle amitié. Je viens donc ici pour vous dire, que je veux bien me priver de la meilleure alliance que je pusse faire, pour vous remettre en liberté, & vous rendre le contentement que le mien vous ôteroit : heureux d'avoir pu contribuer à la satisfaction de Bellinde. Seulement je vous demande avec la derniere instance d'être reçu pour tiers dans votre amitié, & que vous m'accordiez les sentimens que vous destiniez à Celion, si vous aviez épousé Ergaste.»

 Qui pourroit, belle nymphe, exprimer la joye de la bergere ; elle prit Ergaste par la main, elle l'assura de toute sa reconnoissance, elle lui raconta tout ce qui s'étoit passé entr'elle & Celion, enfin après des remercimens mille fois repetés, elle le supplia d'aller lui-même chercher le berger. Telle est son obstination, disoit-elle, qu'il ne reviendra pour autre personne que pour vous, parce qu'il se figureroit que ce seroit un artifice pour le ramener. Ergaste qui vouloit serieusement achever ce qu'il avoit commencé, resolut de partir dès le lendemain avec Diamis frere de Celion, & promit à Bellinde qu'il ne reviendroit point sans lui.

 Ils partirent donc en ce dessein, après avoir imploré par un sacrifice l'assistance de Thautates, & prirent le chemin qui s'offrit à eux ; mais ils eussent cherché long-temps en vain, si Celion guidé par sa fureur, n'avoit resolu de revenir en Forest, pour tuer Ergaste, & du même glaive se percer aux yeux de Bellinde. Il s'étoit donc mis en chemin, mais si affoibli par ce qu'il ne prenoit d'autre nourriture que des herbes & des fruits sauvages, qu'à peine il pouvoit marcher. Un jour qu'il étoit excedé de fatigues, il s'étoit couché sous des arbres qui ombrageoient une fontaine, & s'y étoit endormi. La fortune qui avoit épuisé sur lui toute sa rigueur, adressa les pas des bergers en ce même lieu. Diamis qui par hazard marchoit le premier, reconnut à l'instant son frere, & tournant doucement en arriere, il en avertit Ergaste. Celui-ci transporté de joye vouloit l'embrasser, mais Diamis le retint, en lui disant : «Ne precipitons rien ; si nous disons tout d'un coup à mon frere ce qui nous amene, il mourra de plaisir, jugez-en par sa douleur presente. Je croi donc qu'il vaut mieux que je le prepare à nous entendre ; je lui apprendrai ensuite cette heureuse nouvelle, & par ce qu'il ne me croira pas, vous viendrez la lui confirmer.»

 Ergaste approuvant cet avis, se cacha sous des arbres, d'où il pouvoit les voir, & Diamis s'avança. Et certes il fut bien inspiré, car si Celion avoit d'abord remarqué Ergaste, peut-être eût-il attenté à sa vie. Or en même temps que Diamis s'approchoit, son frere s'éveilla, & recommença ses plaintes ordinaires. Diamis qui ne vouloit point le surprendre, après avoir écouté quelque temps, fît du bruit exprès, afin qu'il tournât les yeux de son côté. Et lorsqu'il s'apperçut qu'il le regardoit d'un air étonné, il s'avança doucement, & lui parla de la sorte, après l'avoir salué : «Je benis le ciel, mon frere, de ce qu'il a permis que je vous trouvasse si à propos pour m'acquiter du message dont Bellinde m'a chargé. Bellinde, s'écria-t-il, est-il possible qu'entre les bras d'Ergaste, elle ait quelque souvenir de Celion ? Ergaste, repartit Diamis, n'est point l'époux de Bellinde, & si vous avez quelque prudence, il ne le sera jamais. Quelle prudence, repliqua Celion, peut changer les évenemens arrêtés par le destin ? Le destin, ajouta Diamis, ne vous est pas si contraire que vous le croyez. Ergaste refuse Bellinde, & pour que vous n'en doutiez pas, il vient lui-même vous en assurer.»

 A ces nouvelles si peu attendues, Celion demeura quelque temps sans rien dire, & reprenant ensuite la parole : «Mon frere, dit-il, ne me trompez-vous point ? Je vous jure, répondit Diamis, par Thautates, & par tout ce que nous avons de plus sacré, que je dis vrai, & qu'Ergaste vous le confirmera bien-tôt. Préparez-vous seulement à le remercier du bien qu'il vous fait ; car je le vois qui vient à nous.» Incontinent Celion se leve, & court embrasser Ergaste ; mais quand il eut appris de sa bouche qu'il lui cedoit Bellinde, il se mit à ses genoux, & vouloit lui baiser les mains. Je ne vous repeterai point, belle nymphe, tout ce qu'ils se dirent de touchant, je vous dirai seulement que quand ils furent de retour, Ergaste donna Bellinde à Celion, qu'avec le consentement de son pere, il la lui fit épouser. Que pour toute reconnoissance il exigea d'être reçu en tiers dans leur amitié, & que lui même se donnant entierement à eux, il ne voulut point se marier.

 Voilà ce que vous avez desiré sçavoir de leur fortune ; ils vécurent heureux, tant que les dieux leur permirent de vivre ensemble. Peu de temps après ils eurent un fils, à qui par consideration pour Ergaste, ils donnerent son nom ; mais ce malheureux enfant fut perdu dans le cruel pillage que firent quelques étrangers, & depuis on n'en a point eu de nouvelles. Quelques années après il leur nâquit une fille qu'ils nommérent Diane. Mais ni Celion ni Ergaste ne jouirent long-temps du plaisir de voir cet enfant, car ils moururent bien-tôt après, & tous deux le même jour. Et cette Diane dont vous m'avez demandé des nouvelles est celle-là même qui dans notre hameau est tenue pour une des plus belles & des plus sages bergeres de Forest.



LIVRE ONZIÈME.



 Celadon s'entretenoit de la sorte avec Sylvie, pendant que Leonide & Galatée parloient des nouvelles que leur avoit apportées Fleurial ; car aussi-tôt que la nymphe apperçut Leonide, elle lui dit en secret d'empêcher que Fleurial ne vît le berger ; car, ajoutoit-elle, il est si devoué à Lindamor, & «si simple d'ailleurs qu'il lui raconteroit tout ce qu'il auroit vû ; occupez-le donc pendant que je lirai mes lettres.» A ces mots, Leonide emmenant Fleurial, lui demanda quelles nouvelles il apportoit, «d'admirables, répondit-il, & telles que vous & Galatée pouvez les desirer. Clidaman est en parfaite santé, & Lindamor s'est extrêmément distingué en la bataille qui s'est donnée ; mais un jeune homme à qui on a refusé la porte, & qui vouloit parler à Sylvie, vous instruiroit bien mieux de toutes les particularités du combat. Il en vient, & moi j'ai pris ces lettres chés ma tante, où un des gens de Lindamor qui les a apportées, attend la réponse. Ne sçais-tu point, dit la nymphe, ce qu'il veut à Sylvie ? Non, répondit-il, car il n'a jamais voulu s'expliquer.» En même temps la nymphe allant à la porte, reconnut d'abord le jeune homme, pour l'avoir vû plusieurs fois avec Ligdamon ; ce qui lui fit juger qu'il apportoit à Sylvie de ses nouvelles ; & sçachant combien sa compagne étoit mysterieuse, elle feignit de méconnoître le messager, & lui dit seulement qu'elle avertiroit Sylvie. Puis tirant encore Fleurial à part : «Tu n'ignores pas, lui dit-elle, le malheur qui est arrivé à Lindamor. Lui malheureux, répondit Fleurial ! lui qui reviendra si couvert de gloire qu'Amasis n'osera lui refuser Galatée ! O Fleurial, si tu sçavois ce qui se passe, tu conviendrois que son voyage lui coûtera la vie ! Et ne pense pas qu'il y ait du remede, s'il ne vient de toi. S'il peut venir de moi, répondit Fleurial, tenez-le pour assuré, car il n'est rien que je ne fasse pour Lindamor. Sois secret, ajouta la nymphe, & ce soir je t'en dirai davantage, mais pour le present il faut que je sçache ce qu'il nous mande. Voici, dit-il, une lettre qu'il vous écrit.» Leonide la prit, & la lut incontinent.


LINDAMOR A LEONIDE.



 L'Absence n'a point diminué mon amour : heureux s'il en est de même de celle que j'adore. Ma fidelité me fait tout esperer, & ma fortune me fait tout craindre ; cependant la prudence de Leonide me rassure. Songez donc à ne point tromper mes esperances, & à ne rien faire qui soit contraire à notre amitié.

 Retire-toi maintenant, dit la nymphe, & revien demain de bonne heure, «je t'apprendrai une histoire qui pourra te surprendre.» La-dessus elle appella le jeune homme qui vouloit parler à Sylvie, & le conduisit jusque dans l'anti-chambre de Galatée, qui lui fit lire la lettre qu'elle venoit de recevoir. Elle étoit conçue de la sorte.


LINDAMOR A GALATÉE.



 Ni les horreurs de la guerre, ni l'absence, rien ne peut effacer de mon souvenir la déesse que je sers. Mon esprit vole sans cesse au bien-beureux séjour, où en vous quittant je laissai toute ma gloire. Je vous presente tous les succès dont les armes m'ont favorisé, comme à la divinité de qui je les tiens. Si vous les agréez comme vôtres, la renommée vous les donnera de ma part, ainsi qu'elle me l'a promis, comme vous, madame, vous m'avez promis de me continuer vos bontés.

 «Que me font à moi ses victoires, dit Galatée, il m'obligeroit bien davantage s'il m'oublioit. Si vous sçaviez, madame, dit Leonide, quels sont ses exploits, vous ne balanceriez pas à le preferer à un berger, & à un berger qui ne vous aime point, & que vous voyez regréter une bergere. Vous croyez peut-être, madame, que je cherche à vous en imposer. En doutez-vous, répondit incontinent Galatée ? Cependant, ajouta Leonide, je jure par tout ce qu'il y a de plus sacré, que j'ai entendu Climante & Polemas raconter tous les artifices qu'ils ont employés. Tous vos discours sont inutiles, dit Galatée, le sort en est jetté. Je vous obéirai, madame, reprit Leonide ; mais, si j'ose vous le dire encore, que prétendez-vous faire de ce berger ? Je veux qu'il m'aime seulement, dit la nymphe ; je laisse le reste dans l'obscurité de l'avenir. Mais, poursuivit Leonide, bien que l'avenir nous soit inconnu, il faut pourtant avoir quelque but dans ses desseins. Je le croi, dit Galatée, excepté en amour ; pour moi je n'en veux point d'autre, sinon qu'il m'aime. Il faut bien, repliqua Leonide, qu'il soit ainsi ; car selon toutes les apparences, vous n'irez pas l'épouser ; & ne l'épousant pas, que devient cet honneur si cherement conservé ? Mais vous, Leonide, qui affectez de si grands scrupules, voulez-vous l'épouser ? Moi, madame, répondit-elle, je vous supplie de ne me point croire assés lâche pour choisir un berger ? Si jamais quelqu'homme a pu me toucher, je vous avouerai ingenument, que mon respect pour vous m'a fait combattre mes sentimens. En quelle occasion, interrompit Galatée ? Lorsque vous m'ordonnâtes, madame, de ne plus songe à Polemas, dit Leonide. Quoi, repartit Galatée, vous n'avez point aime Celadon ? Je vous proteste, madame répondit-elle, que je n'aime Celadon que comme mon frere.» La nymphe disoit vrai, car depuis le dernier entretien qu'elle avoit eu avec le berger, elle avoit resolu de se reduire à l'amitié : «mais laissons ces discours, dit la nymphe, & ne parlons ni de Celadon, ni de Lindamor, car encore une fois, le sort en est jetté. Et quelle réponse, dit Leonide, ferez-vous à Lindamor ? Je ne veux lui en faire aucune. Pour moi je suis bien determinée à ne me point exposer à tous les malheurs qui m'ont été annoncés, ni en sa consideration, ni en consideration de tout autre.»

 Leonide alors lui dit froidement, qu'un jeune homme étoit là, demandant à parler à Sylvie, & qu'elle croyoit qu'il étoit envoyé par Ligdamon. «Il faut, dit la nymphe, que nous le menions où est Sylvie ; car je m'assure que Celadon à qui vous avez raconté leurs amours, sera charmé d'apprendre ce qu'écrit Ligdamon. Je le croi, répondit Leonide, mais Sylvie est si altiere, qu'elle s'offencera, si ce messager lui parle en presence de Celadon même. Il faut la surprendre, dit Galatée ; allez seulement prevenir le berger.» Ainsi les nymphes sortirent, & Galatée reconnoissant le messager, lui demanda d'où il venoit, & quelles nouvelles il apportoit de son maître. «Madame, dit-il, je viens du camp de Merovée ; quant aux nouvelles de mon maître, je ne puis les dire qu'à Sylvie. Pensez-vous, dit Galatée, que je vous permette de dire à mes nymphes quelque chose dont on me fasse un mystere ? Madame, dit le jeune homme, ce sera en votre presence, mes ordres le portent ainsi, & sur tout devant Leonide. Venez donc, dit Galatée ;» en même temps elle le fit entrer dans la chambre de Celadon, où déja Leonide avoit donné ses ordres pour empêcher qu'il ne fût vû. Sylvie parut d'abord surprise, mais quand elle vit Galatée avec ce jeune homme, elle jugea que Leonide n'avoit point eu d'autre dessein que de cacher Celadon. Dès qu'elle apperçut Egide (c'étoit le nom du jeune messager) elle se sentit troublée, car elle comprit bien qu'il lui diroit des nouvelles de Ligdamon à qui elle ne pouvoit s'empêcher de vouloir quelque bien ; cependant elle ne voulut point prevenir Egide. Mais Galatée s'adressant à lui : «Voilà, dit-elle, Sylvie, vous pouvez achever votre message ; Madame, dit Egide, en se tournant vers Sylvie ; mon maître, le plus fidele serviteur que votre merite vous ait acquis, m'envoye pour vous faire part de sa fortune ; il ne demande rien aux dieux pour prix de sa fidelité, que d'exciter votre pitié, puis que votre cœur est inaccessible à l'amour. Comment, dit Galatée, en l'interrompant, se porte Ligdamon ? Madame, dit-il, en s'adressant à Galatée, je vous le dirai, si vous daignez m'en donner le loisir ;» puis retournant à Sylvie, il continua de la sorte :



HISTOIRE
DE LIGDAMON.



 Aprés que Ligdamon eut pris congé de vous, il partit avec Lindamor, le cœur plein de si hauts projets, qu'il se promit ou de vous plaire par les actions heroïques qu'il feroit, ou de mourir d'une mort glorieuse, & de vous laisser des regrets. Dans cette resolution ils se rendent au camp de Merovée, prince qui a toutes les qualités propres à former un conquerant, & ils arrivent si à propos, que le combat devoit se donner peu de jours après : tous les chevaliers se preparoient à l'envi ; le jour assigné les deux armées sortent de leurs camps, & se rangent en bataille. Pour moi qui ne m'étois jamais trouvé en pareille occasion, j'étois fi ébloui de l'éclat des armes, & si étonné du bruit des trompétes & des tambours, que je ne sçavois plus où j'en étois. Cependant je pris une ferme resolution de ne point abandonner mon maître, les soins qu'il a pris de mon enfance m'obligeoient sans doute à ne le pas quitter, lors que je pouvois lui être si utile. Mais ce n'étoit rien au prix de l'étrange confusion qui suivit, quand le signal fut donné, & que les bataillons & les escadrons se mêlérent. Je ne puis vous raconter comment après avoir échapé à une grêle de traits, je me trouvai au milieu des ennemis avec mon maître, dont j'admirois l'incroyable valeur. Belle nymphe, il fit tant de prodiges, qu'il fut remarqué entre les jeunes chevaliers, & que le roi demanda son nom. Déja nos gens se rallioient pour attaquer d'autres escadrons, quand l'ennemi fit marcher tout ce qui lui restoit de troupes, afin d'investir si promptement les nôtres qu'ils ne pussent être se courus. Merovée prévoyant leur dessein, détacha trois nouveaux escadrons qui soutinrent une partie du premier choc ; mais pour ne vous point ennuyer par un détail circonstancié de cette journée, je vous dirai seulement que les deux infanteries s'étant rencontrées, celle de Merovée n'eut pas moins d'avantage qu'en avoit eu sa cavalerie. Cependant, au choc qu'il nous fallut essuyer, plusieurs des nôtres furent portés par terre ; & Clidaman courut fortune de la vie, son cheval étant tombé sous lui percé de trois coups de fleches. Ligdamon qui avoit toujours les yeux sur lui, ne le souffrit pas long-temps en ce péril ; il vole à son secours, & faisant autour du prince un rempart de corps morts, il le met sur son cheval, & demeure à pié, si couvert de blessures, & si pressé des ennemis, que la chute de Clidaman avoit attirés, qu'il ne peut monter celui que je lui avois mené.

 En ce moment les nôtres étant forcés de reculer, nous nous trouvâmes au milieu de tant d'ennemis, qu'il n'y eut plus d'esperance de salut. Cependant Ligdamon ne vouloit point se rendre ; & tout blessé qu'il étoit, il frapoit des coups si terribles que personne n'osoit l'attaquer. Enfin plusieurs cavaliers le heurtent avec tant de furie, qu'ayant donné de son épée dans les flancs du premier cheval, elle se se rompit près de la garde, & que le cheval se renversa sur lui. Je courus pour le relever, mais un peloton d'ennemis s'étant jetté sur nous, nous fûmes enlevés à demi morts. Notre avanture fut d'autant plus malheureuse, qu'en ce même temps les nôtres regagnerent le terrain qu'ils avoient perdu, & qu'ils ne cesserent d'avoir l'avantage jusqu'au soir qu'ils remporterent une victoire complete. La plupart des ennemis furent pris ou tués, & leurs maisons brulées. Pour nous, nous fûmes conduits à Rothomage leur principale ville, où mon maître ne fut pas plus tôt arrivé qu'il reçut des visites de plusieurs personnes, dont les uns se disoient ses parens, & les autres ses amis, bien qu'ils lui fussent absolument inconnus. Notre surprise augmenta bien lors qu'une dame avec une suite nombreuse, vint le trouver, disant que c'étoit son fils, & cela avec toutes les démonstrations d'amitié imaginables. Mais ce qui nous surprit encore plus, c'est qu'elle lui dit : «O Lydias, mon cher fils, avec combien de joie & de crainte tout ensemble je vous retrouve ! Je loue les dieux de la satisfaction qu'ils me procurent de vous voir si estimé au rapport de ceux qui vous ont pris ; mais hélas quelle crainte est la mienne quand vous m'êtes rendu en ces lieux ; Aronte est mort de ses blessures, & vous êtes condamné au dernier supplice. Je ne voi d'autre remede qu'une prompte rançon, & que de passer quand vous serez guéri parmi les Francs.» Ligdamon connut à ce discours qu'il étoit pris pour un autre, mais il n'eut pas le temps de répondre, celui qui l'avoit fait prisonnier étant entré au même instant, avec deux députés de la ville, pour prendre son nom & sa qualité. La dame s'imagina qu'ils venoient l'arrêter ; & lors qu'elle entendit qu'on lui demandoit son nom, elle pensa le dire elle-même ; mais mon maître la prévint, & se nomma Ligdamon Segusien. Elle crut alors qu'il vouloit se cacher, & dans cette idée elle se retira pour ôter tout soupçon, bien déterminée à racheter si promptement Ligdamon, qu'il ne pût être reconnu. Mon maître en effet ressembloit parfaitement à Lydias ; ce Lydias étoit un jeune homme de la contrée, que son devoir & son amour avoient forcé d'en venir aux armes avec Aronte son rival, parce qu'il ne cessoit de répandre contre sa maitresse & lui les plus noires calomnies. Lydias eut tout l'avantage du combat, & laissant Aronte percé de coups, il se sauva des mains de la justice, qui ne laissa pas quand Aronte fut mort, de le condamner quoi qu'absent. Ligdamon étoit si blessé, qu'il ne songeoit point aux suites de cette avanture ; pour moi qui en prévoyois de funestes, je pressois continuellement la mere de le racheter. Elle le fit, mais les ennemis de Lydias en étant avertis, les gens de la justice à leur requête, le firent conduire dans les prisons, trompés comme les autres par la ressemblance de Lydias. Le lendemain il est interrogé sur des faits dont il n'avoit pas la moindre connoissance, & malgré tout ce qu'il put dire pour sa justifications, le premier jugement fut confirmé. L'execution fut sulement differée jusqu'à ce qu'il fût guéri de ses blessures. Alors on devoit l'enfermer avec des lions ; c'étoit le supplice destiné aux rebelles ; on ne parloit plus de rien autre chose dans la ville. Le bruit en étant venu jusqu'à moi, je me déguisai, & je vins trouver à Paris Merovée & Clidaman. Je leur fis entendre en quelle extremité mon maître se trouvoit ; ils envoyerent soudain deux herauts pour détromper les ennemis, s'il étoit possible. Mais cela même leur fit hâter l'execution.

 Déja Ligdamon étoit presque guéri ; & la sentence lui fut prononcée : elle portoit qu'étant atteint de meurtre & de rebellion, il seroit livré aux lions destinés à cet effet. Que neanmoins on lui permettoit, en consideration de sa naissance, de porter l'épée & le poignard, avec quoi il pourroit se défendre, s'il en avoit le courage. En même temps ils répondirent à Merovée, ainsi qu'ils l'avoient arrêté dans leur conseil, qu'ils châtieroient de la sorte quiconque seroit assés lâche pour trahir la patrie. Ligdamon dont le courage n'avoit jamais plié que sous l'amour, resolut de vendre cherement sa vie. Lors qu'il se vit près d'être enfermé avec les lions, tout ce qu'il requit fut de les combattre separément. Le peuple qui étoit venu en foule pour assister à ce spectacle, entendant une si juste demande, la fit accorder par ses cris. Voila donc Ligdamon seul dans la cage. Les lions qui à travers les barreaux regardoient cette nouvelle proye, poussoient de si épouvantables rugissemens, que tous les assistans en étoient effrayés ; pour Ligdamon il paroissoit assuré au milieu du péril. Seulement il observoit la porte pour n'être point surpris, lorsqu'il vit sortir un lion furieux, qui la gueule béante alloit se jetter sur lui ; soudain il lui darde son poignard, & l'animal blessé au cœur tombe mort incontinent. On entendit alors les cris de tout le peuple, qui touché de son adresse & de sa valeur inclinoit pour lui ; mais Ligdamon qui sentoit bien que la rigueur de ses juges ne s'arrêteroit pas là, courut promptement reprendre son poignard, & presque en même temps un autre lion non moins terrible que le premier s'avançe avec une telle furie que Ligdamon fut presque déconcerté. Neanmoins se détournant un peu il lui décharge un grand coup d'épée, & lui emporte une patte. L'animal devenu plus furieux, se tourne si promptement vers lui, qu'il le heurte & le renverse ; mais telle fut la fortune de Ligdamon qu'en se lançant sur lui, l'animal vint s'enferrer dans son épée, & tomba mort comme le premier.

 Pendant que Ligdamon disputoit ainsi sa vie, voilà qu'une des plus belles femmes & des plus qualifiées de la province se jette aux genoux des juges, & les supplie de surseoir l'execution jusqu'à ce qu'elle ait parlé ; c'étoit pour elle que Lydias avoit tué Aronte ; elle s'appelloit Amerine. Les juges qui la connoissoient ne purent lui refuser ce qu'elle demandoit. «Messieurs, dit-elle, l'ingratitude est une espece de trahison, qui devant les dieux mérite le même châtiment. Je ne manquerois pas de l'encourir, si je ne me sentois obligée à sauver la vie à celui qui a voulu la perdre pour sauver mon honneur. C'est pourquoi je me presente devant vous sur la foi de nos privileges, qui rendent un homme condamné, à la fille qui le demande pour époux. Dès que j'ai sçu votre jugement, je suis partie en diligence pour vous demander Lydias, & je n'ai pu arriver si tôt qu'il n'ait couru la fortune dont vous avez été témoins. Mais puisque les dieux me l'ont si heureusement conservé, pourriez-vous sans la plus horrible des injustices me le refuser ?»

 Tout le peupse entendant ce discours, cria d'une voix unanime : Grace, grace, & malgré les oppositions des ennemis de Lydias, il fut conclu que les privileges seroient observés. Ligdamon est conduit à l'instant en presence des juges ; ils lui font éntendre que suivant l'usage de la province, un homme convaincu de quelque crime que ce puisse être, est delivré des rigueurs de la justice, lorsqu'une fille le demande pour époux, & que s'il veux épouser Amerine, il sera remis en liberté. Ligdamon, qui ne connoissoit point Amerine, ne sçut d'abord que répondre, cependant comme il ne pouvoit autrement échaper au danger, il promit, dans l'esperance que le temps lui ameneroit quelque expedient. Amerine qui avoit toujours remarqué dans Lydias le plus vif empressement pour elle, fut extrêmément surprise d'une si grande froideur ; mais l'imputant au danger où il avoit été, elle en eut plus de compassion. Elle le mena chés la mere de Lydias : c'étoit elle, qui persuadée qu'elle ne pouvoit autrement sauver son fils, & convaincue encore de leur tendresse mutuelle, avoit procuré ce mariage, que dis-je, c'étoit elle qui avoit avancé la mort de Ligdamon. Helas, mon cher maître, quand je me souviens de vos dernieres paroles, comment se peut-il que je n'expire pas de douleur ?

 Tout étoit preparé pour le mariage, quand la veille qu'il devoit se celebrer, il me dit en secret : «Mon cher Egide, quelle fortune peut-être comparée à la mienne ? on veut persuader à Ligdamon qu'il est Lydias. Seigneur, lui répondis-je, Amerine a de la naissance, elle est belle & riche ; quelle alliance plus avantageuse pourriez-vous desirer ? Ah, si tu connoissois ma situation, dit-il, tu en aurois pitié ! Mais écoute bien ce que je vais te dire, & demain dès que j'aurai executé ce que j'ai resolu, ne manque pas de porter cette lettre à la belle Sylvie, & de lui raconter tout ce que tu auras vû.» A ces mots, il me donna cette lettre que j'ai précieusement gardée ; le lendemain à l'heure même qu'il partit pour aller au temple, il m'appella, il me défendit de m'éloigner de lui, & me fit encore jurer que je me rendrois en diligence auprès de vous. En même temps on vint le prendre pour le mettre sur le char nuptial, où déja la belle Amerine était assise ; elle se plaça entre Ligdamon & Cariste un de ses oncles, qu'elle honoroit comme son pere ; un voile jaune lui traînoit jusqu'à terre. Elle avoit le thyrse sur la tête aussi-bien que Ligdamon ; celui de mon maître étoit de symbre, & celui d'Amerine, de la douce & piquante aspharagone. Toute la famille précedoit le char, les allies & les amis le suivoient. Ils arriverent de la sorte comme en triomphe dans le temple ; on les conduisit devant l'autel d'Hymen, où brûloient cinq torches allumées. A la droite du dieu on avoit placé les statues de Jupiter & de Junon, & à sa gauche celles de Vénus & de Diane. Hymen avoit une couronne de marjolaine, il tenoit d'une main son flambeau, & de l'autre un voile de la même couleur que celui d'Amerine. Dès qu'ils furent entrés dans le temple, la mere de Lydias & celle d'Amerine allumerent leurs torches, & le grand druyde s'approchant d'eux, adressa la parole à mon maître, & lui dit : «Lydias, acceptez-vous Amerine pour mere de famille ?» Il fut long-temps sans répondre, mais il fut contraint de dire qu'il l'acceptoit pour telle. Alors le druyde se tournant vers elle : «Et vous Amerine, dit-il, acceptez-vous Lydias pour pere de famille ?» Amerine ayant répondu qu'oui, il prit leurs mains, & les mettant l'une dans l'autre, il continua : «Et moi, par le pouvoir que j'en ai reçu des dieux, je vous donne l'un à l'autre, mangez ensemble, pour arrhes, le condron.» En même temps il prit le gâteau d'orge que mon maître coupa, & dont les deux époux mangerent. Pour achever la cérémonie, il ne restoit plus que de prendre le vin ; & Ligdamon se tournant vers moi : «Ami, me dit-il, rend-moi le plus agréable service que jamais tu puisses me rendre, apporte-moi la coupe. J'obéis, helas, trop diligent cette fois. Aussi-tôt qu'il eut dans les mains la coupe fatale, grands dieux, s'écria-t-il, ne vengez point ma mort sur la belle Amerine, dont l'erreur me conduit au trepas.» A ces mots, il but la coupe entiere ; & comme suivant la coutume il en devoit laisser, «Ami Lydias, lui dit Amerine en souriant, avez-vous oublié que j'en dois boire la moitié ? Sage Amerine, répondit-il, vous en preservent les dieux ! C'est du poison que j'ai choisi pour terminer mes jours, plus tôt que de manquer à ce que je vous ai promis, & à l'amour que je dois à la belle Sylvie. Ciel ! qu'enten-je, dit Amerine.» Alors toujours prevenue que mon maître étoit Lydias, qu'elle retrouvoit inconstant, elle court la coupe à la main vers celui qui avoit le vin mixtionné. Celui-ci, avant que l'on sçut ce que mon maître avoit declaré, & quelque défense qu'il en fît, remplit la coupe, & d'un trait Amerine avale toute la liqueur. Puis revenant, elle lui dit : «Hé bien cruel, tu m'as preferé la mort, & moi je la prefere à tes refus... Non, je ne croi plus qu'il y ait des dieux, s'ils ne punissent en l'autre vie tes execrables parjures.» Les assistans s'avancerent pour entendre ces reproches, & Ligdamon lui répondit : «Belle Amerine, j'avoue que si j'étois Lydias, j'aurois offensé les dieux ; mais daignez me croire, je touche à ma derniere heure, je ne suis point Lydias, je suis Ligdamon, & le temps fera connoître la verité de mes paroles. Cependant je choisis la mort, plus tôt que de violer l'amitié que j'ai vouée à Sylvie, & puisqu'il m'est impossible de vous satisfaire ensemble, je lui consacre ma vie infortunée : reçoi, continua-t-il, ô belle Sylvie, reçoi le sacrifice que je t'offre, en preuve de ma fidelité.» Le poison s'insinuoit peu à peu dans ses veines, ensorte qu'à peine il pouvoit respirer, lorsque tournant les yeux vers moi, il me dit : «Va, cher Egide, acheve ce que tu dois, sur tout raconte fidelement ce que tu as vû, & dis bien que la mort m'est agreable, qui m'empêche de violer la foi que j'ai donnée à la belle Sylvie.» Sylvie fut le dernier mot qu'il prononça ; avec ce mot, sa belle ame sortit de son corps, & je tiens pour assuré que si jamais quelqu'amant fut heureux dans les champs Elysées, mon maître le sera, en attendant qu'il puisse vous revoir. «Il est donc vrai que Ligdamon n'est plus, dit Sylvie ? C'en est fait, il n'est plus, reparit Egide. O dieux, s'écria Sylvie !» A ces mots ses forces l'abandonnerent, & s'étant jettée sur un lit, elle pria Leonide de prendre la lettre de Ligdamon, & de dire à Egide qu'il s'en allât chés elle. Ainsi Egide se retira, mais si affligé, que son visage étoit tout baigné de larmes. Et la nymphe qui n'avoit point aimé Ligdamon pendant sa vie, maintenant qu'elle apprend sa mort, le regrete autant qu'eût pu faire la personne du monde la plus passionnée. C'est ce qui fit dire à Galatée, en parlant à Celadon, que desormais elle croiroit impossible qu'une femme n'aimât quelque chose une fois en sa vie. Car, ajoutoit-elle, Sylvie a traité si cruellement tous ceux qui l'ont aimée, que les uns en sont morts de douleur, les autres se sont eux-mêmes bannis de sa presence ; & Ligdamon dont elle pleure la mort, elle l'a reduit autrefois au desespoir. De sorte que j'aurois juré que jamais l'amour ne seroit entré dans son cœur. «Madame, répondit le berger, c'est en elle moins amour que pitié. A la verité il faudroit qu'elle fût plus dure qu'un rocher, si le recit qu'elle vient d'entendre, & qui toucheroit les personnes les plus indifferentes, n'avoit fait sur son ame de vives impressions. Pour moi j'estime Ligdamon plus heureux que s'il vivoit encore, puisqu'il aimoît la nymphe si éperdument, & qu'il en étoit traité avec tant de rigueur, ainsi qu'on me l'a raconté ; car quel bonheur plus grand pouvoit-il esperer, que de finir ses miseres, & d'entrer en jouissance d'une felicité inalterable ? Avec quel contentement pensez-vous qu'il voit les regrets de Sylvie, de cette Sylvie dont il a tant de fois éprouvé les rigueurs ? Et que desire un veritable amant, si ce n'est de convaincre la personne qu'il aime, de son amour & de sa fidelité ? Maintenant donc qu'il voit les larmes de Sylvie, & qu'il entend ses soupirs, quelle est sa joye, & quelle est sa gloire, non-seulement de lui avoir prouvé son affection, mais d'être lui-même assuré de son retour. Non, madame, Ligdamon n'est point à plaindre, c'est Sylvie, car, & vous le verrez avec le temps, elle se rappellera sans cesse les actions de Ligdamon, ses discours, ses traits, ses manieres, sa valeur, son amour. Cette idole voltigeant sans cesse autour d'elle, excitera son repentir, & vengera Ligdamon de ses cruautés.» Sylvie entendoit tous ses discours qu'elle jugea veritables, & ne pouvant plus les soutenir, elle se retira dans sa chambre, où libre & sans témoins, car elle avoit prié Leonide de la laisser seule, elle s'abandonna à la douleur la plus amere. Elle repassoit en elle-même tout ce qu'avoit fait Ligdamon, pour meriter sa tendresse, la patience avec laquelle il avoit supporté ses rigueurs, la discretion avec laquelle il l'avoit si long-temps servie, «enfin, disoit-elle, tout cela s'est évanoui pour jamais ;» & soudain ses propres discours, ses adieux, ses impatiences, & mille petits détails lui revenant dans la memoire : «cesse, ajoutoit-elle, cesse importun souvenir, de me persecuter, & laisse en repos les cendres de Ligdamon. Puis après avoir gardé quelque temps le silence ; que mes jours soient abregés ou étendus, je ne cesserai jamais d'aimer le souvenir de Ligdamon, de cherir son amour, & d'honorer ses vertus.»

 Cependant Galatée ouvrit la lettre qui étoit demeurée entre les mains de Leonide, & la nymphe y lut ces mots :


 Si la temerité qui m'a porté à vous aimer vous a offensée, ma mort vous vangera. Si elle vous est indifferente, j'espere que cette derniere action me vaudra quelque retour de votre part. En ce cas, je cheris la ressemblance de Lydias plus que ma naissance même, puisque je ne nâquis que pour vous être importun, & que je sors de la vie, vous étant agréable.

 «En verité, dit Celadon, les vengeances de l'amour sont bien terribles. Les offenses qui s'adressent à lui ne sont jamais impunies, répondit Galatée, & de là viennent les accidens de la vie les plus étranges. Comment ne tremblez-vous pas, Celadon ? comment n'attendez-vous pas à tous momens les traits vengeurs du dieu ? Pourquoi craindrois-je, dit le berger, puisque c'est moi qui suis offensé ? Ah ! Celadon, repartit la nymphe, si vous pesiez bien les choses, combien les offenses que vous faites vous paroîtroient-elles plus considerables que celles que vous recevez ? Voilà précisément le comble du malheur, dit Celadon, qu'un affligé soit crû heureux : on le voit languir sans pitié. Mais, continua la nymphe, l'ingratitude n'est-elle pas la plus grande des offenses ? Oui sans doute, répondit Celadon. Comment donc pouvez-vous vous en laver, puisque je ne reçois de vous que des dédains pour toute l'amitié que je vous fais paroître ? Il m'a fallu enfin prononcer ce mot. Berger, étant ce que vous êtes, & moi ce que je suis, je ne puis croire que je n'aye offensé l'Amour, puisqu'il me punit si severement.» Celadon se repentit d'avoir entamé ce discours, mais puisque la chose étoit faite, il resolut de s'expliquer nettement, & lui dit : «Madame, vos bontés me font rougir ; mais ce que vous appellez ingratitude, mon amour le nomme devoir, & quand il vous plaira vous en sçaurez la raison. Et quelle raison, interrompit Galatée, pourriez-vous alleguer, sinon que vous avez donné votre foi ? Mais la loi de la nature, cette loi si superieure à toutes les autres, nous commande de rechercher notre bien : pouvez-vous en desirer un plus grand que celui de mon affection ? Quelle autre en ces contrées peut faire pour vous ce que peut Galatée ? Il y a de la simplicité, Celadon, à se piquer de constance & de fidelité : ce sont de beaux termes que les vieilles, & celles qui deviennent laides ont inventés pour retenir les hommes dans leurs chaînes. On dit que toutes les vertus se tiennent mutuellement, la constance ne peut donc être sans la prudence ; mais seroit-ce prudence que de renoncer à un bien assuré, de peur de passer pour inconstant ? Madame, répondit Celadon, y a-t-il rien de plus honteux que de violer sa foi ? & toutes les loix ne s'accordent-elles pas à défendre les parjures ? Mais, madame, si les amans peuvent imiter l'abeille qui vole de fleur en fleur, attirée par une douceur nouvelle, si la fidelité n'est qu'une vertu chimerique, quel fondement puis-je faire sur votre amitié ? Combien de temps demeurerai-je en cet heureux état ? autant que vous demeurerez vous-même en ce palais, où d'autres objets ne fraperont point vos regards.»

 Pendant que la nymphe & le berger discouroient ainsi, Leonide se retira dans sa chambre, & fit réponse à Lindamor, lui marquant de revenir promptement, s'il ne vouloit s'exposer à tous les malheurs. Le lendemain, quand Fleurial vint prendre ses depêches, elle lui dit : «Fleurial, c'est dans cette occasion que tu dois prouver par ta diligence ton attachement pour Lindamor ; le moindre retardement peut lui causer la mort. Va donc, ou plus tôt vole, & dit lui qu'il revienne encore plus vîte, & qu'à son retour il descende chés Adamas, parce que je l'ai mis dans ses interêts. Lorsqu'il sera ici, il apprendra la plus noire trahison qui ait jamais été inventée ; mais qu'il vienne secretement, s'il est possible.» Fleurial partit avec tant d'envie de servir Lindamor, que pour gagner du temps, il ne voulut pas retourner en la maison de sa tante, où le messager de Lindamor l'attendoit.

 Trois ou quatre jours s'écoulerent de la sorte, & déja Celadon qui ne ressentoit presque plus de mal, commençoit à trouver long le retour du druyde. Pour charmer son ennui, il alloit se promener tantôt dans le jardin, & tantôt dans les bois, mais toujours accompagné de quelqu'une des nymphes, & souvent des trois ensemble.

 Un jour qu'il se promenoit avec elles, il apperçut la grotte de Damon & de Fortune, & frapé de la beauté de l'entrée il demanda ce que c'étoit. Galatée lui répondit : «Voulez-vous, berger, voir une des plus grandes preuves qu'amour ait depuis long-temps données de son pouvoir ? c'est l'avanture de Mandrague & de Damon ; car pour celle de Fortune, elle n'a rien d'extraordinaire. Qui est cette Mandrague, repliqua le berger ? Si a l'œuvre on connoît l'ouvrier, dit Galatée, vous jugerez bien que c'est une des plus grandes magiciennes de toutes le Gaules, car c'est elle qui par ses enchantemens a fait la grotte que vous voyez, & plusieurs merveilles qui sont aux environs.» En même temps le berger entrant dans la grote fut saisi d'étonnement & d'admiration. L'entrée étoit haute & spacieuse : deux termes portoient sur leur tête les extremités de la voute du portail. L'un representoit Pan, & l'autre Syrinx. Ces deux figures étoient artistement revetues de petites pierres de differentes couleurs : les cheveux, les sourcils, la barbe, & les deux cornes de Pan étoient de coquilles de mer si bien jointes que le ciment ne paroissoit point. La chevelure de Syrinx étoit de roseaux que depuis la ceinture on voyoit croître peu à peu. Autour de la porte en dehors pendoient des festons de coquille ratachés en quatre endroits, & finissans vers la tête des termes. La voute interieure étoit en pointe de rocher, le milieu s'entrouvroit en ovale, pour recevoir la lumiere. Tout l'édifice étoit enrichi de statues qui placées dans leurs niches, formoient autant de fontaines, & representoient toutes quelque effet de la puissance d'Amour. Au milieu de la grote paroissoit un tombeau, élevé de douze pieds, & se terminant en couronne. Il étoit orné de tableaux peints d'une maniere admirable, & separés par des demi piliers de marbre noir. Celadon après avoir consideré ce merveilleux édifice, loua extrêmément l'habileté de l'ouvrier, pour donner occasion à Galatée de lui en expliquer les particularités. «C'est, dit la nymphe, le fruit des enchantemens de Mandrague, elle a laissé cet édifice pour témoignage éternel que l'amour n'épargne ni les vieillards, ni les jeunes, & pour instruire à jamais ceux qui viendront ici des fideles & malheureuses amours de Damon, d'elle, & de la bergere Fortune. Hé quoi, dit Celadon, est-ce ici la fontaine de la verité d'Amour ? Non, répondit la nymphe, mais elle n'est pas loin d'ici. Je voudrois, ajouta-t-elle, pouvoir vous faire entendre ces tableaux, l'histoire qu'ils representent meritent bien d'être sçue.» Et lorsqu'elle s'en approchoit pour les expliquer, elle vit entrer Adamas, qui étoit de retour, & qui n'ayant point trouvé les nymphes dans le palais, où il cacha les habits qu'il apportoit, vint les trouver si à propos, qu'il sembloit que la fortune l'eut conduit en ce lieu. Aussi Galatée l'appercevant, s'écria-t-elle, «O mon pere, que vous arrivez bien à temps pour me tirer d'embaras ; & s'adressant à Celadon : voici, berger, qui satisfera votre curiosité.» Après qu'Adamas eut salué les nymphes, & qu'il eut demandé à Celadon comment il se portoit, il s'approcha du tombeau pour obéir à la nymphe, & commença de la sorte :



HISTOIRE
DE DAMON ET DE FORTUNE.



 Tel que l'ouvrier qui se joue de son ouvrage, & qui en dispose à son gré, tels les dieux dont la main nous a formés, prennent plaisir à nous faire jouer sur le théatre de cet univers le personnage qu'ils nous ont destiné. Mais de tous les dieux, il n'en est point qui ait des idées si bizares que l'Amour. L'histoire que vous allez entendre, en est une preuve bien éclatante.


PREMIER TABLEAU.



 «Le berger que vous voyez assis, qui joue de la cornemuse, appuyé contre ce chêne, & les jambes croisées, c'est le beau Damon, qui eut ce sur-nom, à cause de l'admirable proportion de ses traits. Il étoit d'une des meilleures familles de Montverdun, parent de la mere de Leonide, & par conséquent mon allié, & conduisoit ses troupeaux sur les bords de votre Lignon. Remarquez que son visage a je ne sçai quoi d'ouvert & de serain ; au lieu que si vous tournez les yeux sur ces bergeres qui sont autour de lui, vous jugerez à leur air qu'elles ne sont pas sans inquiétude ; car autant que Damon a l'esprit libre, autant les bergeres sont-elles occupées de lui. Cependant il daigne à peine les favoriser d'un regard, & c'est pour cela qu'on a peint à ses côtés ce petit en fant nud, le dos aîlé, l'arc & le flambeau dans une main, qui le menace de l'autre. C'est l'Amour qui offensé des mépris que Damon marque aux bergeres, jure qu'il les vengera. Mais admirez comme les regles de la peinture sont bien observées, soit aux ombres, soit aux proportions ; voyez comme le bras du berger paroît s'enfoncer un peu dans l'enflure de cet instrument, & comme le chalumeau dans lequel il souffle semble avoir perdu un peu de sa couleur ; c'est l'humidité de sa bouche qui a produit cet effet. Regardez à main gauche comme ses brebis paissent. Voyez les unes couchées à l'ombre, & les autres qui regardent avec une espece d'étonnement ces deux beliers qui viennent se heurter de toute leur force. Prenez garde comme celui-ci baisse la tête, en sorte que l'autre l'attaquant rencontre seulement ses cornes ; mais il n'y a pas moins d'art dans le racourcissement de l'autre : la nature qui lui a appris que les forces unies produisent de plus grands effets, le fait tellement se resserrer en lui-même, qu'il semble presque rond. La fidelité des chiens n'y est pas même oubliée ; pour s'opposer aux courses des loups, ils se tiennent sur les aîles du côté du bois ; on diroit qu'il se sont placés comme trois sentinelles sur des hauteurs, pour découvrir de plus loin. Mais voyons l'autre tableau.


SECOND TABLEAU.



 «Celui-ci est bien different du premier : regardez cette bergere, assise près de ce buisson, comme elle est belle, & proprement vétue. Ses cheveux flotent en liberté sur ses épaules, mille petits amours y tendent leurs lacs ; mais les zephirs jaloux s'efforcent de les en chasser. Aussi voyez-vous que quelques-uns sont emportés par violence, que d'autres se tiennent aux nœuds qu'ils y ont faits, & que d'autres enfin essayent d'y revenir, mais leurs aîles sont encore trop foibles pour résister aux haleines des zephirs. C'est la bergere Fortune, qu'Amour a choisie pour exercer ses vengeances contre Damon, qui est ce berger que vous voyez debout près d'elle, appuyé sur sa houlette. Considerez tous ces petits amours qui s'empressent autour d'eux. En voici un qui mesure les sourcils de la bergere, pour y ajuster son arc ; cet autre a dérobé de ses cheveux, & travaille à en faire un filet ; voyez comme il est assis sur le gazon, & comment il a lié un bout de sa corde à un de ses orteils qui se renverse pour être trop tiré. Cupidon est un peu plus haut, tenant son arc de la main gauche ; la droite est encore derriere l'oreille, comme s'il venoit de lâcher son trait. Son coude est levé, son bras retiré, les trois premiers doigs sont entr'ouverts, & les deux autres rentrent dans la main ; & certes le trait ne fut pas décoché en vain ; car le malheureux berger en fut tellement blessé que la mort seule put le guérir. Mais regardez de l'autre côté, & voyez cet Anteros qui avec des guirlandes de roses lie les bras & le col de la bergere, & remet ensuite ces guirlandes entre les mains du berger. C'est pour nous faire entendre que les services & l'amour du berger, figurés par ces roses, engagerent Fortune à lui rendre la même tendresse. Si vous trouvez étrange qu'Anteros soit representé plus grand que Cupidon, sçachez que c'est pour vous insinuer que l'amour qui naît de l'amour est toujours le plus grand. Passons maintenant au troisiéme tableau.


TROISIÈME TABLEAU.



 «Voici, poursuivit Adamas, votre riviere de Lignon ; voyez comme elle prend une double source, l'une aux montagnes de Cervieres, & l'autre aux montagnes de Chalmasel. Reconnoissez-vous le bois qui touche cette vaste prairie, où les bergers paresseux ont accoutumé de conduire leurs troupeaux ? Cette touffe d'arbres à main gauche, & la demi-lune que forme la riviere en cet endroit, ne vous permettent pas de le méconnoître. Regardez un peu plus bas, en suivant le cours du Lignon ; ce troupeau qui est à l'ombre est celui de Damon, que vous voyez tout proche dans l'eau jusqu'à la ceinture. Considerez ces jeunes arbres qui semblent se courber pour le défendre du soleil, & dont pourtant quelque rayons trouvent un passage au travers des feuilles, comme s'il vouloit contempler le berger. Il faut avouer aussi qu'il ne peut guere être surpassé en beauté. Considerez les traits delicats & proportionnés de son visage, & voyez s'il y a rien dans tout son corps qui ne soit accompli, & qui ne réponde à la beauté de sa figure. Jettez maintenant les yeux sur l'autre rivage ; vous y verrez la laideur même entre ces ronces effroyables ; c'est la magicienne Mandrague qui contemple le berger dans le bain. Elle est échevelée, un bras nud, la robe retroussée d'un côté au-dessus du genou ; on diroit qu'elle vient de faire quelque sortilege. Cette vieille, toute affreuse qu'elle est, petite, ridée, chauve, décharnée, courbée à moitié vers la terre, ne rougit point de s'emflammer pour Damon. Voyez les grimaces qu'elle fait dans son extase. Elle allonge le col, elle serre les épaules, & tient les bras joints sur les côtés. Levez les yeux, & voyez dans cette nue Vénus & Cupidon qui regardant la nouvelle amante semblent éclater de rire. Sans doute que ce petit dieu, pour quelque gageure qu'il avoit faite avec sa mere, n'a pas plaint un trait usé de vieillesse, ou bien qu'il a voulu faire éclater son pouvoir, en redonnant une nouvelle ame à cette vieille magicienne.»


QUATRIÈME TABLEAU.



 «Que cette nuit est bien representée ! comme sous l'obscur de ces ombres ces montagnes paroissent, mais de sorte que l'on ne peut bien discerner ce que c'est ! comme ces étoiles sont disposées de maniere qu'on les reconnoît aisément ! Voici la grande ourse ; admirez l'habileté du peintre, qui bien que cette constellation ait vingt-sept étoiles n'en represente que douze, & de ces douze n'en fait que sept bien éclatantes. Voyez la petite ourse, & considerez que ces sept étoiles ne se cachent jamais, bien qu'il y en ait une de la troisiéme grandeur, & quatre de la quatriéme, cependant il les fait voir toutes, observant leur proportion. Voici la couronne d'Ariane, qui a bien ses huit étoiles, mais il y en a une qui est plus brillante que les autres. Voyez-vous la voye de lait par où les Romains assurent que les dieux descendent sur la terre, & remontent au ciel ! Considerons, à present l'histoire de ce tableau. Voici Mandrague au milieu d'un cercle, une baguette dans la main droite, & dans l'autre un livre poudreux, avec une chandele de cire vierge : observez qu'elle a le pié, le côté, le bras, & l'épaule gauche nuds, parce que c'est le côté du cœur. Ces fantômes que vous voyez autour d'elle, sont des demons que par la force des charmes elle a contraint de venir, pour sçavoir comment elle pourra se faire aimer de Damon. Ils lui déclarent que le seul moyen d'y réussir, est de lui persuader que Fortune qu'il aime éperduement lui est infidele, & qu'elle le fera aisément changer, si elle change pour cette fois la vertu de la fontaine d'Amour. Avant que de passer outre, considerez l'art du peintre, & comment il a exprimé les effets que produit la chandele de Mandrague. Elle a le côté gauche du visage lumineux, & le reste tout à fait obscur ; le bras qui tient la chandele, vous le voyez aussi obscur, prés de la main, à cause du livre qu'elle tient. De même les demons sont éclairrés ou obscurcis selon qu'ils sont tournés. La perspective y est encore si bien observée, que l'autre accident que le peintre veut representer semble être hors du tableau, aussi bien que Mandrague qui est à la fontaine de la verité d'Amour. Mais pour vous faire mieux entendre ceci, sçachez que quelque temps auparavant une belle bergere, fille d'un tres-sçavant magicien devint si secretement amoureuse d'un berger, que son pere ne s'en apperçut point : soit qu'uniquement attentif à se perfectionner dans son art, il ne veillât point sur elle, ou plus tôt que les charmes de la magie ne puissent rien contre les charmes de l'Amour. Quoiqu'il en soit, comme il n'est rien de plus insupportable aux amans que le dedain, & que ce berger la méprisoit, parce qu'il en aimoit une autre, elle en conçut un si violent déplaisir, que son feu croissant toujours, & ses forces diminuant à proportion, elle mourut sans que la sçience de son pere pût la secourir. Quand il connut le sujet de sa mort, pour en éterniser le souvenir, il changea son tombeau en une fontaine qu'il nomma verité d'amour ; parce que l'amant qui s'y regarde, s'il est aimé, s'y voit auprès de sa maitresse, si elle en aime un autre, cet autre y est representé : si elle n'aime rien, elle paroît seule ; & c'est cette vertu que Mandrague veut changer, afin que Damon venant consulter la fontaine, & trouvant que sa bergere aime un autre berger, il cesse à son tour de l'aimer. Voyez quels caracteres elle trace autour de cette fontaine, quels triangles, quels cercles elle décrit sur le sable, elle n'oublie rien de ce que son art peut lui suggerer. Elle avoit déja assemblé ses demons, pour trouver quelque remede à son mal ; & moins puissans que l'Amour, ils n'oserent rien entreprendre, seulement ils lui conseillerent de trahir ainsi ces deux fideles amans. Et par ce que la vertu de la fontaine venoit des enchantemens d'un magicien, Mandrague qui a surpassé en cette science tous ceux qui l'ont precedée, peut bien la lui ôter pour quelque temps. Mais passons au tableau qui suit.»


CINQUIÈME TABLEAU.



 «Ce tableau, continue Adamas, represente deux actions : l'une, quand le berger vint à cette fontaine, pour se tirer de l'inquietude où l'avoit jetté un songe fâcheux : l'autre, quand desesperé de voir par l'artifice de Mandrague, que Fortune aimoit un autre berger, il se tua. Considerons comme tout cela est bien representé. Voici Damon avec son épieu, car il est en habit de chasseur. Il est suivi de son chien : remarquez avec quelle attention cet animal fidele considere son maître ; il semble à voir ses yeux fixés sur lui, qu'il desire sçavoir ce qui cause l'étonnement qui est peint sur son visage. Mandrague lui avoit fait voir en songe Maradon, jeune berger, qui prenant une fleche à Cupidon, en ouvroit le sein à la bergere Fortune, & lui ravissoit le cœur. Damon qui suivant la coutume des amans, doutoit toujours, vint, dès que le jour parut, à la fontaine, pour sçavoir s'il étoit aimé. De ces deux figures representées dans l'eau, l'une est celle de Fortune, & l'autre celle de Maradon. Mandrague avoit choisi ce berger, parce qu'il avoit long-temps servi la bergere. Et quoiqu'elle n'eût jamais daigné le regarder, l'amour qui croit facilement ce qu'il craint persuada incontinent le contraire à Damon. Mais passons à la seconde action. Admirez cetre caverne, & comme elle paroît plus enfoncée que le reste. Ce mort que vous y voyez étendu, c'est l'infortuné Damon, qui poussé par son desespoir, se perce de son épieu. Rien n'est plus naturel que la maniere dont tout ceci est representé : vous lui voyez une jambe étendue, & l'autre retirée : un bras engagé sous le corps, par ce qu'il n'a pas eu la force de le ravoir, & l'autre languissant le long du corps, quoi qu'il serre encore mollement l'épieu, de la main. Sa tête est panchée sur l'épaule droite, ses yeux à demi fermés, sa bouche entr'ouverte ; aussi est-il representé comme étant entre la mort & la vie. Considerez cet épieu, voyez comme l'épaisseur du fer est à moitié cachée dans la playe, & la houpe d'un côté blanche encore, & de l'autre toute sanglante. L'art du peintre n'a pas oublié les cloux, dont ceux qui sont les plus près de la lame sont teints de sang, mais ensorte pourtant que la dorure n'est pas effacée. Considerez de quelle maniere le sang rejaillit en sortant de la playe, & comme ses bouillons sont representés. Mais voyons cet autre tableau.»


SIXIÈME TABLEAU.



 «Ce tableau qui est le dernier, renferme quatre actions de la bergere Fortune. La premiere, est un songe que Mandrague lui envoye ; la seconde, l'éclaircissement qu'elle va chercher à la fontaine ; la troisiéme, ses plaintes sur l'inconstance de son berger, & la derniere sa mort, qui est la catastrophe de cette tragedie. Or voyons toutes ces choses en détail. Voici le soleil qui commence à paroître sur l'horison : prenez garde à la longueur de ces ombres ; comme une partie du ciel est moins éclairée, comme ces nues s'élevent peu à peu. Ces petits oiseaux qui semblent chanter en montant, & tremousser de l'aîle, sont des allouetes qui se sechent de la rosée, au nouveau soleil : ces autres qui vont se cachant, sont des hiboux, qui fuyent cet astre dont la montagne couvre encore une partie. Avançons : voici la bergere Fortune qui dort, elle est dans son lit, & le soleil qui entre par la fenêtre qu'elle a laissée ouverte par mégarde, lui donne sur le sein à demi découvert. Voici autour d'elle les esprits de Morphée, dont Mandrague s'est servie pour lui inspirer le dessein d'aller à la fontaine de verité d'Amour. Voyez ici la bergere qui consulte cette admirable fontaine : elle a songé que son berger étoit mort, & prenant sa mort pour son infidelité, elle vient pour s'éclaircir : la douceur & la tristesse qui sont peintes sur sont visage excitent la pitié. A peine eut-elle regardé dans l'eau, qu'elle apperçut Damon, mais helas ! auprès de lui elle apperçut Melinde, bergere à la verité fort belle, & que l'on avoit soupçonnée d'aimer Damon, mais que Damon n'avoit point aimée. Voyez comme elle s'est retirée au fond de la caverne, & comme sans y penser elle est venu plaindre son malheur au même lieu où Damon expiroit. La voici assise contre ce rocher, les bras croisés sur l'estomach ; il est nud, parce que dans sa douleur elle a dechiré les vetêmens qui le couvroient. On diroit qu'elle soupire encore, & quelle demande vengeance de la perfidie dont elle croyoit Damon coupable. Et parce qu'en se plaignant elle haussa sa voix, le berger que vous voyez près d'elle, entendant ses regrets, s'efforça de l'appeller. La bergere de son côté reconnoissant cette voix mourante, tourne la tête a l'instant, & court à lui. Mais, ô dieux ! quel spectacle frape sa vue ! elle elle oublie le sujet qui causoit ses plaintes, & lui demande qui l'a reduit en cet état. C'est, lui dit-il, votre inconstance ; c'est le bonheur de Maradon que j'ai vu dans la fontaine près de vous. Pensez-vous que Damon puisse survivre à votre amour, lui qui ne vivoit que pour être aimé de vous ? Ah, Damon, combien cette fatale source est-elle mensongere, si elle m'a fait voir Melinde près de vous, que je vois expirant, pour m'avoir aimée !» Ainsi ces deux amans reconnurent l'infidelité de la source, & plus assurés que jamais de leur tendresse mutuelle, ils moururent se tenant embrassés, Damon de sa blessure, & la bergere du déplaisir de sa mort. «Voyez la de ce côté : voici la bergere assise près de ce rocher, & voilà Damon qui appuyant sa tête sur le sein de la bergere, tend les bras pour lui dire le dernier adieu, & s'efforce de l'embrasser. Pendant qu'elle, couverte de son sang, se baisse, & lui passe les mains sous le corps pour le soutenir. Cette vieille qui, les cheveux épars, est auprès d'eux, c'est la magicienne Mandrague, qui les trouvant morts, maudit son art, déteste ses demons, s'arrache les cheveux, se meurtrit le sein. Ces bras qu'elle tient élevés, ses mains jointes sur la tête, & ce col qu'elle baisse, marquent la violence de sa douleur, & le regret qu'elle a d'avoir perdu tout à la fois & ces deux amans si fideles, & l'objet de son amour insensé. Le visage de Mandrague est caché, mais considerez ses cheveux, ils retombent en bas, & sur le col ils semblent se dresser. Dans l'éloignement remarquez Cupidon qui verse des pleurs. Voici son arc & ses fleches rompues, son flambeau éteint, & son bandeau tout mouillé de ses larmes.»

 Celadon avoit prêté une oreille attentive aux discours du sage Adamas. Il se reprochoit souvent de n'avoir point eu assés de courage pour imiter Damon. Frapé de cette pensée, il garda quelque temps le silence, mais Galatée en sortant de la grote, & le prenant par la main, l'interrompit : «Que vous semble, lui dit-elle, de cet amour & de ses effets ? que ce sont, répondit le berger, des effets d'imprudence, & non pas d'amour : & que c'est une erreur populaire pour couvrir notre ignorance, ou pour excuser notre faute, que d'attribuer toujours à quelque divinité les effets dont les causes nous sont cachées. Hé quoi, dit la nymphe, pensez-vous qu'il n'y ait point d'amour ? S'il y en a, repartit Celadon, il doit avoir un caractere de douceur ; mais quel qu'il soit, madame, vous en parlez à une personne bien ignorante en ce point ! outre que ma condition ne me permet pas d'en sçavoir beaucoup, mon esprit grossier m'en rend encore plus incapable. Cependant berger, lui repliqua la triste Sylvie, il y a quelque temps que je vous vis en un lieu, où difficilement on eût pu croire ce que vous dites de vous ; car il y avoit trop de beautés, & vous avez trop de sentiment pour ne vous pas laisser prendre. Belle nymphe, répondit le berger, en quelque lieu que ce fût, il y avoit de la beauté sans doute, puisque vous y étiez ; mais vous en avez trop pour nos cœurs rustiques, qui doivent plus tôt vous admirer, que vous aimer, vous adorer, que vous servir.» C'est en discourant de la sorte, qu'ils rentrerent au palais, où l'heure du repas les appelloit.



LIVRE DOUZIÈME



 Des que le jour commença de paroître, Leonide, suivant la resolution qu'Adamas, Celadon, & Sylvie, avoit prise de concert avec elle, vint trouver le berger, pour le revêtir des habits que le druyde avoit apportés. Mais le petit Meril, qui, par ordre de Galatée, demeuroit presque toujours auprès de Celadon, autant pour épier les actions de Leonide, que pour servir le berger, déconcerta quelque temps leurs mesures. Un bruit enfin qu'ils entendirent dans la cour, fit sortir Meril, dans le dessein de leur en rapporter des nouvelles. Celadon se leve incontinent, & la nymphe (à quoi l'amour n'abbaisse-t-il point ceux qui en sontépris !) commença de l'habiller elle-même. Il n'en fût jamais venu à bout tout seul. Meril rentrant un moment après pensa les surprendre, & ne voyant point Celadon qui s'étoit caché dans une garderobe, il demanda où il étoit. «Que lui veux-tu, dit Leonide ? Je voulois, répondit Meril, lui annoncer la venue d'Amasis.» Dans l'embarras où se trouva la nymphe elle dit à Meril : «Cours, je te prie, avertir Galatée, peut-être sera-t-elle sur-prise.» Meril y courut, & Celadon sortit, en riant de cette nouvelle. Vous riez, «dit Leonide, ce contre-temps pourra bien vous embarrasser autant que moi. Continuez seulement de m'habiller, repartit Celadon : à la faveur de tant de nymphes il me sera facile de m'échaper.» Au même instant Galatée entra dans la chambre de Celadon ; quelle fut sa surprise, & celle du berger ! il voulut se cacher, mais Leonide le retint, & se tournant vers la nymphe : «Madame, lui dit-elle, que deviendrons-nous si la reine vient ici ? je ferai bien, moi, tout ce que je pourrai pour déguiser Celadon ; mais je crains fort de n'y pas réussir.» Galatée que ce déguisement avoit d'abord étonnée, loua beaucoup l'expedient de Leonide ; puis s'approchant d'eux, elle trouva si bien le berger sous cet habit, qu'elle ne put s'empêcher de rire. En «verité, Leonide, dit-elle, je ne sçai ce que nous serions devenues sans vous, car quelle esperance de cacher autrement ce berger à tant de personnes qui viennent avec Amasis ? Desormais nous n'avons rien à craindre ; je presenterai Celadon à toutes vos compagnes ; elles le prendront pour une fille.» Alors pour mieux jouer son personnage, Leonide lui dit qu'elle pouvoit se retirer, de peur qu'Amasis ne les surprît. Ainsi la nymphe sortit pour entretenir sa mere, après avoir recommandé à Leonide d'amener le berger devant elle, dès qu'il seroit habillé, & au berger de se donner pour Lucinde parente d'Adamas. «Il faut avouer la verité, dit Celadon, après que la nymphe fut partie, je ne fus jamais si étonné que je l'ai été de la venue d'Amasis, de la surprise de Galatée, & de votre presence d'esprit. Berger, dit-elle, ce qui est de moi vient de la passion que j'ai de rompre vos liens, & plût aux dieux que tout votre bonheur dépandit également de Leonide ! Pour tant de bien-faits, répondit le berger, je ne puis vous offrir que cette même vie que vous me conservez :» cependant Meril entra dans la chambre, & dès qu'il vit Celadon. «En verité, s'écria-t-il, il n'y a personne qui puisse le reconnoître, & moi-même j'y serois trompé, si je n'étois témoin de son déguisement.»

 D'un autre côté Amasis étant déscendue de son char, rencontra au bas de l'escalier Galatée, Adamas, & Sylvie. «Ma fille, dit Amasis, vous aimez trop la solitude, je viens vous en tirer & vous faire part de ma joye : j'ay reçu de Clidaman & de Lindamor les nouvelles du monde les plus agréables, & je veux que vous reveniez avec moi à Marcilli, où j'ai ordonné des feux en signe de rejouissance. Je loue les dieux, répondit Galatée, du bonheur qu'ils vous envoyent ; puissent-ils y ajouter encore, & le rendre durable : mais en verité, madame, ce lieu a tant de charmes pour moi, que je ne puis le quitter qu'à regret. Vous ne le quitterez pas pour long-temps, repartit Amasis ; mais comme je ne veux m'en retourner que ce soir, allons nous promener, & je vous communiquerai les nouvelles que j'ai reçues. Alors Adamas lui baisant la robe ; il faut bien, dit-il, madame, qu'elles soient bonnes, puisque pour en faire part à la princesse, vous êtes partie si matin. Il y a déja trois jours, dit Amasis, qu'elles me sont venues, & j'avois impatience de m'en rejouir avec ma fille.» En même temps elle descendit dans les jardins, & se plaçant entre Adamas & Galatée, elle continua de la sorte.



HISTOIRE
DE LYDIAS ET DE MELANDRE.



 Si pour changer la face des choses humaines, la fortune a plusieurs ressorts, il faut avouer que l'amour est celui de tous qu'elle employe le plus communément ; car il n'est rien d'où l'on voye sortir tant de revolutions que de cette passion. Chaque jour nous en fournit de nouveaux exemples ; mais vous avouerez bien-tôt que l'accident que je vais vous raconter est un des plus extraordinaires. Vous n'avez pas oublié que le sort donna Clidaman pour serviteur à Sylvie, & que Guyemans en lui rendant la lettre de son frere, en devint aussi amoureux. Vous sçavez encore quel motif les fit partir secretement pour se rendre au camp de Merovée, & que j'envoyai pour lui faire cortege une partie de nos jeunes chevaliers sous la conduite de Lindamor ; mais vous ignorez sans doute ce qui leur est arrivé depuis leur départ, & c'est ce que je veux vous raconter, & ce qui merite bien votre curiosité. Dès qu'ils furent à l'armée, Guyemans qui étoit connu de Merovée & de Childeric, leur presenta Clidaman, & se contenta de leur faire entendre que c'étoit un jeune chevalier de bonne maison qui desiroit de les servir. Ils furent reçus avec toutes les démonstrations de joye imaginables, parce qu'ils arrivoient en un temps où les ennemis menaçoient d'une bataille. Mais quand Lindamor fut arrivé, & que les princes connurent mon fils, je ne puis vous exprimer les honneurs qu'ils lui rendirent ; il s'étoit déja signalé, comme vous le sçavez en plusieurs rencontres, & il s'étoit acquis une estime universelle. Entre les prisonniers qu'ils firent lui & Guyemans, car ils couroient toujours ensemble les mêmes hazards, il se trouva un jeune homme de la grande Bretagne, si beau, mais si accablé de tristesse, qu'il excita la pitié de Clidaman. Un jour il le fit appeller, & après l'avoir interrogé sur sa condition, il lui demanda la cause de l'extrême tristesse qu'il faisoit paroître. Il lui representa que si c'étoit sa captivité qui l'afligeoit, il devoit la supporter en homme courageux, & loin de s'abandonner à la douleur, remercier les dieux de l'avoir fait tomber entre leurs mains, puisqu'il étoit en un lieu où il ne devoit attendre que des traitemens gracieux. Il ajouta que le seul obstacle a sa liberté étoit la défense que le roi avoit faite de rendre aucun prisonnier, & que quand elle seroit levée, il auroit lieu de se louer de leur generosité. Ce jeune homme penetré de reconnoissance, remercia mon fils, mais un soupir lui étant échapé, Clidaman plus ému encore voulut en sçavoir le sujet. «Seigneur, répondit-il, cette tristesse qui est peinte sur mon visage, & ces soupirs dont je vous rens témoin à regret, ce n'est point la captivité dont vous me parlez qui les cause ; c'en est une autre bien plus cruelle & bien plus terrible. Le temps ou la rançon me delivreront de celle-ci, mais pour l'autre, il n'y a que la mort seule qui puisse m'en affranchir ; encore la supporterois-je avec patience, si je ne prevoyois qu'elle finira bien-tôt, & par mon trepas, & par celui de la personne que j'adore.» Clidaman comprit par ces paroles, que l'amour étoit l'unique mal de son prisonnier. Et comme lui même il en sentoit toute la rigueur, il fut si touché de compassion, qu'il lui promit de procurer incessamment sa liberté. «Puisque vous sçavez, répondit-il à Clidaman, ce que c'est qu'amour, & que vos bontés me persuadent que rien ne peut les alterer, afin que vous jugiez si mes plaintes sont legitimes, si mon desespoir est fondé, je vous revelerai des choses qui vous fraperont d'étonnement, pourvû néanmoins que vous daigniez me promettre le secret.» Clidaman le lui ayant promis, il poursuivit ainsi : «Seigneur, l'habillement que vous me voyez n'est pas le mien ; Amour qui m'a presque fait oublier mon sexe, m'a inspiré ce déguisement. Je ne suis pas ce que je vous parois ; je suis fille, & d'une des meilleures maisons de la Bretagne : Melandre est mon nom : & je suis tombée entre vos mains par un hazard bien extraordinaire. Il y a quelque temps qu'un jeune homme, nommé Lydias, vint dans notre capitale, il fuyoit sa patrie, comme je l'ai sçu depuis, pour avoir tué son ennemi dans un combat singulier. Ils étoient l'un & l'autre de cette partie des Gaules que l'on appelle Neustrie ; la famille de Lydias étant tres-accreditée, celui-ci fut contraint de se derober par la fuite aux rigueurs de la justice. Il arrive à Londres ; & suivant l'usage de notre nation qui se pique de civilité envers les étrangers, il reçoit par tout le plus favorable accueuil : sur tout il vivoit chés mon pere avec autant de liberté que s'il eût été dans le sein de sa propre famille. Et parce qu'il avoit resolu de rester parmi nous, tant que son retour lui seroit interdit, il crut que pour se conformer à notre humeur, il devoit au moins faire semblant d'aimer. Dans ce dessein, il jetta les yeux sur moi, & soit qu'il me trouvât plus à son gré, ou plus à sa bien-sceance, il se declara mon serviteur. Quelle dissimulation, quels devoirs, quels sermens oublia Lydias ! Je vous épargne des discours superflus ; je l'aimai enfin sincerement. Quelle ame barbare eût pu resister à tant d'agrémens, tant de politesse, tant de valeur, tant de soins, & si long-temps continués ! Je ne rougis point de vous avouer ma foiblesse, à vous qui connoissez l'amour. Les choses étoient en cet état ; nous goutions toute la satisfaction que peuvent gouter deux amans qui sont assurés de leur tendresse mutuelle, quand les Francs après avoir gagné tant de batailles contre les Romains, & les Gots, porterent leurs armes victorieuses dans la Neustrie, & forcerent ses peuples à nous demander du secours. Le roi & les états leur accorderent ce qu'ils demandoient, suivant les traités d'alliance conclus avec eux. Cette nouvelle fut bien-tôt repandue dans tout le royaume, mais nous qui étions dans la capitale en fûmes instruits des premiers. Dès ce moment Lydias songea à son retour, il se persuada que ses citoyens à qui ses pareils étoient nécessaires, l'absoudroient facilement de la mort d'Aronte. Et parce qu'il m'avoit toujours promis de m'emmener avec lui, si jamais il nous quittoit ; il me cacha son dessein. Mais comme il n'est rien de si secret qui ne transpire enfin, le hazard voulut que j'en fusse informée. Aussi-tôt que je le sçus, je lui dis, à la premiere entrevue : avez-vous resolu, Lydias, de me cacher que vous m'abandonnez ? Croyez-vous mon amitié si foible, qu'elle ne puisse soutenir votre fortune ? Si vos affaires vous appellent dans votre patrie, pourquoi ne me permettez-vous pas de vous accompagner ? Demandez-moi à mon pere ; je sçai qu'il vous aime, il sera charmé de notre alliance. Mais de me laisser seule en ces lieux, contre la foi de vos sermens ; ah, Lydias, ne commettez pas un si grand crime, les dieux vous puniroient !» Il me répondit froidement, qu'il ne songeoit point à son retour, que toutes ses affaires ne lui étoient rien au prix du bonheur de me voir, que mes doutes l'offensoient, & que ses propres actions le justifieroient. Cependant le parjure s'embarqua deux jours après avec les premieres troupes qui partirent de nos ports. Nous fumes incontinent avertis de son déparr, mais je m'étois tellement figuré qu'il m'aimoit, que je fus la derniere à le croire, & déja plus de huit jours s'étoient écoulés que je ne pouvois me persuader tant d'ingratitude & tant de perfidie dans un homme, en apparence si bien né. Mes yeux se dessillérent enfin, & je reconnus mon erreur. Jugez, seigneur, quels furent mes ennuis : je tombai malade, & les medecins desesperant de mon salut m'abandonnerent ; mais Amour, qui est un plus grand medecin qu'Esculape même, me guerit avec une étrange antidote : admirez comme il se plaît à produire des effets contraires à nos desseins ; lorsque je sçus la fuite de Lydias, j'en conçus un si vif ressentiment, qu'après avoir mille fois invoqué les dieux, témoins de ses perfidies, je jurai autant de fois de le haïr à jamais, qu'il m'avoit juré de m'aimer toujours. Mais je puis bien dire que je ne fus pas moins parjure que lui. Ma haine étoit encore dans toute sa fureur, lorsque nous apprîmes par un vaisseau, qui venoit de Calais, que Lydias y avoit passé, que le gouverneur du lieu, qui étoit parent d'Aronte, en ayant été averti, il l'avoit fait conduire dans ses prisons, qu'on le tenoit perdu, parce que ce gouverneur étoit tres-accredité parmi les Neustriens, & qu'à la verité il y avoit un moyen de le sauver, mais que ce moyen étoit si difficile, qu'il n'y avoit personne qui osât le tenter. On disoit encore qu'aussi-tôt que Lydias se vit saisi, il demanda à Lipandas (c'est le nom du gouverneur) comment un homme tel que lui pouvoit venger ses querelles par la voye de la justice, & non par celle des armes ; car c'est un usage parmi les Gaulois de ne recourir jamais à la justice en ce qui touche l'honneur ; que Lipandas lui avoit répondu, qu'il avoit tué Aronte en lâche, & que s'il n'étoit pas condamné, il le lui soutien-droit les armes à la main ; mais que si quelqu'un de ses amis se presentoit pour lui, il étoit prêt à le combatre : que si cet ami étoit victorieux, il lui rendroit sa liberté ; que s'il étoit vaincu, ou que dans un mois il ne se presentât personne, il le remettroit entre les mains des anciens de Rothomage ; & que pour éviter toute supercherie, il vouloit se battre en chemise avec l'épée & le poignard. On ajoutoit, que Lipandas étant estimé l'un des plus braves hommes de toute la Neustrie, personne n'osoit entreprendre ce combat, outre que les amis de Lydias n'étant pas avertis, ils ne pouvoient lui rendre cet important service. Quand je me rappelle, seigneur, les differentes pensées qui m'agiterent alors, non, je l'avoue, je ne fus jamais si troublée, pas même lorsque le perfide m'abandonna. Il me fallut payer à l'amour son tribut ordinaire, je versai un torrent de larmes. Mais après avoir donné long-temps à l'infidele Lydias des pleurs inutiles, je songeai enfin a le sauver, quoiqu'il dût m'en coûter le repos & l'honneur. Je pris la resolution de me rendre à Calais pour chercher les moyens d'avertir les parens & les amis de Lydias, & donnant ordre le plus secretement que je pus à mon voyage, une nuit je me dérobai dans l'habillement que vous me voyez ; mais la fortune s'acharna tellement contre moi, que je demeurai plus de quinze jours sur le rivage, attendant toujours qu'il partît quelque vaisseau. J'ignore ce que devinrent mes parens quand ils ne me trouverent plus, je n'en ai eu aucune nouvelle, mais je ne suis que trop assurée que la vieillesse de mon pere n'aura pu resister à ce déplaisir. Il m'aimoit plus tendrement que lui-même ; il m'avoit toujours élevée avec tant de soin, que j'ai plusieurs fois admiré comment j'ai pu soutenir toutes les fatigues que j'ai essuyées depuis mon départ.

 Mais pour reprendre mon discours, après que j'eus attendu quinze jours sur le bord de la mer, il se presenta enfin un vaisseau : je m'embarque, j'arrive à Calais ; il ne restoit plus que six jours du terme que Lipandas avoit prescrit ; & la mer m'avoit tellement incommodée, que je fus obligée de garder le lit pendant deux jours. Ainsi je n'avois point le temps d'informer les parens de Lydias de la cruelle situation où il se trouvoit ; j'ignorois d'ailleurs & leur nom, & leur demeure. Jugez quelle fut ma douleur : il me sembloit que je n'étois venue que pour le voir mourir, & pour assister à ses funerailles. Dieux, comment vous disposez de nous ! J'étois tellement outrée de ce désastre que jour & nuit je ne faisois que pleurer. Enfin la veille que le terme expira, brulant de mourir avant Lydias, je resolus d'entrer au combat avec Lipandas. Quelle resolution, ou plus tôt quel desespoir ! sans avoir jamais manié ni épée, ni poignard, & sans sçavoir même de quelle main il les falloit tenir, me voilà déterminée à combatre un chevalier qui toute sa vie avoit fait ce mêtier, & qui s'étoit acquis une haute reputation de valeur. Mais toutes ces considerations ne purent m'ébranler. Et quoique je fusse bien persuadée que je ne pourrois sauver Lydias, toutesfois je sentois une secrete satisfaction de pouvoir lui donner cette preuve de mon amour. Une chose me tourmentoit extrêmement, c'étoit la crainte d'être reconnue de Lydias, parce que nous devions combatre desarmés. Pour remedier à cet inconvenient, j'envoyai à Lipandas un cartel, par lequel, après l'avoir défié, je le priois qu'étant tous deux chevaliers, il agreât que nous nous servissions des armes usitées entre chevaliers, & non de celles qui sont le partage des seuls desesperés. Il répondit que le lendemain il se trouveroit dans le champ, que j'y vinsse armé, qu'il en feroit de même, que pourtant il vouloit qu'il fût à son choix, après avoir commencé ainsi le combat pour ma satisfaction, de l'achever pour la sienne, comme il l'avoit d'abord proposé. Moi qui ne doutois point que je ne dusse mourir, en quelque maniere que se donnât le combat, je l'acceptai comme il voulut. Le lendemain je me presentai dans le champ, armée de toutes piéces, mais j'étois si embarassée dans mon armure, qu'à peine je pouvois me remuer. Ceux qui me voyoient chanceler sous ce pesant fardeau, prenoient pour timidité ce qui n'étoit en effet que foiblesse. Bien-tôt après arrive Lipandas armé, & monté à l'avantage ; sa vue inspiroit de la terreur à ceux mêmes que le danger ne touchoit point : mais le croiriez-vous, je ne fus étonnée qu'au moment où l'infortuné Lydias fut amené sur un échaffaut pour être spectateur du combat. Alors toute ma tendresse pour lui se fit sentir plus vivement, & je fus si touchée de compassion que je demeurai long-temps comme immobile. Enfin les juges me conduisent vers lui, afin de sçavoir s'il m'accepte pour champion. Il me demanda qui j'étois, & moi contrefaisant ma voix, «Lydias, il vous suffit, lui dis-je, que je sois le seul qui veuille entreprendre ce combat. Puisqu'il est ainsi, repliqua-t-il, vous devez avoir du courage ; c'est pourquoi, ajouta-t-il, en se tournant vers les juges, je l'accepte.» Et comme je me retirois, il me dit : «Vaillant chevalier, ne craignez point que votre querelle soit injuste. Lydias, lui répondis-je, plût aux dieux que je fusse aussi assurée de ton innocence en tout le reste.» Déja il me tardoit que les trompetes ne donnassent le signal du combat, à peine je l'eus entendu que je quitte à l'instant la barriere. Mais je fus tellement ébranlée, qu'au lieu de porter ma lance comme il falloit, je la laissai aller à l'aventure. Elle s'arrêta dans les flancs du cheval de Lipandas, qui l'emporta malgré lui, & tomba mort sur l'aréne. Pour moi tout ce que je pus faire, fut de ne pas tomber : & mon cheval s'étant arrêté de lui-même, & Lipandas me criant de tourner à lui, je revins l'épée à la main, & je heurtai si à propos mon adversaire, que je le renversai ; mais il donna en passant un si grand coup d'épée à mon cheval, qu'un moment après je le sentis manquer sous moi : heureusement il tomba mort si loin de Lipandas, que j'eus le temps de me tirer de la selle. Alors je m'avançai vers lui : si l'amour n'avoit soutenu le fer de mon armure, j'y aurois infailliblement succombé : Lipandas venoit sur moi l'épée haute ; il me déchargea sur la tête, un coup terrible qui me fit chanceller. Il alloit recommencer, mais j'eus ce bonheur que je rompis son épée. La mienne qui avoit souffert en ce moment, acheva de se rompre au premier coup que je voulus fraper & qu'il esquiva adroitement. Lipandas voyant que nous avions tous deux le même avantage, me dit : «Chevalier, ces armes nous ont été également favorables ; essayons des autres, & désarmez-vous, car c'est ainsi que je veux finir ce combat. Chevalier, lui répondis-je, à ce qui s'est passé vous pouvez bien connoître que vous avez tort : vous devriez maintenant délivrer Lydias. Non, non, dit Lipandas en fureur, Lydias & vous, vous mourrez. J'essayerai, lui repliquai-je de tourner cet arrêt contre vous,» & m'éloignant de Lydias pour n'être point reconnue, je me desarmai avec l'aide ceux qui le gardoient. Nous voilà donc Lipandas & moi, avec l'épée & le poignard dans les mains ; on nous avoit mipartis, le soleil avoit quitté l'horison, & les juges s'étoient retirés. Ce fut alors que je crus mourir, mais la fortune fut si favorable à Lydias, (car je craignois seulement pour sa vie) que le fier Lipandas venant à moi comme un lyon, fit un faux pas, & se fit à lui-même deux blessures, l'une avec son poignard dont il se perça l'épaule droite, & l'autre avec son épée, en donnant du front sur le tranchant. Sa chute m'effraya d'abord ; puis m'etant rassurée je me reculai un peu ; & me flatant de le vaincre plus par ma generosité que par ma valeur : «Levez-vous, lui dis-je, Lipandas ! ce n'est point à terre que je veux vous combatre.» Il se releve incontinent pour se jetter avec furie sur moi ; mais de ses deux blessures, l'une l'aveugloit, & l'autre lui ôtant la force du bras, je m'avance l'épée haute, & lui dis : «rens-toi, Lipandas, autrement tu es mort. Pourquoi, dit-il, me rendrai-je, puisque ce n'est point une des conditions de notre combat. Il doit te suffire que je mette Lydias en liberté.» Alors les juges étant venus, & Lipandas ayant ratifié sa promesse, ils m'accompagnerent hors de la lice comme victorieux. Mais le credit de Lipandas me faisant apprehender quelqu'outrage en ce lieu, si j'y demeurois plus long-temps, je repris mon armure, & la visiere baissée, je m'approchai de Lydias : «Seigneur Lydias, lui dis-je, remerciez les dieux de ma victoire : si vous desirez un plus long entretien, je pars pour la ville de Regiac ; j'y attendrai pendant quinze jours de vos nouvelles, après quoi je partirai pour des climats éloignés : vous pourrez demander le chevalier affligé, c'est le nom que j'ai pris pour des raisons que je vous expliquerai. Ne connoîtrai-je point autrement, dit-il, la personne à qui j'ai tant d'obligation ? C'est une chose absolument impossible, lui dis-je.»

 A ce mot je le laissai, & prenant un autre cheval je me rendis à Regiac. Aussi-tôt que je fus partie, le perfide gouverneur fit remettre Lydias dans une prison plus étroite, & quand il lui reprochoit le violement de sa promesse, il répondoit qu'il avoit promis de lui rendre la liberté, mais que n'ayant pas fixé le temps, il le feroit dans vingt années, à moins qu'il ne m'engageât à me remettre prisonniere en sa place. «Je serois, lui repartit, Lydias, aussi ingrat envers mon liberateur que vous êtes perfide envers moi.» Lipandas irrité de cette réponse, jura que si dans quinze jours je n'étois entre ses mains, il le remettroit entre celles de la justice. C'est par un exprès que j'envoyai, dans l'inquietude où j'étois de n'avoir point de ses nouvelles, que je sçus tout ce détail. Et quoique je prévisse toutes les cruautés où je m'exposerois, je resolus encore de sauver Lydias dont la conservation m'étoit plus chere que la mienne : je partois pour me rendre auprès de lui, lorsque vous me fîtes prisonniere ; & maintenant la tristesse que vous me reprochez, & les soupirs qui m'échapent malgré moi ne procedent pas de la prison où je suis, mais de ce que je sçai que Lydias sera livré à ses ennemis ; car des quinze jours que Lipandas avoit donnés, dix sont déja écoulés ; ensorte qu'à peine j'ai l'esperance de pouvoir lui rendre ce dernier office. A ces mots, elle versa un torrent de larmes ; elle poussa des sanglots & des soupirs, & Clidaman essayant de la consoler, lui dit : «Genereuse Melandre, rappellez dans cet accident le courage que vous avez montré dans tous les autres. Les dieux qui vous ont conservée en de plus grands perils, ne vous abandonneront point en cette occasion ; soyez persuadée que tout ce qui dépendra de moi, je le ferai volontiers pour votre service ; mais comme je suis ici dans les états d'un prince à qui je ne veux point déplaire, il faut que votre liberté vienne de lui, seulement je vous promets de ne rien oublier pour l'obtenir.» En même temps il alla trouver Childeric, & le supplia d'obtenir du roi son pere la liberté de cette jeune captive. Childeric qui aimoit mon fils, alla sans differer la demander, & Merovée l'accorda. Et parce que tous les momens étoient chers à Melandre, Clidaman lui en donna aussi-tôt avis. «Chevalier affligé, lui dit-il, il faut que vous changiez de nom. Le ciel commence à vous regarder d'un œil plus favorable ; le prince des Francs m'a permis de disposer de vous, & le devoir de Chevalier m'oblige non seulement à vous donner la liberté, mais à vous offrir encore toute l'assistance dont je suis capable.» Melandre qui ne s'étoit flatée au plus que de pouvoir se racheter, & qui prévoyoit en même temps que le terme des quinze jours seroit expiré avant qu'elle eût payé sa rançon, ne put contenir les transports de sa joye : elle se jette aux pieds de Clidaman, & lui baisant la main, «seigneur, lui dit-elle, vous montrez bien que vous connoissez l'amour, puisque vous avez compassion de ceux qu'il tyrannise. Je prie les dieux, en attendant que je puisse m'acquiter envers vous, de vous rendre aussi fortuné qu'il vous ont fait genereux.» Elle voulut à l'instant se mettre en chemin, bien qu'il fût nuit ; mais Clidaman s'y opposa. Le lendemain donc elle partit avant l'aurore, & la veille que le terme devoit expirer, elle arrive à Calais. Dès le soir même elle eût mandé sa venue au Gouverneur, si elle n'avoit crû plus expedient, vû sa perfidie, d'attendre le jour afin d'avoir plus de témoins. Le jour venu, le Chevalier affligé se presente à lui, dans le temps que les principaux de la ville étoient dans sa maison pour lui faire honneur. Il ne fut pas reconnu d'abord, car on ne l'avoit vû qu'au combat, où la frayeur avoit peut être alteré son visage ; & chacun s'étant approché pour l'entendre : «Lipandas, lui dit-il, je viens ici de la part des amis & des proches de Lydias, pour sçavoir de ses nouvelles, & te sommer de ta parole, ou bien d'attacher sa liberté à quelque nouvelle condition, autrement ils me chargent de te déclarer, qu'ils publieront par tout que tu es un homme sans honneur & sans foi. Etranger, répondit le fier gouverneur, tu leur diras que Lydias est mieux qu'il ne sera dans peu de jours, parce que demain je le remets entre les mains de gens qui m'en vengeront ; que pour ma foi je l'ai cru dégagée par cette action, car la justice est-elle rien autre chose qu'une vraye liberté ! que pour de nouvelles conditions, je n'en veux point d'autre que celles que j'ai déja proposées, c'est à dire que l'on me livre celui qui a combatu contre moi. Qu'en veux-tu faire, lui dit-il ? Quand j'aurai à te rendre compte de mes desseins tu le pourras sçavoir, dit Lipandas. Tu persistes donc en cette pinion ? Oui j'y persiste & j'y persisterai, repartit le gouverneur. Envoye donc chercher Lydias, ajouta le Chevalier affligé, & je te remettrai celui que tu demandes.» Lipandas qui avoit tourné toute sa colere contre Melandre, & qui desiroit s'en venger, envoya incontinent chercher Lydias. Quand il fut en sa presence, il lui dit : «Lydias, voici le dernier jour que je t'ai donné pour me representer ton champion ; ce jeune chevalier est venu ici dans ce dessein, s'il le fait, tu es en liberté.» Melandre pour n'être pas reconnu de Lydias, se tourna tout à fait du côté de Lipandas pour lui répondre : «Oui, dit-elle, je l'ai promis, & je le fais : toi, observe aussi bien ta parole ; car je suis celui que tu demandes. Me voici, je ne redoute ni rigueur, ni cruauté, pourvu que mon ami soit libre à ce prix.

 Tout le monde alors jettant les yeux sur elle, & cherchant à se rappeller les façons de celui qui avoit combatu, reconnut qu'elle disoit vrai. Sa beauté, sa jeunesse, son affection émurent tous ceux qui étoient presens, excepté Lipandas qui se croyant offensé par elle, la fit mettre incontinent dans les mêmes prisons, d'où il tira enfin Lydias. Bien que Lydias fût assuré de sa perte, en demeurant, il ne vouloit point exposer à de nouveaux dangers le genereux inconnu à qui il avoit déja tant d'obligation ; pendant qu'il préferoit ainsi la mort à la liberté, Melandre s'approcha de lui, & lui dit à l'oreille : «Lydias, partez, j'ai un moyen infaillible de sortir, quand il me plaira, de ses prisons : que si vous desirez faire quelque chose à ma consideration, allez servir Merovée, & Clidaman sur tout ; vous lui devez votre liberté : dites-lui que c'est de ma part que vous y allez, Sera-t-il possible, dit Lydias, que je parte, sans sçavoir qui vous êtes ? Je suis, répondit-elle, le chevalier affligé, que cela vous suffise, jusqu'à ce que vous soyez plus à portée d'en sçavoir davantage.» Lydias partit, bien résolu de servir le roi des Francs, pour obéir à celui qui deux fois lui conservoit la vie. Cependant le barbare gouverneur fit jetter Melandre dans un cachot, avec les fers aux mains & aux piés. Son dessein étoit de l'y laisser perir de misere. Son cachot étoit effroyable, elle n'avoit que du pain & de l'eau pour toute nourriture, & les autres incommodités qu'elle éprouvoit étoient sans nombre.

 Cependant le bruit s'étant repandu que Lydias avoit été sauvé, par un ami, des prisons de Calais, & qu'il s'étoit rendu à l'armée des Francs ; on le declara traître à sa patrie. Il étoit arrivé en effet au camp de Merovée, où d'abord il avoit demandé la tente de mon fils. Dès qu'il y parut, Lindamor & Guyemans coururent l'embrasser, mais avec une si tendre affection, qu'il en fut surpris. Ils le prenoient pour Ligdamon qui s'étoit perdu dans la derniere bataille, & à qui il ressembloit de telle sorte que tous ceux qui connoissoient Ligdamon y furent trompés. Lorsqu'il fut reconnu enfin pour Lydias ami de Melandre, on le conduisit à Merovée, à qui il raconta en presence de tous l'histoire que vous venez d'entendre ; sa prison, la generosité du chevalier inconnu qui l'en avoit tiré deux fois, & l'ordre qu'il avoit reçu de son liberateur, de venir servir le roi, & particuliement Clidaman. Après que le roi l'eut remercié de son amitié, Clidaman lui dit : «Est-il possible, ô Lydias, que vous n'ayez point connu celui qui a combattu & qui est dans les fers pour vous ? Non, prince, répondit-il. N'avez-vous jamais vû personne qui lui ressemblât, ajouta Clidaman ? Je n'en ai aucune memoire, dit Lydias étonné. Je veux donc, repartit mon fils, dire au roi une histoire bien interessante, & bien extraordinaire.» En même temps il reprit l'endroit où Lydias avoit parlé de sa retraite à Londres ; il y ajouta avec discretion l'amour de Melandre, la parole qu'il lui avoit donnée de l'emmener en Neustrie, s'il étoit contraint de partir, sa fuite, enfin sa prison à Calais. Lydias étoit fort étonné d'entendre tant de particularités de sa vie ; mais lorsque Clidaman raconta la resolution que Melandre avoit prise de se mettre en voyage, & de s'habiller en homme pour avertir ses parens ; puis de s'armer, & d'entrer en lice avec Lipandas, & la fortune enfin de leur combat, il n'y eut personne qui ne fût ravi d'admiration. «Dieux, s'écria Lydias, est-il possible que j'aye été si aveuglé ? Que me reste-t-il, pour acquiter de si grandes obligations ? Il ne vous reste plus, dit Clidaman, que de donner pour elle ce qu'elle vous a conservé. C'est bien peu de chose, ajouta Lydias en soupirant, si elle ne possede pas mon cœur, comme je possede le sien.» Pendant qu'ils tenoient ces discours, tous les chefs de l'armée disoient qu'il falloit assieger Calais pour délivrer cette heroïne.

 Le soir étant venu, Lydias s'adresse à Clidaman, & lui découvre que pendant sa prison il avoit formé une entreprise infaillible sur Calais, & que si on vouloit lui donner des gens, il répondoit de les faire entrer dans la ville ; son avis est approuvé du roi : cinq cens archers, conduits par deux cens hommes d'armes sont chargés de l'éxecution. Enfin, pour abreger, Calais est pris, Lipandas fait prisonnier, & Melandre tirée de sa captivité. Mais quand le tumulte eut cessé, on s'apperçut que Lydias & Melandre avoient disparu, sans que depuis on ait sçu ce qu'ils étoient devenus.

 Voilà, continua la reine, les nouvelles que j'ai reçues de mon fils ; Lindamor & lui se sont acquis à l'armée une estime universelle, ils y sont comblés de louanges & d'honneurs. «Puissent les dieux, dit Adamas, les maintenir long temps en ce glorieux état !»

 Cependant ils apperçurent de loin Leonide & Lucinde, avec le petit Meril ; je dis Lucinde, parce que c'étoit le nom qui avoit été donné au berger depuis sa metamorphose en nymphe. Amasis, qui ne connoissoit point Lucinde, demanda qui elle étoit : «C'est, répondit Galatée une parente d'Adamas ; elle est si belle & si vertueuse, que j'ai prié Adamas de me la laisser pour quelque temps : son nom est Lucinde, je m'assure qu'elle vous plaira, & si vous l'approuvez, madame, elle viendra avec nous à Marcilli.» A ce mot Leonide arriva près d'Amasis, & Lucinde mettant un genou en terre, lui baisa la main d'une façon si aimable, qu'il étoit impossible de soupçonner le déguisement. Amasis la releva, & après l'avoir embrassée, elle lui dit que tout ce qui appartenoit au druide, lui étoit infiniment cher. Alors Adamas prit la parole ; il craignoit que si la feinte Lucinde répondoit elle-même, sa voix ne la trahît ; mais Lucinde étoit si habile, que sa voix eût encore aidé à la tromperie. L'heure du dîner étant venue, Amasis rentra dans le palais. On se mit à table, & les nouvelles que la reine avoit reçues excitant la joye, le repas fut extrêmement enjoué. Pour la belle Sylvie elle avoit toujours devant les yeux son cher Ligdamon ; elle ne pouvoit oublier qu'il étoit mort pour elle.

 Après le repas, tandis que les nymphes s'amusoient à differens jeux, Leonide sortit de l'appartement, sans que l'on s'en apperçût : Lucinde la suivit bientôt. Lorsqu'elles furent arrivées au lieu dont elles étoient convenues, elles sortirent du château, comme pour aller à la promenade, & dès qu'elles eurent gagné le bois, elles s'y enfoncerent. La Celadon reprit ses habits de berger, qu'ils avoient cachés sous les manches de leurs robes, & remerciant la nymphe des secours qu'elle lui avoit donnés ; il lui offrit sa vie en échange. La nymphe alors poussant un soupir : «Eh bien, lui dit-elle, Celadon, ne vous ai-je pas bien tenu parole ? & ne vous sentez-vous pas obligé à tenir de même celle que vous m'avez donnée ? Si je pouvois y manquer, répondit le berger, je m'estimerois le plus indigne des hommes. Souvenez-vous donc, dit Leonide, de ce que vous m'avez juré, car dès ce moment je veux en avoir la preuve. Belle nymphe, repartit Celadon, disposez de tout ce qui est en mon pouvoir, comme de tout ce qui est au vôtre. Ne m'avez-vous pas promis, ajouta la nymphe, que tout ce qu'en recherchant votre vie passée, je trouverois que vous pourriez faire pour moi, vous le feriez ?» & Celadon ayant répondu qu'il étoit vrai : «J'ai fait, continua-t-elle, ce que vous m'avez dit, & quoique l'amour soit aveugle, j'ai connu qu'en effet vous deviez toujours aimer Astrée. Les dégouts, les rigueurs, ne sçauroient jamais autoriser l'infidelité, ni les parjures. Aimez donc l'heureuse Astrée avec la même sincerité, la même tendresse que vous l'aimâtes jamais ; servez-la, adorez-la, & plus encore s'il se peut ; car amour veut que l'on soit extrême dans les sacrifices que l'on lui offre. J'ai compris aussi que mes services meritent quelque reconnoissance ; l'amour ne pouvant se payer que par l'amour, vous m'en devriez, si vous pouviez m'en rendre ; mais puisqu'un cœur n'est capable que d'un seul vrai amour, il faut que je me contente de ce qui vous reste. Vous ne pouvez m'aimer comme maitresse, aimez-moi comme sœur ; cherissez-moi, traitez-moi desormais comme sœur.» On ne peut exprimer la joye que ce discours porta dans le cœur de Celadon ; il jura à Leonide qu'il auroit toujours pour elle les sentimens qu'elle desiroit : sur cela ils se separerent ; Leonide retourna au palais, & le berger continua son voyage, évitant les lieux où il pourroit trouver des bergers de sa connoissance. Il laissa Montverdun à sa gauche, & traversa une grande plaine qui le conduisit enfin sur une hauteur, d'où il put remarquer, audelà du Lignon, la plupart des lieux, où il avoit accoutumé de mener ses troupeaux, & où Astrée venoit le trouver. Cette vue lui rappella le souvenir de ces innocens plaisirs qu'il avoit autrefois goutés, & qu'il payoit maintenant si cher ; & s'étant assis au pié d'un chêne, il soupira ces vers :


 Fontaine, qui du sicomore
As emprunté le nom charmant !
Jadis tu m'as vu si content :
Pourquoi ne le suis-je pas encore ?
Quel crime puis je-avoir commis,
Qui me rend les dieux ennemis ?
Sont-ils donc, comme nous le sommes
Sujets à paroître envieux ?
Ou bien l'inconstance des hommes
Peut-elle aussi s'étendre aux dieux ?


Sur tes bords, jadis ma bergere
Me disoit, sa main dans ma main :
Dispose le sort inhumain
De notre course passagere :
Ou tant que je respirerai,
Celadon, je vous aimerai.
Et quand de sa faux redoutable
La mort aura tranché mes jours,
Je me croirois encore coupable
Si je ne vous aimois toujours.

 Feuillage épais de ce bel arbre
Qui des bergers êtes l'amour ;
Ne vous souvient-il point du jour
Qu'à ses lys mêlant le cinabre,
De honte elle alloit rougissant
Qu'un berger près d'elle passant
M'eût dit à moi qu'elle étoit belle,
Et tout l'ornement de ces lieux.
Car je ne veux, me disoit-elle,
Paroître belle qu'à tes yeux.

 Rocher où souvent en cachette
Nous nous sommes entretenus,
Que peuvent-être devenus
Tous ces amours que je regrette.
Les dieux tant de fois attestés
Souffriront-ils d'être insultés ?
Et notre priere puissante
Sera-t-elle reçue en vain ?
Puisque son ame est inconstante,
Et ne montre à mes yeux que dedain ;


Fassent les dieux, disoit Astrée,
Que je meure avant que de voir
Que mon pere ait plus de pouvoir
Par sa haine opiniâtrée,
En sa trop longue inimitié
A nous separer d'amitié,
Que notre amitié ferme & sainte
A nous rejoindre & nous unir !
Aussi bien de regrets atteinte,
Je mourrois la voyant finir.

 Ces pensées eussent retenu Celadon plus long temps en ce lieu, si le berger desolé qui se plaignoit continuellement, ne l'en eût pour un moment diverti. Dès que Celadon l'apperçut, il se retira doucement dans l'épaisseur d'un petit bois ; mais voyant qu'il passoit outre, sans s'arrêter, & qu'il alloit s'asseoir au même lieu qu'il venoit de quitter, il le suivit pas-à-pas, & put entendre une partie des plaintes qu'il faisoit sur la mort de sa bergere. L'humeur de cet inconnu sympatisant avec la sienne, Celadon fut curieux de sçavoir par lui des nouvelle d'Astrée. Et s'approchant de lui ? «Triste berger, lui dit-il, dieu te rende ce que tu regretes ; reçois mes vœux ; c'est tout ce que je puis ; & s'ils t'obligent à quelque retour, dis-moi je te supplies si tu connois Astrée, Phylis, & Lycidas, & supposé que tu les connoisses, je te conjure de m'en dire des nouvelles. Gentil berger, répondit l'inconnu, puissent les dieux, en échange de ce que tu me souhaites, t'épargner les déplaisirs que je ressens ! Je te dirai volontiers ce que je sçai des personnes dont tu me parles, quoique, dans l'état où je suis, je ne puisse guere me mêler des affaires d'autrui. Il y a près de deux mois que je suis arrivé dans cette contrée, non, comme la plupart, pour consulter la fontaine de la verité d'Amour, car je ne suis que trop assuré de mon malheur, mais pour obeïr à une divinité, qui des surperbes rives de la Seine, m'envoye en ces lieux, où je dois trouver quelque remede à mes ennuis. Ces hameaux m'on paru un séjour si gracieux, que j'ai resolu d'y demeurer aussi long temps que les dieux voudront me le permettre. Dans ce dessein j'ai voulu sçavoir les noms & la naissance de la plupart des bergers & bergeres de la contrée. Et ceux dont vous me de mandez des nouvelles étant des principaux du hameau que j'ai choisi par préference, je suis en état de satisfaire votre curiosité sur ce qui les regarde. Tout ce que je veux, dit Celadon, c'est de sçavoir comment ils se portent. Ils sont tous en parfaite santé, repartit l'inconnu. Il est vrai que comme la vertu est presque toujours agitée, ils ont éprouvé un malheur qu'ils ressentent jusqu'au fond de l'ame ; c'est la perte de Celadon, berger que je n'ai point connu, & qui étoit frere du vertueux Lycidas. Il a été universellement regreté, mais principalement des trois personnes que vous m'avez nommées ; car on prétend que ce berger étoit serviteur de la belle Astrée, & que sans l'inimitié de leurs parens, ils l'auroit épousée. Et comment dit-on, repliqua le berger, que Celadon se perdit ? On raconte la chose diversement, dit l'inconnu, les uns en parlent selon leur opinion ; les autres selon les apparences, & d'autres encore sur le rapport d'autrui. Pour moi j'arrivai sur ces rivages le même jour qu'il se perdit, & je me souviens que tout le monde étoit si effrayé de cet accident, que personne ne put m'en instruire bien précisément. Enfin c'est l'opinion, commune, & Phylis, Astrée, & Lycidas le racontent de la sorte, que s'étant endormi sur les bords du Lignon, il y tomba en rêvant. En effet le même accident arriva à la belle Astrée ; mais sa robe la sauva.»

 Celadon loua en lui même la prudence qui leur avoit fait dissimuler la maniere dont il étoit tombé ; ils écartoient parlà les soupçons qu'il avoit toujours craint que l'on jettât sur Astrée & sur lui. «Mais, ajouta-t'il, que pensent-ils qu'il soit devenu ? Qu'il a peri dans les eaux, répondit le berger désolé : Je vous assure qu'Astrée, bien qu'elle dissimule, en a été vivement touchée ; &, si j'en dois croire ce que j'ai oui dire, elle a bien changé depuis cet accident funeste. Cependant, si Diane ne lui dispute le prix de la beauté, elle est plus belle que tout ce que je vis jamais, excepté ma chere Cleon ; mais elles peuvent toutes les trois aller de pair. Tout autre, ajouta Celadon, parlera ainsi de ce qu'il aime ; car quel amant pouroit ne pas trouver sa maitresse accomplie ? Je pourois m'abuser moi-même, répondit le berger, si j'aimois Astrée & Diane ; mais n'étant plus capable de tendresse, je puis sainement juger de ces bergeres : Et vous qui doutez de leur beauté, êtes-vous étranger, ou leur ennemi ? Je suis, répondit Celadon, le plus malheureux berger qui ait jamais été. Voilà, dit Tyrcis, ce que je ne vous avouerai jamais, à moins que vous ne m'ôtiez de ce nombre. Car si votre mal a quelqu'autre principe que l'amour, vos playes sont moins douloureuses que les miennes ; s'il naît de cette passion, je l'emporte encore sur vous, puis que de tous les tourmens que l'on éprouve en amour, il n'en est point de plus cruel que le desespoir. Or l'esperance peut se mêler dans toutes les peines amoureuses, soit dédain, soit couroux, soit haine, soit jalousie, soit absence ; il n'y a qu'avec la mort qu'elle ne peut subsister. Et moi je me plains d'un mal qui est sans remede comme sans esperance. Berger, lui répondit Celadon, en poussant un profond soupir, que vous êtes loin de la verité ! Je vous avoue que les plus grands maux sont ceux que l'on éprouve en amour, je ne le sçai que trop helas par ma triste experience ; mais je nie que les maux qui sont sans esperance soient les plus douloureux ; ils ne meritent pas même d'être ressentis, & c'est folie que de pleurer des malheurs à quoi on ne peut remedier. Dites-moi est-ce amour qui vous fait pleurer la mort de Cleon ? En doutez-vous, repliqua Tyrcis ? Or, l'amour ajouta Celadon, est-il autre chose, comme je l'ai oui dire à Silvandre, qu'un desir de la beauté, qui paroit telle à nos yeux ? J'en conviens, dit Tyrcis. Mais, repliqua Celadon, est-il raisonnable de desirer ce que l'on ne peut avoir ? Non certe, répondit Tyrcis. Concevez donc Tyrcis, que la mort de Cleon doit être le remede de vos maux. Soit amour ou haine, répondit le berger desolé, je sens que mon mal est extrême.» Celadon vouloit repliquer ; mais Tyrcis qui pensoit que souffrir ces contradictions, c'étoit offenser les cendres de sa chere Cleon, lui dit : «Ce qui affecte les sens est plus certain que ce qui est dans l'opinion ; ainsi toutes les raisons que vous alleguez doivent ceder aux sentimens que j'éprouve en moi-même.» En même temps le recommandant à Pan, il lui dit adieu. Alors Celadon poursuivit son chemin ; & comme dans la solitude on se represente plus vivement les sujets de tristesse ou de joye, quand le berger fut parti, il sentit son cœur déchiré par les plus mortelles inquietudes ; la seule jalousie n'osa l'attaquer. Il étoit occupé de ces tristes pensées, quand il se trouva sur le pont de la Bouteresse. Et l'ayant passé il arriva enfin près de Bonlieu, séjour des chastes vestales : il rougit presque d'être venu si près de la bergere Astrée, qui lui avoit défendu de paroître devant elle ; & voulant s'éloigner, il s'enfonça dans un bois si marécageux, qu'il fut contraint de se rapprocher du rivage. Là fatigué du long chemin qu'il avoit fait, pendant qu'il cherche un lieu pour se reposer, en attendant que la nuit lui permît de s'éloigner davantage, il aperçoit une caverne dont l'entrée étoit couverte par des arbres & des buissons ; il y entre, & trouvant ce lieu propre à son dessein, il se détermine à y passer le reste de ses jours infortunés. La grotte pouvoit avoir six ou sept piés de circuit ; c'étoit un rocher que l'eau avoit cavé peu à peu, & sans peine, parce qu'il étoit graveleux. Il y avoit en quelques endroits des pointes que le berger rompit avec des cailloux : ce qui lui donna moyen de se faire un lit de mousse dans la partie la plus dure & la plus enfoncée du rocher.

 Quand il se fut ainsi arrangé, il quitta son habit & sa pannetiere, & les liant ensemble, il les mit sur son lit avec sa cornemuse, qu'il portoit toujours en maniere d'écharpe ; mais par hazard il laissa tomber un papier, qu'il reconnut bientôt pour être de la main d'Astrée. Comme il n'avoit d'autre objet sous les yeux que la riviere de Lignon, & que rien ne pouvoit le distraire, il se rappella en ce moment tout ce qu'il avoit souffert depuis qu'Astrée l'avoit banni de sa presence. Enfin, comme s'il étoit sorti d'un profond sommeil, il vint à l'entrée de la caverne, & là dépliant le papier qu'il tenoit dans ses mains : «Cher papier, s'écriat-il, après l'avoir baisé cent fois, qui me causâtes jadis tant de joye, & qui maintenant redoublez mes ennuis, comment les caracteres que vous portez ne sont-ils point changés, comme le cœur de la bergere qui les a tracés ?» A ces mots il ouvre le papier, & d'abord le chiffre d'Astrée entrelacé avec le sien, frape sa vue. Il se remet incontinent dans la memoire son bonheur passé, & peu s'en faut qu'en le comparant à sa situation presente, il ne s'abandonne au desespoir. «Ah chiffres, dit-il, témoins trop assurés du malheur que j'éprouve aujourd'hui, comment ne vous êtes-vous pas separés, pour vous conformer aux desirs de ma bergere ? Si elle vous joignit autrefois, nos ames étoient encore plus unies alors ; mais à present qu'un desastre cruel nous a separés, comment, ô chiffres bienheureux, demeurez-vous unis ? Que dis-je, ô chiffres fideles ; soyez toujours ainsi entrelacés, afin qu'après ma derniere heure, que jé souhaite arriver promptement vous fassiez connoître à tous ceux qui vous verront, quel étoit l'amour de l'infortuné Celadon. Et si les dieux ne m'ont point oublié, peut-être qu'après ma mort Astrée vous retrouvera pour ma satisfaction, & qu'en vous considerant, elle sentira qu'elle n'eut pas moins de tort en me bannissant de sa presence, qu'elle avoit eu de raison de vous lier ensemble.» A ces mots il s'assit sur une pierre qu'il avoit traînée du rivage à l'entrée de sa grotte, & là, après avoir essuyé ses larmes, il lut la lettre qui étoit conçue en ces termes :


ASTRÉE A CELADON.



 Puissiez vous, Celadon me continuer aussi long temps l'assurance que vous me donnez de votre affection, que je vous le demande sincerement ! Puissiez-vous encore être persuadé que vous m'êtes bien plus cher que si vous étiez mon frere, & qu'au tombeau même je serai vôtre !

 Celadon relut plusieurs fois ce billet ; mais bien loin d'y trouver quelque soulagement à sa douleur, il ne faisoit que la renouveller, parce qu'il lui remettoit devant les yeux toutes les faveurs qu'il avoit reçues de la bergere. Cependant il eût recommencé à lire, si l'obscurité le faisant rentrer dans sa grotte n'avoit interrompu ses tristes pensées, & si la nuit n'avoit permis à son corps excedé de fatigues, de goûter au moins dans le sommeil quelque repos. Déja le soleil avoit paru deux fois sur l'horison, sans que le berger eût songé à prendre quelque nourriture. Et s'il n'avoit craint d'offenser les dieux, en se laissant mourir, ou plus tôt s'il n'avoit craint de perdre en mourant l'image qu'il avoit dans son cœur, de la bergere Astrée, il auroit fini de la sorte le triste cours de sa vie. Cette consideration lui fit prendre sa pannetiere que Leonide avoir eu soin de garnir. Bientôt, quoiqu'il ne mangeât que peu & rarement, il fut contraint de recourir aux herbes & aux racines ; par bonheur près de sa grote, étoit une source abondante en cresson ; il en fit sa nourriture la plus ordinaire & la plus delicieuse. Tant que duroient les journées, s'il n'apperçevoit personne autour de sa caverne, il se promenoit sur le rivage ; là il gravoit très-souvent sur les tendres écorces des jeunes arbres, le triste sujet de ses ennuis, & quelquefois son chiffre & celui d'Astrée. S'il lui arrivoit de les entrelasser, il les effaçoit soudain, & disoit à haute voix : «Quelle est ton erreur, Celadon, ces chiffres qui te furent permis autrefois, te sont maintenant interdits.» Mais quand le jour avoit fait place à la nuit, tous ses déplaisirs se peignoient plus vivement à sa memoire.

 Après avoir mené quelque temps une vie si affreuse, l'infortuné Celadon changea tellement qu'il eût été difficile de le reconnoître. La maigreur lui avoit absolument changé le tour du visage, & la tristesse avoit presqu'éteint ses beaux yeux. Lui-même, quand il alloit se desalterer à la source voisine, lorsqu'il voyoit son image dans le cristal de l'eau, il étoit surpris de ce qu'il vivoit. Ah si la bergere Astrée l'eût vu dans cet état, elle n'auroit pû douter ni de son amour, ni de sa fidelité !


Fin de la premiere Partie.



L'ASTRÉE
DE
M. D'URFÉ.
PASTORALE ALLEGORIQUE.



SECONDE PARTIE.




LIVRE PREMIER.



 Déja la lune s'étoit montrée deux fois, depuis que Celadon s'étoit retiré dans la caverne ; & quoiqu'il y eût près de trois mois qu'Astrée l'avoit perdu, elle en ressentoit un si cruel déplaisir, qu'elle ne pouvoit le cacher aux yeux les moins attentifs. Le temps qui adoucit tous les maux ne faisoit qu'augmenter les siens. La compagnie des autres bergeres, la promenade, les amusemens, tout lui paroissoit insupportable. Dans sa douleur, elle n'avoit pas même la consolation ordinaire aux malheureux, de ne pouvoir imputer qu'à elle-même la cause de son malheur. Sans Diane & Phylis qu'elle aimoit tendrement, elle auroit succombé sous le poids de son affliction. Dès la pointe du jour, elles venoient l'une ou l'autre, & souvent toutes deux la trouver. Elles l'arrachoient de sa cabane, & la conduisant en des lieux écartés, où rien ne pût lui rapeller le souvenir de sa perte, elles lui racontoient des histoires agréables, ou l'amusoient par des jeux innocens, & déroboient ainsi chaque jour quelques momens à sa douleur.

 D'un autre côté, Silvandre qui par gageure feignoit de s'attacher à Diane, en devint serieusement amoureux ; & par la violente passion qu'il conçut pour elle, il apprit à toute la contrée qu'on ne brave point impunément l'amour. Silvandre trouva la bergere si aimable, qu'il fut surpris de l'avoir vue si long-temps sans l'aimer. Quelque tourment qu'il endurât, il ne se plaignoit point de la bergere, parce qu'il pouvoit, sans l'offenser, lui declarer une passion que d'ailleurs il ne pouvoit dissimuler. Mais lorsqu'il se rapelloit le bonheur dont il jouissoit auparavant ; quels efforts ne fit-il pas pour rompre ces premiers nœuds ? Efforts inutiles, ils n'aboutirent qu'à lui faire comprendre que l'homme s'oppose en vain à la volonté des dieux, & que la vraye sagesse est de s'y conformer. Ainsi, quand il ne pouvoit être auprès de Diane, quand il ne pouvoit voir la seule personne qui l'occupoit, il cherchoit la solitude, & consultoit la volonté des dieux. Il ne voyoit pas moins d'impossibilité à poursuivre son dessein qu'a l'abandonner. S'il formoit la resolution de renoncer à Diane, il trouvoit dans son propre cœur une resistance invincible ; s'il se déterminoit à suivre son penchant pour elle ; quelles peines, quels tourmens ne prévoyoit-il point ? Que ferons-nous donc enfin, Silvandre, disoit-il ? puisque l'un & l'autre paroissent également impossibles. Obéissons aux dieux, continuoit-il ; puisqu'ils l'ont faite si belle, ils veulent qu'elle soit aimée. Pourquoi déliberer davantage ? les dieux veulent qu'elle soit aimée, & moi je ne puis me défendre de l'aimer.

 Tandis qu'il s'entretenoit de la sorte, il se trouva sur les bords du Lignon, vis-à-vis le rocher qui repete si juste les derniers accens. Alors, comme s'il fût revenu d'un profond sommeil : mais pourquoi, ajouta-t'il, me consumai-je ainsi ? Pourquoi m'embarrassai-je dans ces contrarietés ? Echo qui habite ce rocher voudra bien m'apprendre ce qu'elle a entendu de la bouche de ma bergere. Quel oracle plus certain pourrois-je consulter ? Et dans le moment élevant sa voix, il lui parla en ces termes :



ECHO
STANCES.



 Fille de l'air, toi qui ne peut rien taire,
De ces rochers hôtesse solitaire
Où vont les cris que je vais élevant ? au venu


 Et quel crois-tu que le cruel martyre
Qui nuit & jour va mon cœur consumant
Devienne enfin, aux maux que je soupire ! pire


 Que feroit donc cet œil qui me desarme,
Cet œil enfin dont la douceur me charme,
Et me promet de m'aimer constamment ! il mere


 Mais s'il est vrai qu'il mente ; quel remede,
Sçavante Echo, dis-le moi promptement,
Pourra guerir l'erreur qui me possede ! cede.


 Comment ceder un bien si desirable,
L'unique bien qui semble delectable !
Qui plus que moi voit-elle volontiers ! un tiers.


 Un tiers, Echo ! cruel est ton langage.
Mais s'il est vrai qu'elle préfere un tiers
Au lieu d'amour qu'auroit un grand courage ? rage.


 Nymphe qui sens dans ce lieu solitaire,
Quel est le mal de l'amoureux mystere,
N'aurai-je donc aucun soulagement ? je ments.


 Comment, Echo, n'est-ce point un blasphême
De t'accuser & dire que tu ments.
Ce que j'entens, est-ce bien ta voix même ? aimer.


 C'est bien ta voix qui frape mes oreilles.
Mais ce secret, nymphe qui me conseilles,
Di moi l'as-tu de ma Diane oui ? oui.


 Mais que je l'aime, helas c'est peu de chose,
Si d'elle aimé, d'elle je ne joui.
Pour un tel bien qu'est-ce qu'on me propose ? ose.


 Le ciel chargé de tempête & d'orage
Ne peut abattre un genereux courage.
Mon tendre cœur méprise ces terreurs : erreurs.


 Je ne suis point menteur ni temeraire.
L'amour ne peut m'inspirer des erreurs.
Que faut-il plus pour un si grand mystere ? taire.


 Je me tairai. Plus tôt ma voix pressée
Soupirera ma mort que ma pensée.
Amant secret comme amant valeureux. heureux.


 Heureux cent fois, aimé de cette belle ;
Mais d'où sçais-tu que son cœur genéreux
Sera vaincu, si je lui suis fidele ? d'elle.

 Le berger n'ignoroit pas que ces réponses n'étoient autre chose que les sons renvoyés par le rocher ; cependant comme il croyoit que tout étoit conduit par une sage providence, il s'imaginoit aussi que le génie qui l'aimoit les lui avoit mises dans la bouche. Semblable à tous les amans qui sont ingenieux à se flater eux-mêmes, & qui trouvent sans aucun fondement des motifs d'esperance. Après avoir remercié le genie du rocher, & les nymphes du Lignon, il vouloit aller au carrefour de Mercure, pour y attendre la bergere. Il sçavoit qu'elle y passoit pour se rendre chés Astrée, & le soleil ayant fait la moitié de son tour, il lui sembloit qu'il ne tarderoit pas à la voir. Mais il apperçut près de lui Leonide & Pâris, qui ayant entendu sa voix s'étoient avancé pour s'entretenir avec lui, & lui demander des nouvelles d'Astrée, de Phylis, & de Diane. Quoique la passion de Silvandre pour Diane ne fût pas inconnue à Pâris, celui-ci ne laissoit pas d'aimer la bergere, il la croyoit trop sage pour lui preferer Silvandre ; & la grandeur d'Adamas, qui ne reconnoissoit au-dessus de lui qu'Amasis, l'entretenoit dans cette idée : insensé qui pensoit que l'amour se mesure à l'ambition ou au merite, & non pas à l'opinion seulement ! Silvandre sentoit bien que l'amour seul, & un amour qui lui étoit contraire, amenoit Pâris en ces lieux. Mais comme il étoit civil, & qu'il avoit été élevé chés les Massiliens, il s'avança pour saluer Pâris & la nymphe.

 «Je ne vous demande pas, lui dit Leonide en souriant, de quoi vous vous entreteniez dans ces lieux solitaires, car je n'ignore pas que Diane vous occupe sans cesse, mais je voudrois bien sçavoir pourquoi vous préferez ce sejour à sa vue, & ce qui vous le fait aimer plus que sa presence. Madame, répondit-il, j'avouerai que Diane m'occupoit en ce lieu, comme elle m'occupe par tout ; mais que je le prefere à sa presence, c'est madame, ce que je n'ai pu encore obtenir de moi, quoique je le dusse pour bien des raisons. Si vous me trouvez seul, c'est que j'ai cru passer plus doucement à rêver, les heures que je suis contraint de perdre loin d'elle ; & lorsque vous avez paru, j'allois me rendre au carrefour de Mercure, parce que voici le temps où Diane va trouver Astrée, & j'avois resolu de l'accompagner. Nous sommes venus, dit Leonide, dans la resolution de passer le reste de la journée avec ces aimables bergeres, & quand cela ne seroit pas, nous croirions offenser l'Amour, si nous vous retardions. Berger conduisez-nous, & pour abreger le chemin, dites-nous pourquoi vous devez cherir plus vos pensées, que la presence de celle qui les fait naître. Cela me paroît si peu raisonnable, que je ne le croi pas même possible.»

 Aussi-tôt Silvandre les conduisit par un sentier qui traversoit un pré, & reprenant la parole : «Grande nymphe, dit-il, rien de si facile à entendre que ce que vous me demandez. C'est par les yeux que l'amour entre dans nos cœurs, s'il y en a qu'un simple recit ait touchés, ou leur passion n'a pas duré, ou ils n'étoient pas raisonnables d'asseoir leur jugement sur de simples rapports qui sont toujours incertains. Mais comme le lait qui nourrit nos agneaux ne suffît pas pour les faire arriver à leur perfection, & qu'ils ont besoin de tirer des herbes une nourriture plus ferme, ainsi les yeux peuvent bien nourrir une affection naissante ; mais lorsqu'elle a cru, il lui faut pour devenir parfaite quelque chose de plus solide, je veux dire la connoissance des charmes, des vertus, du retour de la personne que nous aimons. On s'instruit à la verité par les yeux d'une partie de ces qualités, mais il est nécessaire qu'ensuite l'ame se replie sur elle-même, qu'elle considere les images qui lui en sont demeurées, & qu'après avoir bien reflechi sur les rapports des oreilles & des yeux, elle en tire la verité. Si cette verité nous est avantageuse, elle produit en nous des pensées dont la douceur ne peut être égalée que par ces pensées mêmes. Si elles tournent à l'avantage seul de l'objet aimé, elles rendent notre amour plus violent & plus inquiet ; aussi ne faut-il point douter qu'il ne s'augmente par l'absence, pourvu néanmoins qu'elle ne donne pas aux images reçues le temps de s'effacer : soit qu'en absence on se represente seulement les perfections de ce que l'on aime, soit que l'imagination y en ajoute, soit qu'alors l'ame ne s'occupe que de ce qui lui a plu ; soit peut-être quelqu'autre raison. Mais enfin quiconque ne sent point son amour s'accroître dans l'absence, il n'a jamais aimé veritablement. J'en aurois bien jugé autrement, répondit Leonide, moi qui ai toujours oui dire que l'amour n'avoit point de plus dangereux ennemi que l'absence. L'experience, repartit le berger, nous apprend tous les jours que la presence l'est bien davantage. D'ailleurs si dans l'absence nous cessons d'aimer, c'est sans violence, sans effort : au lieu qu'en presence c'est toujours avec effort, avec éclat, & que des cendres de l'amour il naît une haine plus violente, que n'étoit l'amour même. En effet, nous sommes aimés, ou hais, ou nous sommes indifferens. Si nous sommes aimés, la jouissance éteint l'amour ; si nous sommes haïs, comment ne le sentirions-nous pas ? Si nous sommes indifferens, lorsque nous perseverons, il faut que nous soyons sans courage pour souffrir de continuels mépris, mais si nous en manquons, comment resister ces outrages ? Les faveurs en absence ne font qu'irriter les desirs ; les mépris sont moins ordinaires, & blessent moins lorsqu'on ne fait que les apprendre, que quand on en est témoin.

 Je conviens, repliqua la nymphe, qu'en presence il survient bien des choses qui ruinent l'amour, & dont l'absence est exemte ; cependant vous aurez peine à me persuader que l'absence augmente plus l'amour que la presence. Il se nourrit des faveurs, & celles-ci sont plus sensibles que celles là. Je croyois, madame, avoir prevenu votre demande ; mais essayons de vous apporter des raisons plus claires. L'amour commence par les yeux, mais ils ne le produisent pas ; c'est la beauté, c'est le merite. La beauté se connoît bien par les yeux ; mais dès qu'une fois elle est entrée dans notre ame, les yeux nous deviennent desormais inutiles ; pour vous en convaincre, rentrez en vous-même, si jamais vous avez aimé, & jugez si en perdant les yeux vous perdriez cet amour. Pour le merite ou le bonté, c'est les discours ou les actions qui le font connoître ; mais quand une fois on l'a connu, on en conserve le souvenir independamment de la presence. Or plus on connoît les perfections de l'objet aimé, plus on s'y attache. Et qui ne sçait que les sens offusquent l'intelligence ? Avouez-donc, madame, qu'elle agira mieux en absence que quand distrait par les objets l'on ne fait que regarder & pousser des soupirs. Il est donc indubitable que nous aimons plus absens que presens.

 D'où vient donc, interrompit Pâris, que les amans desirent si passionnément de voir ce qu'ils aiment ? C'est qu'ils sont ignorans, reprit Silvandre : ils s'imaginent toujours que leur amour est tel qu'il ne sçauroit augmenter, & pensant de la sorte, il n'est pas surprenant qu'ils recherchent les moyens de l'accroître. Ils se contentent des connoissances qu'ils peuvent avoir par les yeux. Mais, ô grande nymphe, quelle difference entre l'amour que nourrissent les yeux, & l'amour que l'entendement produit ? Après tout, ces amans ne pouvant toujours être auprès de celles qu'ils aiment, il faut bien que durant l'absence ils entretiennent les images qui sont entrées par leur yeux. Demandez-leur si cette absence a diminué leur passion, & je suis assuré que tous répondront qu'ils ont au contraire senti leur desirs s'irriter. En effet avec quel transport reviennent-ils à elles ? avant leur separation ils auroient juré que leur amour ne pouvoit augmenter, & maintenant il leur semble qu'ils outrageoient alors leurs maitresses en les aimant si peu. Puisqu'il est ainsi, ajouta Pâris, comment ne vous éloignez-vous point de Diane, pour l'aimer davantage ? J'ai déja dit, repartit Silvandre, que je devois le faire, mais que je ne l'ai pu gagner sur moi. C'est, gentil Pâris, que les sens ont trop d'empire sur les amans, & que l'ame qui est la partie qui aime, s'attache aux beautés du corps comme à celles de l'ame. Elle se plaît à voir, à entendre, à toucher ce qu'elle aime, elle ne peut faire divorce avec les sens par où ses plaisirs ont commencé, ni separer son plaisir du leur.»

 Ces discours les menerent près du carrefour, & tout à coup ils entendirent chanter Phylis. Elle étoit assise au pié d'un hêtre avec une autre bergere, tandis que leurs brebis ruminoient à l'ombre, attendant à retourner aux pâturages, que la chaleur fut diminuée. Dans le moment Silvandre tourna la tête du côté de la bergere qui chantoit, mais dès qu'il l'eut reconnue, il se retourna si promptement que Leonide ne put s'empêcher d'en sourire. «Que vous est-il donc arrivé, dit-elle ? Madame, répondit-il, j'ai vu ce que je ne verrai jamais sans douleur, Phylis la plus cruelle ennemie que je puisse avoir, Phylis la cause de tous mes maux.»

 En même temps Lycidas, qui sans voir Leonide suivoit un sentier couvert d'une haye, fut étonné de se trouver auprès de la nymphe. La jalousie qui l'éloignoit de tout commerce, lui faisoit éviter Silvandre encore plus que les autres ; mais il fut contraint cette fois de saluer Leonide & Pâris, & malgré differens prétextes, il ne put se dispenser de les suivre ; Leonide qui l'aimoit à cause de Celadon, l'en pressa avec trop d'instance. Pâris qui desiroit sçavoir où étoit Diane, lui demanda s'il ne connoissoit point la bergere qui étoit assise auprès de Phylis. Lycidas après l'avoir observée, répondit que c'étoit Astrée. Après quoi Leonide reprenant le discours qu'ils avoient commencé, poursuivit de la sorte. «Pourquoi, berger, en voulez-vous à cette bergere ? Si elle est la cause de l'amour que vous avez pris, ne l'est-elle pas aussi des perfections que cet amour vous donne ? J'avoue, dit le berger, que sans Phylis je n'aurois jamais aimé, mais aussi sans elle j'aurois encore ma liberté. Mais, ajouta la nymphe, n'esperez-vous pas du retour, & ce bien ne peut-il pas vous dédommager de la perte de votre liberté ? N'importe, repliqua-t-il ; une ame bien née ne peut se louer de quiconque lui a fait perdre un avantage si precieux.» Au nom de Phylis, Lycidas devint plus attentif, & la suite de l'entretien lui faisant croire que Silvandre l'aimoit : «Hé quoi, lui dit-il, êtes-vous aussi amoureux de cette bergere que vous feignez de l'être ?» Silvandre qui dans ses réponses à Leonide ne songeoit point à Lycidas, comprit que la jalousie lui faisoit faire cette demande, & pour l'embarrasser davantage, il lui répondit seulement : «Dites Lycidas, qu'en pensez-vous ? Je voi par tout tant de feinte, repartit Lycidas, que je ne pourois que juger. Si ma dissimulation, ajouta Silvandre, vous empêche de porter votre jugement sur cet article, dites-moi ce que vous en desirez. Vos actions m'étant indifferentes, répondit Lycidas, quels pensez-vous que puissent être mes desirs à cet égard ? Eh bien, continua Silvandre, s'il y a quelque chose en moi qui vous déplaise, n'en accusez donc que vous seul & les dieux qui le veulent ainsi ; au surplus armez-vous de patience.» Lycidas alloit répondre, & sans doute avec aigreur, si Leonide n'eût détourné la réponse, sous pretexte qu'elle vouloit écouter ce que Phylis chantoit. Voici ce qu'elle entendit :


 Amour, ne brule plus, ou ne brule qu'en vain,
Et son arc sans vertu demeure dans sa main.
Ou bien s'il fait aimer, aimer est autre chose
Qu'au bon vieux tems ; & les loix qu'il propose
Sont contraires aux loix qu'il nous donnoit à tous.
Car aimer & haïr c'est maintenant le même,
Puisque pour bien aimer il faut être jaloux.
Que si l'on aime ainsi, je défens que l'on m'aime.

 Silvandre qui vouloit donner à Lycidas autant de jalousie qu'il pourroit, voyant Phylis attentive à ce qu'elle chantoit, & la bergere Astrée uniquement occupée du souvenir que lui rappelloient ces paroles, il s'avanca vers Phylis, & se jettant à ses genoux il lui baisa la main, puis en se relevant il l'avertit que Pâris & la nymphe arrivoient. Leonide étoit si près, que la bergere obligée de se lever n'eut pas le temps de reprocher à Silvandre sa temerité. Il voulut l'aider, mais elle le repoussa. Lycidas crut qu'elle n'en avoit usé de la sorte, que parce qu'elle l'avoit apperçu.

 Après les saluts reciproques, ils s'assirent tous sous le même arbre, & Silvandre, pour desesperer Lycidas, se remettant aux genoux de Phylis, «belle bergere, lui dit-il, quel terme avez-vous établi à mes services ? combien de temps encore me ferez-vous souffrir ? Du moins, si je souffre, si je sers, si vous triomphez de moi, je ne veux pas que vous soyez exemte d'inquietudes ; ou vous employerez contre moi toutes vos forces, tous vos artifices, ou je demeurerai le vainqueur.» Phylis entendant bien que le berger vouloit parler de la gageure qu'ils avoient faite à qui se feroit plus aimer de Diane, entendoit ces mots dans leur veritable sens, au lieu que la jalousie de Lycidas les lui faisoit entendre autrement. Phylis le comprit, & pour le détromper, elle fit cette réponse à Silvandre : «Souvenez-vous, berger, que s'il me falloit employer tant d'artifices, ce seroit contre un autre berger, & que pour triompher de vous il me suffiroit de dire, je veux vaincre. Personne en cette contrée n'ignore votre pouvoir, repartit Silvandre, & je l'ignore moins encore que tous nos bergers. Je ne sçai, dit Philis, quel peut être votre dessein en me tenant ce langage, mais dans peu nous recevrons notre arrêt, & peut être ces mots vous couteront cher. Je ne crains rien, dit le berger, je dois seulement avoir plus de regret d'avoir été si long-temps sans vous declarer mon affection, que de crainte du mal dont vous me menacez.»

 Phylis sentoit assés que c'étoit un jeu de la part de Lycidas, mais la peine même que ces discours faisoient à Phylis, fortifioient les soupçons du berger ; elle dit donc à Silvandre : «Je pense en verité que vous avez gagé de me déplaire, en me tenant un pareil langage, ou que vous venez l'étudier ici, pour le mieux repeter à votre maitresse. En ce cas, interrompit Astrée, il vaudroit mieux qu'il vous parlât, comme si en effet vous étiez Diane. N'importe, dit Silvandre, pourvu que je lui exprime toute ma tendresse.» Il alloit continuer, lorsque Phylis le conjura de la laisser tranquille, & d'aller plus tôt secourir Diane qu'elle avoit laissée à la porte de sa cabane dans un étrange embarras, parce que Florette sa brebis chérie se mourroit. «Si vous me l'ordonnez, repliqua Silvandre, & si vous daignez prendre soin de mon troupeau jusqu'à mon retour, j'obéis.» Phylis lui donna les ordres qu'il demandoit, & lui promit de garder son troupeau. Alors, comme s'il n'eût osé lui desobéir, il fit une grande reverence à la nymphe, à Pâris, aux bergeres, & prit sa course vers la cabane de Diane, laissant Phylis charmée de son départ, & Lycidas en proye à la plus triste jalousie. Si les discours de Silvandre lui avoient déplu, les inquiétudes qu'il avoit remarquées dans sa bergere l'avoient bien touché davantage ; mais quand il se representoit qu'elle s'étoit chargée du soin de son troupeau, quoi qu'elle ne l'eût fait que pour finir un entretien qui peinoit Lycidas, il étoit au desespoir. C'est ainsi que nos desseins ont quelquefois des effets contraires à nos intentions.

 Silvandre s'assura bien-tôt que Phylis ne l'avoit point trompé. Il apperçut Diane assise par terre, & tenant dans son sein sa brebis cherie. Tantôt elle lui souffloit dans la bouche, tantôt elle y mettoit du sel, mais toujours sans effet. La brebis ne revenoit de son assoupissement que pour retomber aussi-tôt. Diane se lamentoit, elle accusoit une voisine de sortilége, lors que Silvandre s'approcha, & lui demanda après l'avoir saluée ce qu'elle faisoit ainsi par terre. «Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre, dit-elle : regardez seulement en qu'el état est Florette.» A l'instant le berger se jette à genoux, il la considere, il lui touche les oreilles, il lui examine la langue, il lui bouche les narines, & reconnoissant enfin le mal, il se tourne transporté de joye vers Diane : «Ne vous affligez point, lui dit-il, ma belle maitresse, Florette sera bien-tôt guerie ; son mal ne vient point de sortilége, mais de l'ardeur du soleil qui lui a offensé le cerveau, & ce mal se nomme avertin. Le temps seul pourroit la guerir, mais si vous me permettez, j'irai dans le pré voisin, & j'en raporterai une herbe qui la guerira incontinent. Si je vous le permettrai ? répondit le bergere, je vais de ce pas avec vous pour cueillir de cette herbe, & la connoître pour vous en épargner la peine si j'en ai besoin une autre fois.» A ces mots laissant la brebis en garde à ceux qui étoient dans la cabane, ils partent, & vont cueillir l'herbe salutaire. Silvandre qui par hazard l'avoit remarquée en venant trouver Diane, l'eut bien-tôt trouvée. Il en prit une poignée, il la mit entre deux cailloux, & lorsqu'il fut de retour, il en distilla le jus dans les oreilles de Florette. Aussi-tôt la brebis se leva secouant la tête, & après quelques éternumens, elle se mit à bèler comme pour appeller ses compagnes. Déja elle baissoit le nés pour manger, mais Silvandre la prenant entre ses bras, il la remit dans la bergerie, & dit à Diane de ne la point laisser sortir de toute la journée, de peur que le soleil ne l'incommodât, Diane connoissant l'herbe, voulut encore en sçavoir le nom. «Elle en a plusieurs, répondit Silvandre ; les uns l'appellent orval, & les autres scarlée. Mais pourquoi, ajouta-t-il, n'avez-vous pas le même empressement de conserver tout ce qui vous appartient ? Quand j'apperçois le moindre mal quelque part, dit-elle, j'y remedie le plus promptement qu'il m'est possible. Plût à dieu, répondit le berger, fussiez-vous aussi veritable que j'éprouve le contraire ! N'aillez pas, repliqua Diane en souriant, effacer par vos injures le mérite de ce que vous venez de faire. Il vaut mieux que nous allions chercher mes compagnes, & les tirer d'inquiétude.»

 Au même temps elle rassemble son troupeau, & le pousse vers le carrefour de Mercure, charmée de la guérison de Florette. Elle apprit en chemin que Pâris & Léonide étoient avec les bergeres qu'elle cherchoit, & bien-tôt elle les vit s'avancer de son côté. Pâris que le déplaisir de Diane rendoit inquiet, s'étoit levé le premier, & tous les autres venoient avec lui pour essayer de secourir Florette. Mais lorsqu'ils apperçurent Diane, ils s'arrêterent, & le hazard voulut que ce fût précisément au carrefour de Mercure, où quatre chemins venoient aboutir. La base qui portoit le terme étoit rehaussée de trois degrés, ils s'y assirent, & de là Leonide apperçut deux bergers & une bergere qui venoient du côté de Mont-verdun. Leurs gestes animés montroient bien qu'ils disputoient avec chaleur. La bergere, sans vouloir écouter ni l'un ni l'autre, les repoussoit également. Quelquefois ils s'arrêtoient, & la tiroient par sa robe, comme pour l'établir juge de leur differend ; mais elle se débarassant d'eux, elle se mettoit à fuir, jusqu'à ce qu'ils l'eussent atteinte. A sa fuite on eût jugé qu'ils vouloient lui faire violence, si on ne les avoit remarqués, tantôt embrassant ses genoux, & tantôt lui baisant avec respect les mains.

 Cependant ils approchoient du carrefour, sans remarquer les personnes qui y étoient, & Leonide les montra à toute la troupe, pour sçavoir si personne ne les reconnoîtroit. «Je les ai vues souvent, répondit Lycidas, ils habitent le hameau qui touche Mont-verdun. Ils n'en sont point originaires ; c'est des étrangers que la fortune de leurs peres a contraints de se refugier dans cette contrée. Si vous êtes curieux de voir une beauté naissante donner les plus grandes esperances, il faut que vous voyiez la bergere. Si vous pouvez les engager à vous raconter leur differend, je suis persuadé que vous aurez un veritable plaisir. Ils aiment tous deux la bergere, & celle-ci rebute la flamme de tous deux. Il y a quelques jours qu'étant sur la rive opposée, j'entendis leur dispute ; le sujet en est grave à mon avis. La bergere s'appelle Celidée : le berger qui paroît le plus grand & qui est à droite, se nomme Thamyre, & l'autre Calydon.»

 A peine Lycidas avoit fini, que les étrangers arriverent près du terme, & que l'on pût reconnoître, à voir Celidée, que Lycidas n'avoit point imposé sur sa beauté : Pendant qu'ils la consideroient attentivement, Leonide curieuse de sçavoir le sujet de leur differend, s'avança vers Celidée, & la pria instamment de s'asseoir avec sa compagnie sur les degrés du terme, & d'y attendre à l'ombre des sicomores, que la grande chaleur fût tombée. La bergere n'ignoroit pas le respect qu'elle devoit à la nymphe ; d'ailleurs elle étoit ravie d'éviter l'importunité des deux bergers ; elle obéit donc à Leonide, & lorsqu'ils alloient prendre leurs places, Diane arriva. Cependant Lycidas ne pouvant supporter Silvandre auprès de Phylis, quand il le vit de retour, il se deroba sans que l'on s'en apperçût, & s'enfonça dans le bois.

 Leonide fit asseoir Celidée auprès d'elle ; Astrée étoit de l'autre côté. Diane se plaça près de l'étrangere, & Pâris auprès d'elle. Et Phylis s'étant assise près d'Astrée, Silvandre demeura debout, aussi-bien que Thamyre & Calydon. S'ils s'étoient assis autour du terme ils auroient tourné le dos aux bergeres. Lorsqu'ils furent arrangés de la sorte, la nymphe pour rassurer Celidée, rompit le silence en ces termes : «Belle Celidée, le bruit de votre beauté est venu jusqu'à nous, & nous a donné la curiosité de sçavoir qui vous êtes, & quelle est votre fortune. Lycidas nous a dit quelque chose de votre differend avec ces deux gentils bergers ; mais nous souhaiterions d'en sçavoir la verité par votre bouche même. Madame, répondit l'étrangere, vous avez trop de bonté de vouloir bien entendre le recit de nos dissensions ; mais dispensez-moi de le faire, puisqu'aussi bien il n'y va point de votre service, & que je ne le pourrois sans me rappeller le souvenir de mes déplaisirs. Madame ; interrompit Calydon, souffrez qu'à son refus je vous raconte ce que vous desirez sçavoir ; je veux bien que ce soit devant elle & devant Thamyre, afin qu'ils me démentent si je parle contre la verité. Comme j'ai ici le plus grand interêt, ajouta-t-il, il est naturel, grande nymphe, que je vous en fasse le recit. En ce cas, dit Celidée, ce seroit à moi à parler, puisque vous êtes tous deux ligués contre moi. Cela n'est pas raisonnable, dit Calydon ; car, ô belle Celidée, si vous êtes contre nous deux, nous ne laissons pas d'être à vous tous deux. Pour Thamyre il sçait que si celui à qui l'on fait le plus d'injustice doit avoir la permission de se plaindre, c'est à moi de parler ; la belle Celidée m'offense par ces refus, & Thamyre, en voulant me ravir un bien que je tiens de l'amour, & que Thamyre lui-même m'a cedé. Si cela est ainsi, répondit le berger, laissez donc parler Thamyre ; il se plaint de Celidée qui l'aima & qui ne l'aime plus, il se plaint de Calydon qu'il a comblé de bienfaits, & qui le paye d'ingratitude. Et moi, repliqua Celidée, je me plains, grande nymphe, d'être en bute à leurs importunités, ensorte qu'ils semblent avoir juré l'un & l'autre de me tourmenter le reste de ma vie. Qu'ils se taisent donc, & qu'ils me laissent parler.»

 Leonide, pour mettre fin à leur dispute, leur proposa de tirer au sort à qui parleroit le premier, puisqu'ils ne pouvoient s'accorder entr'eux. Ils mirent donc leur gages dans le chapeau de Silvandre, & Leonide les tira. Le premier fut le gage de Thamyre, l'autre celui de Calydon, & le troisiéme celui de la bergere. Ainsi Thamyre commença en ces termes :



HISTOIRE
DE CELIDÉE, DE THAMYRE
ET DE CALYDON.



 Puisque le grand Thautates m'a choisi pour vous raconter nos dissensions, je proteste d'abord que je ne déguiserai en rien la verité. Je demande seulement qu'après que Celidée & Calydon auront allegué leurs raisons, on me permette aussi de rapporter les miennes. Sçachez donc, grande nymphe, que nous habitons un hameau près de Mont-verdun, mais que nous ne sommes point de cette contrée, que nos peres descendoient de ces Boïens, qui sortirent de la Gaule au temps de Bellovése, & chercherent au delà des Alpes de nouvelles demeures, qu'après plusieurs siecles ils furent chassés par les Romains, des villes qu'ils avoient eux-mêmes bâties ; que les uns dépouillés de leurs biens se retirerent au delà de la forêt Hircinie, où les Boïens leurs alliés s'étoient établis du temps de Segovese, & que d'autres aimerent mieux retourner dans leurs anciennes demeures. Ainsi nos ancêtres revinrent dans les Gaules & s'établirent parmi les Segusiens, avec lesquels ils prirent des alliances. Jugez maintenant, belle nymphe, combien Calydon & moi nous devons nous aimer. Tous deux Boïens, tous deux parens, & tous deux dans un pays étranger, que de raisons de nous chérir mutuellement ! Aussi l'ai-je toujours aimé comme mon fils ; j'ai pris soin de son enfance, comme je le devois, en consideration de son pere qui étoit mon oncle. La sage Cléomene élevoit aussi la belle Celidée près de ma cabane, & quoi qu'elle n'eût pas encore atteint sa neuviéme année, j'avoue que son air enfantin me charma, j'aimois ses discours, je me plaisois à ses petits jeux. Combien de fois lui souhaitai-je de ces années qu'il me sembloit que j'avois trop pour elle, ou bien elle trop peu pour moi ! Combien de fois ai-je voulu me défaire de mon amour ? Mais ne pouvant y réussir, & prévoyant que d'autres que moi en deviendroient amoureux, je resolus de les prévenir. Je tâchai de la gagner par des actions enfantines, je lui parlai de flamme, d'amour, de passion, non que je crusse qu'elle pût être sensible à ces discours, mais uniquement pour l'accoutumer à ces mots qui d'ordinaire offensent plus les oreilles d'une bergere, que la chose même. J'en usai de la sorte près d'un an, je lui dérobai cependant quelques baisers ou quelques faveurs legeres. Mes soins, je puis bien le dire, ne furent pas surperflus. Elle avoit à peine atteint l'onziéme année de son age, qu'elle commenca, disoit-elle, à m'aimer comme son pere, & que bien-tôt elle m'aima plus que tout ce qui étoit au monde. Lorsque je lui reprochois qu'elle m'aimoit en enfant, & que ce n'étoit poit d'un amour veritable, elle tranchoit le mot sans hésiter. J'aurois pû la conduire loin, si j'avois eu quelque mauvaise volonté ; mais l'affection que je sentois pour elle, & le desir que j'avois de l'epouser étoufférent en moi tout desir criminel.

 Je craignois d'ailleurs que quelqu'un n'abusât de sa simplicité, & la voyant recherchée de plusieurs, je lui faisois sans cesse valoir l'estime que l'on fait de la constance & de la fidelité : je lui representois combien les bergeres volages sont méprisées, que les bergers sont presque toujours trompeurs, infideles, & qu'il ne falloit pas même les écouter. A quoi m'ayant répondu un jour, qu'elle ne devoit donc pas m'écouter moi-même, je compris qu'il y avoit encore de l'enfance en elle. Je lui dis alors que nous n'étions ici bas que pour aimer, que sans l'amitié il n'y avoit point de plaisir dans la vie, que l'amitié adoucissoit toutes les amertumes, que qui vit sans amour est malheureux parce qu'il n'est aimé de personne, que sa mere avoit aimé son pere, mais que celles qui ont plus d'un amant sont souverainement meprisées. «Hé quoi ! me répondoit-elle, les bergers sont-ils également obligés à n'aimer qu'une bergere ? Sans doute, lui disois-je, ils y sont obligés. Aussi ne voyez-vous pas que je n'aime que vous ? Mais, ajouta-t-elle, n'aimiez-vous rien avant que je fusse née, & si je mourois, cesseriez-vous d'aimer quelque chose ? Sa naïveté me fit rire, & pour lui répondre : Scachez, lui dis-je, que mon amour nâquit avec vous, & que si je vous survis, il vous suivra au tombeau. Et si vous mourez avant moi, continuat-elle, faudra-t-il que je fasse de même, & si cela est nécessaire, apprenez moi, je vous supplie, comment je m'y prendrai. Ma fille, lui répondis-je en souriant, il n'est pas raisonnable que votre amour meure avec moi, mais il faut qu'alors vous aimiez de moi ce que votre memoire vous en representera, & vous souvenant de Thamyre, vous l'aimerez, & n'en aimerez jamais d'autre. Mais comment, disoit-elle, aimerai-je un mort ? Lorsque vous me donnez des baisers, si je vous en demande la raison, vous me repondez que c'est parceque vous m'aimez. Faudra-t-il que je vous donne aussi des baisers quand vous serez mort ? C'est assés, lui dis-je, que les bergeres souffrent les caresses de ceux qu'elles aiment. Mais continua-t-elle, quelles preuves les bergers peuvent-ils nous donner de leur amour ? Celles que vous recevez de moi, lui dis-je, quand je prens plaisir à vous caresser. Ainsi, ajouta-t-elle, quand quelqu'un se jouera de la sorte avec moi, je connoitrai incontinent qu'il m'aimera.»

 Je vous raconte ces naïvetés, madame, afin que vous connoissiez mieux la nature de mon affection pour Celidée, les soins que j'ai pris de son éducation, & la reconnoissance qu'elle me doit de ce que je n'ai point abusé de sa simplicité. Peut-être ces mêmes naïvetés vous feront trouver étrange que j'aye pu m'occuper serieusement de la bergere à qui elles échapoient. Mais si vous daignez vous souvenir que l'amour est enfant, & qu'il aime sur tout la jeunesse, vous jugerez bien que devant subir sa tyrannie, rien ne convenoit davantage à la pureté de mes intentions, que cette jeune & innocente beauté. A la verité je reconnois que je l'aimois moins par mon propre penchant que par la volonté des dieux. J'essayai plusieurs fois de rompre des nœuds si mal assortis, je me representai tous les obstacles imaginables, mais tous mes efforts & toute ma raison ne servirent qu'à accroître mon mal, qui devint enfin incurable.

 Au même temps Calydon revint de la province des Boïens ; il étoit alors agé d'environs dixhuit ans, il avoit la taille belle & plus grande que ne le comportoit son âge, le visage gracieux, & dans toutes ses manieres un air noble audessus de sa condition, mais sans fierté. Je l'aimois auparavant parce qu'il m'étoit allié, & que mon oncle me l'avoit recommandé ; mais il me parut si aimable à son retour que lui donnant toute mon amitié, je lui destinai après ma mort mes troupeaux & mes pâturages qui ne sont pas à dedaigner. Pour l'obliger même à quelque retour pour moi, je lui declarai mon dessein, & j'en fis part à nos proches & à nos voisins. Je prévis bien qu'il pourroit aimer Celidée, sans sçavoir mon intention. Je lui ouvris donc mon cœur, & lui défendis de l'aimer autrement que comme sa sœur. Il me le promit avec serment, mais à peine la lune avoit achevé son cours, que le voilà épris de Celidée. Il n'osa le lui declarer, ni à moi ni a personne qui pût m'instruire de son état. Il languit quelque temps & tomba enfin malade. Jugez, madame, de mon affliction par l'amour que je lui portois ; il devint plus pâle que la mort, & si maigre qu'à peine pouvoit-on le reconnoître. Je consultai les plus experimentés de la contrée, je n'épargnai ni peine, ni dépense ; point de Vacie par qui je ne fisse offrir des sacrifices à Thautates, à Hesus, à Tharamis, à Belenus, pour fléchir les dieux, si par hazard Calydon les avoit offensés. Point d'Eubage que je n'interrogeasse, point de sage Saronide qui ne vînt le visiter à ma priere, & lui donner des conseils contre la tristesse. Mais tout cela fut inutile. Ce fut encore en vain que je le conjurai en l'arrosant de mes larmes, de m'expliquer la cause de son mal. Il languissoit de la sorte, lorsqu'un vieux myre de mes amis instruit de ma douleur, vint la partager avec moi, & me donner quelque consolation. Après qu'il m'eut dit tout ce qu'en de pareilles occasions peut representer un ami sage ; «enfin ajouta-t-il, remettez Calydon, remettez-vous vous-même entre les mains de Thautates, & si vous le faites avec une entiere sincerité, assurez-vous que vous en recevrez plus de soulagement que vous n'en pouvez esperer de tous les hommes ensemble.» Avant que de partir il voulut voir Calydon ; nous allâmes dans sa chambre, il lui parla quelque temps, il le considera avec attention, il remarqua ses gestes, ses actions, il lui toucha le poux, & lui dit ensuite : «Mon fils, rejouissez-vous, votre maladie n'ira point à la mort ; j'en ai vu plusieurs atteints du même mal que vous, & personne n'y a succombé.»

 En sortant il me prit à l'écart, & me tint ce discours : «Peu s'en faut que je n'aye déja vu trois siécles ; il y en a plus de deux que je fais la profession de myre, & je ne l'ai pas faite, puisqu'il a plu à Thautates, sans reputation. J'ai toujours été appellé chés tous les principaux de la contrée, ainsi je dois avoir quelque experience. Je vous dirai donc que le mal de Calydon est moins dans le corps que dans l'esprit, & si le corps en est atteint, ce n'est qu'à cause de l'étroite union qu'il a avec l'esprit malade. Toute dangereuse qu'est cette espece de maladie, elle l'est moins que celle du corps ; il n'y en a point de l'ame qui soient incurables, parce qu'elle n'est point sujette à la corruption. Je vous dis ces choses, afin que vous ne desesperiez point de la guerison de ce jeune berger. Je connois son mal, ou je suis bien trompé ; soit à l'inégalité de son poux, soit à la foiblesse de sa voix entrecoupée de soupirs, soit à l'humidité de ses yeux, soit à la tristesse peinte sur son visage, je juge qu'il aime éperdument une bergere qui le maltraite, ou à qui il n'ose expliquer sa passion.» Je me figurai incontinent que la belle Celidée en étoit l'objet, & je répondis au myre, que je craignois maintenant bien davantage de perdre le berger, puisque sa guerison dépendoit d'une personne inconnue, ou peut-être ennemie, & que je n'y voyois aucun remede. «Il y en a à tout, me dit-il, excepté à la mort, & je compte bien d'en trouver. La personne qui peut le guerir, vous est inconnue, dites-vous, mais si je reste auprès de lui quelques jours, je serai bien-tôt instruit sur cet article. N'esperez pas, lui dis-je, qu'il vous en fasse l'aveu ; aussi ne le pretens-je pas, me répondit-il, il faut même éviter de lui donner sur cela le moindre soupçon. Lorsque nous sçaurons de quelle bergere il est épris, nous en viendrons à bout. Il n'y en a point de si farouche que les caresse n'aprivoisent, pourvû qu'on s'y conduise avec prudence.» Pour abreger, grande nymphe, le myre demeura huit jours près de Calydon, & me conseilla pendant ce temps d'engager toutes les bergeres du hameau, & celles d'alentour, à le venir visiter separément, sous pretexte que la tristesse étant son plus grand mal, il avoit besoin de compagnie pour la dissiper. Il lui tenoit toujours le bras, & lui tâtoit le poux, afin de connoître quand il auroit quelque émotion. Le hazard voulut que Celidée fit alors avec Cleontine un voyage qui dura six jours, ce qui fut cause qu'elle nous visita des dernieres ; car toutes vinrent touchées de la maladie du berger, & de l'état où son mal me reduisoit. Nous desesperions presque de connoître par ce moyen ce que nous cherchions à decouvrir, lorsque l'on nous annonça Celidée. Le myre lui tenoit le bras alors, & son poux étoit plus calme qu'il ne l'avoit été ; mais au nom de Celidée il s'éleva tout à coup, comme s'il avoit eu une fiévre ardente ; puis se calmant de nouveau, il revenoit à sa premiere agitation.

 Le myre qui étoit intelligent, considere ses yeux, il les trouve plus vifs, plus étincelans, il reconnoit un si grand changement dans Calydon, que pour s'assurer que Celidée étoit la cause du mal, il attendoit seulement qu'elle fût entrée. Quand elle s'approcha de lui, quand elle lui parla, son poux, ses yeux, sa couleur changerent de maniere, que les plus indifferens s'en fussent apperçus. En ce moment le myre me tire à l'écart, & me dit : «Ami Thamyre, ce n'est pas Celidée qui vient d'entrer, mais la femme de Calydon, si tu veux qu'il vive.» O dieux, quel fut mon étonnement ! Je demeurai interdit, & ce fut bien à propos que le myre continua de me parler, car il m'eût été impossible de proferer un seul mot. Lorsqu'enfin je fus un peu revenu à moi, je lui demandai si en l'état où étoit Calydon, il seroit à propos de le marier. Faites seulement, me répondit-il, que Celidée lui donne quelques marques d'amitié, & bien-tôt il sera rétabli. Cependant vous parlerez à Cleontine, qui est trop sensée pour refuser un tel parti.

 Le myre s'en alla, me laissant bien plus malade que Calydon. Je ne puis, madame, vous representer de quels sentimens mon ame fut combattue. Cederai-je Celidée, me disois-je à moi-même ? L'amitié le demande, mais l'amour le défend. Si je ne la donne à Calydon, c'est fait de lui : & si j'y renonce, comment pourrai-je vivre moi-même ? Mais, continuois-je, Calydon est jeune, & par consequent dans un âge où l'on ne peut resister à ses passions, & toi qui as déja passé ces premieres fureurs de la jeunesse, veux-tu te montrer aussi foible que lui ? Que dis-je, veux-tu acheter par un plaisir qui s'évanouira bien-tôt, la mort de ton cher Calydon ! Enten les reproches de son pere. Est-ce ainsi, dit-il, Thamyre, que tu gardes la promesse que tu me fis, lorsqu'en rendant le dernier soupir, je te recommandai cet enfant dans le berceau ? Tu juras de le chérir comme ton propre fils, & de reconnoitre ainsi les soins que j'avois pris de toi, lorsque ton pere jeune te laissa jeune encore entre mes mains ? Souvien-toi que je n'ai jamais été ton rival, & que jamais je n'ai balancé, si pour un leger plaisir je te laisserois perdre la vie. N'achete point si cher un repentir qui t'accompagneroit sans doute au tombeau, & qui vengeroit tes ancêtres d'une action si indigne.

 Ces considerations, je l'avoue, me déterminerent à me priver de Celidée pour la donner à Calydon. Mais que n'eus-je point à souffrir pour en venir à l'execution ? Je commençai par le berger, je lui declarai que je connoissois son mal, & que j'y voulois remedier. Il nia d'abord, mais enfin il avoua tout les larmes aux yeux, & me demanda pardon d'un air si sincere, que je lui pardonnai en effet, imputant à une force superieure l'offense qu'il m'avoit faite. Lorsque je parlai à Celidée, c'est là que je trouvai de la difficulté. Loin d'aimer le berger, elle avoit pour lui une haine naturelle ; & cela devoit bien être ainsi, puis qu'il étoit très propre d'ailleurs à inspirer de l'amour. Il est vrai que lors que nous avions parlé de lui, elle m'avoit toujours dit que Calydon seroit le dernier qu'elle aimeroit. Or étant résolu à lui faire cette ouverture si contraire à sa volonté & à la mienne, j'ignorois par où je devois commencer. Enfin voici de quelle maniere je m'y pris.

 Je lui representai combien le mal du berger m'avoit touché, combien sa vie m'étoit chere. J'ajoutai que si je venois à le perdre, je serois inconsolable, que les plus sçavans myres m'assuroient que son mal ne procedoit que de tristesse, mais qu'en ignorant le sujet, tout ce que je pouvois faire, étoit de prier tous ceux qui m'aimoient de s'étudier à le divertir, & à reconnoître son mal ; qu'étant la personne du monde que j'aimois le plus, elle étoit aussi plus obligée à entrer dans ces vues : que je la conjurois donc par toute notre amitié de voir le berger le plus souvent qu'elle pourroit, de jouer, & de passer le temps avec lui. Celidée qui m'aimoit veritablement me le promit. En effet elle n'y manquoit point, & si d'un coté je recevois quelque satisfaction de ses visites, de l'autre j'en étois si affligé que j'ignore comment j'ai pû vivre.

 J'avois cru que cette familiarité engageroit la bergere à quelque bien veillance pour Calydon ; mais elle ne changea point de volonté. Cependant Calydon profita de ses visites, il commença de se remettre en peu de temps, mais il ne se rétablissoit point entierement. Celidée s'en ennuyoit, & je vis bien que mon dessein ne m'avoit pas reussi. Je songeai donc à dresser une autre batterie, je m'adresse à Cleontine, je lui déclare mon amitié pour Calydon, l'intention que j'avois de lui donner après ma mort mes troupeaux & mes pâturages, je lui exaggere le merite du berger, ses vertus, sa naissance, sa passion pour Celidée, & je n'omis rien enfin de ce que je crus pouvoir hâter cette alliance. Jugez mainrenant, grande nymphe, si je n'y procedois pas serieusement, & si Calydon doit manquer de reconnoissance pour Thamyre. Cleontine regarda ce parti comme avantageux, & dès lors elle me jura d'employer tout son crédit en faveur de Calydon. Elle ajouta neanmoins que Celidée avoit une mere qui l'aimoit infiniment, qu'elle avoit besoin de son consentement, qu'elle tâcheroit de l'avoir, & que cependant elle disposeroit l'esprit de Celidée. Ainsi cherchois-je par tous les artifices imaginables à me priver du seul bien qui peut me rendre heureux & je prévoiois bien, quoi qu'il arrivât, que je serois le plus infortuné des hommes. Si je réussissois au gré de Calydon, quelle vie pouvois-je esperer ? Si je ne réussissois pas, le déplaisir d'un berger que j'aimois comme mon propre fils, me desesperoit. En cet état, après la réponse de Cleontine, un jour que je trouvai Celidée, car je vivois moins familierement avec elle, je lui dis : «Ma belle fille, Cleontine m'a communiqué un dessein qu'elle a sur vous, il me semble que vous ne devez point vous y opposer.» Et dans la crainte qu'elle ne me fît des questions, je feignis quelque affaire pressante, & je laissai la bergere dans l'incertitude. Cependant je ne pouvois bannir Celidée de mon cœur, & toutes les fois que je me la representois entre les bras d'un autre, je ne pouvois pas même, je l'avoue, en soutenir la pensée. Que serois-je devenu, si ce mariage que je pressois pour le salut de Calydon avoit reussi !

 Il arriva donc que Cleontine fit part à Celidée de la proposition que je lui avois faite. Avant que de lui demander son avis, elle lui declara le sien, & pour le fortifier elle ajouta que c'étoit moi qui en avois fait la premiere ouverture. Celidée peut vous dire, madame, combien elle fut touchée de ce discours, elle eut peine à retenir sa colere en presence de Cleontine. Elle répondit pourtant avec modestie, mais contre ses vrais sentimens, qu'elle s'en rapportoit au choix de Cleontine & à la volonté de sa mere. Peu de temps après elle vint me trouver ; au trouble qui paroissoit sur son visage, je compris qu'elle avoit quelque déplaisir, mais je me la figurois moins irritée, parce que j'ignorois que Cleontine lui eût parlé de moi. J'étois alors sous l'orme qui est au milieu de la plaine de Mont-verdun. Aussi-tôt que je l'apperçus, je me levai, & lui tendis la main ; mais Celidée me regardant avec indignation : «Comment, dit-elle, Thamyre, oses-tu me tendre la main, quand tu me donnes à un autre ? Ne te suffit-il pas de m'avoir trompée tant que j'ai pu l'être ? Et me crois-tu si simple encore, que je ne puisse connoitre tes artifices & ta perfidie ?» Comme je restois interdit à ces reproches que je n'attendois point : «Ah Thamyre, continua-t-elle, ne croi plus m'en imposer par tes discours ? je suis devenue plus rusée, & plût a Dieu l'eussai-je toujours été, j'aurois moins sujet de me plaindre de toi ; mais, vien ingrat, vien cruel, dis-moi qui t'a obligé a me traiter de la sorte ? y avoit-il entre nos peres quelqu'ancienne inimitié que tu ayes voulu venger sur moi ? T'ai-je manqué de parole, ou d'amitié ? as-tu remarqué en moi quelque défaut qui t'ait obligé à me quitter ? Eh bien, Thamyre, si je ne suis ni assés riche, ni assés belle, pour te retenir, cherche une autre bergere plus digne de toi, j'y consens. Mais pourquoi veux-tu me faire expier les fautes de la nature, en me livrant entre les mains d'un berger pour qui la nature m'a donné de l'aversion ? Laisse-moi la liberté dont je jouissois, lors que tu as commencé à me tromper ; & contente-toi du regret que j'aurai toute ma vie d'avoir reconnu si tard ton dessein. Si j'ai manqué à ton égard... Mais, Thamyre, en quoi t'ai-je manqué ? Tu ne répons rien, cruel & dénaturé berger ? Mais souvien-toi que je t'ai plus d'obligation que tu ne penses, que ta perfidie me précautionnera contre tous les hommes. Car ne t'imagines par que je sois jamais à Calydon ? la mort me sera desormais plus chere, que le plus aimable berger. Puisse le souvenir de Celidée te causer d'éternels regrets ! Puissent les dieux ne me pas refuser une si juste vengeance ! En voulant me donner à Calydon, tu as perdu pour jamais la plus tendre & la plus fidele bergere.»

 A ces mots, elle tire de son col une chaîne de paille que je lui avois donnée, elle me la presente, & moi sans y penser je la tiens d'une main ; alors la tirant avec violence, «soit ainsi rompu notre amour, dit-elle, comme cette chaîne qui en étoit le symbole, & que j'eus de toi.» Elle fuit à l'instant, & me laisse si interdit, que je ne pus proferer une parole, ni faire un pas pour la suivre.

 J'avoue, madame, que j'étois penetré de ces reproches, & que je me trouvois seul coupable. Cependant je persistai dans la resolution que j'avois prise de sacrifier à Calydon toute ma felicité. Enfin Calydon sçut que j'avois parlé à Cleontine, & ne s'étonnant point alors que Celidée ne vînt le voir, que quand Cleontine le lui commandoit, il reprit en peu de temps sa premiere santé. Cependant Celidée qui vit bien que j'avois gagné Cleontine, se jetta aux piés de sa mere, & sçut tellement l'attendrir, qu'elle lui jura que jamais elle ne seroit mariée contre sa volonté. Celidée au comble de ses vœux, nous fit avertir de ce qui s'étoit passé, elle croyoit n'avoir point obtenu ce qu'elle desiroit, si nous l'ignorions.

 Je ne puis vous exprimer, grande nymphe, quels furent alors mes sentimens. D'un côté je craignois que Calydon ne retombât malade, & de l'autre je voyois avec douleur que nous perdions Celidée. Mais la santé de Calydon s'étant rétablie, je ne pus m'empêcher de louer la prudence de la bergere, & sa fermeté. Je pensois qu'elle n'avoit eu d'autre vue que de se conserver pour moi, ne pouvant m'imaginer que le dépit qu'elle m'avoit marqué m'eût entierement banni de son cœur. Je revins donc à moi-même, & je reconnus le tort que j'avois eu de la sacrifier au salut de Calydon, ou plus tôt à son plaisir, puisque le refus de Celidée n'avoit point alteré sa santé. Je crus donc que je ne devois plus me faire violence pour lui, & que je pouvois vivre avec Celidée comme auparavant.

 Dans cette idée je vais trouver la bergere, je lui explique les raisons qui m'ont contraint d'en user de la sorte avec elle, & je la suplie d'oublier un crime que l'amitié seule m'avoit fait commettre, je mets tout en usage pour obtenir ce pardon, mais inutilement, & depuis je n'en ai pas même eu un regard favorable. Tandis que je lui parlois, Calydon arriva. Il croyoit que je servirois son amour, mais quand il eut entendu mes discours, quel fut son étonnement ! Il n'osa d'abord éclater en reproches ; il s'éloigna seulement, puis pliant les bras sur son sein, ô dieux, dit-il, à qui faut-il desormais se confier ! celui qui a nourri mon enfance, que j'appellois mon pere, qui m'en a rendu les offices, c'est lui-même qui me plonge un poignard dans le sein ! Je lui representai froidement les raisons qui m'avoient fait quiter Celidée, & celles qui me ramenoient à la bergere ; mais transporté qu'il étoit d'amour & de colere, il n'y eut reproche dont il ne m'accablât.

 Cependant Celidée pour nous insulter également : «Ne disputez point, dit-elle, à qui doit être Celidée ; vous ne l'aurez jamais ni l'un ni l'autre ; vous Calydon, parce qu'elle ne vous aima jamais, & vous continua-t-elle, en se tournant vers moi, parce que vous vous êtes rendu indigne de l'amour qu'elle vous portoit.» Elle nous échape à l'instant, & nous laisse interdits & confus. Nous nous separons Calydon & moi ; Calydon ne rentra plus dans sa cabane, & se retira chés un de ses parens, sans lui expliquer le sujet de sa fuite. Il s'est passé plus de trois lunes depuis cette separation, & depuis nous n'avons pu tirer un mot obligeant de Celidée. Plus elle nous voit obstinés à l'aimer, plus elle s'obstine à nous haïr. Cependant mon amour pour elle, loin de diminuer, augmente chaque jour ; & je suis persuadé que si elle maima autrefois, parce qu'elle se croyoit aimée, elle m'aimeroit encore plus aujourd'hui, si elle sçavoit que mon amour est plus violent qu'il ne le fut jamais.



LIVRE SECOND.



 Ainsi parla Thamyre pour apprendre à la nymphe ce qu'elle avoit desiré sçavoir, & s'étant tû quelque temps, il poursuivit en ces termes : «Or, madame, nous nous sommes rencontrés par hazard au sortir du Lignon avec cette bergere, & nous tâchions de lui prouver qu'elle devoit nous aimer l'un ou l'autre. Je lui disois moi que son choix devoit me regarder, & Calydon, que j'ai comblé de bienfaits, soutient qu'il doit avoir la preference. Je sçai, grande nymphe, que vous entendez mes raisons beaucoup mieux que je ne puis les faire valoir. Cependant, pour terminer nos dissensions, car enfin nous sommes la fable de notre hameau, plût aux dieux, grande nymphe, que vous daignassiez nous entendre, & donner ensuite votre jugement ! Rien de plus digne de vous, les dieux vous en sçauroient gré, & nous vous aurions une éternelle obligation.»

 Leonide, après avoir remercié Thamyre de la peine qu'il avoit prise, l'assura que s'ils la trouvoient capable de prononcer sur leur differend, elle les jugeroit, mais à condition qu'ils se soumettroient à son jugement. Alors Thamyre se jettant à genoux, «Grande nymphe, dit-il, je remets ma destinée entre vos mains. Si je contreviens à votre décision, je veux que nos druydes me declarent indigne d'assister à leurs sacrifices, & que nos bocages sacrés, nos chênes celestes me soient pour jamais interdits. Et moi, dit Calydon, que le guy, que l'œuf salutaire me soient funestes, que Thautates anime les serpens contre moi pour me persecuter, jusqu'à ce que leur venin se soit insinué dans mes entrailles, si je ne me soumets avec respect à votre jugement. Et vous, belle bergere, dit Astrée, ne voulez-vous pas vous delivrer de l'importunité de ces deux bergers, en prenant la nymphe pour juge de vos differends ? Je le voudrois, répondit la bergere, mais je crains qu'un decision ne me rende encore plus malheureuse, tant je hais l'un, & tant l'autre m'a offensée. Je ne m'en remettrois donc à personne, si cette nuit les dieux ne me l'avoient conseillé en songe : il m'a semblé que mon pere, qui n'est plus depuis long-temps, m'ouvroit l'estomach, qu'il m'arrachoit le cœur, qu'il le jettoit en deçà du Lignon & qu'il me tenoit ce discours ; va, ma fille, au delà du Lignon : ce cœur qui te cause tant de tourmens, tu le trouveras dans le repos où il doit demeurer, jusqu'à ce que tu viennes me joindre. Je me suis éveillée incontinent, & j'ai passé la riviere dans l'esperance de trouver le repos qui m'est promis.

 Soyez donc assurée, madame, dit-elle en s'adressant à Leonide, que je vous obéirai, puisque je sçai que ce sont les dieux mêmes qui me parleront par votre bouche. Cela étant, ajouta Leonide, je vous promets à tous trois que je vous donnerai un jugement aussi équitable que je voudrois le recevoir moi-même. Et pour me conduire plus surement, je veux que Pâris, ces gentilles bergeres, & Silvandre me disent leurs avis quand ils vous auront entendus. Ainsi Calydon, continua-t-elle, en se tournant vers ce berger, dites-nous par quelle raison vous pretendez que Celidée soit à vous, & non pas à Thamyre, qui l'a possedée si long-temps.» Alors le berger se levant, salua avec respect la nymphe, & parla en ces termes :



DISCOURS DE CALYDON.



 Amour, dieu puissant qui m'as soumis à tes loix, écoute la priere du plus tendre amant qui ait été, & m'inspire en ce moment tout ce que tu me representois toi-même, lorsque ne pouvant plus soutenir les mépris de Celidée, je voulois m'éloigner d'elle ! Que la nymphe persuadée de la bonté de ma cause, ordonne avec toi que la bergere à qui tu m'as donné, & que Thamyre m'a cedée, soit à moi, malgré ses mépris, & la violence du berger qui veut me la ravir. J'entens, ô grande nymphe, le dieu que j'ai reclamé, il va guider ma langue, & graver mes paroles dans vos cœurs. Sans un secours si puissant, madame, je n'oserois parler contre la personne du monde à qui j'ai le plus d'obligation. Car j'avoue que je dois plus à Thamyre qu'à l'auteur de ma naissance ; il m'a nourri dès le berceau, il m'a élevé, il a pris soin de mes troupeaux, & de mes pâturages. Il n'a rien épargné pour me faire instruire ; je puis l'appeller mon pere, il peut me nommer son fils, puisqu'il m'a rendu tous les offices qu'exigent ces beaux noms. Pourrois-je encore une fois ouvrir la bouche contre Thamyre, sans passer pour ingrat, si cette dispute dependoit maintenant de moi ? J'aimerois mieux que mon berceau m'eût servi de cercueil, que si cette action étant en mon pouvoir, l'on me voyoit resister à la volonté de Thamyre, envers qui je ne pourrai jamais m'acquiter. Mais helas, j'en appelle à lui même, l'amour qui me tyrannise, le tyrannise aussi, il vous dira si un cœur que l'amour a vivement touché peut lui désobeir. S'il en sent l'impossibilité, je le conjure par ce même amour qui a tant de pouvoir sur son ame, de me pardonner une faute que je commets malgré moi ; qu'il me permette encore d'avancer que Celidée doit m'aimer, & que personne n'est en droit de me la disputer.

 Et d'abord, que répondra Celidée, si je l'appelle devant le trône de l'Amour, & si je porte au dieu ces plaintes : la bergere qui paroît en ta presence, est celle que tu m'as ordonné d'aimer : si j'ai hesité à t'obéir, si je ne l'ai pas fait jusqu'à ce jour, si je ne suis pas déterminé à finir mes jours en ton obéissance, Amour qui lis dans mon cœur, qui de ta main y graves tous mes desseins, châtie moi comme parjure, emprunte le foudre du grand Tharamis, & m'écrase comme un perfide. Mais si je suis vrai, si mon amour est extrême, comment souffres-tu qu'elle trompe mes esperances, qu'elle dédaigne tes promesses, & qu'elle rie des maux qu'elle me fait souffrir ? Aussi-tôt que je la vis je l'aimai, & je fis vœu de l'aimer toute ma vie. Mais peut-être a-t-elle ignoré ma passion, & je ne l'ai declarée qu'aux rochers. Non, Amour, elle a entendu mes plaintes, elle a vu couler mes larmes, je l'ai instruite de ma tendresse ; Thamyre, Cleontine, mes amis, tout la lui a fait connoître. Ne m'a-t-elle pas vû mourant pour elle ? ne m'a-t-elle pas tendu la main pour me tirer du tombeau ? Ne m'a-t-elle pas dit, vivez Calydon, vos souhaits pourront s'accomplir ? Que ne me laissoit-elle mourir, si elle devoit ainsi me rendre malheureux, & me condamner à une seconde mort ? Peut-être dira-t-elle qu'elle ne peut pas plus que moi rompre ses liens, pour prendre un nouvel engagement. Excuses frivoles, ô Amour ! si on l'en croit, elle n'a jamais aimé que Thamyre, & moi je soutiens qu'elle ne l'aima jamais. Elle l'a aimé ? en quel temps, Amour ? dans son enfance, lorsqu'elle étoit incapable de faire un choix. En effet, si elle l'avoit aimé ce Thamyre, ne l'aimeroit-elle pas encore ? Ah, dieu puissant ! elle ignore, ou plus tôt elle méprise ta puissance. Qui peut seulement penser qu'un jour il n'aimera plus, est coupable ; & qui peut le desirer haït déja. De quel nom donc appeller une bergere qui a eu de telles pensées, de tels desirs, & qui en effet a cessé d'aimer ce Thamyre qu'elle aimoit ? Diras-tu, grand dieu, qu'elle t'ait jamais été veritablement soumise ? & permettras-tu qu'elle jouisse du privilege qu'elle m'oppose ? Mais soit que par bonté tu le permettes, & qu'aimant Thamyre, elle ne soit pas même obligée de tourner les yeux vers moi : que me répondra-t-elle maintenant, que de son propre aveu elle n'aime plus ce berger ? qui l'empêchera, elle de t'obéir, & toi de punir sa desobéissance ?

 Celidée pourroit-elle se justifier, grande nymphe, & ne seroit-elle pas condamnée à me donner amour pour amour, sans que Thamyre pût s'y opposer ?

 Car que peut-il prétendre sur ce qu'il a donné librement, & dont il s'est dépouillé par devoir en ma faveur ? Loin qu'il puisse me disputer Celidée, il seroit obligé à me la conserver envers & contre tous, puisque c'est de lui que je la tiens. Mais, dira-t-il, je te l'ai donnée sans te devoir rien, & parce que je l'ai voulu. Hé quoi, Thamyre, ne venez-vous pas d'avouer que vous y avez été contraint par des raisons que vous avez alleguées vous-même ? N'êtes-vous pas convenu qu'en consideration de mon pere qui me recommanda à vous en mourant, & qui vous avoit élevé, vous aviez cru devoir conserver mes jours à ce prix ? Mais je veux, grande nymphe, que cette action ait été parfaitement volontaire, peut-il maintenant revoquer ses dons ? S'il met au nombre de ses bienfaits la cession qu'il m'a faite de la bergere, nommera-t-il cette action une action volontaire, quand ce qui m'oblige à lui est ce qui le dépouille de ce qu'il prétend aujourd'hui ? Si donc il reflechit sur ce qu'il devoit à la memoire de mon pere, s'il considere ce qu'il se devoit à lui-même, s'il examine l'obligation dont il m'a voulu lier, il verra que cette action n'a point été purement volontaire : que par rapport à mon pere, il n'a fait que lui rendre ce qu'il avoit remis dans ses mains, & que payer une dette qu'il avoit contractée ; que par rapport à lui, c'est justice, & qu'il devoit ce sacrifice au sang qui nous lie ; & que par rapport à moi c'est un plaisir qui exige toute ma reconnoissance.

 Les dieux me sont témoins, mon pere, car, à moins que vous ne me le défendiez, je ne vous nommerai jamais autrement ; que je suis au desespoir de vous contredire en cette occasion. Mais dites vous-même en quel état vous m'avez vû, & confessez ensuite que c'est l'amour qui me contraint à vous faire ce déplaisir, & qu'il m'est impossible de lui resister. Si dans toute autre occasion, je suis assés malheureux pour vous déplaire, puissent les dieux me punir comme le plus ingrat des hommes ! mais mon pere, excusez ma foiblesse, aidez-moi à me plaindre de vous à vous-même. Pourquoi me rappellâtes-vous d'entre les Boïens, avant que d'avoir épousé Celidée ? Pouviez-vous vous persuader que vous appartenant je n'aurois pas quelque simpathie avec vous, & que je n'aimerois point ce que vous aimiez ?

 Mais, direz-vous, je te croyois trop bien né pour l'aimer contre ma défense, & pour la regarder autrement que comme ta sœur. Est-il possible, sage Thamyre, que vous ayez oublié quelle est l'imprudence de la jeunesse, & avec quelle fureur les hommes se portent toujours vers ce qui leur est interdit ? Me défendre de l'aimer, n'étoit-ce pas irriter mes desirs !

 Mais, me direz-vous encore, ne te permis-je pas de l'aimer comme ta sœur, afin que tu ne manquasses ni à Thamyre, ni à toi ? Quel ordre, ô grande nymphe ! Thamyre me montre une beauté infinie, me permet de la voir, m'ordonne de l'aimer, mais il veut que mon amour se renferme dans les bornes de l'amitié fraternelle. L'Amour qui remplit l'univers, qui dispose des dieux & des hommes, sera donc renfermé dans les limites que lui prescrit Thamyre ? Mais quelle opinion avoit-il conçue de moi ? me croyoit-il plus puissant que les hommes, & que les dieux mêmes ? s'est-il figuré que je pourrois dans un âge qui est sans experience, prendre sur moi ce qu'il n'a pu obtenir de lui-même, malgré sa prudence & sa maturité ?

 Peut-être se plaindra-t-il que j'ai blessé le respect que je lui devois. Helas qu'il se souvienne que c'est malgré moi, & même qu'il ne peut s'en plaindre, puisque j'aurois mieux aimé mourir, que de rien faire paroître de mon amour ! La peine qu'il eut à penetrer mon secret, lorsque j'étois entre les bras de la mort, justifie assés ce que j'avance. Que si le sage myre reconnut la cause de mon mal, à mon poux, & aux changemens de mon visage, helas, si Thamyre s'en plaint, qu'il loue auparavant le respect que je lui rendois en aimant mieux mourir, que de découvrir mon mal ; & qu'il blâme ensuite la nature de ne m'avoir pas donné autant de pouvoir sur mes mouvemens interieurs, que sur ma langue & sur mes actions ! Pourquoi les mêmes raisons qu'il s'est representées lorsqu'il me donna Celidée, ne l'engageroient-elles pas à m'en laisser la possession ? ce qu'il devoit à la confiance, à l'amitié de mon pere, ne subsiste-t-il plus aujourd'hui ? N'est-il pas le même Thamyre qui m'a cedé la bergere, & moi le même Calydon, qui ne reçus la vie qu'à cette condition ?

 J'avoue que jamais pere ne donna une plus grande preuve de tendresse, que Thamyre m'en a donnée, lorsqu'il a bien voulu se priver de Celidée en ma faveur. Mais aujourd'hui qu'il veut me la ravir, ne puis-je pas dire que jamais pere ne traita plus cruellement un fils, que Thamyre traite Calydon ? Tous ses bienfaits se tournent maintenant en autant d'offenses. Car, Thamyre, que m'importe que vous ayez élevé mon enfance, que vous m'ayez fait instruire, que vous ayez conservé mes troupeaux & mes pâturages, que vous m'ayez destiné votre succession ? Que m'importe enfin que, pour me rendre la vie, vous vous soyez privé de ce que vous aviez de plus cher, & que vous me l'ayez donné, si le reprenant aujourd'hui vous me preparez une mort mille fois plus cruelle que la premiere, & si sans la possession de ce que vous me ravissez, je méprise les biens, l'instruction, la vie même ? Ne trouvez donc point étrange que je me plaigne de vous, & que je soutienne que par cette seule offense sont effacées toutes mes obligations.

 Si vous voulez qu'elles vivent toujours, joignez-vous à moi, avouez ce que je vais dire en votre nom à Celidée. Et vous, bergere, écoutez mes paroles, comme si Thamyre les proferoit lui-même. Est-il possible, vous dit-il, que ma priere n'ait rien pû sur vous, puisque le merite de Calydon & la violence de son amour ne vous ont point touchée ? Ne m'avez-vous pas juré mille fois que votre amitié pour moi me donnoit tout pouvoir sur vous ? Pourquoi donc me resistez-vous aujourd'hui ? Vous ai-je proposé un berger qui fût indigne de votre amour ? Il n'y a peut-être point de bergere dans toute la contrée, qui ne regardât Calydon comme un parti avantageux. La sage Cleontine, votre mere qui par un excès de tendresse ne veut point contraindre votre choix, en juge ainsi. Mais, direz-vous ; c'est vous que j'aime Thamyre : & je n'en puis aimer un autre ; c'est à vous que j'ai donné toute puissance sur moi, excepté celle de donner ma volonté à quelqu'autre.

 Cette declaration a dequoi me plaire infiniment ; mais si vous m'aimez, puisque l'on doit plus cherir l'honneur de ce que l'on aime, que sa propre conservation, pourquoi ne vous efforcerez-vous pas de conserver l'honneur de Thamyre ? Pourquoi refuserez-vous de l'aimer sous le nom de Calydon ? Calydon est un autre moi-même ; il m'est uni par les liens du sang, & plus encore par ceux d'une tendresse reciproque. Si tout est commun entre amis, l'aimant comme je fais, il a droit sur tout ce qui m'appartient ; & si vous m'aimez comme vous le dites, ne doit-il pas participer à votre affection ? Ne me reprochez pas que je vous manque de foi ; je n'aimerai jamais d'autre bergere, mon amour a commencé par vous, & finira par vous. Le destin me défend de vous posseder, les loix du devoir & celles de la nature m'ont contraint de vous donner à un autre ; mais songez quelle satisfaction j'aurai de vous voir à celui que j'ai élevé, que j'ai instruit, que j'aime, que j'ai choisi pour mon heritier, & pour le compagnon de ma fortune. Aimez donc Calydon, si jamais vous avez aimé Thamyre, recevez-le au lieu de Thamyre, & montrez-vous à la fois genereuse amante, & religieuse envers les dieux qui l'ordonnent ainsi.

 Grande & sage nymphe, ces paroles que Thamyre a proferées par ma bouche sont si conformes à la raison, si équitables, si dignes de lui, que je suis assuré qu'il ne les desavouera point. Ainsi, après vous avoir juré par Thautates, que Calydon aime, & qu'il n'y eut jamais d'amant plus veritable, je n'ajouterai point d'autres raisons. Seulement en remettant & ma vie & ma mort entre vos mains, je prierai les dieux qu'ils soient aussi justes à votre égard que vous le serez au mien.

 Calydon finit de la sorte, avec une profonde reverence, ensuite il s'approcha de Celidée, & se mit à ses genoux, en attendant que l'on répondit à son discours. Thamyre s'avança dans ce moment, mais Leonide lui dit que Celidée devoit parler avant lui, puisque Calydon avoit touché en premier lieu ce qui la concernoit. Celidée prit donc ainsi la parole, en rougissant d'une honnête pudeur.


RÉPONSE DE CELIDÉE.



 Je suis peu accoutumée, grande nymphe, à parler sur la matiere qui se presente ; ainsi la rougeur qui s'est répandue sur mon visage, & ma voix tremblante ne doivent point vous rendre suspecte la bonté de ma cause. Si je n'en étois persuadée, je n'aurois pas la hardiesse d'ouvrir la bouche pour me défendre. Calydon a montré trop d'éloquence ; mais cette éloquence même parle contre lui. Il a mandié de foibles raisons pour accompagner l'abondance de ses paroles, & je ne cherche moi que des paroles à mes raisons. Elles sont si fortes & si nombreuses ces raisons, que j'espere vous convaincre que je ne dois point aimer Calydon.


 Mais par où commencer, & quel secours implorer en ce périlleux combat ? Périlleux, dis-je, puisque de la victoire dépend tout mon bonheur ? & qu'il s'agit de vaincre des monstres qui veulent que j'aime & que je haïsse à leur gré.

 J'ai appris de nos sages druydes que le grand Hercule que nous voyons sur nos autels, la massue à la main, une peau de lion sur les epaules, & des chaînes d'or dans la bouche, qui tiennent tant d'hommes attachés par les oreilles, fut jadis un heros qui exterminoit les monstres par la force de son bras, & persuadoit la vertu par son éloquence. A qui dois-je plus tôt recourir qu'à ce heros, qui aima, comme je l'ai oui dire, une de nos Gauloises, & qui sans doute ne me refusera point à sa consideration l'assistance que j'implore ? Je te conjure donc, ô grand Hercule, par ta valeur, & par la belle Galatée notre Princesse, de me délivrer des monstres qui s'acharnent contre moi, & de conduire de telle sorte ma langue, que je convainque la nymphe des raisons que j'ai de n'aimer ni Thamyre, ni Calydon.

 Et d'abord, Calydon, comment oses-tu me citer devant l'Amour ? crois-tu que s'il est le dieu des insensés, son pouvoir s'étende sur des bergeres qui rougiroient de prononcer son nom, ou même de l'entendre ? Tu viens d'appeller devant son trône une bergere qui l'a toujours bravé. Et quelle esperes-tu que soit ma réponse ? Ne pense pas, berger, que je m'excuse ni envers lui, ni envers toi, tant que tu ne m'allegueras point de meilleures raisons que ses ordonnances ; je fais encore une fois profession de les mépriser. Mais quand je m'y conformerois, quelle seroit ma récompense ? Voila, diroit-on, voila la bergere de toute la contrée la plus tendre. Titre sans doute fort honorable pour une fille bien née ! Cesse donc de m'appeller devant ton dieu, je ne veux point en reconnoître la puissance, & je men declare ennemie.

 Si tu veux que je te réponde, presentons-nous au tribunal de la Vertu ou de la Raison ; & certe à laquelle des deux que tu veuilles te soumettre, nous n'avons besoin que de la grande nymphe qui daigne écouter nos differends ; c'est donc en sa présence, que je vais te répondre. Il me semble que ton discours peut se rapporter à ces trois points : Que je dois t'aimer, parce que tu m'as aimée, & que je l'ai sçu ; parce que les faveurs que tu as reçues de moi dans ta maladie, & qui ont causé ta guérison, m'y obligent, enfin parce que Thamyre m'a donnée à toi.

 Mais, madame, ne lui ordonnerez-vous point de me répondre, afin de tirer de sa bouche même la connoissance de la vérité ? Je te demande donc, berger, comment je t'inspirai de l'amour ? Tu ne répons point ? Commandez, madame, qu'il me réponde. Et Leonide le lui ayant ordonné. «Vous le sçavez aussi-bien que moi, dit-il. Mais puisqu'il faut que je parle, la premiere de vos faveurs fut de vous montrer à mes yeux au sacrifice du sixiéme de la lune.» N'y avoit-il à ce sacrifice, ajouta Celidée, d'autre bergere que moi, ni d'autre berger que Calydon ? «Toutes les bergeres, & tous les bergers du hameau y étoient, répondit-il.» Et que fis-je, repliqua la bergere, pour t'attirer ? «Bien loin, dit Calydon, que vous ayez rien fait (& c'est par là que vous devez reconnoître que les dieux ont ordonné de notre amour) vous ne tournâtes pas même les yeux vers moi, & je vous aimai pourtant aussi-tôt que je vous apperçus, comme forcé par une puissance interieure. Mais peut-être, continua la bergere, j'ai usé d'artifice pour te conserver ? Ne vous donnez point cette gloire, interrompit le berger, mon amour est né sans vous, il a continué, il s'est accrû, sans que vous y ayez contribué en rien que par vos charmes. Et même dès que vous le remarquâtes, car j'ai reconnu que vous vous en étiez apperçue, de quel air me regardâtes vous ? Et quelle indifference, ou plus tôt quels mépris n'ay-je point essuyés depuis ? Par là je merite le titre de monstre que vous me donnez. Quoi de plus monstrueux en effet, que de voir un berger si constant, malgré tant de rigueurs ? Si pour conserver mes jours vous m'avez visité durant ma maladie, vous aviez dans le cœur le barbare dessein de me faire mourir une autre fois plus cruellement.»

 Alors la bergere poursuivit en ces termes :

 Grande & sage nymphe, vous entendez par sa bouche même, que s'il m'a aimée, je n'ai en rien contribué à son amour. Mais que me répondra-t-il, si devant le trône de la Raison, je lui dis : Tu m'as aimée, dis-tu, & je dois t'aimer à mon tour ; mais entens la réponse de la Raison : En aimant Celidée, tu l'as offensée, & que te doit-elle autre chose que de la haine ? Si ta maladie & tes larmes lui ont appris que tu l'aimois, si elle l'a sçu, c'étoit pour elle un motif de te haïr davantage.

 Dis-moi, puisque tu as été si bien instruit par les soins de Thamyre, en quel lieu tu as appris qu'il seïoit à une bergere bien née d'aimer & de souffrir qu'on l'aime ? Si cette idée n'est établie que parmi ceux qui tiennent le vice pour vertu, ne m'offenses-tu pas infiniment, en exigeant de moi ce qui est contraire à mon devoir ? Tu m'as aimée, dis-tu, parce qu'une puissance invincible le vouloit ainsi : & quelle obligation dois-je t'avoir si tu m'aimes malgré toi ? Tu t'excuses envers Thamyre de ce que tu m'aimes malgré sa défense, parce que l'on ne peut t'imputer à crime ce qui ne dépend pas de toi ; comment donc penses-tu mériter quelque récompense, puisque ton action est involontaire. Ou déclare-toi coupable envers Thamyre, ou cesse de demander le salaire d'un service forcé. Ton amour m'a-t-il rendue plus belle ou plus vertueuse ? S'il ne m'en est revenu que chagrins, que déplaisirs, n'es-tu pas insensé, Calydon, de prétendre une récompense, quand tu ne mérites que des châtimens ? Ou plus tôt quelle audace est la tienne, de me demander des graces en presence de la nymphe ; au lieu de me demander pardon !

 Mais je t'entens me reprocher, que pour conserver tes jours, je ne devois point te donner des esperances. C'est ici, Calydon, que je dois te nommer ingrat. Qui se plaignit jamais d'avoir reçu des graces au lieu de la vengeance qu'il devoit attendre ? Quoi ! parce que je n'ai pas voulu ta mort, je suis coupable de ta vie ? Au reste, ne m'accuse, ni ne me loue ; c'est ici une de ces actions qui étant forcées ne doivent être ni recompensées, ni punies.

 Je ne pus la refuser à l'affection de Thamyre. Tu souris, Calydon, il te semble que m'étant déclarée ennemie de l'amour, je ne devois pas avouer que l'amour eût eu ce pouvoir sur moi. Mais ne puis-je pas chérir l'amitié, cette vertu qui fait estimer les choses comme elles doivent l'être ? J'ai oui dire, grande nymphe, que l'on pouvoit aimer en deux manieres ; l'une qui est reglée par la raison, & on me l'a nommée amitié ; l'autre qui n'a d'autre regle que les desirs, & l'on m'a dit qu'elle s'appelloit amour. De la premiere façon nous aimons nos proches, notre patrie, & les personnes vertueuses ; ceux qui aiment de la seconde, sont comme transportés hors d'eux-mêmes, & commettent tant de fautes, que le nom en est aussi odieux, que celui de l'autre est respectable. J'avouerai donc sans rougir, que j'aime Thamyre, & que je l'aime pour sa vertu.

 Si Calydon me demande comment je puis distinguer ces deux sortes d'affection, puisqu'elles empruntent souvent l'apparence l'une de l'autre. Je lui répondrai que c'est la sage Cléontine qui m'a appris à les distinguer. «Ma fille, me disoit-elle, mon experience m'a fait connoître que la plus sure connoissance vient des effets. Ainsi pour démêler de quelle façon nous sommes aimées, considerons les actions de ceux qui nous aiment. Si nous remarquons qu'elles soient contraires à la raison, à la vertu, au devoir, ayons-les en horreur ; si elles ne passent point les limites de l'honneur, du devoir, chérissons-les, estimons-les comme vertueuses.»

 Voilà, berger, ce qui m'a fait connoître que je devois cherir l'affection de Thamyre, & détester la tienne. Car quels effets a produits celle-ci ? des violences, des transports, le desespoir. Au contraire dans l'affection de Thamyre rien que de vertueux. Elle a commencé dans un temps où l'on ne pouvoit pas même soupçonner Thamyre de vues criminelles. Et dans tout son cours il ne s'est rien passé dont l'honnêté puisse s'offenser. Enfin pourquoi a-t-elle cessé ? pour les raisons qu'il vous a lui-même expliquées. Voilà encore une fois ce qui me fit agréer l'affection de Thamyre, & ce qui m'a fait jetter celle de Calydon. Ce fut uniquement pour plaire à Thamyre que je vis le berger durant sa maladie, & ce fut uniquement par compassion, & dans la vue de le guerir que je lui donnai des esperances. Si j'ai failli, en aimant Thamyre ; je veux bien, Calydon, expier ma faute, & ne l'aimer plus de ma vie.

 Tu diras peut-être que j'ai donne sur moi toute puissance à Thamyre, que ce berger m'a remise en tes mains, & que je ne puis m'opposer à sa disposition. Mais voici quel est ton raisonnement : Je te choisis pout mon époux ; puisque tu l'as été quelque temps, tu peux me donner à un autre. Apprens, Calydon, que si je donnai toute puissance à Thamyre sur moi, c'est que je l'aimois, & que je l'aimai parce qu'il m'aimoit. Maintenant qu'il ne m'aime plus, il n'a plus de pouvoir sur moi.

 Mais, diras-tu encore, il jure qu'il t'aime toujours, & que c'est la raison seule qui l'oblige à te remettre à un autre. Je n'en croi rien, berger ; mais si la raison à tant d'empire sur lui, pourquoi n'en auroit-elle point sur moi ? La nature me deffend de t'aimer, puisqu'elle mit dans mon cœur, dès que je te vis, une haine invincible pour toi. Sois certain, Calydon, que j'aimerois mieux mourir que de vivre avec toi. J'avoue que tu merites une meilleur fortune ; mais je ne puis croire que je fusse heureuse dans un engagement d'où la nature me retire avec tant de violence. Vis donc en repos, Calydon, & si tu m'aimes, qu'il te suffise de me tourmenter par ton amour, sans exiger de moi que t'aime. Mais le Lignon remontera plus tôt vers sa source, que tu ne parviendras à te faire aimer de Celidée.

 Voilà, madame, ma réponse aux foibles raisons de Calydon ; il me reste à combatre un ennemi bien plus dangereux, & qui me porte des coups bien plus sensibles. C'est de l'ingrat Thamyre que je parle, de Thamyre que j'aimai veritablement, & de qui je crus être aimée, mais helas que me demande-t-il maintenant ? peut-il croire que je respire encore, après qu'il m'a remis entre les mains de son plus cruel ennemi ? Comment ose-t-il prétendre que je l'aime, quand il a cessé de m'aimer, & qu'il m'a forcée à ne l'aimer plus ? car je l'aimai, j'en conviens, mais qu'il ne trouve point étrange que je ne l'aime plus, puisqu'il a cessé le premier. Il m'a fait plus d'outrage que je ne lui en fais ; mais je ne m'en plains pas ; seulement qu'il ne me demande plus ce qui n'est plus en mon pouvoir. Ignore-t-il que tant que notre amitié a été mutuelle, j'étois à lui puis qu'il étoit à moi, & qu'alors il pouvoit disposer de moi, suivant les loix de l'amitié. S'il m'a donnée à Calydon, comment peut-il me redemander aujourd'hui ? S'il veut m'avoir qu'il ait recours à Calydon, & s'il peut m'obtenir de lui, qu'il revienne à moi, je verrai alors ce que je devrai faire. Mais si Calydon le refuse, qu'il cesse de se plaindre, & qu'il ne parle plus de nœuds qu'il a rompus lui-même.

 Il m'a sacrifiée, dit-il, pour sauver Calydon ; il l'aimoit donc plus que moi. J'y consens. Mais ne lui suffit-il pas que son sacrifice ait été reçu, & que son cher Calydon vive ? Ce qu'il a voué aux manes de son frere, veut-il le lui ravir par une horrible ingratitude ? Quitte ces sentimens ; Thamyre, le ciel te puniroit, n'espere pas que jamais je m'abaisse jusqu'à des mortels, après avoir été offerte aux dieux pour le salut de Calydon. N'y auroit-il pas une imprudence extrême à me remettre entre les mains de qui m'a si mal conservée, & dont je préférois l'estime à celle de tous les autres hommes ? Quoi, Thamyre, voudrois-tu reprendre ton premier empire sur moi, afin de me sacrifier de nouveau à Calydon, s'il retomboit malade, ou à quelque autre de tes proches ou de tes amis ? Qu'il te suffise de m'avoir réduite en me donnant à Calydon, à l'état d'où je le tirai ; mais ne te glorifie point de cet aveu : Thamyre, si j'ai pleuré ton départ, je ris maintenant de ton retour. Voilà, me dis-je à moi-même, ce berger qui a preferé la satisfaction d'autrui à ma conservation ; le voila qui regrette un bien dont il étoit le maître, & dont il s'est dépouillé volontairement. Que vous êtes justes, ô dieux ! vous connoissiez mon innocence ; vous avez vu ces deux bergers m'outrager, vous avez pris ma défense, & vous m'avez vengée par mes ennemis mêmes. Quel déplaisir ce perfide ne reçoit-il point de celui-là même à qui il vouloit me donner ? Et quel tourment n'éprouve point de la part du perfide celui à qui j'ai été donnée ? Qui ne voit éclater sur eux la colere de Tharamis, & qui ne reconnoît dans toutes leurs actions les effets de la vengeance divine ? Pourrois-je donc craindre, madame, que vous ne ratifiez ici le jugement des dieux ?

 Celidée finit de la sorte, & faisant à la nymphe une profonde reverence, elle témoigna qu'elle n'avoit plus rien à dire. Leonide ordonna donc à Thamyre de parler pour sa défense ; & Thamyre commença en ces termes :


RÉPONSE DE THAMYRE.



 Qu'il m'est douloureux, grande nymphe, de me voir outragé par un berger & par une bergere qui me doivent leur éducation ! Après l'abus qu'ils en font contre moi, s'il me reste quelque esperance de vie c'est uniquement dans l'équité de votre jugement. Mais quelque sensibles que soient les coups qu'ils me portent, j'aime bien mieux les recevoir que les donner. Peut-être que vous reconnoîtrez tous deux votre faute, & que vous vous repentirez de votre ingratitude. Alors ces discours artificieux que vous employez à me perdre, vous les tournerez en reproches contre vous-mêmes ; mes enfans, je vous pardonne ces outrages ; si j'ai supporté votre jeunesse, je puis encore & je veux la supporter. Mais avouez du moins que pour en venir à cet excès d'indulgence, il ne falloit pas une affection moins forte que la mienne.

 Je voi bien, madame, qu'ils sont insensibles à mes discours ; mais puisqu'ils demeurent obstinés, puisque les remedes que mon affection me suggeroit sont inutiles ; employons maintenant le fer & le feu. Voici donc les raisons de Calydon.

 Tu m'as donné Celidée, & la confiance de mon pere, ton affection pour moi, l'esperance de m'obliger, vouloient que tu me la donnasses. Et tu m'offenses plus aujour-en voulant me la ravir, que si d'abord tu me l'avois refusée. Voila, si je ne me trompe, grande nymphe, tout ce qu'il a voulu dire & contre la raison, & contre lui-même, & contre moi.

 Ingrat, tu veux te prévaloir contre moi, de ma bonté, de ma compassion ? Je t'ai donné Celidée ! mais pourquoi te l'ai-je donnée ? Pour te sauver la vie, tu le dis toi-même. Tu me dois donc la vie, & n'es-tu pas un monstre d'ingratitude de vouloir l'ôter à qui te l'a conservée ? Si je t'ai donné la bergere dans cette vue, quel tort te fais-je en la redemandant aujourd'hui ? Mais, diras-tu, c'est l'esperance de posseder Celidée qui m'a gueri, & si tu la reprens, je retombe dans le même peril. Illusion, grande nymphe ! l'experience est ici pour moi. Depuis qu'il est assuré que Celidée ne sera jamais à lui, il est plus réveur à la verité, mais sa santé est la même. Puis donc qu'il ne s'agissoit plus que de sa satisfaction, & que le peril étoit passé, j'ai crû pouvoir, sans lui faire injure, réprendre Celidée. Je veux qu'il y ait pour lui du danger ; il y en a de même pour moi ; & si je suis privé de la bergere, c'est fait de ma vie. Jugez, madame, s'il ne doit pas faire pour moi ce que j'ai fait pour lui. Je lui ai donné Celidée pour conserver ses jours, parce que son pere m'aimoit, & qu'il me recommanda ce fils en mourant ; ne doit-il pas encore plus me la rendre pour conserver mes jours ? Si, comme il l'avoue, je lui ai cedé la bergere, pour l'engager à la reconnoissance, qu'attend-il, l'ingrat, puisqu'il sçait bien que je ne puis plus vivre, s'il persiste à l'être ? Et ne dois-je pas le regarder comme mon plus cruel ennemi, puisqu'il s'acharne avec tant de violence à me donner la mort ?

 Pardonnez, madame, à ma juste douleur ; elle étouffe ma voix, & m'empêche de lui répondre. Je dirai seulement en peu de mots, madame, que si pour lui avoir cedé la bergere, il me doit la vie, je le quitte de cette obligation, pourvu qu'il me rende Celidée. Ce qui prouve qu'il est hors de danger, c'est qu'il y a plus d'une lune que la bergere lui a fait entendre ses refus ? Elle lui a juré que l'on verroit plus tôt la terre & le ciel rassemblés, que Celidée unie à Calydon. S'il est convaincu que Celidée ne sera jamais à lui, n'est-il pas le plus ingrat des hommes de ne vouloir pas que je l'obtienne ? Je lui ai sauvé la vie, en me dépouillant de ce que j'avois de plus cher, & l'ingrat veut me la ravir, en retenant ce qui n'est point à lui, & ce qui n'y sera jamais.

 Mais, grande nymphe, il me semble que nos disputes sont bien superflues, puisque son malheur & ma trop grande affection pour lui nous ôtent à tous deux un bien que nous nous refusons mutuellement. Quel droit, Calydon, peux-tu avoir sur une bergere qui ne t'aime point ? Celui de mon amour, diras-tu, & du don que tu m'en as fait. Mais, berger, comment pourrois-tu y prétendre par ton amour, puisqu'elle le rebute ? Et comment par le don que je t'en ai fait, puisque je n'ai pu te remettre autre chose que la part que j'y avois ? Or tout ce qui étoit à moi dépendoit de sa volonté ; si cette volonté s'est retirée de moi, quel pouvoir m'y reste-t-il ? Berger, tu n'as donc aucun droit sur Celidée, & tu n'y dois rien prétendre.

 Voyons maintenant ce que j'y puis prétendre, moi ; dieux, quel seroit mon droit, s'il n'y avoit jamais eu de Calydon ! Une affection commencée avec la vie, des soins si perseverans, une recherche si constante, si honnête rendroient ma cause invincible, si ce berger n'avoit jamais été, ou s'il avoit suivi les conseils de la raison.

 J'avoue, belle Celidée, que vous avez lieu de vous plaindre de moi ; & j'en suis pénétré de la plus vive douleur. Je vous ai outragée, je le confesse ; mais ne devez-vous pas montrer en me pardonnant, que vous aviez pour moi la plus véritable affection ? Que ne m'avez-vous point dit autrefois qu'elle surmonteroit ? Acquitez aujourd'hui votre promesse ; & si toujours irritée vous prononcez contre moi, j'appelle de vous à vous-même, à vous lorsque vous consulterez votre amour, comme vous écoutez votre dépit. Et quelle preuve m'auriez-vous donnée de votre amitié, s'il ne s'en étoit presenté quelque occasion semblable ? Quoi, tant que je vous aurois obligée par toutes sortes de services, vous m'auriez aimé ? Appellerez-vous cela une preuve d'affection ? & n'est-ce point plus tôt reconnoissance ?

 Mais, direz-vous, comment esperes-tu, Thamyre, de recevoir les fruits de mon affection, quand toi-même tu l'as sacrifiée ! Ha belle Celidée, je serois mort plus tôt, que de la sacrifier, cette affection ! Le myrte est l'arbre consacré à l'amour, pourquoi le changer en cyprès ? Le myrte est de cette nature, que plus il est coupé, plus il repousse de branches.

 Mais je veux qu'en vous quittant j'aye commis une faute énorme ; croyez-vous qu'elle vous autorise à en commettre une semblable ? Si vous le croyez ainsi, puisque de mon éloignement vous prenez sujet de vous éloigner de moi ; ne devez-vous pas revenir à moi, quand je reviens à vous ? Seriez-vous plus touchée de l'offense que de la satisfaction ? Ah, un pareil sentiment seroit indigne de Celidée, dont les yeux annoncent tant de douceur !

 Mais, dites-vous, je vous ai donnée à Calydon, c'est à lui que je dois vous demander. Ce discours me desespereroit, vu sa mauvaise volonté, si vous ne m'aviez dit mille fois qu'il m'étoit impossible de vous donner à lui. Or nous en sommes venus à ce terme qu'il faut que vous soyez à lui ou à moi. Si vous refusez d'être à moi, parce que j'ai été imprudent ; eh bien, Celidée, pour n'être point à Thamyre, vous serez à Calydon. Si vous refusez d'être à lui, vous revenez à moi necessairement, puisque vous m'apparteniez avant que je vous eusse donnée au berger. Pourquoi vous offenser que je vous aye sacrifiée au salut de Calydon ? Les victimes que l'on offre aux dieux ne doivent-elles pas être parfaites ? Et ne croyez pas que j'offense Thautates, en continuant de vous aimer, en desirant même de vous posseder ; puisque nous devons aimer Thautates, & que desormais je vous servirai avec toute sorte de respect & de soumission. Ne me demandez plus, je vous en conjure, combien de temps je vous conserverai, & si je ne vous sacrfierai point au salut de quelque autre. Je ne desire de vous ravoir que pour le salut de ce Thamyre que vous avez tant aimé, qui n'y aspire que par son extrême affection, & qui se jettant aux genoux de Celidée ne les abandonnera point, qu'il n'ait perdu la vie, ou qu'il n'ait recouvré le bonheur d'être aimé d'elle.

 A ces mots il se jette aux genoux de la bergere, & l'arrose de ses larmes. Tous en furent émus, & Celidée même ; mais pour lui cacher son émotion, elle lui mit une main sur le visage, & tourna la tête de l'autre côté.

 La nymphe voyant qu'ils n'avoient plus rien à dire, se leva, & tirant à part les bergeres, Pâris & Silvandre, elle leur demanda ce qu'ils pensoient de ce differend. Les avis furent d'abord partagés, mais après bien des discussions, quand ils eurent repris leurs places, Leonide prononça son jugement en ces termes :


JUGEMENT DE LEONIDE.



 «Celidée a aimé Thamyre dès le berceau ; Thamyre étoit déja avancé en age quand il a aimé Celidée, & Calydon l'a aimée dès sa jeunesse. Celidée doit beaucoup à la vertueuse affection de Thamyre ; Thamyre à la memoire du pere de Calydon, & Calydon aux bons offices de Thamyre. Enfin Thamyre a offensé Celidée en voulant la remettre à Calydon ; & Calydon n'a pas moins offensé Thamyre & Celidée ; l'un en lui refusant la même grace qu'il en avoit reçue, & l'autre en la recherchant contre sa volonté, & lui faisant perdre celui qu'elle aimoit. Tout murement consideré, nous ordonnons que l'amour de Calydon cede à l'affection de Thamyre parce que celle-ci est reciproque ; que l'obligation de Thamyre soit estimée moindre que celle de Calydon, parce qu'un bienfait reçu oblige plus que la memoire d'un bienfait ; & que l'offense de Calydon soit estimée plus grande que celle de Thamyre, parce que l'offense de Calydon est mêlée d'ingratitude.

 Pour ce qui regarde Thamyre & Celidée, nous declarons que Celidée a plus d'obligation à Thamyre, qui l'a élevée avec tant de soin, & aimée avec tant d'honnêteté ; mais que Thamyre a plus offensé Celidée, lorsqu'au mépris de son amour, il a voulu satisfaire aux obligagations qu'il croyoit avoir à Calydon. Cependant comme il n'y a point d'offense que l'amour ne doive pardonner, nous ordonnons, de l'avis de tous ceux qui ont entendu avec nous ce differend, que l'amour de Celidée l'emportera sur l'offense de Thamyre, & qu'en échange l'amour de Thamyre surpassera l'affection que Celidée lui a portée jusqu'ici ; car tel est notre jugement.»

 Les bergers & la bergere se soumirent à ce jugement. Calydon seul en fut accablé. Déja il éclatoit en regrets, lorsque la nymphe qui l'avoit prévu, se leva tout à coup, pour se rendre chés Adamas, & après avoir salué les bergeres, elle pria Silvandre de les accompagner elle & Pâris, jusque hors des bois de Bonlieu, parce qu'ils craignoient de s'y égarer. Lorsqu'ils eurent passé le pont de la Bouteresse, ils renvoyerent Silvandre, & continuant leur route, ils arriverent chés Adamas qui alloit souper.

 Pour Silvandre, il reprit son chemin, & laissant Bonlieu à main gauche, il entra dans la forêt, si occupé de Diane, qu'il ne voyoit pas même les objets qui frappoient ses yeux. Et voulant regagner son hameau, il vint sans y faire attention en un lieu du bois, où les arbres lui laisserent voir la lune qui étoit déja levée. Alors oubliant tout autre dessein, il se jette à genoux pour l'adorer à cause de la conformité de son nom avec celui de Diane. Puis s'étant relevé, il lui parla en ces termes :


Bel astre lumineux, qui dans un ciel serain
Eclairez de la nuit le visage effroiable,
Ne vous offensez point si je vous dis semblable
A la belle qui tient mon ame dans sa main.
Comme vous chastement elle s'arme le sein
De tant de cruautés qu'elle en est redoutable,
Et quiconque la voit, Actéon miserable,
Consumé de desirs l'appelleroit en vain.
Tous les feux de la nuit vous cedent en lumiere ;
Et des beautés Diane est toujours la premiere.
Rien ne trompe vos coups ; rien n'évite ses yeux.
Que vous vous ressemblez ! Non, elle est plus cruelle.
Le tendre Endymion vous fit laisser les cieux.
Il n'est point de mortel qui fléchisse la belle.

 O dieux, s'écria-t-il ! Que deviendras-tu, Silvandre, s'il n'est point d'endymion pour elle. La nature ne lui auroit-elle donné tant de beauté, que pour ne lui point donner d'amour ? Les dieux ne l'ont-ils faite si belle, que pour n'être point aimée ? Ou veulent-ils que nous l'aimions uniquement pour nous consumer ? La lune en ce moment, comme pour l'inviter à demeurer davantage en ce lieu, parut briller d'une nouvelle clarté. Il resolut donc de passer en ce lieu une partie de la nuit, car il se flatoit bien que Diane auroit soin de son troupeau qu'il avoit laissé avec celui de la bergere. Dans ce dessein, il se mit à suivre le sentier que le hazard lui offrit, & s'éloigna tellement de son chemin, qu'après avoir formé mille chimeres, il se trouva enfin au milieu du bois, sans se reconnoître. S'il bronchoit contre un arbre, je trouve, disoit-il, encore bien plus de contrarietés à mes desirs. Si quelque souffle agitoit les feuilles ; o que je tremble bien davantage, disoit-il, quand je suis près d'elle, & que je veux lui faire entendre que cette passion qu'elle croit feinte est veritable ! Si quelquefois il levoit les yeux, il s'écrioit en considerant la lune :


 La lune dans le ciel, Diane sur la terre.

 La solitude du lieu, le silence & la clarté de la nuit l'auroient invité à s'entretenir plus long-tems de ces douces pensées ; mais s'étant enfoncé dans le bois il cessa de voir la lune. Alors revenant à lui même, & voulant se tirer d'un lieu si desagreable, à peine il avoit pensé à choisir un bon sentier, qu'il entendit une voix près de lui. Quelqu'occupé qu'il fût de son amour, il voulut sçavoir qui pouvoit comme lui passer les nuits dans un lieu si desert. Il jugea bien que ce devoit être quelque amant qui ressentoit le mal dont-il étoit lui même atteint. Il se laisse donc conduire à la voix, & se trouve près de deux hommes que l'obscurité du lieu l'empêcha de reconnoitre. Il jugea seulement à leurs habits que l'un étoit druyde, & l'autre berger. Ils étoient assis sous un arbre, aux bords d'une fontaine dont la fraîcheur & le murmure les avoit engagés à passer la nuit en ce lieu. Il entendit que l'un d'eux répondoit à l'autre en ces termes : «Mon pere, je ne puis assés admirer ce que vous me dites de cette beauté ; à vous entendre elle l'emporteroit sur ma bergere, & je ne puis le penser sans crime.» Le druyde répondoit : «Croyez à mes discours, & ne craignez point d'être criminel. Sçachez que toute beauté procede de cette souveraine bonté que nous appellons dieu ; le soleil que nous voyons éclaire l'eau, l'air, la terre d'un même rayon ; le soleil éternel que nous ne voyons pas embellit aussi tous les êtres. Mais comme la clarté du soleil visible éclate plus dans l'air que dans l'eau, & dans l'eau que sur la terre, la clarté divine brille aussi plus dans les pures intelligences que dans l'ame raisonnable, & dans l'ame raisonnable que dans la matiere.»

 Il alloit continuer, lorsque le berger l'interrompit de la sorte : «Mon pere, vos discours sont trop sublimes, & ma foiblesse n'y peut atteindre. Si pourtant vous daignez me faire entendre ce que c'est que nature purement spirituelle, que l'ame, que la matiere dont vous parlez, peut-être parviendrai-je à l'intelligence du reste. Mon fils, ajouta le druyde, les êtres spirituels sont ces intelligences pures que la vuë de la souveraine beauté embellit des idées de toutes choses. L'ame est cette substance spirituelle & raisonnable qui distingue l'homme de la bête, & qui par le discours nous fait arriver à la connoissance des choses. La matiere est ce qui tombe sous les sens, & qui est embellie par les differentes formes qu'elle reçoit. Vous pouvez maintenant juger que votre bergere peut bien réunir la beauté du corps & celle de l'ame, & que sans l'offenser nous pouvons dire qu'il y a des beautés au dessus de la sienne. Figurez-vous des vases pleins d'eau. Les grands en contiennent davantage que les petits, cependant les petits sont aussi pleins que les grands. De même il y a des substances, dont la nature exige plus pour être parfaites, que d'autres substances que l'on ne peut cependant nommer imparfaites, parce qu'elles ont toutes la perfection qui leur est propre. Telle sera la bergere que vous aimez ; vous pouvez la nommer parfaite, & convenir en même temps qu'elle l'est moins que ces pures intelligences dont je vous ai parlé. Si vous n'écoutiez point les transports d'une imprudente jeunesse, vous laisseriez la beauté du corps, pour vous attacher à celle de l'esprit, d'où il vous reviendroit autant de satisfaction que l'autre vous cause de déplaisir.

 Il y a long-temps, répondit le berger, que j'ai entendu discourir sur ce chapitre ; mais ce que j'ai souffert m'en avoit fait perdre le souvenir. Je me souviens maintenant qu'un de vos druydes prétendoit que l'amour étant un desir de la beauté, & que n'y en ayant que de trois sortes, celle qui tombe sous la vue, & que l'œil seul peut discerner ; celle qui consiste dans l'harmonie, & dont l'oreille seule est juge ; celle enfin qui consiste dans la raison, & que l'esprit seul peut appercevoir, il n'y avoit aussi que les yeux, que les oreilles, & que l'esprit qui dussent en jouir. Ah, mon fils, ajouta le druyde, qu'il y en a peu qui se reglent sur cette doctrine, toute connue qu'elle est ! Il ne faut donc point être supris que tant d'amans soient malheureux. Amour qui est le plus grand & le plus saint des dieux, ne peut souffrir que l'on profane sa pureté. Toutes ces jalousies, tous ces dédains, toutes ces querelles, toutes ces infidelités, sont, mon fils, autant de châtimens du dieu. Si nous ne desirions que voir, qu'entendre, que parler, pourquoi serions-nous jaloux ? pourquoi rebutés ? pourquoi trahis ? pourquoi cesserions-nous d'aimer ? pourquoi ne serions-nous plus aimés ? Quand un autre possederoit avec nous ces mêmes biens, cette possession ne dimnueroit en rien notre bonheur.

 Helas, mon pere, interrompit le berger en soupirant, quand Amour seroit le plus severe de tous les dieux, il ne trouveroit rien à reprendre dans mon affection ; elle a toujours été si respectueuse que la plus chaste vestale n'auroit pu s'en offenser ! Cependant quel berger fut jamais traité avec autant de rigueur ? Mon fils, répondit le druyde, il y a bien des choses qui different suivant les sujets où elles se rencontrent. Les maux que vous souffrez seroient des châtimens en d'autres bergers moins vertueux ; par rapport à vous ce sont des épreuves d'amour, qui tourneront enfin à votre avantage, & à votre bonheur. Cependant assurez-vous que votre bergere s'est déja repentie de ses injustes rigueurs.»

 A ces mots, comme il étoit déja tard, le druyde se leva, & prit le berger par la main. Celui-ci en le suivant répondit : «Je vous conjure, mon pere, par toutes les bontés que vous avez pour moi, de ne plus trairer ma bergere d'injuste. Ces discours me touchent plus vivement, que l'assistance que je reçois de vous ne m'est agreable. Ma bergere est ce qu'il y a de plus parfait dans la nature ; d'ailleurs elle peut disposer souverainement de moi.»

 Silvandre eut beau écouter attentivement, il ne put s'assurer qui étoit le druyde, quoi qu'il crût le reconnoitre, pour le berger il ne le connut point du tout. C'est pourquoi il prit le parti de les suivre. Il esperoit de les reconnoitre à la clarté de la lune, quand il seroient hors du bois. Mais comme il ne les suivoit que de loin, de peur d'être apperçu, il les perdit entre les arbres, & ne put sçavoir depuis ce qu'ils étoient devenus. Il ne cessa pourtant de les chercher que quand la lassitude & le sommeil l'eurent contraint de choisir un lieu pour se reposer ; car il ne pouvoit regagner son hameau.



LIVRE TROISIÈME.



 Silvandre ne s'éveilla que fort tard, parce que la nuit étoit déja très avancée, lorsqu'il s'endormit. Pour le berger qui s'étoit entretenu avec le druyde, il fut aussi matineux que l'aurore. Comme il demeuroit près du lieu où Silvandre s'étoit retiré, il arriva qu'en se promenant selon sa coutume, il apperçut le berger qui dormoit. Depuis plus d'un mois qu'il habitoit ce lieu, il n'avoit point encore rencontré de berger qu'il connût. La curiosité le porte à s'approcher doucement, & bien-tôt il reconnoit Silvandre pour un de ses plus intimes amis. Le souvenir de sa vie passée lui arracha des larmes ; il se retira aussitôt, & se couvrit d'un gros arbre, pour n'être pas apperçu, supposé que le berger s'éveillât. Après l'avoir consideré quelque tems, il dit enfin d'une voix basse : «Ami Silvandre, que cette rencontre imprevue me cause à la fois de plaisir & d'ennui ! je ne puis m'empêcher de me réjouir en te voyant, & cette vue me rappelle le bonheur dont je jouissois avant le cruel arrêt de ma bergere. Qui pourroit sans verser des larmes se souvenir de ma felicité passée, & voir l'état malheureux où je suis maintenant réduit ?»

 A ces mots, parce qu'il vit le berger faire quelques mouvemens, il s'éloigna encore plus, en disant assés haut : «Ah, belle bergere, jusqu'où va votre cruauté pour cet infortuné berger !» L'étranger connut bien qu'il dormoit ; mais ne sçachant quel berger il avoit en vue, il s'approcha, & le vit baigné de ses larmes. Alors il jugea que c'étoit de lui-même que parloit le berger. Il en fut d'autant plus surpris que ce berger avoit toujours marqué de l'aversion pour l'amour, & que par cette raison on le nommoit le berger indifferent. Mais considerant quelle étoit la force de l'amour, il crut enfin qu'à son tour il en avoit senti les coups. Frappé de cette idée : «Ah Silvandre, s'écria-t-il, que tu es peu capable maintenant de conseiller autrui ! Puisse Amour te traiter moins rigoureusement que moi, & te donner une fortune plus heureuse que la mienne !»

 Il se retire à l'instant au lieu de sa demeure ; mais à peine il y fut arrivé, que repassant dans son esprit ce qu'il venoit de voir : «Les dieux, disoit-il, ne l'ont-ils point envoyé dans ce desert, pour me titirer de l'état où je suis, en m'annonçant une meilleure fortune ? Peut-être que prévoyant ma mort prochaine, ils ont conduit vers moi Silvandre, pour me rendre en son nom & au nom de mes autres amis les derniers devoirs ?» Après avoir roulé dans son esprit differentes pensées, cette consideration le détermina à ecrire à sa bergere. Il crut que malgré l'ordre qu'elle lui avoit donné d'éviter sa presence, il ne devoit point abandonner la vie, sans lui faire ses adieux. Il écrit donc, mais il efface plusieurs fois la même chose, & après avoir récrit ce qu'il avoit éffacé, il plie sa lettre & met au dessus : A la plus belle & la plus aimée bergere de l'univers. Il retourne ensuite au lieu où il avoit laissé Silvandre, il s'approche doucement du berger, & l'embrassant, «trop heureux papier, s'écrie-t-il, si tu es rendu à celle de qui dépend ma vie, touche lui si vivement le cœur par la peinture de ma situation, qu'elle comprenne que malgré ses rigueurs mes sentimens pour elle sont toujours les mêmes. Et toi, Silvandre, ajouta-t-il, en lui mettant sa lettre dans la main, si tu vois la beauté que j'adore, donne-lui ce papier, & rens à ton ami le dernier office qu'il espere jamais recevoir.» Le berger ne faisoit que de se retirer, quand Silvandre s'éveilla. Quel fut son étonnement lorsqu'il vit la lettre, & sur-tout lorsqu'il lut à qui elle s'adressoit ! Est-ce «songe ou réalité, disoit-il ? Non, je ne dors point, il est certain que je veille, & que je tiens une lettre pour la plus belle & la plus aimée bergere de l'univers. Mais si je veille, pourquoi ignorai-je qui me l'a donnée ? Je ne l'avois point quand je me suis endormi. Il faut qu'on me l'ait mise dans la main. Quel dieu n'a point aimé les beautés de la terre ? Amour même qui blesse les autres, n'aime-t-il pas aussi ? Quelqu'un des immortels, ou quelque faune aura vu Diane, il en sera devenu amoureux.»

 Puis rentrant en lui-même : «Que cherchai-je, disoit-il ; lisons la lettre, & nous connoîtrons mieux qui l'a écrite.» Au même temps il déplie le papier, & lorsqu'en lisant il trouvoit quelque chose de semblable à ce qu'il avoit autrefois pensé, il le marquoit avec le doigt. Mais quand il lut à la fin, le plus infortuné comme le plus fidele de vos serviteurs : «Oh, s'écria-t-il, il ne faut plus en douter, la lettre est de moi ; le génie qui me conduit a vu mon ame toute entiere, & il a confié mes sentimens à ce papier pour en instruire Diane. Quelle autre beauté pourroit causer une si violente passion, & quel autre amant pourroit prendre tant d'amour ? La lettre s'adresse à la plus belle & la plus aimée bergere de l'univers, il faut donc que je la rende à Diane. Elle est écrite par le plus infortuné & le plus fidele amant, elle est donc écrite par Silvandre.»

 Après avoir remercié le prétendu génie, il s'achemina vers son hameau, bien resolu de chercher Diane, dès qu'il auroit diné, si par malheur il ne la rencontroit point en chemin. Il ne la trouva point ; aussi, dès qu'il eut mangé à la hâte, il fit sortir son troupeau qui l'attendoit, & prit le sentier qui conduisoit à la fontaine des sicomores. Il esperoit d'apprendre là de ses nouvelles. Il ne fut pas trompé dans son esperance. Lorsqu'il fut arrivé à la prairie qui aboutit à la fontaine, & qu'il eut promené ses regards de tous côtés, il crut voir sa bergere assise avec Astrée à l'ombre de quelques buissons. Il desira incontinent d'entendre leurs discours, sans être apperçu, car elles lui parurent fort attentives à leur travail. Pour executer son dessein, il rentra dans le bois, & se glissant doucement le long des arbres, il arriva si près d'elles qu'il put entendre tout ce qu'elles disoient. Il avoit laissé son troupeau dans le bois sous la foi de ses chiens.

 Astrée parloit alors en ces termes à Diane : «Sans doute Phylis ne merite pas que vous preniez cette peine, moins encore de porter ces beaux cheveux. Et j'avoue que je sens quelque jalousie, quoique je n'aye point fait de gageure avec elle, comme Silvandre, car je ne voudrois pas que vous l'aimassiez ou toute autre personne plus que moi. Belle Astrée, répondit Diane, c'est à moi à desirer votre amitié ; aussi ne le cederai-je jamais à qui que ce soit sur cet article, pas même a Phylis dont vous me parlez & qui me causeroit bien plus de jalousie, si j'ignorois qu'avant que de m'aimer comme vous l'aimez, je dois vous prouver mon affection, comme elle vous a prouvé la sienne. Ma sœur, repliqua Astrée, vous avez tant de merite, que vous ne devez point être sujette à la loi commune. Cependant, répondit Diane, combien m'a-t-il fallu demeurer auprès de vous, avant que d'obtenir ce bonheur ? C'est un effet de mon aveuglement, répartit Astrée ; mais vous auriez tort maintenant de porter envie à toute autre bergere, je n'en aime aucune autant que vous.»

 A ces mots elles s'embrasserent si tendrement que Silvandre desira plusieurs fois d'être Astrée, pour recevoir de telles faveurs. Il crut ensuite entendre son nom. Dans cette idée il s'approche d'avantage, & regardant à travers le buisson, il voit que sa maitresse fait un bracelet de ses cheveux ; car il n'eut pas de peine à les reconnoitre ; nulle bergere sur les rives du Lignon n'en avoit de semblables. Il commençoit d'être jaloux que quelqu'autre les portât que lui, croyant que son amour seul pouvoit les meriter. Alors il entendit qu'Astrée disoit : «Silvandre ne sera pas sans jalousie, lorsqu'il verra son ennemie mieux traitée que lui. Je croi, répondit Diane, qu'elle ne me les a demandés qu'à cette intention. Je le crois aussi, dit Astrée ; mais vous faites injure au berger, & vous manquez à votre parole en favorisant l'un plus que l'autre. Ni leur gageure, ni cette faveur, repliqua Diane, ne sont pas de grande importance ; d'ailleurs le berger ne m'a point fait la même demande. Et lui accorderez-vous un pareil bracelet, dit brusquement Silvandre, s'il vous en conjure ?»

 Telle fut la surprise des bergeres, qu'elles gardérent long-tems le silence. Elles craignoient que Silvandre n'eût entendu ce qu'elles avoient dit auparavant. Astrée enfin reprenant la parole : «Hé quoi, Silvandre, dit-elle, vous êtes-vous donc imaginé que vous pouviez écouter les secrets d'autrui ? Comment avez vous pu manquer jusqu'à ce point à votre maitresse ? Je ne sçai, répondit Silvandre, de quoi vous m'accusez ; mais je sçais bien que je n'avois d'autre curiosité que d'entendre les secrets qui m'interessent ; c'est de ma belle maitresse que je dois les apprendre, & je suis bien fâché d'être arrivé si tard, puisque je n'ai pu apprendre autre chose que l'injuste destination de ce bracelet. N'en soyez pas fâché, répondit Astrée, vous n'auriez pas été moins coupable en dérobant les secrets de votre maitresse, que celui qui déroba le feu du ciel, & vous auriez du attendre un châtiment semblable.

 La crainte n'éteindra jamais en moi cette curiosité, repliqua Silvandre ; je desire avec tant de passion de lui prouver mon amour, que toutes les peines que j'endurerai pour ce sujet, me paroitront legeres. Mais, dit Astrée, comment penseriez-vous le lui prouver par cette voye ? Ne le ferai-je pas, répondit Silvandre, si connoissant ce qu'elle veut être secret, je le celois, & s'il ne cessoit pas d'être moins secret qu'auparavant ? En cela, répondit Astrée, vous montreriez votre discretion. Et plus encore mon affection, ajouta-t-il. Pour la discretion, j'en conviens, dit Astrée ; pour l'affection, je m'en rapporte à celle qui en est l'objet. Mais d'où vient, ma belle maitresse, continua-t-il, en s'adressant à Diane, que vous ne me répondez rien, & que vous paroissez si insensible à mes discours ? Je crois, répondit Diane, que c'est par le déplaisir que je ressens de n'être bien-tôt plus votre maitresse. Vous pouvez, dit Silvandre, aisément y remedier ; retene